La Carte et le T
Chapitre III
À midi, Jed dut libérer sa chambre d’hôtel ; son vol pour Paris ne repartait qu’à 19 heures 10. Bien qu’on soit dimanche, le centre commercial voisin était ouvert ; il acheta une bouteille de whisky local, la caissière s’appelait Magda et lui demanda s’il avait la carte de fidélité Dunnes Store. Il traîna quelques minutes dans les allées d’une propreté étincelante, croisant des bandes de jeunes qui allaient d’un fast-food à une salle de jeux vidéo. Après avoir pris un jus de fruits orange-kiwi-fraise au Ronnies Rocket, il estima qu’il en savait assez sur le Skycourt Shopping Center, et commanda un taxi pour l’aéroport ; il était un peu plus de 13 heures.
L’Estuary Café avait ces mêmes qualités de sobriété et d’ampleur qu’il avait remarquées dans le reste de l’édifice : les tables rectangulaires, en bois sombre, étaient très espacées, bien davantage que dans un restaurant de luxe aujourd’hui ; elles avaient été conçues pour que six personnes puissent s’y asseoir à l’aise. Jed se souvint alors que les années 1950 avaient été, aussi, celles du baby boom.
Il commanda un coleslaw allégé et un poulet Korma, s’installa à l’une des tables, accompagnant son repas de petites gorgées de whisky tout en étudiant le plan des vols au départ de l’aéroport de Shannon. Aucune capitale d’Europe occidentale n’était desservie, à l’exception de Paris et de Londres, respectivement par Air France et British Airways. Il n’y avait par contre pas moins de six lignes à destination de l’Espagne et des Canaries : Alicante, Gérone, Fuerteventura, Malaga, Reus et Ténériffe. Tous ces vols étaient assurés par Ryanair. La compagnie low cost desservait également six destinations en Pologne : Cracovie, Gdansk, Katowice, Lodz, Varsovie et Wroclaw. La veille au dîner, Houellebecq lui avait dit qu’il y avait énormément d’immigrants polonais en Irlande, c’était un pays qu’ils choisissaient de préférence à tout autre, sans doute à cause de sa réputation du reste bien usurpée de sanctuaire du catholicisme. Ainsi, le libéralisme redessinait la géographie du monde en fonction des attentes de la clientèle, que celle-ci se déplace pour se livrer au tourisme ou pour gagner sa vie. À la surface plane, isométrique de la carte du monde se substituait une topographie anormale où Shannon était plus proche de Katowice que de Bruxelles, de Fuerteventura que de Madrid. Pour la France, les deux aéroports retenus par Ryanair étaient Beauvais et Carcassonne. S’agissait-il de deux destinations particulièrement touristiques ? Ou devenaient-elles touristiques du simple fait que Ryanair les avait choisies ? Méditant sur le pouvoir et la topologie du monde, Jed sombra dans un assoupissement léger.
Il était au milieu d’un espace blanc, apparemment illimité. On ne distinguait pas de ligne d’horizon, le sol d’un blanc mat se confondant, très loin, avec le ciel d’un blanc identique. À la surface du sol se distinguaient, irrégulièrement disposés, de place en place, des blocs de texte aux lettres noires formant de légers reliefs ; chacun des blocs pouvait comporter une cinquantaine de mots. Jed comprit alors qu’il se trouvait dans un livre, et se demanda si ce livre racontait l’histoire de sa vie. Se penchant sur les blocs qu’il rencontrait sur sa route, il eut d’abord l’impression que oui : il reconnaissait des noms comme Olga, Geneviève ; mais aucune information précise ne pouvait en être tirée, la plupart des mots étaient effacés ou rageusement barrés, illisibles, et de nouveaux noms apparaissaient, qui ne lui évoquaient absolument rien. Aucune direction temporelle ne pouvait, non plus, être définie : progressant en ligne droite, il rencontra plusieurs fois le nom de Geneviève, réapparaissant après celui d’Olga – alors qu’il était certain, absolument certain, qu’il n’aurait jamais l’occasion de revoir Geneviève, et qu’Olga faisait, peut-être, encore partie de son avenir.
Il fut réveillé par les haut-parleurs annonçant l’embarquement du vol pour Paris. Dès son arrivée boulevard de l’Hôpital, il téléphona à Houellebecq – qui, de nouveau, décrocha presque immédiatement.
« Voilà », dit-il, « j’ai réfléchi. Plutôt que de vous offrir un tableau j’aimerais faire votre portrait, et vous l’offrir ensuite. »
Puis il attendit ; au bout du fil, Houellebecq gardait le silence. Il cligna des yeux ; l’éclairage de l’atelier était brutal. Au centre de la pièce, le sol était encore jonché par les débris déchiquetés de « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art ». Comme le silence se prolongeait, Jed ajouta : « Ça ne remettrait pas en cause votre rémunération ; ça viendrait en plus des dix mille euros. J’ai vraiment envie de faire votre portrait. Je n’ai jamais représenté d’écrivain, je sens qu’il faut que je le fasse. »
Houellebecq se taisait toujours, et Jed commença à s’inquiéter ; puis finalement, après au moins trois minutes de silence, d’une voix terriblement empâtée par l’alcool, il répondit :
« Je ne sais pas. Je ne me sens pas capable de poser pendant des heures.
— Ah, mais ça n’a aucune importance ! C’est complètement fini aujourd’hui les séances de pose, plus personne n’accepte, les gens sont tous surbookés ou se l’imaginent ou feignent de l’être je n’en sais rien, mais je ne connais absolument personne qui accepterait de rester immobile pendant une heure. Non, si je fais votre portrait je reviendrai vous rendre visite, je prendrai des photos de vous. Beaucoup de photos : des photos générales mais aussi de l’endroit où vous travaillez, de vos instruments de travail. Et aussi des photos de détail de vos mains, du grain de votre peau. Ensuite, je me débrouillerai avec tout ça de mon côté.
— Bon… » répondit l’écrivain sans enthousiasme. « C’est d’accord.
— Il y a un jour, une semaine spéciale oix vous êtes libre ?
— Pas vraiment. La plupart du temps, je ne fais rien. Rappelez-moi quand vous avez l’intention de venir. Bonsoir. »
Le lendemain matin, à la première heure, Jed appela Franz, qui réagit avec enthousiasme et lui proposa de passer immédiatement à la galerie. Il jubilait, se frottait littéralement les mains, Jed l’avait rarement vu aussi excité.
« Maintenant, on va vraiment pouvoir mettre sur pied quelque chose… Et je te garantis que ça va faire du bruit. On peut déjà s’occuper de choisir l’attachée de presse. J’avais pensé à Marylin Prigent.
— Marylin ?
— Tu la connais ?
— Oui, c’était elle qui s’était occupée de ma première exposition, je me souviens très bien d’elle. »
Curieusement, Marylin s’était plutôt arrangée en vieillissant. Elle avait un peu maigri, s’était fait couper les cheveux très court – avec des cheveux ternes et plats comme les siens c’était la seule chose à faire, dit-elle, elle avait fini par se résoudre à suivre les conseils des magazines féminins —, elle était vêtue d’un pantalon et d’un blouson de cuir très ajustés, l’un dans l’autre elle avait un look fausse lesbienne intello qui pouvait éventuellement séduire des garçons d’un tempérament plutôt passif. Elle ressemblait en réalité un peu à Christine Angot – en plus sympathique tout de même. Et puis, surtout, elle avait réussi à se débarrasser de ce reniflement quasi-permanent qui la caractérisait.
« Ça m’a pris des années », dit-elle. « J’ai passé mes vacances à faire des cures dans toutes les stations thermales imaginables, mais finalement on a trouvé un traitement. Une fois par semaine je fais des inhalations au soufre, et ça marche ; enfin, jusqu’à présent, ce n’est pas revenu. »
Sa voix elle-même était plus forte, plus claire, et elle parlait maintenant de sa vie sexuelle avec un sans-gêne qui stupéfia Jed. Comme Franz la complimentait sur son bronzage, elle répondit qu’elle revenait de ses vacances d’hiver en Jamaïque. « J’ai super bien baisé », ajouta-t-elle, « putain, les mecs, ils sont géniaux. » Il haussa les sourcils, surpris, mais changeant déjà de sujet elle avait sorti de son sac – un sac élégant, maintenant, de marque Hermès, en cuir fauve – un gros cahier à spirales bleu.
« Non, ça, c’est une chose qui n’a pas changé » dit-elle à Jed en souriant. « Toujours pas de PDA… Mais je me suis modernisée quand même. » Elle tira d’une poche intérieure de son blouson une clef USB. « Là-dessus il y a tous les articles, scannés, de ton expo Michelin. Ça va beaucoup nous servir. » Franz hocha la tête en lui jetant un regard impressionné, incrédule.
Elle se renversa dans son siège, s’étira. « J’ai essayé de suivre un peu ce que tu faisais… » dit-elle à Jed – elle le tutoyait maintenant, ça aussi c’était nouveau. « Je pense que tu as très bien fait de ne pas exposer plus tôt, la plupart des critiques auraient eu du mal à suivre ton virage – je ne parle même pas de Pépita
Bourguignon, de toute façon elle n’a jamais rien compris à ton travail. »
Elle alluma un cigarillo – encore une nouveauté – avant de poursuivre. « Comme tu n’as pas exposé, ils n’ont pas eu à se prononcer. S’ils ont à faire une bonne critique maintenant, ils n’auront pas l’impression de se renier. Mais c’est vrai, là je suis d’accord avec vous, qu’il faut essayer de viser tout de suite les magazines anglo-saxons ; et c’est là que le nom de Houellebecq peut nous aider. Vous avez prévu de tirer le catalogue à combien ?
— Cinq cents exemplaires » dit Franz.
— C’est pas assez ; tire à mille. J’ai besoin de trois cents rien que pour le service de presse. Et on autorisera la reproduction d’extraits, même très larges, un peu partout ; il faudra voir avec Houellebecq ou Samuelson, son agent, pour qu’ils ne fassent pas de difficultés. Franz m’a dit, pour le portrait de Houellebecq. C’est une très bonne idée, vraiment. En plus, au moment de l’expo, ce sera ta dernière œuvre en date ; c’est excellent, ça va donner un gros impact supplémentaire au truc, j’en suis persuadée. »
« Elle est bluffante, cette fille… » remarqua Franz après son départ. « Je la connaissais de réputation, mais je n’avais jamais travaillé avec elle.
— Elle a pas mal changé » dit Jed. « Enfin, sur le plan personnel. Professionnellement, par contre, pas du tout. C’est impressionnant quand même à quel point les gens coupent leur vie en deux parties qui n’ont aucune communication, qui n’interagissent absolument pas l’une sur l’autre. Je trouve stupéfiant qu’ils y réussissent aussi bien. »
« C’est vrai que tu t’es beaucoup occupé du travail… du métier que font les gens » reprit Franz une fois qu’ils furent installés Chez Claude. « Beaucoup plus qu’aucun autre artiste que je connaisse.
— Qu’est-ce qui définit un homme ? Quelle est la question que l’on pose en premier à un homme, lorsqu’on souhaite s’informer de son état ? Dans certaines sociétés, on lui demande d’abord s’il est marié, s’il a des enfants ; dans nos sociétés, on s’interroge en premier lieu sur sa profession. C’est sa place dans le processus de production, et pas son statut de reproducteur, qui définit avant tout l’homme occidental. »
Franz vida pensivement, à petites gorgées, son verre de vin. « J’espère que Houellebecq va faire un bon texte… » dit-il finalement. « C’est une grosse partie qu’on joue, tu sais. C’est très difficile de faire accepter une évolution artistique aussi radicale que la tienne. Et encore, je crois que c’est dans les arts plastiques qu’on est le plus favorisés. En littérature, en musique, c’est carrément impossible de changer de direction, on est certain de se faire lyncher. D’un autre côté si tu fais toujours la même chose on t’accuse de te répéter et d’être sur le déclin, mais si tu changes on t’accuse d’être un touche-à-tout incohérent. Je sais que, dans ton cas, ça a un sens d’être revenu à la peinture, en même temps qu’à la représentation d’êtres humains. Je serais incapable de préciser lequel, et probablement toi non plus ; mais je sais que ce n’est pas gratuit. Seulement ce n’est qu’une intuition, et pour avoir des articles ça ne suffit pas, il faut produire un discours théorique quelconque. Et, ça, je ne suis pas capable de le faire ; et toi non plus. »
Les jours suivants ils essayèrent de définir un parcours, un ordre de présentation des pièces, et s’en tinrent finalement à la succession chronologique pure. Le dernier tableau était donc « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique », une place restant libre pour le portrait de Houellebecq à réaliser. En fin de semaine Jed essaya de joindre l’écrivain, mais cette fois il ne décrocha pas son téléphone, et il n’avait pas de répondeur. Après quelques tentatives à des heures variées, il lui adressa un mail ; puis un deuxième, puis un troisième quelques jours plus tard, toujours sans réponse.
Au bout de deux semaines Jed commença à s’inquiéter vraiment, multiplia les SMS et les mails. Houellebecq finit par le rappeler. Sa voix était atone, presque morte. « Je suis désolé », dit-il, « je traverse certains problèmes personnels. Enfin, vous pouvez venir prendre vos photos. »