La Carte et le T
Chapitre III
Lorsqu’il revint sur les lieux du crime, la température avait légèrement chuté ; il eut l’impression, aussi, que les mouches étaient moins nombreuses. Allongé dans l’herbe, son blouson roulé lui servant d’oreiller, Ferber était toujours plongé dans Aurélia, il donnait maintenant l’impression d’avoir été invité à une partie de campagne. « Il est solide, ce garçon… » se dit Jasselin, pour la vingtième fois sans doute depuis qu’il le connaissait.
« Les gendarmes sont repartis ? » s’étonna-t-il.
— Quelqu’un est venu les prendre en charge. Des gens de la cellule d’assistance psychologique, ils venaient de l’hôpital de Montargis.
— Déjà?
— Oui, ça m’a étonné, moi aussi. Le travail de gendarme est devenu plus dur ces dernières années, ils ont maintenant presque autant de suicides que chez nous ; mais il faut reconnaître que la prise en charge psychologique a fait de gros progrès.
— Comment tu sais ça ? Les statistiques sur les suicides ?
— Tu ne lis jamais le Bulletin de Liaison des Forces de l’Ordre ?
— Non… » Il s’assit pesamment dans l’herbe aux côtés de son collègue. «Je ne lis pas assez, en général. » Les ombres commençaient à s’allonger entre les tilleuls. Jasselin reprenait espoir, il avait presque oublié la matérialité du cadavre, à quelques mètres de là, lorsque la Peugeot Partner des TSC pila brutalement devant la barrière. Les deux hommes en sortirent aussitôt, avec un synchronisme parfait, vêtus de leurs ridicules combinaisons blanches qui faisaient penser à une équipe de décontamination nucléaire.
Jasselin détestait les techniciens de scène de crime de l’Identité judiciaire, leur manière de fonctionner en binôme, dans leurs petites voitures spécialement aménagées et bourrées d’appareils onéreux et incompréhensibles, leur mépris affiché de la hiérarchie de la Crim. Mais à vrai dire les gens de l’Identité judiciaire ne cherchaient nullement à être aimés, ils s’ingéniaient au contraire à se différencier autant que possible des policiers ordinaires, faisant preuve en toutes circonstances de la morgue insultante du technicien face au profane, ceci sans doute afin de justifier l’inflation croissante de leur budget annuel. Il est vrai que leurs méthodes avaient progressé de manière spectaculaire, qu’ils réussissaient maintenant à prélever des empreintes ou des échantillons d’ADN dans des conditions inconcevables il y a encore quelques années, mais en quoi pouvaient-ils être crédités de ces progrès ? Ils auraient été bien incapables d’inventer ou même d’améliorer les appareillages qui leur permettaient d’obtenir ces résultats, ils se contentaient de les utiliser, ce qui ne demandait aucune intelligence ni aucun talent particulier, juste une formation technique appropriée, qu’il aurait été plus efficace de donner directement aux policiers de terrain de la Brigade criminelle, c’est du moins la thèse que Jasselin défendait, régulièrement et jusque-là sans succès, dans les rapports annuels qu’il remettait à sa hiérarchie. Il n’avait d’ailleurs aucun espoir d’être écouté, la division des services était ancienne et établie, il faisait surtout ça au fond pour se calmer les nerfs.
Ferber s’était levé, élégant et affable, pour expliquer la situation aux deux hommes. Ils hochaient la tête avec une brièveté calculée pour montrer leur impatience et leur professionnalisme. À un moment donné il le désigna, sans doute pour l’identifier comme le responsable de l’enquête. Ils ne répondirent rien, n’esquissèrent même pas un pas dans sa direction, se contentèrent d’enfiler leurs masques. Jasselin n’avait jamais été spécialement tatillon sur les questions de préséance hiérarchique, jamais il n’avait exigé une observance stricte des marques de déférence formelle qu’on lui devait en tant que commissaire, personne ne pouvait dire ça, mais ces deux guignols commençaient à l’exaspérer. Accentuant la lourdeur naturelle de sa démarche, tel le vieux singe de la tribu, il se dirigea vers eux en soufflant avec bruit, attendit un salut qui ne vint pas avant d’annoncer : « Je vous accompagne » d’un ton sans réplique. L’un des deux sursauta, évidemment ils s’étaient habitués à faire leurs petites affaires bien tranquilles, investissant la scène de crime sans laisser personne d’autre s’approcher du périmètre, prenant leurs absurdes petites notes sur leurs terminaux de saisie portables. Mais que pouvaient-ils, là, objecter ? Absolument rien, et l’un des deux hommes lui tendit un masque. En l’enfilant, il reprit conscience de la réalité du crime, et plus encore en s’approchant de la bâtisse. Il les laissa prendre de l’avance, marcher quelques pas devant lui, et nota avec une vague satisfaction que les deux zombies s’arrêtaient sur place, interdits, au moment d’entrer dans la maison. Il les rejoignit puis les dépassa, pénétra avec aisance dans la salle de séjour, incertain toutefois. « Je suis le corps vivant de la loi », se dit-il. La luminosité commençait à baisser. Ces masques de chirurgien étaient d’une efficacité étonnante, les odeurs étaient presque entièrement stoppées. Derrière lui il sentit plus qu’il n’entendit les deux techniciens de scène de crime qui, s’enhardissant, pénétraient à sa suite dans la salle de séjour, mais s’arrêtèrent presque aussitôt sur le seuil de la porte. « Je suis le corps de la loi, corps imparfait de la loi morale », se répéta-t-il, un peu comme un mantra, avant d’accepter, de regarder pleinement ce que ses yeux avaient déjà perçu.
Un policier raisonne à partir du corps, c’est sa formation qui veut cela, il est rompu à noter et à décrire la position du corps, les blessures infligées au corps, l’état de conservation du corps ; mais là, de corps, à proprement parler, il n’y en avait pas. Il se retourna et vit derrière lui les deux techniciens de l’Identité judiciaire qui commençaient à dodeliner et à osciller sur eux-mêmes, exactement comme les gendarmes de Montargis. La tête de la victime était intacte, tranchée net, posée sur un des fauteuils devant la cheminée, une petite flaque de sang s’était formée sur le velours vert sombre ; lui faisant face sur le canapé, la tête d’un chien noir, de grande taille, avait elle aussi été tranchée net. Le reste était un massacre, un carnage insensé, des lambeaux, des lanières de chair éparpillés à même le sol. Ni la tête de l’homme ni celle du chien n’étaient pourtant immobilisées dans une expression d’horreur, mais plutôt d’incrédulité et de colère. Au milieu des lambeaux de viandes humaine et canine mêlées, un passage intact, de cinquante centimètres de large, conduisait jusqu’à la cheminée emplie d’ossements auxquels adhéraient encore des restes de chair. Jasselin s’y engagea avec précaution, songeant que c’était probablement le meurtrier qui avait aménagé ce passage, et se retourna ; dos à la cheminée, il jeta un regard circulaire sur la salle de séjour, qui pouvait faire à peu près soixante mètres carrés. Toute la surface de la moquette était constellée de coulures de sang, qui formaient par endroits des arabesques complexes. Les lambeaux de chair eux-mêmes, d’un rouge qui virait par places au noirâtre, ne semblaient pas disposés au hasard mais suivant des motifs difficiles à décrypter, il avait l’impression d’être en présence d’un puzzle. Aucune trace de pas n’était visible, le meurtrier avait procédé avec méthode, découpant d’abord les lambeaux de chair qu’il souhaitait disposer aux coins de la pièce, revenant peu à peu vers le centre tout en laissant libre un chemin vers la sortie. Il allait falloir s’aider de photos, essayer de reconstituer le dessin de l’ensemble. Jasselin jeta un regard aux deux techniciens de l’Identité judiciaire, l’un d’entre eux continuait à osciller sur place comme un demeuré, l’autre, dans un effort de reprise de contrôle, avait sorti un appareil photo à dos numérique de sa sacoche et le balançait à bout de bras, mais ne semblait cependant pas encore en mesure de déclencher. Jasselin ouvrit son portable.
« Christian ? C’est Jean-Pierre. J’ai un service à te demander.
— Je t’écoute.
— Il faudrait que tu viennes chercher les deux mecs de l’Identité judiciaire, déjà pour l’instant ils sont HS, en plus il y a un truc spécial avec les photos sur cette affaire. Il ne faut pas qu’ils fassent comme d’habitude, des gros plans uniquement, j’ai besoin de vues d’ensemble de zones de la pièce, et si possible de la pièce entière. Mais on peut pas les briefer tout de suite, il faut attendre qu’ils se reprennent un peu.
— Je m’en occupe… Au fait, l’équipe arrive bientôt. Ils m’ont appelé de la sortie de Montargis, ils seront là dans dix minutes. »
Il raccrocha, pensif ; ce garçon continuait à l’étonner. Son équipe arrivait au complet, quelques heures après les faits, et probablement à bord de véhicules personnels ; ses apparences éthérées, évanescentes étaient décidément trompeuses, il avait de l’autorité sur son équipe, c’était sans doute le meilleur chef de groupe qu’il ait jamais eu sous ses ordres. Deux minutes plus tard il le vit qui entrait discrètement au fond de la pièce, qui tapotait sur l’épaule des deux techniciens de l’Identité judiciaire pour les entraîner courtoisement vers la sortie. Jasselin était tout près de sa fin de carrière : à peine plus d’un an, qu’il pouvait peut-être prolonger jusqu’à deux ou trois, au grand maximum quatre. Il savait implicitement, et lors de leurs entretiens bimensuels son divisionnaire allait parfois jusqu’à l’explicite, que ce qu’on attendait de lui maintenant n’était plus essentiellement de résotidre des affaires, mais plutôt de désigner ses successeurs, de coopter ceux qui devraient, après lui, les résoudre.
Ferber et les deux TSC sortirent ; il se retrouva seul dans la pièce. La luminosité baissait encore mais il n’avait pas envie d’allumer, il sentait sans pouvoir se l’expliquer que le meurtre avait été commis en plein jour. Le silence était presque irréel. D’où lui venait la sensation qu’il y avait, dans cette affaire, quelque chose qui le concernait tout particulièrement, à titre personnel ? Il considéra une nouvelle fois le complexe motif composé par les lambeaux de chair répartis sur le sol du salon. Ce qu’il ressentait était moins du dégoût qu’une sorte de pitié générale pour la terre entière, pour l’humanité qui peut, en son sein, donner naissance à tant d’horreurs. À vrai dire, il s’étonnait un peu de parvenir à supporter ce spectacle qui avait révulsé jusqu’aux techniciens de l’Identité judiciaire, pourtant aguerris au pire. Un an auparavant, sentant qu’il commençait à éprouver des difficultés à supporter les scènes de crime, il s’était rendu au centre bouddhiste de Vincennes pour leur demander s’il était possible d’y pratiquer Asubhâ, la méditation sur le cadavre. Le lama de garde avait d’abord tenté de le dissuader : cette méditation, avait-il estimé, était difficile, non adaptée à la mentalité occidentale. Lorsqu’il lui avait appris sa profession il s’était ravisé, avait demandé à réfléchir. Quelques jours plus tard il lui téléphona pour lui dire que oui, dans son cas particulier, Asubhâ pouvait sans doute être appropriée. On ne la pratiquait pas en Europe, où elle était incompatible avec les normes sanitaires ; mais il pouvait lui donner l’adresse d’un monastère sri-lankais qui recevait parfois des Occidentaux. Il y avait consacré deux semaines de vacances, après avoir (cela avait été le plus difficile) trouvé une compagnie aérienne qui acceptait de transporter son chien. Chaque matin, tandis que sa femme allait à la plage, il se rendait sur un charnier où l’on déposait les morts récents, sans précaution contre les prédateurs ni les insectes. Il avait ainsi pu, concentrant au maximum ses facultés mentales en essayant de suivre les préceptes énoncés par Bouddha dans le sermon sur l’établissement de l’attention, observer attentivement le cadavre blême, observer attentivement le cadavre suppurant, observer attentivement le cadavre démembré, observer attentivement le cadavre mangé par les vers. À chaque stade, il devait se répéter, à quarante-huit reprises : « Ceci est mon destin, le destin de l’humanité entière, je ne peux y échapper. »
Il s’en rendait compte à présent, Asubhâ avait été un succès total, au point qu’il l’aurait sans hésiter recommandée à n’importe quel policier. Il n’était pas pour autant devenu bouddhiste, et même si ses sentiments de répulsion instinctive à la vue du cadavre avaient été réduits dans des proportions notables, il ressentait encore de la haine pour le meurtrier, de la haine et de la peur, il souhaitait voir le meurtrier anéanti, éradiqué de la surface du globe. En passant la porte, enveloppé par les rayons du soleil couchant qui illuminait la prairie, il se réjouit de la persistance, en lui, de cette haine, nécessaire pensait-il à un travail policier efficace. La motivation rationnelle, celle de la recherche de la vérité, ne suffisait en général pas ; elle était pourtant, en l’occurrence, inhabituellement forte. Il se sentait en présence d’un esprit complexe, monstrueux mais rationnel, d’un schizophrène probablement. Il allait falloir, dès leur retour à Paris, consulter les fichiers de serial killers, et probablement demander la communication de fichiers étrangers, il n’avait pas le souvenir qu’une telle affaire ait jamais eu lieu en France.
Au moment où il ressortait de la maison il vit Ferber, au milieu de son équipe, qui leur donnait ses directives ; perdu dans ses pensées, il n’avait pas entendu les voitures arriver. Il y avait aussi un grand type en costume-cravate, qu’il ne connaissait pas – probablement le substitut du procureur de Montargis. Il attendit que Ferber ait fini de répartir les tâches pour réexpliquer ce qu’il voulait : des photos générales de la scène de crime, des plans larges.
« Je rentre à Paris », annonça-t-il ensuite. « Tu m’accompagnes, Christian ?
— Oui, je crois que tout est en place. On fait une réunion demain matin ?
— Pas trop tôt. Vers midi, ça ira. » Il savait qu’ils allaient devoir travailler tard, sans doute jusqu’à l’aube.