La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 19 sur 26

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La libellule

Chapitre 19

19

 

 

Les journées filent à un rythme qui se rapproche de la normale depuis que je nage. Je n’ai plus l’impression d’attendre d’aller mieux. Je vais mieux. Je n’ai pas pleuré depuis plusieurs jours. Chaque fin de journée, j’emmène les filles se balancer dans notre cour au retour de la garderie. Florence et Charlotte regardent chaque jour si nos nouvelles mangeoires pour les oiseaux doivent être remplies – elles ont tellement aimé construire la cabane avec mon père que je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter des mangeoires. Il était très ému de participer à cette activité qu’on veut transformer en tradition printanière.

J’apprivoise le nouveau bonheur qui renaît avec douceur à travers les petits gestes du quotidien: regarder les oiseaux dans notre cour, cueillir des fleurs dans notre jardin, me promener au bord de la rivière, savourer une crème glacée avec Josiane. Lors de nos sorties, on ne discute pas de ce qui lui est arrivé – je ne parviens toujours pas à prononcer le mot. On n’aborde pas plus mon deuil. On tente de se faire une carapace pour éviter que le poison de la rancœur se dissémine dans nos tripes. Je ne suis pas encore capable de maintenir une activité intellectuelle exigeante comme la lecture d’un roman, mais j’évolue. J’apprécie chaque petit pas. Je reprends contact avec la réalité, la vie que j’ai mise sur pause en avril dernier, dont celle avec Olivier. Il est patient. Je tente de m’ouvrir davantage à lui sans culpabiliser, sans me hâter. Il est vraiment patient.

Ce n’est qu’à la fin de juin que nous sommes convoqués pour recevoir les résultats de l’autopsie. La gynécologue nous regarde et nous dit avec le plus de douceur possible:

— Comme on vous l’a expliqué, l’autopsie ne parvient pas toujours à révéler la cause du décès. C’est malheureusement le cas pour votre garçon. Je sais que c’est parfois un sujet délicat pour les parents endeuillés, mais vous pourrez envisager une nouvelle grossesse quand vous serez prêts psychologiquement. Il n’y a pas de contre-indications dans votre situation. Avez-vous des questions?

Le sol se dérobe une fois de plus sous mes pieds. Je n’écoute déjà plus ce qu’elle dit. On ignore ce qui s’est passé et on ne le saura jamais. Son âme s’est envolée sans raison connue. Il faut que je sorte du bureau pour prendre l’air. Vite! Ce tourbillon intense d’émotions… Mes idées se bousculent. Mes sentiments s’entrechoquent. L’incompréhension. L’injustice. L’impuissance. La colère. Je suis révoltée. Olivier, inquiet, me suit en s’excusant de notre départ impromptu. Je dois m’activer.

Essoufflée, j’arrive à l’extérieur et je laisse l’air frais du matin entrer dans mes poumons.

— Émilie? dit Olivier, désemparé.

— Peux-tu m’expliquer comment ça se fait qu’on peut aller sur la Lune, mais qu’on puisse pas nous expliquer les circonstances du décès de notre bébé?

— Je sais que c’est cruel à entendre, mais c’est peut-être mieux comme ça.

— Oh que non! Pas toi! Tu vas pas me sortir des phrases rabâchées pour me consoler. Je déteste ça.

— Émilie, calme-toi, rétorque Olivier en jetant un regard nerveux aux passants qui nous observent. Je suis pas psychologue. J’ai pas de réponse parfaite qui te redonnerait le goût d’être avec nous, avec ta famille, celle qui est vivante à tes côtés.

Je me radoucis, car je sais que, sans Olivier, je ne serais probablement qu’une loque humaine à l’heure qu’il est… ou pire encore. Je me trompe de cible en criant contre lui. Mais quelle serait la bonne cible, justement? C’est peut-être la raison de la rage qui me torpille le cœur.

— Tu peux t’occuper des enfants la fin de semaine prochaine?

— Euh, oui, répond Olivier, décontenancé par ma question et inquiet par mon état contradictoire.

Je suis mi-confuse, mi-affirmée.

— Je sais que c’est poche de te laisser encore tout seul, mais je dois changer d’air. Je pense partir en road trip avec Josiane, en Estrie ou dans Charlevoix, ou au Saguenay. Je sais pas.

— T’es certaine que ça va? T’aimes pas ça, faire de la route.

— J’en peux plus de tourner en rond à la maison. J’arrive pas à me concentrer sur les livres que je commence et que j’abandonne après le deuxième chapitre. J’ai pas envie de cuisiner de nouvelles recettes ni de décorer le bureau. Je veux m’émerveiller. Je veux me sentir petite dans l’immensité de la planète. Je veux voir de l’eau. Beaucoup d’eau.

— D’accord, dit-il d’un ton hésitant. Si c’est ce dont tu as besoin pour te ressourcer. Vas-y. Je gère. Je vais en profiter pour appeler Simon. On va se retrouver entre gars, et les filles vont être heureuses de jouer avec Ludovic et Rose. Simon pourra faire une pause de quelques heures de son couple.

— Oh! merci! C’est toujours pas mieux avec sa blonde?

— Eh non!

— C’est plate, ça. Profitez-en bien alors, pendant que je vais voir le rocher Percé!

— Hein! Tu vas aller en Gaspésie, finalement? dit Olivier, estomaqué par ce revirement de destination.

— Le rocher Percé, c’est pas au Saguenay?

Olivier se retient pour ne pas pouffer de rire.

— Émilie, la Gaspésie, c’est pas le Saguenay. Tu les mélanges vraiment?

— Maudit sens de l’orientation déficient! La Gaspésie est à combien d’heures de route d’ici?

— Dix, douze heures.

— Quoi! OK, non. Le rocher Percé va rester tout seul de son bord. Pas question que je roule aussi longtemps.

Pour rassurer mon homme, je lui promets que Josiane, dont le sens de l’orientation est infaillible, sera maîtresse du voyage.

J’appelle mon amie et je lui expose mon projet, mais elle décline mon offre, car ce n’est pas un bon moment pour laisser Mélissa toute seule. Depuis que Josiane lui a révélé l’agression qu’elle a subie, la confiance de sa blonde s’est amoindrie. Mélissa est prise dans un tourbillon émotionnel où l’amertume et l’indulgence se côtoient et se repoussent. Conjugué aux hormones de grossesse, le cocktail est assez explosif. Je comprends. À bien y penser, c’est parfait pour moi. Pas de distraction. Juste moi, de la musique et des paysages enchanteurs. Je choisis une destination un peu plus près de la maison pour m’éviter de conduire de trop longues heures: Charlevoix. Je pourrai marcher sur la plage de Saint-Irénée, ce qui devrait assouvir mon besoin de me ressourcer grâce à l’immensité de l’eau.

Dans les films, les road trips sont tellement envoûtants, remplis de bonne musique, de cheveux dans le vent, de soleil sur la peau. Je ne me trouve qu’à Saint-Tite-des-Caps quand la climatisation de notre vieille voiture me lâche – j’ai catégoriquement refusé de prendre le nouveau VUS qui se destinait à notre grande famille parce que ça me rappelle trop que je ne pourrai jamais y déposer la coquille de Thomas. Maintenant, je regrette un tantinet mon choix. C’est donc la vitre grande ouverte que se déroule le reste du voyage, et j’augmente le volume de la musique pour couvrir le bruit du vent. À mon arrivée, mes cheveux sont dans un état lamentable. Peu importe. Je me coiffe d’un chapeau de paille à large rebord pour dissimuler les ravages et je replace mes lunettes fumées sur mon nez. Pendant un instant, je m’imagine être une vedette en vacances ou une auteure de renommée internationale en quête d’inspiration pour son prochain roman. Malheureusement, ce n’est que moi. La petite professeure de biologie qui tente de se reconstruire et de reprendre goût de façon durable aux plaisirs simples de la vie. Avant même de déposer mes affaires dans la chambre que j’ai réservée, je me dirige vers la plage. J’achète une crème glacée au casse-croûte afin de mettre en application la solution magique de nos mauvais jours, à Josiane et à moi. Je m’assois sur la rive.

Ma tristesse se dissipe peu à peu sous l’effet de la vue de l’eau qui s’étend jusqu’à l’horizon. Le bruissement des vagues légères m’apaise énormément. Mon cornet me rappelle mes discussions avec Josiane lorsque, plus jeunes, on oubliait nos petits chagrins dans le réconfort de la crème glacée. C’était bien avant la naissance de Florence. On n’avait encore rien vécu à l’époque, et on se croyait malheureuses pour un rien. Comme nous étions naïves!

Mes cogitations tourbillonnent avec intensité dans ma tête. Le clapotis s’estompe pour laisser libre cours à mes tracas. Une boule s’installe dans ma gorge. Mes pensées partent en vrille. Je me recentre chaque fois sur le moment présent: le scintillement du soleil sur l’eau, l’odeur saline des algues à proximité, le bruit des vagues qui lèchent la plage. La beauté du paysage me murmure son bonheur, mais l’effet chatoyant de l’apaisement est éphémère. Intangible.

Mon amie me manque. J’aimerais revenir à nos discussions légères sur nos projets d’avenir, un verre de vin à la main. Notre plus gros problème à l’époque était de trancher entre une bouteille de rosé ou de blanc. À l’heure actuelle, je suis encore troublée de ne pas l’avoir protégée, de ne pas avoir remis son agresseur à sa place quand j’en avais l’occasion, de ne pas avoir été présente pour la consoler. Je n’ai pas du tout été à la hauteur dans le drame qu’elle vit. Mais aurais-je pu agir autrement? Je ne sais plus.

Le moment présent… Pense au moment présent.

Je vais mieux ces temps-ci, non? Pourquoi basculer de nouveau dans l’accablement?

Inspire.

La vue est superbe. Exactement ce dont j’avais besoin pour décrocher.

Expire.

Mes pensées repartent au galop. Ma relation avec Olivier est un véritable désastre. Alors que nous étions un duo complice dans l’aventure de la parentalité, j’ai maintenant une peur panique qu’il s’approche de moi. Je crains la proximité avec mon propre mari. J’appréhende tellement de redevenir enceinte que je le tiens à distance afin d’éviter des rapports plus intimes. Comment va-t-il vraiment? Je ne le sais même pas. Il tient le coup pour nous deux, mais je réalise soudain qu’il ne fait plus son jogging, pourtant sacré dans sa routine de fin de semaine. A-t-il peur de me laisser seule avec les filles? Quelle galère!

Calme-toi, Émilie!

Inspire.

Le vent caresse délicieusement ma peau et répand des effluves d’air marin qui me donnent l’impression d’être en voyage.

Expire.

Le sentiment d’avoir été une mère nulle ces derniers mois m’assaille une fois de plus. Je m’ennuie tant des sorties au parc avec mes filles et de la pureté de leurs rires. Elles n’osent peut-être plus le faire. J’ai oublié de les regarder grandir au fil des semaines. Je suis en train de couler toute ma famille avec moi.

Émilie Dubois! On n’y arrivera pas, là. Tu te détends.

Inspire!

Le soleil fait danser ses rayons sur l’eau qui miroite, m’offrant un spectacle euphorisant à la hauteur du déplacement dans Charlevoix.

Expire!

Mon exercice de respiration est en train de se solder par un échec monumental. Mes pensées s’éparpillent beaucoup trop rapidement et je ne les ramène pas assez vite dans la bienveillance. Tout ce qui me passe dans la tête, c’est: comment vais-je pouvoir redevenir la femme, la mère, l’amie, l’amante, la professeure que j’étais avant que Thomas devienne une étoile dans le ciel? Ma psychologue me répète de laisser le temps faire son œuvre, mais ce concept est trop abstrait! Ça ne progresse pas assez vite pour moi. Le cycle de la nature se régularise après une tempête. Je suis née de la nature. Je n’en suis qu’un paramètre. Pourquoi cette mélancolie s’immisce-t-elle encore dans ma vie après tout ce temps?

Je souhaite avec ardeur me sentir mieux tout en honorant la mémoire de Thomas. Mais comment renouer réellement avec le bonheur en ne l’oubliant pas? L’un ne peut pas aller sans l’autre. Pas encore. Cette dissonance entre ma tête et mon cœur m’empêche d’avancer.

Inspire.

L’horizon à l’infini…

Expire…

Un frisson me parcourt. Mes yeux s’embrouillent. Mes pulsations cardiaques explosent. J’ai le sentiment d’étouffer. Je veux que ça arrête. Je n’en peux plus de cette morosité qui m’écrase continuellement. Je fixe l’horizon devant moi sans le voir, sans entendre, sans vivre. Qu’est-ce que ça ferait d’entrer dans l’eau froide et d’avancer vers l’horizon sans m’arrêter?

Chaque fois que j’ai l’impression de progresser dans mon cheminement, quelque chose me fait régresser. À commencer par mes menstruations, insoutenables, qui me martèlent sans vergogne que mon ventre est vide. Chaque mois, pendant quarante-huit heures, je me blottis au creux de mon lit dans un état de désespoir en fixant l’urne en forme d’étoile de mon petit Thomas déposée sur ma table de chevet. Et je pleure sans avoir la force d’accomplir quoi que ce soit de ces deux journées.

Faire son deuil. Où se cache le manuel pour savoir comment faire son deuil? Même ma psychologue n’a pas l’air d’avoir reçu les lignes directrices de cette méthode. Sinon elle m’aurait transmis la recette, non?

Devrais-je donner à la mer ce corps dysfonctionnel, incubateur de ma souffrance, qui m’a abandonnée? Je retrouverais ainsi l’état de quiétude du fœtus baignant dans le liquide amniotique de sa mère. Mer. Mère. Ces homonymes ne peuvent pas être fortuits. Thomas et sa maman réunis par l’eau. On serait en harmonie pendant cet instant qui nous conduirait vers l’éternité. Je tremble d’effroi à cette pensée sordide. Je délire.

Je reprends contact avec la réalité quand j’entends une femme appeler ses filles qui se prénomment Charlotte et Florence. Quelle coïncidence! Comme si la vie me remémorait que ce corps que je maudis tant depuis une heure m’a aussi fait le cadeau de deux petites filles en santé. Je suis intransigeante avec moi-même. Un décès ne peut pas effacer mes accomplissements antérieurs. Ça serait injuste pour Florence et Charlotte, pour Olivier aussi. Je constate alors que ma crème glacée a fondu, coulé sur mes mains et dégouliné sur mes cuisses.

Secouant mes pensées taciturnes, je quitte la plage pour me rendre au motel. Je scrute avec minutie le sable parsemé de galets afin de ne croiser aucun regard. Je me couche sans souper. Ce soir-là, je verse toutes les larmes que je refoulais depuis un certain temps. J’essayais tellement de me porter mieux que j’avais oublié de pleurer. Pleurer pour vrai. Des larmes qui font mal et qui soulagent à la fois, une de ces séances de pleurs sonores qui déchirent l’âme, mais qui sont si libératrices qu’elles donnent l’impression d’avoir enfin touché le fond pour permettre de remonter… Je finis par m’endormir d’épuisement au bout d’une vingtaine de minutes.

 

Je me réveille à 6 h le lendemain matin, probablement à cause des gargouillis de mon estomac. Sans réfléchir à la veille, je me dirige vers la salle à manger avec la seule idée de m’empiffrer. Plus j’avance, plus les odeurs me font saliver. Les yeux rivés sur le paysage, je déguste un copieux déjeuner du terroir avec un latté brûlant. Pendant que je nourris mon corps, mon esprit s’emplit de la beauté naturelle des lieux. Ce paysage qui me retranchait dans les pires pensées hier m’est pourtant salutaire, ce matin. La solution m’apparaît alors: je dois à la fois prendre soin de mon corps et de ma tête, afin que mon cœur aille mieux. Le temps ne compte plus. Ce n’est pas vrai que c’est un jour à la fois. C’est un pas à la fois qu’il faut faire. C’est pour ça que j’ai l’impression de recommencer sans cesse lorsque le soleil se lève sur une nouvelle journée. Cela n’a rien à voir avec la rotation de la Terre! C’est mon rythme à moi que j’ai besoin de redéfinir. Un pas à la fois. Ça fait enfin sens dans ma tête. Mais comment concrétiser le tout?

Je décide d’aller marcher sur le bord de la plage afin d’incruster mon esprit de la somptuosité du rivage. Comme si j’allais pouvoir en revoir les photos lors des journées moroses. Et ainsi volent une, puis deux libellules devant moi. Mon signe de lui. Mon Thomas. Je me plais à croire que les libellules m’ont suivie dans mon exil, même si elles affectionnent simplement les plans d’eau. Comme moi, dans le fond. Elles me tirent tout de même de mon accablement, qui a une fâcheuse tendance à foisonner.

Je monte dans ma voiture plus sereine pour rentrer au bercail. L’air climatisé est toujours en panne, mais je n’y accorde aucune importance. Je regarde défiler la route devant moi, les arbres, les maisons, les montagnes. Toutefois, plus je roule en direction de chez moi, plus l’effet de l’air salin se dissipe. Le charme se rompt et j’ai de moins en moins confiance en mon plan d’y aller un pas à la fois. Mon carrosse se transformera-t-il en citrouille et mes idées éclaircies redeviendront-elles sombres lorsque je me garerai dans mon entrée? Je ne porte pas de haillons comme Cendrillon, mais mon cœur sera-t-il de nouveau en lambeaux?

J’ai pourtant vu l’immensité de l’eau. J’ai fait le vide, mais je n’ai pas réussi à faire le plein. Décidément, quand la guérison triomphera-t-elle?

À mon retour dans ma ville, je m’arrête pour déguster une chocolatine devant la fontaine de la gare, qui fait tant de bruit que ça me permet de ne pas réfléchir. Juste le son de l’eau qui jaillit. Je ne comprends pas d’où me vient ma fascination pour l’eau, mais c’est tellement ressourçant. Vu l’heure qui file, je me relève afin d’aller rejoindre Olivier, dont la générosité a été sans borne ces derniers mois. Il a sûrement besoin d’un peu de temps pour lui, pour se remettre à faire son jogging. Il s’est complètement oublié pour prendre soin de notre petite famille.

En quittant ma place, je passe devant l’œuvre d’une artiste. L’inscription gravée sur son œuvre me transperce si violemment que j’en ai le souffle coupé. Mon corps se couvre de chair de poule malgré les vingt-huit degrés que le thermomètre affiche. Pour l’une des rares fois depuis le décès de Thomas, je ressens une émotion pure et vraie devant quelque chose de gracieusement offert par la vie. Je suis fascinée tant le message à la vue de tous semble m’être adressé personnellement. Il est inscrit:

 

«Une acceptation de l’absence

Un renoncement à l’explication

Une connaissance du vertige

Un bonheur de la rencontre»

— Madeleine Gagnon

 

J’ai parcouru cent cinquante kilomètres pour trouver un sens à ma vie, élucider l’inexplicable des derniers mois, chercher la paix par rapport à ce que j’ai vécu et accepter l’absence de mon fils aux côtés de ses sœurs. Toi, mon Thomas que j’ai porté pendant vingt et une semaines! Vingt et une semaines à t’imaginer rire des mimiques de tes sœurs, à les suivre dans leurs jeux et leurs mauvais coups, à te voir t’épanouir. Comment accepter que tu ne feras jamais partie de notre famille pour créer des souvenirs? Les résultats de l’autopsie n’ont démontré aucune anomalie. J’ai dû renoncer à l’explication de ton départ. Jamais je ne saurai! J’ai été prise de vertige dès la salle d’échographie. Je n’aurais jamais cru possible ce type de vertige qui nous aspire dans un gouffre tout en nous gardant les deux pieds sur terre. Est-ce comme ça que je devrais le voir, dorénavant? Malgré toute la douleur entourant la perte de mon bébé, il y a eu en fin de compte cet instant où j’ai eu le bonheur de te rencontrer, Thomas.

Et c’est ainsi que j’ai trouvé par hasard, à quelques kilomètres de chez moi, un résumé concis des derniers mois. Je me demande qui est cette Madeleine Gagnon, autrice de ces quatre lignes si révélatrices. Quelle rencontre l’a inspirée? Ce texte résonne très fort dans ma tête et dans mon cœur. Les deux fonctionnent en harmonie pour la première fois depuis des mois. J’aime Thomas à l’infini. Je repense à Mylène et Antoine, qui tentent de vivre le bonheur de devenir parents et qui accumulent les déceptions. J’en viens à la conclusion que je n’effacerai pas le bonheur que j’ai eu avec mon petit ange, aussi bref a-t-il été. Le déclic vient enfin de s’effectuer, à l’unisson dans ma tête et dans mon cœur.

 

Ce soir-là, j’observe Olivier qui, fidèle à ses habitudes, papillonne d’un côté et de l’autre pour la routine souper-bain-dodo de nos filles. J’aperçois de nouvelles rides au coin de ses yeux. Il a besoin qu’on prenne soin de lui. Fidèle au poste, il avance sans se poser de questions, mais il est fatigué. Alors qu’il sort de la chambre de Charlotte, je le prends par la main et je l’emmène au salon, où j’ai installé sa table de physiothérapeute, fait jouer de la bossanova et tamisé les lumières – j’ai même poussé l’audace jusqu’à allumer la télévision pour faire crépiter un faux feu de foyer même si l’été bat son plein. Il a l’air surpris par la mise en scène. Avant qu’il ouvre la bouche, je m’approche de son visage et je dépose un baiser tout en douceur. À son oreille, je chuchote:

— Ce soir, je prends soin de toi.

Il en a besoin. Il a tenu le phare pendant les derniers mois sans jamais rechigner. Sans protester, il s’allonge sur la table après s’être douché. Je le masse avec de l’huile essentielle de lavande pendant plus de quarante minutes. Je le sens se détendre entre mes mains, ce qui me donne un sentiment de satisfaction. Lorsque j’ai fini, il garde les yeux fermés et me dit:

— Merci! Ça fait tellement du bien.

— Merci à toi, Olivier, d’avoir été fort pour nous deux depuis l’accouchement. Si t’avais pas été présent, j’aurais jamais pu m’occuper adéquatement des filles. Elles auraient mangé du spaghetti pour déjeuner, dîner et souper.

Il ouvre les yeux et esquisse un sourire. Il s’enroule dans la couverture et s’assoit sur le sofa:

— Je t’aime, Émilie. J’ai eu peur, parfois. Peur de te perdre. Peur que tu te perdes. Je savais pas comment agir. J’étais triste. Parfois fâché. Je me demandais ce que nous allions devenir comme couple, comme famille. Je savais que ça prendrait du temps, mais c’était pas évident de toujours marcher sur des œufs.

— Je t’aime aussi, Olivier. Mon voyage de vingt-quatre heures dans Charlevoix m’a fait du bien. Pas comme je me l’étais imaginé, mais j’ai eu un déclic. Je suis pas complètement remise. Je vais encore avoir besoin de surmonter certaines choses, mais j’ai compris que je m’imposais de la pression pour évoluer chaque jour.

— C’est moi qui faisais de la pression?

— Non, c’est moi. Tu sais, le fameux conseil de prendre ça “un jour à la fois”? C’est niaiseux, mais mon inconscient avait enregistré que prendre un jour à la fois, ça voulait dire que chaque jour j’irais un peu mieux que la veille. Quand le matin arrivait, j’étais frustrée de pas avoir avancé et, pire encore, parfois, je sentais que j’avais reculé. J’ai réalisé que le facteur temps a pas d’importance. Il faut prendre un élément de mon deuil à la fois et cheminer à mon rythme.

— Et t’es rendue où dans ton deuil?

— Je pense que j’ai touché le fond. Je me sens prête à remonter, mais il y aura encore des moments difficiles. Ça fait partie de la vie. Je me sens déjà plus légère de l’avoir compris. J’étais aussi très frustrée de pas apprécier la méditation. Au moins, j’ai compris que c’est plutôt la natation qui m’offre des moments d’introspection. J’ai besoin d’être en action.

— C’est parfait. D’ailleurs, ça me rappelle que j’aimerais reprendre le jogging quand tu te sentiras prête.

— C’est clair! Tu dois recommencer. On est une équipe, alors je dois me remettre en selle dans l’organisation familiale. Et toi, tu es rendu où dans ton deuil? J’ai l’impression d’avoir pris toute la place et de pas t’avoir épaulé.

Il s’arrête un moment pour y réfléchir.

— Je pense que ça va. J’ai eu un gros coup de blues au début. J’avais super peur de te perdre aussi!

— Je suis là, maintenant.

— Et puis, je comprenais pas pourquoi la vie avait décidé de m’enlever mon père et mon fils. C’est vraiment injuste! J’aurais tellement aimé que mon père soit présent pour discuter avec moi en buvant une bonne bière autour du feu, qu’il me montre comment rénover notre salle de bain, qu’il soit présent à notre mariage et lors de la naissance de nos enfants…

— C’est compréhensible.

— Quand Thomas est né, j’ai vu que, en plus de pas pouvoir partager tout ça avec mon père, je pourrais jamais partager ça avec mon fils. Je sais qu’on a deux filles magnifiques et que je vais avoir une superbe relation père-filles, mais…

Il hésite quelques secondes.

— Vas-y! On parle sans tabou ce soir.

La lumière tamisée du salon et le crépitement du feu à la télévision invitent à la confidence.

— Je t’ai pas demandé d’agrandir notre famille pour avoir un garçon. Ça m’a jamais traversé l’esprit. Je voulais juste une belle famille avec trois enfants. Quand Thomas est né, ça m’a remis en pleine face la relation père-fils que j’avais perdue à la mort de mon père et celle que je n’aurai jamais avec Thomas. J’ai tellement trouvé ça dur.

Jusque-là accoudée à une extrémité du sofa, je me rapproche d’Olivier.

— Je suis vraiment désolée de pas avoir été là pour toi. Je me sens super égoïste. Je… je…

J’ai la voix brisée par la culpabilité. Il entoure mon visage de ses mains et place son front contre le mien.

— Arrête! Tu pouvais pas. Je sais bien que c’est pas un manque de volonté. Tu étais en mode survie. Je t’en veux pas.

— Merci, Olivier, merci d’être l’homme que tu es avec moi, avec les filles… avec Thomas. Tu as été parfait.

On s’étreint longtemps. Un autre déclic est-il en train de se faire? Vient-on de retrouver notre complicité? Je ne tiens plus rien pour acquis, maintenant. On est sûrement sur la bonne voie.

Nous nous embrassons d’abord doucement, avec maladresse, un peu comme si c’était la première fois, puis passionnément, en laissant couler quelques larmes sur nos joues. Ce soir-là, je me blottis contre son épaule, je hume l’odeur de son après-rasage et je profite du moment un peu gauchement. Je ne sais plus comment être une amoureuse. J’ai toujours peur de la proximité avec mon homme. Olivier le sent et est très respectueux de mon rythme. Je me demande s’il me voit différemment de l’amante que j’étais auparavant. Par chance, le petit hamster de mon cerveau s’épuise vite de mes préoccupations sûrement infondées, comme toujours, me laissant profiter du moment présent pour m’assoupir dans les bras de mon chum.

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