La libellule
Chapitre 12
12
La semaine de lecture est enfin à nos portes! Plus mon bedon s’arrondit, moins j’ai de nausées. Par chance, car mes journées sont bien remplies avec les réunions, les corrections et les changements à apporter dans mes cours. Comme Josiane et moi n’avons pas de cours ni de réunion (alléluia!) le vendredi après-midi avant le début de la semaine de lecture, je lui offre de venir à la maison et de jaser devant un bon chocolat chaud. Je l’ai négligée ces derniers temps.
Nous sommes installées au salon. Je hume le parfum chocolaté de ma tasse et j’observe les quelques guimauves qui flottent à la surface. Josiane, quant à elle, verse une quantité outrageuse de guimauves sur le sien. Même mes filles n’auraient pas osé en mettre autant. J’esquisse un sourire quand je la vois, comme une enfant, s’appliquer à remettre en place les guimauves en fuite.
— Comment se déroulent les démarches pour le donneur parfait?
— C’est réglé. On enclenche la prochaine étape. On tente l’insémination dans un premier temps. On croise les doigts.
— Félicitations! Je suis si heureuse pour Mélissa et toi.
— Je suis plus folle que je le pensais. J’ai déjà acheté un petit pyjama, dit-elle en enfouissant son visage dans ses mains.
— Tout un revirement! Tu fais bien. Et ça me fait réaliser que, Oli et moi, on a même pas commencé à préparer la chambre. On doit descendre le bureau au sous-sol. Mais comme on sait qu’on a tout l’ameublement du bébé, on est pas pressés de s’y mettre. Je vais commencer à vider le bureau pendant la semaine de lecture.
— Quand allez-vous connaître le sexe?
— Olivier aurait aimé qu’on attende jusqu’à l’accouchement pour le découvrir, mais je suis trop curieuse! La miss organisée que je suis peut pas prévoir la chambre et les vêtements si on garde la surprise.
— Je te comprends. Même chose pour moi.
— Alors on va le savoir à l’écho morphologique dans trois semaines. À ce sujet, acceptes-tu que je te remette l’enveloppe contenant le sexe du bébé? J’ai une recette de gâteau sans allergènes que je pourrais faire. Il te resterait juste à mettre du crémage de la bonne couleur entre les deux étages de gâteau. On veut pas faire un gros gender reveal, mais ça serait le fun de voir la réaction de Florence et Charlotte.
— Oh ouiiii! Avec plaisir. Donne-moi ta recette de gâteau et tes moules, je vais faire ça sans problème.
J’ai pleinement confiance en Josiane pour gérer la contamination croisée. Que c’est agréable d’avoir une amie si généreuse sur qui se reposer de temps à autre.
— D’accord. Merci beaucoup!
— Je vais être la première à le savoir, alors? trépigne-t-elle.
— Oui, tout juste après le technologue qui procédera à l’échographie.
— C’est pas Antoine qui fait tes échos?
— Habituellement oui, mais il participera à un congrès à l’extérieur à ce moment-là.
— Ce sera la première écho sans lui, non?
— Exact. C’est dommage! C’est tellement rassurant d’être avec quelqu’un qu’on connaît quand on nous fait découvrir notre bébé.
Josiane voit mon visage changer quand je dépose une main sur mon ventre: c’est le premier coup que je ressens, à presque dix-neuf semaines de grossesse. Du bonheur à l’état pur. Je n’en pouvais plus d’attendre cette sensation si merveilleuse. Je pense que je pourrais avoir quatre autres enfants juste pour revivre cette sensation unique dans mon ventre. J’invite Josiane à y mettre sa main au cas où cela se reproduirait. Avant, elle m’aurait trouvée étrange; à l’aube de ses démarches, je sais qu’elle le verra différemment.
En soirée, je m’affaire à placer quelques livres du bureau dans des boîtes. Sentir le bébé bouger cet après-midi m’a donné l’envie de commencer à préparer sa chambre. C’est comme si c’était devenu concret. Bébé existe et me le montre de la plus belle façon qui soit. Je me surprends à réfléchir à la décoration et j’entame quelques recherches sur Etsy. Finalement, je passe deux commandes pour des décorations faites au Québec qui me font vraiment de l’œil: un mobile avec de minuscules oiseaux en origami et une veilleuse en pâte de verre.
Le jour de l’échographie morphologique arrive enfin! Je suis tellement excitée. En plus, quelle merveilleuse coïncidence: mes achats pour la chambre de bébé sont livrés juste avant mon départ pour l’hôpital. J’y vois le signe que tout va bien aller. Ma curiosité m’amène à défaire le ruban pour découvrir le contenu du paquet avant de partir. J’admire le travail passionné des artisans. C’est splendide!
— Émilie, viens! On va être en retard si ça continue.
Perdue dans mon euphorie, je n’ai pas vu le temps filer. Ce qui n’est pas sans me surprendre: Olivier, en général le plus zen de notre couple, me presse pour arriver à l’heure. Seulement quinze minutes nous séparent de l’hôpital, alors nous sommes vite arrivés à destination. Connaissant ma nature angoissée, il vérifie mon état mental pendant que nous montons en ascenseur jusqu’au bon étage.
— Et puis, comment te sens-tu? Je sais qu’Antoine sera pas là pour l’écho, mais je suis certain que la personne qui le remplace sera très bien.
— Étonnamment, je suis pas stressée. Je fais confiance à la vie.
— Wow! Qu’avez-vous fait de ma femme? rigole-t-il.
— Je suis l’Émilie 2.0.
— Oh! Je sais pas si j’ai un Olivier 2.0 pour aller avec elle…
— Pas besoin, toi, tu es déjà parfait.
— Ah ouin, hein? dit-il en bombant le torse de fierté.
Ça fait toujours du bien de se retrouver tous les deux, sans les filles. On a le temps de parler et de rire sans être interrompus. Après ce qui me semble une éternité, nous sommes enfin appelés dans la salle dix-huit.
Nous pénétrons dans la pénombre de la pièce qui invite au calme. Malgré l’ambiance, j’y entre avec la fébrilité habituelle. Après s’être assuré que je suis la bonne patiente, le technologue m’invite à m’allonger. Je relève mon chandail et j’abaisse la bande de maternité de mon pantalon. Après les préparatifs d’usage, il commence enfin l’échographie. Olivier, à mes côtés, me tient la main, et nous fixons l’écran, tout sourire, en attente des explications du technologue. Silence.
Mais qu’est-ce qu’il fait?
Bon, je sais que ce n’est pas notre ami Antoine qui fait l’échographie, mais il pourrait être plus loquace. Il ne dit rien pendant ses manœuvres. À un moment donné, il arrête, essuie le gel sur la sonde et annonce:
— Je vais aller chercher le médecin.
Je plonge mes yeux dans ceux d’Olivier. La confiance que j’avais en la vie vient de prendre le bord. Mon cœur se met à battre à tout rompre. Ce n’est pas normal. Pourquoi doit-il aller chercher le médecin?
Je demande:
— Qu’est-ce qui se passe?
— Je suis désolé. Le médecin pourra vous en dire davantage.
Antoine, où es-tu?
Je tremble de peur. Je suis terrorisée, en fait. Olivier ne dit pas un mot non plus. Comment a-t-on pu passer de la rigolade à l’angoisse en moins d’une minute? Nous en sommes à notre troisième bébé, nous ne sommes pas dupes. Il se passe quelque chose. Pas encore des marqueurs de trisomie? Je ne veux pas refaire une amniocentèse, j’ai trop eu l’impression de jouer à la roulette russe avec cette procédure invasive. Pourtant, cette fois, tous les résultats étaient parfaits à la première échographie. Je songe à quoi pourrait ressembler notre vie avec un enfant qui porte un chromosome de plus… Puis à poursuivre l’hôpital qui nous donnerait un faux diagnostic de trisomie. Et à l’interruption médicale de grossesse qu’on me proposera si on m’annonce de graves anomalies génétiques. Enfin, à la colère que je vais piquer pour défendre mon bébé. Mon cœur bat si fort. Les nausées refont leur apparition.
Après ce qui nous semble une éternité, le technologue revient avec le médecin.
— Bonjour, je suis le Dr Blais. Je vais refaire l’examen.
Refaire quoi? L’autre incompétent a été présent seulement cinq minutes…
Après un court laps de temps, il interrompt l’échographie et essuie la sonde. Voyons donc! Il pourrait prendre les mesures comme il faut.
— Je suis désolé. Je n’ai pas de bonnes nouvelles.
Je porte une main à mon cœur. Olivier serre mon autre main, mais je ne le regarde pas. Si je croise son regard, je vais m’effondrer avant même d’entendre ce que le médecin va nous dire.
Shoot!
— Le cœur du bébé ne bat plus.
Une bombe aurait explosé dans la salle voisine que je n’aurais pas été plus secouée. La nouvelle me percute comme une voiture le ferait contre un poteau lors d’un accident. De. Plein. Fouet. Sauf que je ne suis pas morte… Je ressens l’équivalent de douze fractures ouvertes dans mon corps.
Je me recroqueville autant que ma bedaine me le permet et je lui crie à la figure:
— Non, non, non! C’est pas vrai! Pas ça! Je l’ai senti bouger l’autre jour.
Olivier passe ses bras autour de mes épaules pour me réconforter, mais je pleure sans arrêt. Mes pleurs bruyants doivent faire peur à toutes les femmes enceintes qui attendent leur tour. Je n’en ai rien à foutre. Elles ne savent pas l’horreur que je suis en train de vivre. Jamais je n’aurais pu imaginer une issue aussi fatale à ce moment de bonheur qu’aurait dû être l’échographie. Peut-être que je n’aurais pas dû soulever les boîtes dans le bureau. À moins que ce soient les sushis que j’ai mangés? J’ai choisi uniquement des sushis avec des poissons cuits, mais ils ont peut-être été coupés sur la même planche que ceux avec du poisson cru. Je n’aurais jamais dû prendre les médicaments contre la nausée. J’ai trop travaillé aussi, avec ma nouvelle formule… Oh! mon Dieu! Qu’est-ce que j’ai fait de mal?
Olivier me sort de la torture psychologique que je suis en train de m’infliger en questionnant le médecin.
— Est-ce qu’il y a une chance pour que ce soit une erreur? arrive-t-il à prononcer devant le silence lourd qui règne dans la salle.
— Non, je suis désolé, répond le médecin.
Le personnel nous laisse le temps de reprendre nos esprits en demeurant assis devant nous sans montrer la moindre intention de bouger. Alors qu’on voit toujours les médecins courir entre deux patients, le Dr Blais reste là. Immobile. Il semble attendre qu’on absorbe un peu la nouvelle avant de poursuivre. Évidemment, il doit y avoir une suite horrible… la naissance de mon bébé qui ne pleurera jamais, qui ne prendra jamais sa première tétée, qui ne rencontrera jamais ses sœurs. Je ne pose aucune question. Tant que je ne pose pas de questions au médecin, la situation n’existe pas pour vrai.
— Comment se déroulera la suite? demande Olivier, la voix étranglée par l’émotion.
— Vous pourrez venir au moment qui vous conviendra afin qu’on provoque l’accouchement. La médication peut prendre douze heures à faire effet sur le col, alors on vous suggère d’entrer le soir à l’hôpital. Cela dit, on vous laisse le choix entier de l’heure et de la journée.
Même si j’ai le cœur au bord des lèvres, je sens que le processus est respectueux et peut s’ajuster à notre rythme. Un mini baume sur la lave en fusion qui charcute mon cœur.
— Je refuse que mon bébé aille dans les déchets biomédicaux, dis-je avec rage.
— Vous pourrez communiquer avec un salon funéraire sans problème, répond le D r Blais avec douceur.
— Pourquoi notre bébé est-il mort?
— Il peut y avoir plusieurs raisons. Si vous le souhaitez, je peux pratiquer une amniocentèse pour voir s’il y a des malformations ou d’autres problèmes dans le génotype.
Encore la foutue amniocentèse! Je la maudis. Mais là, cette procédure ne risque pas de tuer mon bébé. Il est déjà mort. Alors on accepte, car on doit comprendre. Il le faut. Se focaliser sur une chose devient vital. Comprendre. Pourquoi? Comment? Quand? Est-ce trop demander de savoir ce qui a bien pu se passer?
Pendant que le médecin prépare le matériel nécessaire à l’intervention, je m’allonge et je fixe le plafond. Les larmes coulent de mes yeux sans arrêt. On dirait que j’ai ouvert un robinet qui ne se referme plus. Je suis ailleurs. Olivier me tient la main très fort, m’embrasse dans les cheveux, me flatte le bras et murmure des paroles qui se veulent réconfortantes. La vérité, c’est que je ne perçois même pas les mots qu’il prononce. Je ne veux rien entendre.
Lorsque l’intervention est complétée, je me relève, un peu étourdie. Le technologue que j’avais mentalement accusé à tort d’incompétence me tend une boîte de mouchoirs. Il parle pour la première fois depuis qu’il a appelé le médecin. Sa voix est pleine de douceur et d’empathie.
— Avant de déterminer la date de l’accouchement, prenez le temps d’en discuter avec votre sage-femme. Je vais vous remettre une feuille d’admission à l’hôpital, qu’elle n’aura qu’à nous télécopier quand vous aurez pris votre décision.
On sort de la pièce en pleurant, le bout de papier dans les mains et le déni dans le cœur. Pourquoi? Pourquoi nous? Qu’est-ce qu’on a fait de mal? Olivier transporte nos manteaux pendant que je tente de trouver le numéro de cellulaire que Léa nous a donné pour les urgences. Elle répond après plusieurs sonneries. Était-elle en consultation? Je m’en fous éperdument. Je réussis à articuler:
— Léa, c’est Émilie Dubois. Le bébé est mort. Est-ce qu’on peut traverser à la maison de naissance?
— Oui, j’annule ma patiente de 14 h tout de suite. Venez, dit Léa, pleine d’empathie.
Olivier, qui a déposé nos manteaux sur le rebord de la fenêtre, me serre dans ses bras et me chuchote à l’oreille:
— Je suis désolé. Je suis désolé. Je suis désolé.
Je ne parviens même pas à réagir. Je mets mon manteau sans me préoccuper de le fermer. Je n’ai plus rien à protéger, après tout.
Quand on arrive à la maison de naissance, Léa nous attend à l’accueil et nous serre dans ses bras. Nous nous rendons dans son bureau comme si nous étions sur le pilote automatique, les yeux inondés de larmes. Perdus dans ce tourbillon d’incompréhension, nous nous expliquons difficilement ce qu’on vient d’apprendre. On discute de la suite.
— Prenez le temps d’absorber la nouvelle. Prenez votre temps avec votre bébé et avec vos filles aussi avant de décider de la date de l’accouchement.
— Non! Je sais que ça a l’air brutal, mais je veux revenir ce soir pour le déclenchement. Je veux pas me débarrasser de mon bébé, je veux le rencontrer. Il est là. Sans vie. Je peux pas attendre.
Je me tais un moment. Olivier hoche doucement la tête pour signaler son accord. J’enchaîne:
— Je connais pas l’intensité des contractions que je ressentirai, mais je dois avoir des forces pour le faire. Je sais que je vais pleurer tant qu’il sera pas sorti de mon ventre, et j’ai peur de plus avoir d’énergie pour l’accouchement si j’attends trop.
Léa nous écoute attentivement.
— Souhaitez-vous que je vous accompagne pour l’accouchement?
— Oui, dis-je, soulagée de son offre.
Je veux qu’elle soit là. J’ai besoin d’elle pour me guider. Je dois m’appuyer sur une autre personne en plus d’Olivier pour parvenir à avancer à travers toutes les étapes, mais je ne voulais pas l’imposer à Léa. Je ne savais même pas qu’elle pouvait le faire. Elle s’occupe de télécopier la feuille d’admission avec la date et l’heure choisies. On se rejoindra le soir même à 21 h à l’entrée de l’urgence.
Léa nous montre quelques exemplaires de vêtements miniatures qui permettront d’accueillir notre bébé après sa naissance. J’avais entendu parler d’un regroupement de bénévoles qui s’occupait de convertir des pyjamas pour nouveau-né en vêtements plus petits, mais c’est la première fois que j’en vois. J’aurais préféré ne jamais les voir d’aussi près. Je choisis un vêtement blanc cassé avec de petites étoiles argentées. Je suis certaine que Flo et Charlotte l’auraient aimé. Olivier opte pour un minuscule chapeau blanc.
— Comment on va l’annoncer aux filles? demande Oli. Ça fait des semaines qu’elles jouent à avoir un bébé dans leur ventre.
— Voici un livre que vous pourrez lire avec elles. Ça vous aidera à amorcer la discussion avec vos cocottes.
Malgré son chagrin évident, Olivier continue de prendre la suite des choses en main. Il me ramène à la maison pour que je puisse me plonger dans un bain chaud pendant qu’il récupère les filles à la garderie.
En tournant le coin de la rue, j’aperçois Josiane, tout sourire, sur le perron de notre maison: elle attend l’enveloppe pour terminer le gâteau censé révéler le sexe de notre bébé. Je réalise que nous n’avons même pas pensé à le demander au médecin. Mais ça n’a plus vraiment d’importance.
Oh! mon Dieu! Oui! Ça en a une, si on veut lui donner un prénom.
Lorsque la voiture avance dans l’entrée, Josiane remarque que quelque chose ne va pas. Son sourire la quitte. Elle marche vers la voiture d’un pas lent. Je me précipite dans ses bras et je m’effondre de nouveau.
— Je te la confie pendant que je vais récupérer les filles, réussit à dire Olivier, la voix éraillée.
Je l’attrape par la main et je lui lance un cri du cœur avant qu’il reparte:
— Fais attention à toi. J’ai besoin de toi.
— Promis, ma belle.
Je réunis le peu d’énergie pour confirmer à Josiane ce qu’elle a déjà compris.
— Le cœur bat plus. Il bat plus, dis-je, anéantie.
— Pleure, ma chère amie. Je suis là. Pleure. C’est tout ce qu’il y a à faire en ce moment.
Josiane me fait couler un bain. Pendant que je pense mourir au fond de ma baignoire, mon amie prépare le souper pour Florence et Charlotte, qui doivent manger malgré les circonstances. Elle va rester avec les filles jusqu’à ce qu’on ressorte de l’hôpital. Pas question de demander à Monique, elle pourrait nous sortir quelque chose comme «un de perdu, dix de retrouvés». Une chance que Josiane est là.
Je sors de la salle de bain au moment où Florence et Charlotte arrivent. À les voir descendre joyeusement de la voiture, je comprends qu’elles ne se doutent de rien. Je retiens mes sanglots jusqu’à ce qu’on se retrouve tous entassés sur le sofa. Olivier assure encore avec les filles.
— On voudrait lire un livre avec vous deux. Il raconte une histoire un peu triste, mais il va nous aider à vous expliquer ce qui se passe dans le ventre de maman, dit doucement Olivier.
Une fille assise sur chaque cuisse, il entame la lecture du livre. Mes larmes coulent en silence sur mes joues durant tout le récit. Olivier referme la dernière page et se racle la gorge.
— C’est comme le bébé dans le ventre de maman. Il est mort aussi. Comme dans le livre.
Florence se tourne vers moi, les yeux paniqués.
— Maman? C’est vrai?
Les trémolos dans sa voix m’empêchent de conserver la contenance que j’avais réussi à garder jusque-là. Je hoche la tête. Je place les mains sur mon visage pour cacher le flot de larmes qui jaillissent de mes yeux bouffis.
— Papa, c’est pas vrai! C’est méchant. Je l’aime pas, ce livre-là! crie Florence.
— Je suis désolée, mon poussin. Moi aussi, j’ai de la peine. C’est normal, tu as le droit d’être triste ou fâchée.
Je la prends dans mes bras pour qu’elle puisse déverser sa tristesse et je la berce tendrement.
— Papa, est-ce que je peux avoir du jus? dit notre petite Charlotte avec sa belle naïveté, malgré le drame que nous vivons.
Josiane, qui cuisine le repas, lui apporte le gobelet demandé et repart incognito. Florence se défait de mon étreinte, les yeux rougis, elle me demande si elle peut faire un dessin pour le bébé.
— C’est une bonne idée, ma princesse. Aimerais-tu que je le lui donne quand je vais le voir?
Sans trop comprendre, elle acquiesce. Josiane sert le souper. Je ne parviens pas à manger. Ma tête veut se fendre en deux. Un lourd silence prend toute la place à table. Florence brise soudainement la glace:
— Je pleure pas, mais j’ai de la peine quand même.
Mon regard exténué croise celui de Josiane. Elle lui passe une main dans les cheveux et la réconforte:
— Tu sais ce qu’on va faire, ce soir? Je vais vous lire une belle histoire de princesses avec des brillants et on va dormir toutes les trois dans le lit de papa et maman.
Florence hoche piteusement la tête pour signifier que cela lui convient.
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