La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 38 sur 43

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La Carte et le T

Chapitre XI

Le commissaire Jasselin était « en réunion », lui dit-on à son arrivée. Il patienta dans une petite salle d’attente aux chaises de plastique vert, en feuilletant un ancien numéro de Forces de police, avant d’avoir l’idée de regarder par la fenêtre : la vue sur le pont Neuf et le quai de Conti, plus loin sur le pont des Arts, était superbe. Dans la lumière hivernale la Seine paraissait figée, sa surface était d’un gris mat. Le dôme de l’Institut avait une vraie grâce, dut-il convenir un peu malgré lui. Évidemment, donner une forme arrondie à un bâtiment ne pouvait se justifier en aucune manière ; sur le plan rationnel, c’était simplement de la place perdue. La modernité était peut-être une erreur, se dit Jed pour la première fois de sa vie. Question purement rhétorique, d’ailleurs : la modernité était terminée en Europe occidentale depuis pas mal de temps déjà.

Jasselin déboula, l’arrachant à ses réflexions. Il paraissait tendu, et même énervé. De fait, sa matinée avait été marquée par une nouvelle déception : la confrontation du mode opératoire de l’assassin avec les fichiers de tueurs en série n’avait absolument rien donné. Nulle part en Europe, ni aux États-Unis, ni au Japon, on n’avait signalé de tueur qui découpait ses victimes en lanières avant de les répartir dans la pièce, c’était absolument sans précédent. « Pour une fois, la France est en pointe… » avait souligné Lartigue dans une tentative pour détendre l’atmosphère qui avait lamentablement échoué.

« Je suis désolé », dit-il, « mon bureau est occupé pour l’instant. Je vous propose un café ? Il n’est pas mauvais, on vient de toucher une nouvelle machine. »

Il revint deux minutes plus tard avec deux gobelets de petite taille contenant un café qui était en effet excellent. Il est impossible d’envisager un travail de police sérieux, affirma-t-il à Jed, sans une machine à café convenable. Puis il lui demanda de lui parler de ses rapports avec la victime. Jed fît l’historique de leur relation : le projet d’exposition, le texte du catalogue, le portrait qu’il avait réalisé de l’écrivain… Au fur et à mesure il sentait son interlocuteur se rembrunir, et presque s’affaisser dans son siège en plastique.

« Je vois… En somme, vous n’étiez pas spécialement des intimes… » conclut le commissaire.

Non, on ne pouvait pas dire ça, convint Jed ; mais il n’avait pas l’impression de toute façon que Houellebecq avait eu ce qu’on peut appeler des intimes, au moins dans la dernière partie de sa vie.

« Je sais, je sais… » Jasselin avait l’air complètement découragé. « Je ne sais pas ce qui m’a fait espérer davantage… Je crois que je vous ai dérangé pour rien. Bon, on va quand même aller dans mon bureau, prendre votre déposition par écrit. »

La surface de sa table de travail était presque entièrement recouverte des photos de la scène de crime, qu’il avait, pour la cinquantième fois peut-être, examinées en vain une grande partie de la matinée. Jed s’approcha avec curiosité, prit une des photos pour la regarder. Jasselin retint un geste surpris.

« Excusez-moi… » dit Jed, embarrassé. «Je suppose que je n’ai pas le droit de voir ça.

— En effet, en principe, c’est couvert par le secret de l’enquête. Mais allez-y, je vous en prie : si ça peut vous évoquer quelque chose… »

Jed examina plusieurs des agrandissements, qui pour Jasselin se ressemblaient à peu près tous : des coulures, des lacérations, un puzzle informe. « C’est curieux… » dit-il finalement. « On dirait un Pollock ; mais un Pollock qui aurait travaillé presque en monochrome. Ça lui est arrivé d’ailleurs, mais pas souvent.

— C’est qui, Pollock ? Excusez mon inculture.

— Jackson Pollock était un peintre américain de l’après-guerre. Un expressionniste abstrait, un des chefs de file du mouvement, même. Il était très influencé par le chamanisme. Il est mort en 1956. »

Jasselin le considéra attentivement, avec un intérêt soudain.

« Et c’est quoi, ces photos ? » demanda Jed. « Je veux dire : qu’est-ce que ça représente en réalité ? »

La réaction de Jed surprit Jasselin par son intensité. Il eut à peine le temps de lui approcher un fauteuil dans lequel il s’abattit, tremblant, secoué de spasmes. « Bougez pas… il faut que vous buviez quelque chose » dit-il. Il se précipita dans le bureau de l’équipe de

Ferber et revint aussitôt avec une bouteille de Lagavulin et un verre. Il est impossible d’envisager un travail de police sérieux sans une réserve d’alcool de bonne qualité, telle était sa conviction, mais cette fois il s’abstint d’en faire état. Jed avala un verre entier, par longues gorgées, avant que ses tremblements ne se calment. Jasselin se contraignit à attendre, réfrénant son excitation.

« Je sais que c’est horrible… » dit-il finalement. « C’est un des crimes les plus horribles dont nous avons eu à nous occuper. Vous pensez… » reprit-il prudemment, « vous pensez que l’assassin aurait pu être influencé par Jackson Pollock ? »

Jed se tut pendant quelques secondes, secouant la tête avec incrédulité, avant de répondre : « Je ne sais pas… Ça y ressemble, c’est vrai. Il y a pas mal d’artistes qui ont utilisé leur corps à la fin du XXe siècle, et certains partisans du body art se sont présentés comme des continuateurs de Pollock, en effet. Mais le corps des autres… Il n’y a que les actionnistes viennois qui aient franchi la limite, dans les années 1960, mais c’est resté très limité dans le temps, et ça n’a plus aucune influence aujourd’hui.

— Je sais bien que ça peut paraître absurde… » insista Jasselin. « Mais au point où on en est… Vous savez, je ne devrais pas vous le dire, mais l’enquête piétine complètement, ça fait déjà deux mois qu’on a découvert le cadavre, et on en est toujours au point mort.

— Ça s’est passé où ?

— Chez lui, dans le Loiret.

— Ah oui, j’aurais dû reconnaître la moquette.

— Vous êtes allé chez lui ? Dans le Loiret ? » Cette fois, il ne parvint pas à contenir son excitation. C’était la première personne qu’ils interrogeaient à connaître l’endroit où vivait Houellebecq. Même son éditrice n’était jamais venue : lorsqu’ils se rencontraient, c’était toujours à Paris.

« Oui, une fois » répondit calmement Jed. « Pour lui remettre son tableau. »

Jasselin sortit de son bureau, appela Ferber. Dans le couloir, il lui résuma ce qu’il venait d’apprendre.

« C’est intéressant » dit pensivement Ferber. « Vraiment intéressant. Plus que tout ce qu’on a eu depuis le début, il me semble.

— Comment est-ce qu’on peut aller plus loin ? » reprit Jasselin.

Us entamèrent une réunion improvisée dans son bureau ; il y avait là Aurélie, Lartigue, Michel Khoury. Messier était absent, retenu par une enquête qui semblait le passionner – un adolescent psychotique, une espèce d’otaku qui avait apparemment trouvé le mode opératoire de ses meurtres sur Internet (on commence à se désintéresser de l’affaire, se dit tristement Jasselin, on commence à se résigner à l’éventualité d’un échec…) Les propositions fusèrent, dans toutes les directions, pendant pas mal de temps – aucun d’entre eux ne connaissait quoi que ce soit aux milieux de l’art – mais ce fut Ferber qui eut l’idée décisive :

« Je pense qu’on pourrait retourner avec lui dans le Loiret. Sur les lieux du crime. Il verra peut-être quelque chose qui nous a échappé. »

Jasselin consulta sa montre : il était deux heures et demie, l’heure du déjeuner était largement passée – mais, surtout, cela faisait presque trois heures que le témoin attendait, seul dans son bureau.

Quand il pénétra dans la pièce, Jed lui jeta un coup d’œil distrait. Il n’avait pas l’air de s’ennuyer du tout : installé derrière le bureau du commissaire, il examinait attentivement les photos. « Vous savez… » dit-il finalement, « ce n’est qu’une assez médiocre imitation de Pollock. Il y a les formes, les coulures, mais l’ensemble est disposé mécaniquement, il n’y a aucune force, aucun élan vital. »

Jasselin hésita, il ne s’agissait pas de le braquer. « C’est mon bureau… » finit-il par dire, incapable de trouver une meilleure formulation. « Ah pardon ! », Jed se leva d’un bond, lui laissant la place, pas franchement gêné pour autant. Il lui exposa alors son idée. « Pas de problème » répondit Jed aussitôt. Ils convinrent de partir dès le lendemain, Jasselin utiliserait sa voiture personnelle. En prenant rendez-vous, ils s’aperçurent qu’ils n’habitaient qu’à quelques centaines de mètres l’un de l’autre.

« Drôle de type… » se dit Jasselin après son départ, et comme souvent par le passé il pensa à tous ces gens qui coexistent dans le cœur d’une même ville sans raison particulière, sans intérêt ni préoccupation communs, poursuivant des trajectoires incommensurables et disjointes, parfois réunis (de plus en plus rarement) par le sexe ou (de plus en plus souvent) par le crime. Mais pour la première fois cette pensée – qui le fascinait au début de sa carrière de policier, qui lui donnait envie de creuser, d’en savoir plus, d’aller jusqu’au fond de ces relations humaines – ne provoquait plus en lui qu’une obscure lassitude.