La libellule
Chapitre 11
11
Même si j’ai dépassé le premier trimestre, les nausées sont omniprésentes; j’arrive à peine à faire le strict minimum, autant à la maison qu’en classe, et ma présence auprès de Josiane laisse à désirer. Elle me texte de temps à autre des informations sur son processus de recherche du donneur parfait, mais on ne fait que s’entrevoir dans les corridors du cégep. Heureusement, elle m’a assuré qu’elle arrivait toujours à remettre Thierry à sa place.
Dénuée d’énergie pour animer comme je le voulais la conférence sur la classe inversée devant mes collègues, il m’a semblé préférable de reporter la rencontre qui aurait été très exigeante – j’avais prévu faire vivre une mini expérience de classe inversée, puisqu’il est hors de question d’offrir une conférence magistrale pour expliquer pourquoi j’ai mis de côté ce type d’enseignement.
D’ailleurs, avec mes nausées, je suis plus qu’heureuse que mon matériel d’enseignement soit déjà préparé et qu’il ne me reste qu’à animer les sous-groupes pendant mes cours. C’est une vraie bénédiction pour la femme enceinte à bout de forces que je suis!
Une chance qu’Olivier s’occupe de plein de choses à la maison, car je suis une loque humaine après ma journée de travail. Il prépare les repas, passe l’aspirateur, s’occupe des filles. Il n’arrête pas une seconde. Alors que je fais une fois de plus la larve sur le fauteuil pendant qu’Olivier prépare des tacos, nous tentons de discuter.
— Émilie, j’ai repéré un VUS parfait pour installer trois sièges sur la banquette arrière de manière sécuritaire. J’ai même trouvé une technicienne spécialisée qui peut nous les installer selon toutes les normes.
Mon trop-plein d’hormones tire encore une fois sur la ficelle des émotions. Je sanglote:
— Merci tellement. T’es un amour. Qu’est-ce que je ferais sans toi?
— Et qu’est-ce que je ferais sans toi? Tu nous fabriques un bébé, je peux bien magasiner une voiture pour que nous soyons tous en sécurité.
— C’est pas juste ça, Olivier. Je vois bien que t’arrêtes pas. Tu t’occupes de tout dans la maison. Je me sens mal… en plus, j’arrive même plus à jouer avec Florence et Charlotte.
— Dis à tes hormones de grossesse de se calmer le pompon. Je vais bien. Florence et Charlotte sont très heureuses de s’amuser ensemble. Sois pas inquiète. C’est juste un bout difficile à passer pour vivre de merveilleux moments par la suite.
Il me fait son super clin d’œil pour me rassurer, ce qui fonctionne la majorité du temps. Pas cette fois. Sans que je sache pourquoi.
Février est arrivé à pas de tortue. La session est bien entamée. À travers tout le reste, c’est le temps d’aller à la rencontre de parents pour l’inscription à la maternelle.
La maternelle! On dirait que je suis tout juste sortie de l’hôpital avec mon poupon dans les bras, j’ai cligné des yeux et, pouf! me voilà en train de l’inscrire à l’école.
Ça fait trois ans que Florence va à la même garderie. Je fais pleinement confiance à la cuisinière pour gérer ses allergies et aux éducatrices pour suivre les protocoles liés à l’alimentation et au nettoyage des surfaces. Je sais que ma fille est en sécurité. Mais comment allons-nous arriver à faire son entrée à l’école dans un bâtiment regroupant cinq cents enfants, dont trois classes de maternelle? Je capote!
Même Olivier, mon grand sage, mon roc, qui a l’habitude de vivre dans le moment présent, s’est mis à se poser plusieurs questions sur l’école, l’endroit où se trouverait l’auto-injecteur, la formation des enseignants, des intervenants, des bénévoles lors des fêtes et la politique alimentaire de la commission scolaire.
Comme le soleil qui se lève au plus haut dans le ciel à midi, mon anxiété est aussi à son zénith. Nous ne sommes pas loin d’être terrorisés à l’idée qu’elle commence la maternelle. «C’est le lot de tous les parents», m’a sagement dit ma mère pour me réconforter un soir qu’elle m’a appelée pour prendre des nouvelles. Sauf que je peux garantir que les allergies élèvent le stress de l’entrée à l’école à un niveau supérieur.
Le soir de la rencontre d’informations, j’analyse laquelle des activités correspond à mon degré d’énergie: m’occuper des filles, de la vaisselle, des bains, alouette, ou aller m’asseoir dans un gymnase pour écouter la directrice expliquer le fonctionnement de l’école? J’opte pour celle-ci.
Après une heure d’informations diverses, j’ai les yeux rougis par la fatigue et l’estomac qui veut chavirer. Il y a enfin une période de questions avant d’entamer la deuxième partie de la rencontre. J’en ai plein, mais un parent lève sa main avant moi.
— Est-ce qu’il y a une politique sans noix ni arachides à l’école?
— Excellente question. Nous sommes très fiers de participer à un projet pilote cette année. Plusieurs experts disent qu’une politique alimentaire sans noix ou arachides entraîne un faux sentiment de sécurité. On s’est aussi demandé pourquoi interdire seulement les noix et les arachides, alors qu’il y a une dizaine d’allergènes prioritaires. On ne pouvait pas tout interdire. Nous croyons que les parents sont les mieux placés pour gérer les collations et les repas de leurs enfants. Nous demandons simplement que les collations soient santé.
Une sonnette d’alarme retentit dans ma tête. Qui dit projet pilote dit expérimentation. Est-ce que nos enfants serviront de cobayes? Je tente de formuler ma question tout en restant diplomate.
— Je comprends la logique derrière le fait qu’on peut pas tout interdire, mais est-ce que le personnel est formé aux risques de contact avec les allergènes considérant qu’ils ne sont plus interdits? Ça me semble incontournable pour assurer une transition sécuritaire.
— C’est une très bonne question. Je tiens à vous dire d’abord que même s’il s’agit d’un projet pilote, les recommandations de l’organisme qui nous accompagne se basent sur des expériences concluantes menées à travers le monde. Sachez que nous avons revu nos procédures avec l’aide de notre partenaire et que nous avons donné des formations à toutes les personnes intervenant auprès des enfants.
La directrice poursuit en expliquant plus en détail le protocole du projet pilote. Celui-ci me semble bien encadré. Je suis néanmoins mitigée par rapport à la refonte complète de la politique alimentaire: d’une part, cela me rassurait qu’il n’y ait pas de noix à l’école vu l’allergie de Florence aux noisettes. Toutefois, les collations autrefois restreintes aux fromages, yogourts, laits, fruits et légumes auraient exposé fortement ma fille aux produits laitiers lors des collations. Une petite voix me rappelle qu’en tant que maman d’une fillette allergique aux noix et au lait, j’ai toujours trouvé bizarre d’exclure uniquement les noix et les arachides. Il faut peut-être que je fasse confiance au processus.
Un autre parent se renseigne ensuite sur le protocole entourant la gestion des auto-injecteurs. La réponse de la directrice est une douce musique à mes oreilles. J’apprends non seulement qu’ils sont faciles d’accès en tout temps au secrétariat, mais qu’en plus, la direction en installera à chaque étage de l’école. J’avoue que les histoires que j’avais lues à propos d’auto-injecteurs enfermés à clé dans des tiroirs du secrétariat inaccessible durant l’heure du dîner m’avaient fichu la trouille.
Ce projet, quoique stressant, sera peut-être une belle amélioration d’une politique alimentaire désuète. Je vais quand même rencontrer l’enseignante de Florence, afin de m’assurer qu’on collabore aux activités d’enseignement ou de récompense qui incluront des aliments.
Mes étudiants sont parfaits, cette session. La rumeur voulant que la méthode de la classe inversée était «vraiment trop cool» a circulé, alors les étudiants inscrits s’immergent pleinement dans l’expérience. Alors que je me rends à mon bureau, j’entends une voix familière:
— Madame Dubois?
En me retournant, je me retrouve nez à nez avec mon ancienne étudiante à la mastication douteuse.
— Oui, madame Hébert?
— Oh! vous vous souvenez de moi!
— Difficile d’oublier l’altercation que nous avons eue!
J’ai répondu plus sèchement que je l’aurais voulu.
Surprise de mon ton, ses yeux s’écarquillent. Pendant un instant, je pense qu’elle va rebrousser chemin.
— Ouais… c’est justement pour ça que je suis venue vous voir. Je veux m’excuser de m’être comportée comme une idiote. J’étais sceptique au début, mais j’ai fini par comprendre les avantages de votre méthode sur nos apprentissages au cours de cette session-ci.
Alors là, je ne pensais pas être encore plus surprise.
— Oh wow! Merci. C’est gentil de me présenter vos excuses. Elles sont acceptées. Je vous souhaite un bel avenir.
— Et je voulais aussi dire une chose. Je méprise pas votre travail. Je vous admire beaucoup d’avoir la patience de le faire. Mes deux parents sont enseignants: l’un au primaire et l’autre au secondaire. C’est pas une excuse, mais je pense que j’ai déversé sur vous des émotions qui leur étaient destinées. Je jacasse pour rien, je vous fais perdre votre temps… Désolée encore, ajoute-t-elle en s’en allant.
Pauvre fille! Elle ne l’a sûrement pas eu facile avec ses parents. Ils l’ont peut-être trop poussée dans ses études.
Voyons, Émilie, t’es en train de juger des parents que tu ne connais même pas!
Je chasse cette pensée saugrenue et je regarde ma montre. Oh! seigneur! Je vais être en retard à mon suivi de grossesse de dix-sept semaines. Ma sage-femme est pratiquement toujours à l’heure. Go! J’accélère la cadence.
Je saute rapidement dans ma voiture et je quitte le cégep.
Quand j’arrive à la maison de naissance, Olivier est sur place, assis dans la salle d’attente aménagée comme un salon. En plus d’un grand sofa sectionnel et de plusieurs chaises berçantes, un coin jeu accueille une fillette qui joue avec un autobus et de petits personnages. Tout a été pensé pour qu’on se sente comme à la maison. Olivier m’accueille avec un grand sourire, heureux de me faire la surprise.
— Oli! Qu’est-ce que tu fais ici? T’es pas au travail?
— J’ai demandé à Martin de me remplacer. J’avais envie d’être présent. C’est notre dernier bébé. Je veux en profiter.
— Wow! Tu sais que tu es presque parfait?
— Presque? Franchement, je suis insulté, répond-il, amusé.
— Olivier, Émilie, venez avec moi, nous dit Léa. Je suis dans le bureau au bout du corridor, aujourd’hui. Comment allez-vous?
En marchant dans le couloir, j’admire les photos de naissance en noir et blanc qui décorent les murs. On y voit la puissance, la douceur, la pureté du bonheur de ces femmes qui donnent la vie. J’adore cet endroit. C’est tellement chaleureux!
Comme d’habitude, on répond aux questions de Léa, et elle répond aux nôtres. Les mesures habituelles sont prises et on écoute le cœur à la fin de la séance. En raison de mon historique médical, ma sage-femme me prescrit un plus grand nombre d’échographies afin de vérifier la croissance du bébé.
— Alors, avez-vous d’autres questions avant de terminer?
— En fait, je me demandais si l’accouchement à domicile était une option envisageable, dis-je au dernier moment.
Léa nous donne une feuille d’information ainsi que le consentement à lire pour notre prochaine rencontre. À notre sortie de la maison de naissance, Olivier me prend par la main. Un doute m’assaille.
— Je voulais pas te surprendre avec mon interrogation sur l’accouchement à domicile. Si tu n’es pas à l’aise, ça me va. On peut en reparler. J’ai besoin de ton soutien, alors si tu te sens plus à l’aise avec un accouchement à la maison de naissance, ça me convient aussi.
— Je te rassure tout de suite, je me suis pas senti mis devant le fait accompli. Ça me semble une bonne idée à explorer.
— Excellent. Il y a une chose, par contre…
— Quoi? s’inquiète-t-il.
— Dis-le pas à ma mère. Elle va s’en vouloir de m’avoir appelée Émilie parce qu’elle va croire que je veux accoucher comme dans Les Filles de Caleb.
On doit être fatigués, car on éclate de rire à en avoir mal aux côtes.
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