La libellule
Chapitre 3
3
Le lendemain matin, je me réveille courbaturée, avec en prime un mal de tête qui bat dans mes tempes comme un orchestre symphonique en concert. Il est 9 h 30. La dernière fois que j’ai autant dormi, je n’avais pas d’enfant. En m’extirpant des couvertures, je frissonne. Le mercure a dû chuter durant la nuit, car le plancher froid craque sous mes pas. J’enfile mon peignoir et des pantoufles pour me réchauffer. D’ailleurs, c’est étrangement calme dans la maison. Je découvre sur la table de la cuisine le contenant de comprimés prescrits par le médecin de l’urgence, une chocolatine de la boulangerie – chose que nous n’achetons jamais en raison des allergies de Florence – ainsi qu’une note d’Olivier qui m’indique qu’il joue au parc avec les filles. Un post-scriptum m’informe qu’il m’a prévu un traitement à 13 h avec la crème de la crème des physiothérapeutes. Il me fait sourire avec sa «modestie», je me sens choyée de l’avoir à mes côtés. Il a dû laisser tomber son jogging matinal pour gérer tout cela… et surtout, sans pouvoir dormir plus tard que 6 h vu les deux lève-tôt que nous avons enfantées.
Je me paie le luxe de me couler un café, d’admirer la créma se former dans ma tasse blanche, de humer le fumet qui s’en échappe, de savourer chaque miette de ma chocolatine et de pratiquer l’art du farniente. Que c’est reposant d’accomplir une chose à la fois! Mon mal de tête se dissipe.
Mon cellulaire émet le signal annonçant la réception d’un texto. C’est Josiane qui n’en peut plus d’attendre de mes nouvelles. Elle prend les choses en main et fixe le rendez-vous de notre sortie à la crémerie à 15 h, sous peine de venir m’asperger de sauce au chocolat et de m’enduire de vermicelles multicolores. Je l’adore. Comme je n’ai plus de vélo et que je n’ai pas envie d’en refaire pour le moment, je lui demande de passer me chercher en voiture. Après avoir remercié Olivier par texto pour toutes ces délicates attentions matinales, je m’assure que ma sortie avec Josiane lui convient.
Au même moment, le trio de personnes que j’aime le plus au monde passe la porte. Mes filles ont les yeux pétillants et me remettent chacune un bouquet de fleurs.
— Oh! mes princesses! C’est vous qui les avez cueillies?
— Oui! s’exclament-elles à l’unisson en se dirigeant vers leur salle de jeux au sous-sol.
— Merci, Flo! Merci, Charlotte!
Je regarde amoureusement mon homme sans comprendre pourquoi ce simple accident nous a autant rapprochés, mais en remerciant la vie de pouvoir en retirer une parcelle de positif. Olivier se place derrière moi et commence à masser mes épaules tendues.
— Oh, madame Dubois, nous avons bien fait de vous réserver un traitement cet après-midi, car on aurait pu vous confondre avec un bloc de béton, chuchote-t-il. Vous êtes certaine de ne pas avoir foncé dans un autobus?
Je profite de l’accalmie que nous offrent nos enfants qui jouent aux poupées pour parler à Olivier du malaise que j’ai eu hier.
— Je te promets qu’aucun moyen de transport m’a percutée. Par contre, je dois te raconter quelque chose. Quand l’ambulance est arrivée, la situation a légèrement empiré…
— Quoi? Comment ça? dit-il en se raidissant.
Je me retourne pour lui faire face.
— Dès que j’ai entendu les sirènes de l’ambulance, c’est comme si tout mon corps s’était rappelé le stress que nous avons vécu lors de la réaction anaphylactique de Flo. Je n’avais plus de salive, je transpirais, je respirais mal…
Le froncement de ses sourcils trahit la teneur de ses réflexions. Il tente de comprendre ce qui s’est passé.
— Est-ce que c’est un syndrome post-traumatique?
Je l’informe que le médecin pensait plus à un genre de crise d’anxiété, même si j’avoue avoir oublié les termes exacts dans le tourbillon d’informations qu’il m’a données à un moment où mon cerveau tournait au ralenti. Devant son air renfrogné, je lui promets d’aller consulter si jamais j’étais de nouveau en proie à une crise d’angoisse profonde. Pour ma part, je croise les doigts pour que les ambulanciers se tiennent très loin de ma famille pour le reste de nos vies – j’ai autant envie de discuter avec un psychologue pour me libérer de mes démons que de déboucher une toilette dans un casse-croûte miteux.
Bien que tout parent sache qu’il faut suspecter le silence quand on a des enfants, Olivier décide d’étirer notre chance (ou d’aggraver les dégâts que nous devrons ramasser).
— En passant, hier, tu t’es mise à ronfler pendant que je te parlais d’agrandir notre famille.
Je ne sais pas par où prendre cette information, alors je décide de me concentrer sur le ronflement.
— Olivier Nadeau, JE NE RONFLE PAS! Compris? Jamais.
Il se tord de rire et en rajoute:
— Oh! je t’assure, j’avais l’impression qu’un petit porcelet se trouvait à côté de moi!
— Franchement, dis-je mi-insultée, mi-amusée.
— Non, mais un tout petit, là! rétorque-t-il pour se moquer davantage.
Je lui lance le premier jouet qui me tombe sous la main. Heureusement, ce n’est qu’une balle en mousse, mais il l’a bien cherché! Mon grand sportif l’évite sans trop de difficulté et il revient à la charge avec son projet d’agrandissement familial en se laissant choir sur le sofa.
— Sans blague, Émilie. Qu’en dis-tu? J’arrête pas d’y penser depuis hier soir. Je pense que la vie nous envoie une multitude de signes pour nous dire que notre famille devrait compter un membre de plus.
— Tu veux adopter un chien? Un hamster? Si c’est le serpent dont tu rêvais à l’adolescence, c’est hors de question.
— Émilie, je suis sérieux. On a vendu aucun jouet, aucun vêtement. On a tout gardé! C’est trois fois rien d’avoir un autre bébé. On est déjà tout équipés.
La pragmatique en moi lui rappelle qu’il me faut le porter durant neuf mois, ce bébé, que nous hypothéquons notre sommeil pour encore les cinq prochaines années (si ce n’est pas plus!), que mon salaire sera encore diminué pendant presque un an, qu’il faudra changer de voiture, ce qui, justement, n’est pas trois fois rien… Il ne se laisse pas démonter. Son regard s’illumine même quand il songe à son nouvel argument béton:
— Et, tu vois, j’ai pas pris encore mon rendez-vous pour la vasectomie. C’est le signe qu’on doit continuer de peupler cette Terre, mon amour!
— Alors là, le seul signe que je vois là-dedans, c’est la peur viscérale qui habite certains hommes quand vient le temps de couper dans cette partie si précieuse de votre anatomie. Je serais pas surprise d’apprendre que la majorité des rendez-vous pour les vasectomies sont pris par des femmes exaspérées devant l’inaction de leur chum.
— Ouï-dire, votre honneur! clame-t-il en bondissant du sofa, imitant un avocat en pleine cour. Il n’y a aucune preuve de ce qu’avance mon épouse.
— Vous voulez que je publie un sondage auprès de mes abonnées Instagram pour leur poser la question, mon mari? dis-je en approchant mon cellulaire, prête à paramétrer ledit sondage pour apporter la preuve.
— Votre honneur, je remets en question le biais de représentativité de ce sondage. Est-ce que le nombre d’hommes est aussi bien représenté sur cette page, non scientifique, faut-il le rappeler, que le nombre de femmes?
— Je plaide le cinquième amendement, dis-je en riant.
Ça fait du bien de se retrouver pour un court laps de temps, tous les deux.
— Écoute, Oli, je vais y réfléchir. C’est vrai que, malgré les grossesses difficiles, j’ai jamais fait le deuil de la belle bedaine, des premiers coups ressentis, de l’odeur du nouveau-né, du premier regard à la naissance, de l’allaitement…
Avant que je termine ma phrase, Olivier me prend dans ses bras et m’embrasse avec enthousiasme. Je ris.
— Hey! j’ai pas dit oui!
— T’as pas dit non, répond Olivier, les yeux pétillants.
Pour nos deux filles, c’est toujours moi qui avais abordé le sujet. Cela me touche que, cette fois, ce soit lui qui soulève la question. Mais je dois y réfléchir sérieusement avant d’accepter.
Une fois Charlotte couchée pour sa sieste de l’après-midi, nous accordons à Florence la permission de regarder un film sur la tablette dans la salle de jeux au sous-sol, ce qui fait automatiquement de nous les meilleurs parents du monde à ses yeux.
Olivier, super physiothérapeute de renommée internationale, sort sa table dans notre salon. Il commence à m’examiner avant de décider du traitement qui me conviendra. Allongée sur la table, je remarque que sa chevelure brune s’est récemment parsemée de quelques cheveux gris, ce qui lui va bien. Ses yeux caramel me fascinent autant que lors de notre première rencontre. Ceux de Florence sont pareils aux siens. J’ai juste envie de caresser sa mâchoire carrée cachée par sa barbe de quelques jours. Je prends le temps de le regarder, de l’apprécier, ce qui ne se produit pas souvent ces derniers temps. Il est si concentré qu’il ne remarque pas que je le détaille tranquillement.
Pendant que mes pensées vagabondent, Olivier est concentré à prodiguer ses soins. Ses mains manipulent mon corps avec une dextérité qui me surprend chaque fois. Sans que je dise un mot, il décèle parfois mieux que moi l’endroit exact où se trouvent les tensions. L’effet est presque instantané sur mes muscles endoloris.
Après une trentaine de minutes, Olivier semble satisfait du relâchement qui s’opère dans mes muscles. Il semble maintenant plus inspiré par les courbes de mon corps. Disons que, s’il n’avait été que mon physiothérapeute, il aurait perdu son droit de pratique avec les dernières caresses… Sa proximité me permet d’apprécier la subtile odeur de son parfum. Un frisson de désir parcourt les profondeurs de mon ventre. Je peux aisément m’imaginer ce qui se passerait si nos deux héritières ne risquaient pas de surgir à tout moment. C’est sans doute l’attrait du fruit défendu qui rend le moment si enivrant.
Il respire dans mon cou, mordille mon lobe d’oreille, puis embrasse le haut de ma poitrine. Les yeux toujours fermés, je me délecte de la volupté de cette sensualité qu’il m’offre généreusement. Sa main remonte le long de ma jambe, jusqu’à mes cuisses, là où ma féminité s’est embrasée depuis quelques minutes déjà. Il parcourt mon corps avec une douceur délibérée qui accélère ma respiration. Les joues rosies par le désir, je n’arriverai plus à résister à ses caresses s’il poursuit ainsi. Chaque frôlement me laisse croire qu’on ne supportera plus longtemps les vêtements que nous portons. Mais il le faut.
Il s’allonge à côté de moi, pressant maintenant son entrejambe sur ma cuisse, ne laissant aucune ambiguïté sur le fait que nos désirs sont à l’unisson. J’émets un gémissement où s’entremêlent mon excitation et ma réticence à l’idée qu’une de nos filles pourrait nous surprendre. Malgré la douce chaleur qui s’empare de mon être, j’ouvre les yeux à contrecœur. Son sourire en coin me fait comprendre qu’il veut juste me titiller. Il plonge son regard mordoré dans le mien avec une intensité qui me fait perdre encore plus la tête. Il le sait tellement. Je succombe davantage à chaque seconde qui passe. Nous devons résister. Pourquoi n’a-t-il pas installé sa table dans notre chambre? Il n’avait sûrement pas prévu de prendre possession de tout mon corps de la sorte. J’embarque dans son jeu. Je l’embrasse et le caresse. Pendant que je presse une main sur ses pectoraux, l’autre se fraye un chemin vers son entrejambe. Mes gestes ne suivent pas les directives rationnelles émises par mon cerveau. La démonstration de mon envie est moins subtile que la sienne, car ma main se plaque sur son pantalon. Olivier décide enfin d’être plus sage que moi, même s’il est à l’origine de l’état de braise dans lequel nous sommes. Il rattrape ma main au passage pour éviter qu’on perde pied ensemble. Il m’embrasse avec douceur pendant qu’il extirpe le reste de son corps de la table avec une lenteur délibérée. J’émets un petit grognement en signe de protestation.
— Ce n’est que partie remise. Je vous prescris des traitements trois fois par semaine jusqu’à rétablissement complet, me souffle-t-il à l’oreille.
Après mon traitement légèrement prolongé, Olivier part à la recherche de mon vélo. Je dispose de quelques minutes avant que Josiane vienne me chercher. Je dois préparer une collation à la petite lionne ébouriffée qui vient de se réveiller et à la tigresse bougonne à qui on a retiré la tablette avant la fin de son énième épisode de dessins animés. Je marche sur des œufs.
— De l’houmous et des craquelins, ça vous va?
Erreur de débutante. Je viens d’ouvrir la porte toute grande à l’argumentation.
— NON! Je veux des biscuits aux bleuets, affirme Florence.
— Désolée, il y en a plus. Tu as mangé le dernier hier.
Un grognement en signe de réponse m’annonce un affrontement que je n’ai pas envie d’avoir avec ma jeune progéniture en manque de glucides.
— Oh! regardez! Est-ce que ça serait de l’houmous au chocolat que je vois au fond du frigo?
Je passe la tête à l’extérieur du réfrigérateur pour voir la réaction de Sa Majesté. L’absence de grognement m’indique que je suis sur la bonne voie.
— Avec du melon d’eau? dis-je.
— Je pense que ça pourrait aller.
— Oui, oui, oui! approuve la cadette qui fait comme sa sœur.
— Merci de me faire l’honneur d’accepter cette bien humble collation, chères ladies, dis-je en faisant la révérence.
Avec un regard d’incompréhension devant mes courbettes, elles s’empiffrent de ce qu’elles considèrent être du chocolat. Olivier revient au même moment avec mon vélo.
— J’ai vu la dame qui était là lors de ton accident. Elle est vraiment charmante, dit Olivier.
— Ah oui?
— Oui, elle demeure en face. Elle t’avait demandé tes clés pour attacher le vélo à la clôture qui borde son terrain.
— C’est très aimable de sa part. Honnêtement, j’en ai aucun souvenir, dis-je en fronçant les sourcils.
— Tu as eu de la chance. Elle est infirmière, alors elle a vite communiqué avec les services d’urgence quand elle a constaté que tu répondais pas à ses questions.
— Il faudrait que j’aille la remercier, maintenant que tu sais où elle habite.
— Elle serait sûrement contente de voir que tu vas bien.
Pauvre Olivier, après toutes ses belles attentions envers moi, je culpabilise de le laisser gérer la préparation du souper avec nos deux petits poussins d’humeur maussade… quoiqu’elles retrouveront leur air angélique après avoir collationné. Dès que la voiture de Josiane arrive, je m’empresse de déposer un baiser dans les cheveux de tout le monde, et me voilà sur le perron. J’évite ainsi que mon amie évente le fait que je vais manger une crème glacée au chocolat avant le souper.
Je monte dans son automobile avec célérité. Josiane entame d’emblée la discussion en me grondant amicalement de l’avoir tenue à l’écart de mon accident. J’aurais parié qu’elle me ferait la morale. Je connais Josiane depuis le secondaire et nous nous sommes rapprochées lorsque nous suivions toutes les deux un certificat en enseignement collégial. Je détourne la discussion:
— Tu peux bien me sermonner! Depuis quand tu changes la couleur de tes cheveux sans me demander mon avis? dis-je en admirant ses cheveux fuchsia qui mettent en valeur les tatouages colorés sur son bras.
J’envie sa confiance en elle; non que je veuille des tatouages, mais, parfois, je me donne tant de mal pour plaire à tout le monde…
— Hey! c’est de ta faute! me sermonne Josiane. Quelle idée loufoque que d’avoir un accident de vélo avant mon rendez-vous chez la coiffeuse! J’ai dû choisir toute seule la teinte de ma coloration. Alors voilà! Je serais brune, voire rousse, si tu avais été dans le secteur.
Je m’esclaffe:
— Comme t’es prof en arts visuels, t’as qu’à dire que ça fait partie d’une expérience pédagogique pour intégrer le fuchsia dans la démarche artistique de tes étudiants.
— Vendu! Mon plan de cours est réglé pour l’année, rigole Josiane.
— Sans blague, ça te va à ravir.
Ma belle amie a toujours aimé se démarquer. Elle a besoin d’exprimer son côté artistique à travers tout son être. Personne ne sera surpris de sa chevelure colorée. Son bras tatoué reflète sa personnalité pétillante; elle possède le côté givré de notre amitié, alors que je suis plus cartésienne dans mes choix. On se complète parfaitement, en fin de compte.
— Alors, prête pour la rentrée, la pédagogie inversée et le barbecue des profs?
— Oh! oh! j’ai oublié de confirmer ma présence au barbecue!
— Ah non! Émilie Dubois, tu ne te défileras pas de notre tradition de professeurs. Olivier peut s’occuper des filles pour une soirée.
— Je suis pas inquiète pour Olivier, dis-je en cherchant sur mon cellulaire le courriel pour confirmer ma présence au barbecue. C’est juste que je me sens coupable chaque fois.
— Tu m’arrêtes ça tout de suite, ma chère. C’est non négociable. Il est hors de question que j’aille là toute seule. Depuis que Thierry sait que je joue pas dans “son équipe”, il s’est donné comme mission de me convertir, parce qu’il trouve que c’est, et je cite, du “gaspillage”. Ark!
— Il est trop con. Laisse-le faire.
Thierry enseigne la philosophie au cégep. À la simple mention de cette matière, plusieurs ont la tête remplie de préjugés: un professeur à la barbe hirsute, vêtu de beige des pieds à la tête et qui porte assurément des bas dans ses sandales jusqu’à la fin d’octobre. Il ne peut que dégager une subtile odeur de patchouli. Or, rien de tout cela pour notre cher Thierry! Il est un «esprit sain dans un corps sain», comme il se plaît à le répéter. Il est toujours rendu au gym du cégep et il fait même un ou deux marathons chaque année, ce qui semble lui conférer une assurance un tantinet exagérée, comme s’il faisait partie d’une classe à part. Et puis, il s’habille comme une carte de mode pour donner ses cours. Son ego démesuré monopolise les conversations en exprimant son point de vue à outrance, et il prétend cumuler les conquêtes féminines. Bref, un charmant personnage.
— Ah! ce cher Thierry! Je serais pas surprise qu’il ait une opinion sur la manière dont se sentent les femmes pendant qu’elles accouchent, dis-je en riant.
— Le pire, c’est qu’il en serait capable. Il est tellement narcissique! Alors, tu seras là, hein?
— Promis.
Je lui montre mon cellulaire pour lui prouver que je viens de répondre à l’invitation.
— C’est officiellement inscrit au calendrier familial? vérifie Josiane en riant pour ne pas se faire berner.
— Et c’est ajouté au calendrier familial.
En file pour acheter nos délices glacés, on dresse la liste des différentes situations loufoques sur lesquelles Thierry aurait une opinion tranchée. Au moment de commander nos cornets, j’opte pour un enrobage de chocolat noir classique sur ma crème glacée à la vanille, alors que Josiane prend un enrobage à la barbe à papa sur une crème glacée à la fraise.
Une fois que nous sommes installées à une petite table bistro, Josiane enchaîne le récit de ses aventures de la dernière semaine. Cela me convient qu’elle occupe la discussion, car mon cerveau a besoin d’une pause. Je reprendrais bien des cachets pour la douleur.
— Hey! devine quoi! J’ai rêvé que je te demandais d’être la mère porteuse de notre enfant, ce qui est complètement illogique vu que Mélissa et moi avons deux utérus à la maison, me lance-t-elle comme si elle me parlait d’acheter des citrons à l’épicerie.
Je manque de m’étouffer avec ma bouchée.
— Voyons, mais qu’est-ce que vous avez tous à vouloir m’engrosser?
— QUOI! Comment ça? Tu es enceinte?
— Non, mais Olivier m’a dit hier soir qu’il aimerait avoir un autre enfant.
— Je croyais qu’il était vasectomisé!
— Eh non, il a jamais appelé pour prendre son rendez-vous. Et je veux pas être de celles qui téléphonent à la place de leur chum.
— Tout à fait d’accord! C’est à lui d’assumer cette responsabilité. Il a UN rendez-vous à prendre dans sa vie en matière de contraception! UN! C’est à lui de le faire!
— Tu vois, je croyais que tu tiquerais plus sur la possibilité que je redevienne enceinte que sur le fait qu’il a pas encore appelé.
— Et un autre enfant, c’est ce que tu veux?
— J’ai hâte de recommencer à dormir des nuits complètes plus que trois jours d’affilée. Mais honnêtement, j’ai pas encore fait le deuil de la maternité. Un petit bébé tout neuf… C’est la chose la plus merveilleuse au monde, Josiane.
— Ouin, mais est-ce que c’est le seul critère pour déterminer si on souhaite avoir un enfant? répond-elle un peu sèchement.
Le ton de sa voix m’inquiète.
— Josiane, tu me caches quelque chose. Qu’est-ce qui va pas?
Elle marque une pause.
— C’est Mélissa. Elle veut qu’on réfléchisse à un processus pour avoir un bébé. Il a jamais été question d’avoir des enfants et voilà qu’elle me balance entre deux bouchées de céréales qu’elle préfère l’insémination, mais qu’elle est pas fermée à l’idée de l’adoption.
D’aussi loin que je me souvienne, Josiane n’a jamais parlé de sa fibre maternelle, de son horloge biologique ou de ses ovaires qui claquaient quand elle voyait un nouveau-né.
— Et toi, qu’est-ce que tu veux?
— Je sais pas. Pour moi, je vivais avec une femme. C’était si simple! J’ai toujours pensé que j’aurais jamais d’enfant et ça m’allait. Ça bouleverse toute ma vision de l’avenir.
Elle inspire et ajoute:
— Mais j’aime Mélissa de tout mon cœur, murmure-t-elle, la voix nouée à l’idée qu’elle pourrait la perdre.
— Oh! Josi! C’est normal de prendre son temps pour y réfléchir. C’est la décision la plus importante de ta vie. Les enfants ont toujours été dans mes projets, mais je suis pas certaine d’en vouloir un autre. Je pense que c’est le seul sujet sur lequel on peut pas faire de compromis.
Devant l’hésitation de Josiane, j’affirme:
— Et, non, on peut pas avoir un bébé pour faire plaisir à l’autre. Ni par peur de le perdre. Mais cela étant dit, je comprends mieux ta rage de crème glacée au chocolat depuis hier.
Je réussis à lui extirper un sourire malgré tout.
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