La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 9 sur 26

Pages du PDF

La libellule

Chapitre 9

9

 

 

J’arrive en classe sereine pour le dernier cours récapitulatif avant l’examen. Justine, mon étudiante qui nourrit des aspirations plus grandes que celle de devenir professeure, s’assoit à sa place en toute discrétion, apparemment sans gomme ni cellulaire. Elle doit être malade. Clore le projet sur lequel j’ai tellement investi de temps au cours de cette année me rend fébrile.

À la fin du cours, j’accorde du temps à mes étudiants pour remplir le formulaire d’évaluation en ligne. Le processus est confidentiel, mais ça devrait m’assurer d’un taux de réponse suffisant pour que les résultats soient statistiquement significatifs. Lorsque je leur souhaite enfin une belle période des fêtes avant qu’ils quittent ma salle de classe, les étudiants m’applaudissent pour la première fois de ma carrière. Je me retiens pour ne pas pleurer. La session a été intense. Je suis fière de leur cheminement à travers l’expérience que je leur ai proposée. J’ai si hâte de lire leurs commentaires et de comparer leur moyenne à celle de groupes qui ont reçu des cours magistraux, même si je sais que ce n’est pas le seul indicateur de réussite.

Les étudiants s’éclipsent les uns après les autres. Je retrouve le calme de ma salle de classe quand mon cellulaire m’envoie une notification:

Vous avez un jour de retard.

C’est la première fois que je passe tout droit de la date prévue de mes règles… Je pose une main sur mon ventre en me demandant fébrilement si un bébé a bien décidé d’y élire domicile pour les prochains mois.

Sur le chemin de la maison, je m’arrête à la pharmacie, tout sourire, pour acheter un test de grossesse. Je suis nerveuse! C’est une belle nervosité, les battements de mon cœur sont si forts que j’ai presque l’impression qu’ils pourraient faire croire à toute la maisonnée qu’on cogne à la porte. Je souhaite par-dessus tout être discrète. Après de brèves salutations de loin afin d’éviter qu’Olivier sente ma fébrilité, je me dirige à la salle de bain. Heureusement, il termine les accompagnements de son osso buco et ne remarque rien. Mes mains tremblent tellement que j’ai peine à déchirer l’enveloppe de plastique pour en extraire le test. Je pensais qu’au troisième enfant je serais habituée, mais absolument pas. Je suis toujours aussi excitée. Je dois avouer que c’est un privilège de la vie. Tant de couples doivent recourir à un processus en fertilité! J’ai une pensée pour Antoine et Mylène, qui essaient depuis des mois de recevoir enfin LA bonne nouvelle.

Après avoir accompli les étapes nécessaires, je surveille sur le bout de plastique la réponse qui pourrait changer ma vie. Je réalise que ce pourrait bien être la dernière fois que j’attends le résultat d’un test de grossesse. Je sens mon cœur se serrer légèrement à cette idée.

Je regarde l’horloge clignoter sur le bâtonnet, indiquant qu’il fonctionne et qu’il affichera bientôt la réponse: Yes ou No. Pas question de prendre un test qui me laisserait le loisir de me demander si la seconde petite ligne y est ou non. Pendant ces minutes interminables, mes mains tremblent toujours et mon souffle est saccadé; je jette sans cesse un coup d’œil au test. Toujours l’horloge qui clignote… j’ai le temps de tergiverser entre la joie d’une possible grossesse et la déception d’avoir imaginé les symptômes que je fais défiler en boucle dans ma tête. J’ai peur d’être triste et de…

Le résultat s’affiche enfin!

J’ouvre la porte de l’armoire, tasse les serviettes et sors de sa cachette un paquet emballé dans du papier de Noël ainsi qu’une enveloppe. Presque dix minutes se sont écoulées depuis que je suis enfermée dans la salle de bain. Quand j’ouvre la porte, je tombe nez à nez avec Olivier, qui est inquiet de ne pas me voir arriver dans la cuisine. Nous sommes tous les deux surpris de la présence de l’autre. Il entrouvre les lèvres pour parler, mais avant qu’il dise un mot, je lui tends la boîte. Je souris. Il fronce les sourcils, croyant que je tardais à le rejoindre parce que j’emballais son cadeau de Noël.

— Même si tu me donnes mon cadeau maintenant, tu sais que tu recevras pas le tien tout de suite, ma coquine? ricane-t-il sans imaginer la surprise qui l’attend.

Je souris encore plus.

Il déballe son présent et découvre un petit poussin en peluche avec un médaillon sur lequel il est inscrit «no 3». Dans le fond de la boîte, le mot Félicitations! est écrit en relief.

— Nonnnn! dit-il, bouche bée.

Et il relève la tête vers moi. Des étoiles illuminent ses yeux.

— Oui? ajoute-t-il.

Je hoche la tête en pleurant de joie. Nous nous étreignons passionnément. Je murmure à l’oreille d’Olivier de garder la surprise à Charlotte et Florence.

— J’ai préparé une carte pour le leur annoncer par la boîte magique.

Il y a des avantages à être super prévoyante!

Après le souper, on s’installe devant l’arbre de Noël. J’ai subtilement déposé l’enveloppe dans la boîte magique sous le sapin. Excitées, elles découvrent la carte sur laquelle j’ai très grossièrement dessiné notre famille. Je leur demande de me dire ce qu’elles voient.

— Moi, dit Charlotte en se pointant sur le dessin.

— Ici, c’est moi, dit fièrement Florence.

Je suis contente que mon dessin élémentaire soit assez clair jusqu’à maintenant.

— Et puis ici, c’est qui?

— C’est papa! répond Charlotte avec entrain.

— Et ici, c’est maman, ajoute Florence d’emblée.

— Et qu’est-ce qu’il y a dans le ventre de maman? demande Olivier.

— Un bébé! Maman va avoir un bébé! devine Florence.

J’opine de la tête, trop émue pour parler. C’est Olivier qui lui confirme qu’elle a raison.

— Oh! Je suis trop contente! dit tendrement Florence.

C’est une si belle émotion pour ma petite fille qui vient d’avoir cinq ans.

— Est-ce qu’on va l’avoir à Noël? demande Charlotte, très heureuse à l’idée de s’occuper d’un vrai bébé.

On ne peut s’empêcher de rire devant la spontanéité parfaite des réactions de nos filles.

— Non, ma chérie. Il faudra attendre à l’été prochain pour l’accueillir dans notre famille, répond Olivier.

— Si tu veux, on peut regarder vos albums de photos. Ça va vous aider à comprendre que ça prend beaucoup de temps avant qu’un petit bébé soit prêt à naître.

Le lendemain matin, les lutins ont le chandail bourré de papier de soie pour imiter le ventre arrondi de la grossesse. La lutine a quant à elle déjà accouché et berce la poupée préférée de Charlotte. Cela fait bien rire les filles. Elles s’amusent toute la journée à mettre des poupées dans leur chandail. Comme on ne voit pas souvent nos parents, on décide de leur annoncer la nouvelle seulement le matin de Noël. Ils ne risquent pas de l’apprendre d’ici là.

J’appelle sur-le-champ à la maison de naissance pour obtenir ma place avec ma sage-femme, Léa, qui nous a si bien accompagnés lors de la venue au monde de Florence et de Charlotte. Avant de m’engager dans ce processus, j’avais fait mes recherches sur les services offerts par ces professionnelles de la santé. Olivier et moi avions assisté à la rencontre d’information pour comprendre le fonctionnement d’un suivi en maison de naissance. On avait terminé cette rencontre par la visite des chambres, dont la beauté nous avait ébahis. Chacune était dotée d’un grand lit et d’une baignoire à remous, sans parler de la salle de bain privée. Olivier se sentait en confiance autant que moi et on s’était lancés dans cette merveilleuse aventure.

Évidemment, on avait reçu de temps en temps des commentaires de notre entourage à propos de notre choix. J’étais catégorique lorsqu’on me questionnait. Et ces deux expériences ont été les plus conviviales, humaines et respectueuses que j’ai connues. S’il y a un moment dans la vie où on a des inquiétudes et des questions, c’est bien lorsqu’on est en train de faire grandir un mini humain dans son ventre!

Quelques jours plus tard, mes vieilles amies débarquent pour s’installer pendant plusieurs semaines: les nausées! Les sages-femmes n’ont malheureusement pas le droit de prescrire de médicaments, puisque c’est un acte réservé aux médecins, mais j’ai obtenu une place au sans-rendez-vous de ma clinique.

Cette fois-ci, je tombe sur un médecin ignorant tout de la sécurité de la pratique des sages-femmes et qui me sermonne de ne pas vouloir profiter d’un environnement hospitalier. Je lui rappelle qu’il s’agit d’une pratique encadrée par les mêmes instances que les médecins; si le ministère de la Santé et des Services sociaux avait jugé non sécuritaires les quatre années universitaires de la formation initiale des sages-femmes, ainsi que la formation continue obligatoire et l’accompagnement destiné uniquement aux grossesses non jugées à risque, elles n’auraient jamais eu leur droit de pratique.

Je ne m’attends pas à le faire changer d’idée, mais mes hormones de femme enceinte m’empêchent de demeurer muette devant les inepties qu’il a en tête. Ces mêmes hormones entraînent un léger goût acide dans ma bouche, les nausées se faisant omniprésentes.

Émilie, tais-toi! Tu ne veux pas changer le monde! Tu veux juste obtenir une ordonnance.

Je suis heureuse qu’il ne tente pas d’argumenter davantage et qu’il me donne la précieuse ordonnance qui m’aidera à passer à travers les trois premiers mois.

 

Le matin du 25 décembre, après avoir déballé les cadeaux, nous organisons un premier appel FaceTime avec Monique, qui fête au chalet avec les frères d’Olivier et leurs conjointes. Olivier lui annonce la bonne nouvelle sans artifice.

— Bravo, mon grand!

— Merci, maman! Je vais avoir un autre beau bébé pour compléter notre famille. Je suis aux anges.

— Ah! moi aussi, j’ai fait un troisième bébé pour essayer d’avoir une fille, mais ç’a pas fonctionné! On était ben déçus, ton père pis moi.

— Franchement, maman! On se fout du sexe. On veut juste qu’il soit en santé, se fâche Olivier.

— En tout cas, je vous souhaite qu’il soit pas allergique, celui-là.

Je jette un coup d’œil à Florence afin de m’assurer qu’elle n’a pas entendu. Heureusement, elle est trop absorbée par un de ses nouveaux jouets. Je regarde ensuite Olivier, qui est bouche bée devant les propos maladroits de Monique. Soufflés par l’ensemble des paroles de ma belle-mère, nous réussissons néanmoins à nous sortir de l’embarras en réorientant la discussion vers les cadeaux qu’elle donne aux filles, qui récupèrent les paquets sous le sapin et les déballent devant l’écran afin que ma belle-mère puisse voir leurs réactions.

— Oh! une poupée Barbie! s’extasie Florence. Merci, mamie!

— Et moi, j’ai le prince! dit Charlotte. Merci!

Les filles sont heureuses, c’est ça, l’important. On remercie Monique. Olivier en profite pour jaser un peu avec ses frères, mais, au bout d’une dizaine de minutes, les filles reviennent à la charge. Elles veulent maintenant ouvrir les cadeaux de mamie Sylvie et papi René.

C’est le tour de mes parents en Floride. Je ne m’attends pas à une discussion plus édifiante de leur part, mais j’espère m’en sortir sans trop de dégâts. Cependant, je ne suis pas dupe: j’appréhende le moment de l’annonce de ma grossesse. Avant que je compose leur numéro, Josiane me texte pour me souhaiter un joyeux Noël. Je réponds en lui envoyant une photo de la carte que j’ai fabriquée pour les filles, montrant le petit bébé dessiné dans mon ventre. Mon téléphone sonne illico!

— OH MY GOD! J’avais pas réalisé sur le coup, mais t’as pas bu le soir de la fondue au chocolat. Bravo à Olivier et à toi! Je suis tellement heureuse pour vous deux!

— Merci, ma belle amie. Ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui se réjouit réellement pour nous.

— Monique?

— Dans le mille! J’allais appeler mes parents quand tu m’as textée, mais je m’attends pas à mieux. Et toi, comment ça va avec Mélissa?

— Ça se peut qu’on ait aussi une grande nouvelle à annoncer dans quelques mois, dit-elle, surexcitée.

— Est-ce que c’est ce que je pense?

— Ouiiii! On entreprend les démarches pour trouver un donneur, répond-elle fébrilement. En fait, Mélissa avait déjà commencé, alors on a une rencontre dans une clinique la semaine prochaine. Elle a tellement hâte de devenir enceinte.

— Félicitations, Josi! Je suis si contente pour vous! dis-je en pleurant de joie.

Mon téléphone m’indique que j’ai un autre appel. Ma mère choisit ce moment pour me téléphoner. Je fronce les sourcils. C’est nouveau qu’elle m’appelle d’elle-même pour me souhaiter joyeux Noël – en temps normal, elle pense que c’est mon devoir de communiquer avec eux. Elle doit avoir hâte de voir les filles ouvrir leurs cadeaux. Je raccroche en promettant à Josiane qu’on jasera de nouveau bientôt. Je prends l’appel de ma mère. Je n’ai pas le temps de la saluer:

— Franchement, Émilie Dubois! Faire honte de même à ta mère!

— Voyons! De quoi tu parles?

— Monique vient de m’appeler.

Olivier se prend la tête entre les mains en signe de découragement.

— Nonnnn! Elle a pas fait ça.

— Donc, c’est vrai? T’es enceinte? Non seulement tu m’as menti l’autre jour, mais en plus, je l’apprends par ta belle-mère!

— Calme-toi. Ça fait vingt minutes que Monique est au courant. J’allais te téléphoner, mais Josiane m’a appelée pendant que je composais ton numéro. J’ai juste eu un décalage de cinq minutes. Mais veux-tu bien me dire pourquoi elle t’a téléphoné?

— Pour me féliciter, imagine-toi donc!

Olivier, hors du champ de la caméra, fait semblant de se cogner la tête contre le mur. Et Sylvie ajoute:

— Me féliciter de quoi? Parce que ma fille a pas pu se retenir?

— Ben voyons, maman. C’est notre choix. Ça te regarde absolument pas! Je croyais que tu te réjouirais pour nous.

— Pauvre Émilie. Tous les forfaits familles sont pour deux adultes et deux enfants. C’est comme ça que la société fonctionne de nos jours. Après ça, c’est juste de la folie!

C’est trop. Je raccroche et je cours en trombe pleurer dans ma chambre pour éviter que les filles s’en rendent compte. Olivier, qui m’a suivie, me prend dans ses bras et me flatte le dos un moment avant de se risquer à me parler.

— Émilie, laisse-la faire. Tu le sais qu’elle parle sans filtre à tout le monde. C’est pas toi le problème. C’est sa manière de voir les choses, pas la nôtre.

Les hormones de grossesse ne m’aident pas à relativiser la situation. Je me lance dans un discours ponctué de larmes et d’amertume:

— Je la déteste! J’aurais voulu que mes enfants aient une belle relation avec leurs grands-parents. Au lieu de ça, ma mère se prend pour le centre du monde. Mon père est ben fin là, mais il adhère à tout ce qu’elle dit en gardant le silence. Ta mère comprend pas les allergies de Flo, ce qui constitue un danger pour notre fille. La seule personne qui avait du bon sens, c’est ton père et il est mort.

Silence.

Merde, Émilie! Tu viens de perdre une belle occasion de te taire!

— Je sais, dit-il. J’aurais tellement aimé qu’il connaisse nos filles…

J’ai connu son père seulement au début de notre relation, avant qu’il décède dans un accident de moto. Je sèche mes larmes avec mes mains. Olivier me tend la boîte de mouchoirs. Après m’être mouchée, je tente de rattraper le coup:

— Oli, ton père était un homme merveilleux. Il serait fier de toi. Je l’ai peu connu, mais j’ai adoré chacune de nos discussions. J’ai eu des conversations plus marquantes en trois mois avec ton père qu’avec n’importe lequel de nos parents.

Il hoche la tête. Il a le cœur triste. Et c’est de ma faute. Quelle dynamique familiale dysfonctionnelle nous amène à vivre des émotions négatives même lorsqu’on annonce de bonnes nouvelles? Je suis renversée… une fois de plus.

Florence et Charlotte s’impatientent.

— Maman! Papa! On veut ouvrir les cadeaux de mamie et papi.

J’arrive dans le salon. Une notification s’affiche sur mon cellulaire: un texto de mon père. Je me demande quand il a appris à texter, c’est à peine s’il sait répondre à son téléphone. Il a dû être terriblement troublé par ce que ma mère m’a dit… Il m’écrit en toute simplicité, mais cela me touche droit au cœur:

René: Félicitations! Je suis vraiment heureux pour vous.

Malgré le baume que me procure son message, je ne peux me résoudre à l’appeler. J’éprouve probablement de la rancœur envers lui parce qu’il n’est pas capable d’affronter ma mère et d’être mon allié quand elle dérape de la sorte.

OceanofPDF.com