La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 2 sur 26

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La libellule

Chapitre 2

2

 

À mon arrivée à l’hôpital, le branle-bas réservé aux patients qui se pointent avec un pouls anormal s’orchestre rapidement autour de moi. Le personnel médical s’affaire à analyser mes constantes physiologiques et à m’examiner. On me pose des questions à un rythme que je peine à soutenir. Les néons m’aveuglent, le bruit des machines m’étourdit et l’odeur de désinfectant m’agresse. De l’eau. J’ai besoin de boire de l’eau. Je me focalise pour reprendre le contrôle de la situation. Je veux partir d’ici au plus vite. À force de me concentrer sur ma respiration, je reprends progressivement le contrôle de mon cerveau. J’ai si soif. À maintes reprises, je ferme les yeux pour oublier où je suis, mais cela a pour effet d’inquiéter le personnel, qui me demande sans cesse de les rouvrir. J’obtempère au prix d’un effort incroyable.

Les choses doivent se stabiliser, car le nombre de personnes qui m’entourent s’effrite. Sous les ordres du médecin, un brancardier m’amène passer une radiographie. Nous sommes vite de retour et on m’apporte enfin l’eau que je réclame depuis une éternité. Je suis maintenant seule dans la salle froide de l’urgence, en attente des résultats qui tarderont assurément à entrer.

Pendant ce temps, mes pensées croient toujours que ce silence laisse présager le pire. J’imagine le médecin en train de lire le compte rendu de mon examen et de se préparer à devoir annoncer la plus affreuse des nouvelles à la jeune mère de famille que je suis. Pour me changer les idées, je compte les carreaux au plafond et je fixe les aiguilles de l’horloge. J’alterne entre ces deux activités afin d’éviter à mes pensées de s’engouffrer dans des scénarios aussi tordus qu’insensés. L’attente est pénible. J’aimerais tellement savoir où sont mes effets personnels.

Enfin, un médecin vient me rencontrer. L’espoir de ma sortie imminente renaît.

— Bonjour, madame Dubois. Je suis le Dr Fiset, dit-il, le nez plongé dans mon dossier. Vos tests ne révèlent aucune blessure secondaire à votre accident de vélo. Peut-être une légère commotion. Votre casque vous a épargnée. Par contre, vous allez être courbaturée pour quelques jours.

— J’ai le meilleur physiothérapeute en ville à la maison, dis-je en esquissant un sourire pour l’encourager à me donner mon congé. D’ailleurs, j’aimerais bien retrouver mon sac et mon cellulaire pour m’assurer que personne ne me cherche.

Ma tentative pour démontrer que je contrôle la situation n’impressionne pas le médecin, qui poursuit avec professionnalisme son investigation. Il enchaîne sans même répondre à ma question:

— Néanmoins, je suis préoccupé par les symptômes à votre arrivée. Êtes-vous connue pour des crises d’anxiété ou des attaques de panique?

Je veux me défiler au plus vite avant qu’il décide de prolonger mon séjour.

— Je suis la mère de deux petites filles en pleine découverte de leurs capacités motrices, alors je passe mon temps à craindre qu’elles se blessent ici et là. Je pense que c’est le lot de tous les parents d’être stressé, mais je ne me considère pas en état de panique perpétuel pour autant, dis-je en riant maladroitement.

J’ai trop parlé. Le jeune médecin n’est pas dupe, je le vois dans son œil. Il laisse passer quelques secondes pour voir si je vais flancher. Puisque je ne représente pas un danger pour moi-même, il ne peut pas me garder contre mon gré pour si peu! Il abdique. Le Dr Fiset me prescrit des analgésiques et il me suggère de consulter mon médecin de famille si jamais des questions surgissaient a posteriori ou si des symptômes similaires se présentaient de nouveau. Il termine son discours par un dernier conseil qui m’exaspère tant je veux quitter cet endroit austère:

— Sachez que vos réactions pourraient s’amplifier lors de prochaines expositions à des situations anxiogènes, alors ne tardez pas à consulter en prévention.

— Une femme avertie en vaut deux.

J’ai envie de me cogner la tête contre le mur d’avoir répondu cela – je déteste les phrases toutes faites qui donnent l’impression qu’on n’écoute pas vraiment ou qu’on se fiche de l’interlocuteur. En ce moment, j’appartiens à la deuxième catégorie. Je peux me servir de mes jambes et quitter l’hôpital qui transpire le nettoyant, les médicaments et la mort, et c’est tout ce qui m’importe.

Je jette un coup d’œil à l’horloge qui indique déjà 15 h 35. Mon cerveau fonctionne presque normalement. Je réfléchis. Je n’ai plus de moyen de transport. En fait, je ne sais même pas si je possède encore un vélo. Olivier assiste à une formation tout l’après-midi avant de récupérer les filles vers 16 h. Inutile de l’inquiéter pendant sa rencontre: je vais bien, après tout. Je prendrai un taxi.

Lorsque je vérifie dans mon sac, je suis soulagée de voir que mon appareil photo fonctionne encore. Je regrette toutefois d’avoir écouté Olivier et de ne pas avoir apporté de collation ni de bouteille d’eau; je me rabats à contrecœur sur la machine distributrice de l’urgence. J’enfile une moitié de sandwich fort peu ragoûtant, dont le pain est imbibé de l’humidité de la préparation aux œufs qui le garnit depuis sans doute trop longtemps.

Après quelques bouchées, je consulte mon cellulaire. J’ai loupé plusieurs textos de Josiane, qui crie à l’injustice de ne pas avoir été invitée à s’empiffrer de glace au chocolat. Ce n’est guère son genre d’être si insistante, mais elle réussit à m’arracher un premier véritable sourire depuis l’accident. Toute cette histoire de crème glacée ne m’aide pas à apprécier mon sandwich insipide en attendant l’ouverture des portes de l’ascenseur. Perdue dans mes pensées, un morceau de sandwich au bord des lèvres et les mains affairées à texter, je rate l’étage de la sortie piétonne et j’atterris dans le stationnement souterrain. En quittant la cabine, à peine ai-je le temps de relever la tête que j’entends une voix enjouée et familière:

— Émilie? Qu’est-ce que tu fais à t’empiffrer des plats gastronomiques de l’hôpital? Comment se fait-il que tu m’aies pas invité? Depuis le temps qu’on dit qu’on doit prendre une bouffe ensemble!

— Oh! Antoine! Je suis tellement heureuse de te revoir!

À la vue de mon ami, j’ai l’impression de perdre le poids qui pèse sur mes épaules depuis mon arrivée dans ce milieu angoissant. Antoine travaille comme technologue en radiologie au département d’obstétrique; Olivier et moi l’avons connu lors d’un souper avec sa blonde Mylène, une amie photographe d’Olivier. Comme Antoine s’enquiert de la raison de ma présence à l’hôpital, je lui raconte mon accident de vélo; j’omets l’épisode de la crise d’anxiété liée à mon voyage dans l’ambulance.

— Ben là, je te ramène à la maison et je serai votre esclave pour le souper, m’annonce joyeusement Antoine.

— Attention! Je pourrais te prendre au mot et ne plus vouloir te libérer.

— J’assume le risque avec plaisir. Et puis, il faudrait quand même pas attendre que vous fassiez un autre bébé pour se voir!

Antoine a fait toutes mes échographies de grossesse. Il a su nous rassurer, notamment lorsque le généticien a recommandé l’amniocentèse au regard de certaines anomalies décelées à l’échographie morphologique de Florence. Je lui serai toujours reconnaissante de l’aide inestimable qu’il nous a apportée.

— Oh, ça, c’est terminé. J’attends juste qu’Olivier trouve le courage de prendre le grand rendez-vous qui fait si peur aux hommes.

— Ah, la vasectomie?

— Exact.

— Je le comprends.

— Solidarité masculine?

Antoine soulève les épaules avec un sourire en coin. Je bifurque sur un autre sujet, car je ne pense pas trouver une oreille compatissante au fait que, à mon avis, Olivier tarde à prendre son rendez-vous.

— Marché conclu pour le souper, alors. Je vais faire la seule chose dont je serai capable, soit boire du vin. Je m’occupe d’inviter Mylène à nous rejoindre à la maison.

Je vois son air changer quand je prononce le nom de sa blonde. Avait-il besoin de sortir en solo ce soir? Je me fais sûrement des idées. Il est maintenant passé 16 h. Je texte Olivier pour l’informer qu’Antoine et Mylène viendront souper et je lui demande d’attraper une bouteille de vin en chemin. Une fois à l’extérieur, je constate que la chaussée est mouillée. Mon passage éclair à l’hôpital m’aura au moins épargné d’être trempée par l’orage. Je réponds en vitesse à Josiane pour éviter qu’elle s’inquiète. Je promets de lui offrir toute la crème glacée au chocolat qu’elle voudra le lendemain afin de lui expliquer mon silence digne d’une retraite monastique. Si je mentionne maintenant que j’ai eu un accident de vélo, j’en ai pour une heure à me faire sermonner de ne pas l’avoir appelée.

Ma dernière journée de vacances diffère de ce à quoi je m’attendais, mais elle se terminera au moins par une belle soirée.

— C’est réglé! Mylène vient de me répondre qu’elle arrivera vers 17 h 30.

— Parfait, dit Antoine d’un ton distant.

J’hésite à aborder la question, mais le silence alourdit l’atmosphère. Je décide de me fier à mon instinct et je me lance doucement en me concentrant sur les faits observés:

— Antoine, est-ce que j’ai fait une erreur en invitant Mylène? Tu étais tout sourire et, là, je sens une certaine… tension.

— Oh! c’est rien! ment Antoine en balayant la main devant son visage.

— Écoute, je vais pas te forcer à me parler, mais tu as été présent pour moi à des moments cruciaux comme peu de gens l’ont été dans ma vie. Et j’inclus mes propres parents! Si je peux faire quelque chose, ne serait-ce que d’être une étoile attentive, je suis là.

Antoine éclate de rire.

— Qu’est-ce qu’il y a?

— “Une étoile attentive?” Tu veux dire que tu vas briller dans l’art d’être passive?

— Quoi? Tu es perdu, mon cher ami! J’ai jamais dit que j’étais une étoile.

Il soulève un sourcil avec un sourire moqueur.

— Vraiment? Ben voyons donc… J’ai dû recevoir un traitement expérimental pendant mon passage à l’urgence. C’est la seule raison que je vois.

— Oh non, c’est plutôt ton voyage en ascenseur, parce que c’est là qu’ils diffusent la drogue qui paralyse le cerveau. C’est pour ça que je prends toujours l’escalier.

— Bien essayé, mais nous nous sommes croisés aux portes de l’ascenseur.

L’atmosphère se détend avec mon lapsus. Notre délire se poursuit en nommant les autres lieux où serait dissimulée la fameuse substance qui gèle nos capacités cognitives. Pendant ce temps, Antoine emprunte les rues secondaires pour éviter le trafic. Je persiste à croire qu’avec tous les arrêts, ça doit prendre le même temps, mais Antoine préfère être en mouvement. Je lui concède que c’est plus agréable. La convivialité de notre discussion amène Antoine à revenir de son propre gré sur le sujet laissé en plan quelques minutes plus tôt:

— T’avais raison, Émilie. Mylène et moi avons eu une dispute ce matin. Il semble qu’on soit pas sur la même longueur d’onde, ces temps-ci.

— Ouch! Je suis désolée, Antoine. Qu’est-ce qui vous arrive?

— La vie est tellement stupide, parfois.

Sa voix se brise. Il fait une petite pause avant de poursuivre:

— Mylène et moi essayons d’avoir un enfant depuis six mois, mais ça fonctionne pas. Bête de même.

J’encaisse l’information. Je tente de concentrer ce qu’il me reste de neurones médicamentés pour dire quelque chose d’intelligent. Cela a été si facile pour Olivier et moi de concevoir. Pour chacune de mes grossesses, j’ai obtenu un test positif dès le premier mois d’essai. Le souvenir d’Olivier, légèrement déçu de ne pas profiter de plusieurs mois d’essais fougueux dans toutes les pièces de la maison, remonte à la surface. Je réprime un sourire.

Concentre-toi, Émilie!

Je ne veux pas être celle qui minimise les difficultés d’un couple d’amis en leur conseillant de se détendre, de partir en voyage ou de recourir à l’acupuncture. D’abord, ça leur appartient. Et par-dessus tout, ils doivent déjà avoir entendu ces conseils des dizaines de fois. Les médicaments doivent être plus forts que je pensais – je me mords les lèvres pour ne pas rire à l’idée que je joue actuellement mon rôle d’étoile attentive. Je me risque pour en apprendre davantage sur ce qui les a opposés ce matin:

— Je compatis à votre tristesse. C’est pas facile, en effet. J’en déduis que vous vivez cela de façon différente, tous les deux… Qu’est-ce qui a causé votre chicane?

— Mylène ressent l’urgence de commencer les démarches en fertilité, alors que j’aimerais qu’on se donne encore six mois.

— OK. Je comprends. Ce que j’entends, c’est que, dans un moment où vous avez besoin d’être unis plus que jamais, vous vous divisez sur la manière de réagir à la situation.

— Ouin, peut-être.

Je sens que je navigue en eaux troubles. J’y vais avec prudence:

— Dans votre situation, j’aurais sans doute eu la même conversation.

Antoine semble surpris par ma révélation, car je remarque que sa tête a un léger mouvement de recul.

— Est-ce que vous avez exprimé vos émotions pendant votre discussion?

— Que voulez-vous dire, madame la psychologue?

— Ce qui me vient à l’esprit, c’est une série de questions. Pourquoi Mylène a besoin de se lancer dans ce processus si vite? A-t-elle lu des articles qui l’amènent à croire à l’urgence de procéder comme ça? De quoi a-t-elle peur si vous patientez? Et toi, pourquoi veux-tu attendre? Qu’est-ce que tu anticipes par rapport aux démarches? Et aussi, est-ce qu’il existe un compromis?

Il hoche la tête, afin de prendre le temps d’analyser ce que je viens de dire.

— Écoute, t’as pas à répondre devant moi. Ce sont juste des pistes de réflexion à explorer.

Antoine semble satisfait de ma réponse.

— C’est pas toujours évident, mais c’est vrai qu’il faut se parler en écoutant réellement les appréhensions de l’autre.

— Voilà.

— Combien je te dois pour la séance? me lance Antoine avec un sourire en coin.

— J’ai pas encore décidé pour combien de temps je te gardais prisonnier! Mais le transport vers la maison et la préparation du souper de ce soir devraient suffire.

Encore une fois, nous éclatons de rire, ce qui a pour effet de ramener un peu plus de légèreté dans notre discussion. Nous poursuivons notre route jusqu’à la maison en commentant la playlist d’Antoine et en parlant de sa nouvelle voiture électrique. Le sujet le passionne, de toute évidence, car il me donne beaucoup trop de détails techniques pour mes connaissances limitées en technologie automobile.

Nous arrivons les premiers. Je dépose mon sac dans un coin de ma chambre et je me retiens à deux mains pour ne pas regarder mes photographies. Pendant que je prends une douche, Antoine, dit l’esclave de la soirée, file à la boucherie. Dans sa désertion, madame-super-organisée a oublié de dégeler de la viande ce matin. Misère!

À ma sortie de la salle de bain, Olivier rentre avec les filles. Florence et Charlotte sont fatiguées de leur première journée à la garderie, mais elles sont heureuses d’avoir retrouvé leurs amies. Je les serre fort dans mes bras en les embrassant. Mes cheveux mouillés leur laissent croire que je viens de me baigner:

— Maman, est-ce qu’on peut aller dans la piscine, nous aussi? lance Florence en sautant en rond, surexcitée.

— Oui, oui, oui! renchérit Charlotte en me faisant son plus beau sourire.

Olivier dévie l’attention des filles en leur promettant un cornet de crème glacée pour le dessert si elles vont plutôt jouer dans leur chambre.

— Et puis, cette journée en solo?

— Je vais bien, mais je dois te dire un truc.

— OK, dit-il, l’air inquiet.

— J’ai fait une chute à vélo cet après-midi. Une dame a cru bon d’appeler une ambulance, vu que j’étais un peu étourdie.

J’enchaîne avant qu’Olivier explose avec ses questions légitimes.

— Le médecin m’a fait passer une panoplie de tests, et tout est correct. Je vais juste avoir besoin de tes mains de physiothérapeute pour dénouer quelques tensions résiduelles.

— Évidemment que je vais te traiter, mais qu’est-ce que le médecin a dit? Tu vas bien? me demande Olivier, paniqué, en palpant ma nuque de ses mains agiles.

— Tout est beau. Il a dit que je serais courbaturée et il m’a prescrit des analgésiques. En partant, j’ai croisé Antoine à la fin de sa journée de travail et il m’a proposé de me raccompagner. En plus, il a dit qu’il serait notre esclave pour cuisiner le souper. Une offre aussi alléchante se refuse pas!

Mon humour ne suffit pas à diminuer l’inquiétude dans le regard d’Olivier.

— Mais pourquoi tu m’as pas appelé?

— Tu avais une formation, alors je voulais pas te déranger. Tu devais récupérer les filles, en plus. Et l’hôpital est pas sur ton chemin. Si ça avait été grave, c’est clair que je t’aurais téléphoné sur-le-champ. C’était juste une chute parce qu’un piéton m’a déstabilisée. J’ai aucune fracture.

— Ouin…

— Et puis, j’ai dit au médecin que mon super mari était physiothérapeute et, pouf! il a aussitôt signé mon congé. Selon lui, je suis entre bonnes mains.

Oh là là! quelle comédie! Il faut que je diminue la dose des médicaments qu’ils m’ont donnés à l’hôpital.

— Sérieux, Émilie, refais jamais ça. Formation ou pas, tu m’appelles.

— Tu sais que tu es très sexy quand tu es si protecteur? dis-je en me rapprochant de lui.

J’enchaîne avant qu’il rouspète:

— Promis. La prochaine fois que j’expédierai mon vélo dans un buisson, tu seras le premier informé… dès qu’on me laissera m’approcher de mon cellulaire. D’ailleurs, il faudra aller voir si mon vélo est resté sur place.

— Je m’en occupe quand les filles seront couchées.

— Merci, Oli.

— Émilie… je t’aime.

— Je t’aime aussi. Allez, on reparle de tout ça plus tard.

Je l’embrasse et je replace nerveusement une mèche de cheveux derrière mon oreille; je lui raconterai mon épisode d’anxiété dans l’ambulance lorsque j’aurai pu me reposer. Je suis soulagée quand la porte d’entrée s’ouvre et laisse entrevoir Antoine.

— Allo, la belle famille! C’est tonton Antoine qui revient de la chasse, rugit-il. Je nous rapporte du bœuf tout prêt pour le barbecue. Qui a faim?

Charlotte et Florence accourent, tout sourire, dans les bras d’Antoine qui les prend à tour de rôle sur son dos. J’ai un pincement au cœur en repensant à la discussion que nous avons eue dans la voiture. Il serait un père fantastique. Je sermonne mon cerveau semi-commotionné: il sera un père fantastique. Faisons confiance à la vie!

Olivier nous sert un verre de vin blanc québécois en apéro – une petite trouvaille faite lors de son escapade au début de l’été avec son meilleur ami Simon sur la Route des vins en Estrie. Chacun y va de sa critique de pseudo-sommelier.

Antoine disait la vérité: il vaque à toutes les tâches de la préparation du repas. Il dresse d’abord la table avec Florence et Charlotte, qui participent avec entrain. Il les envoie ensuite cueillir des fleurs dans la cour pour mettre un bouquet au centre de la table et Olivier les aide à couper des fleurs de notre hydrangée. À cette période, les pétales crème et verdâtre commencent à rosir, ce qui les rend magnifiques. Mes cocottes sont aux anges. Pendant ce temps, Antoine concocte des papillotes de pommes de terre épicées ainsi qu’une casserole de légumes. Dès qu’il dépose les aliments sur la grille chaude du barbecue, les effluves qui en émanent sont si alléchants que c’est une torture pour mon estomac vide.

— Je savais pas que tu étais aussi à l’aise dans une cuisine.

— Le secret, c’est de mettre de la fleur d’ail avec les légumes et les bonnes épices pour la viande. Et puis, dis-le à personne, mais le barbecue, c’est la seule chose que je maîtrise!

— C’est vrai? Eh bien, j’en connais quelques-uns qui aimeraient être capables de faire des grillades comme les tiennes!

— Sauf que j’excelle uniquement dans la cuisson du bœuf sur le barbecue. Sur le poêle, c’est une vraie catastrophe. J’arrive jamais à saisir la viande comme il faut. On se retrouve toujours avec des steaks trop cuits ou pas assez.

— Alors je te garde prisonnier jusqu’à l’hiver. Après, tu me seras moins utile, dis-je en faisant mine de réfléchir à sa captivité.

Après avoir bien rigolé des limites culinaires d’Antoine, on s’apprête à manger. Mylène arrive au même moment et Antoine délaisse le gril pour l’accueillir. Avant de nous rejoindre sur la terrasse, ils se serrent longuement. Olivier me regarde, perplexe, en me demandant ce qui se passe. Je m’apprête à le lui résumer, mais mon aînée hurle soudain comme si nous nous trouvions à une distance effarante de sa petite personne et que le diable lui arrachait son âme.

— MAMAN! Charlotte m’a volé mon verre rose. Je veux pas le mauve! C’est à MOIIIII! Je l’ai reçu pour MON anniversaire!

— Non, c’est moi qui l’ai pris en premier. Tu dois partager, explose Charlotte, en larmes.

Avant que la Troisième Guerre mondiale éclate pour un contenant en plastique, Olivier règle la querelle avec deux verres roses quasi identiques, et tout le monde passe à table.

Les guirlandes illuminant la terrasse donnent un air festif à cette rencontre improvisée. Le repas est un délice. Nous trinquons aux petits plaisirs de la vie. Comme chaque fois, on se promet de faire ce genre de souper plus souvent.

Malgré la convivialité, Mylène est évasive pendant toute la soirée, même si elle s’assure de hocher suffisamment la tête, de sourire aux bons endroits et de ponctuer la conversation de quelques commentaires pour éviter d’attirer l’attention sur elle. Étant donné ce que j’ai appris dans la voiture avec Antoine, je n’ose pas la questionner. Toutefois, comme je n’ai pas eu le temps de prévenir Olivier, il finit par remarquer que Mylène fuit la conversation. Lorsque les desserts glacés sont servis, la pénombre est déjà bien installée. Florence et Charlotte se désintéressent de nous et jettent leur dévolu sur la balançoire. Olivier profite de l’accalmie pour éclaircir ce qui trouble son amie:

— Mylène, t’as pas beaucoup parlé. Comment a été ta journée?

J’aurais vraiment dû trouver un moyen de mettre Olivier au parfum, mais ça m’est sorti de la tête. Je me doute bien qu’Antoine et Mylène n’ont pas envie de déballer leurs problèmes de couple en ce moment. Mylène jette un coup d’œil à Antoine avant de répondre.

— J’ai eu une journée difficile. Je veux pas vous embêter avec ça. C’est délicat. C’est pas tout le monde qui veut entendre ce genre d’histoire. Et je voudrais pas casser l’ambiance.

Mylène est photographe spécialisée en photographie de maternité. Normalement, elle raconte plutôt des anecdotes hilarantes impliquant les fluides corporels de ses plus jeunes mannequins. Après quelques secondes d’hésitation et devant nos encouragements à poursuivre, elle enchaîne:

— Aujourd’hui, j’ai dû accompagner un couple qui venait d’avoir son deuxième enfant. J’ai reçu l’appel d’une collègue d’Antoine, qui me suppliait de vite venir à l’hôpital pour photographier le bébé de deux jours… qui ne survivrait pas à la journée.

Sa voix se brise, ses yeux s’embuent. Les nôtres aussi. J’entends Olivier déglutir, sûrement pour se donner un peu de temps pour formuler la bonne chose à dire dans une telle situation. Il ne trouve pas. Moi non plus. De grosses larmes inondent les joues de Mylène, qu’elle essuie discrètement pour ne pas alerter nos filles à proximité. Antoine dépose sa main sur le bras de sa blonde. On entend Florence et Charlotte rire derrière nous, mais notre silence est profond. Comme elle a besoin de ventiler, Mylène poursuit:

— Est-ce que vous savez qu’il y a aucun service de photographie dans notre ville pour soutenir les parents qui perdent leur enfant en cours de grossesse ou peu de temps après la naissance? Il en existe pourtant ailleurs dans la province. C’est tellement tabou, le deuil périnatal, que plusieurs parents se sentent mal à l’aise de photographier leur bébé inanimé. Pourtant, je crois que d’avoir des souvenirs tangibles de leur trésor peut les aider à cheminer dans leur deuil.

Nous n’avons jamais dû affronter une telle épreuve, pas plus que qui que ce soit dans notre entourage immédiat. Ébranlés, Olivier et moi ne parvenons pas à décider ce que nous pensons de l’idée de photographier un bébé décédé. Antoine doit avoir été mis au courant de la journée de sa blonde lors de leur étreinte dans l’entrée, car il semble moins abasourdi que nous. Je suis celle qui rompt ce silence avant qu’il nous avale tout entier:

— Mylène, c’est tellement généreux de ta part. Dis-toi que ces parents sont très chanceux de t’avoir eue pour prendre des photos de leur bébé avant qu’il décède.

Ses épaules se relâchent vers l’avant. Je vois ses lèvres trembler.

— Malheureusement, le poupon est mort avant mon arrivée, murmure Mylène d’une voix éteinte. J’ai pu faire des photos quand même, mais ç’a été la chose la plus difficile de ma carrière. Je suis fière de l’avoir fait pour ces parents. Pour ce petit garçon. Pour la grande sœur qui attendait sa venue et qui pourra jamais le rencontrer autrement que par mes photographies.

Mylène marque une pause. Nous en avons tous besoin. Je reste muette. Les filles se chamaillent toutes les deux minutes pour des brindilles, des cailloux et des pelles du carré de sable, ce qui annonce sans équivoque que l’heure du dodo a sonné. Pendant que j’étreins Mylène, Olivier rapatrie notre marmaille pour la conduire dans la salle de bain. Antoine et Mylène en profitent pour s’esquiver. La soirée a pris une tournure inattendue.

Chamboulés, nous avons embrassé très fort nos petites filles en les bordant ce soir. Je m’effondre sur mon lit, complètement vidée, autant sur les plans physique qu’émotionnel. Pendant qu’Olivier se douche, j’attends que les analgésiques trouvés à la maison fassent effet. J’étais certaine de m’endormir aussitôt, mais, au contraire, je n’arrive pas à me déconnecter après toute la gamme d’émotions vécues dans ma journée.

Lorsqu’il me rejoint dans notre lit, Olivier m’enlace tendrement en cuillère, me donne un baiser dans le cou et me chuchote qu’il est chanceux de m’avoir dans sa vie. Il commence à me masser la nuque et les épaules. Je pense que mon accident l’a troublé plus qu’il ne l’aurait cru. Il n’a pas encore eu le temps de réagir, considérant le tourbillon dans lequel on s’est retrouvés avec notre souper improvisé. Sa présence rassurante m’amène à me relaxer et me conduit peu à peu vers un repos pleinement mérité. Olivier a quant à lui besoin de parler:

— Émilie, ton accident de vélo et la discussion avec Mylène sur le deuil qu’ont dû vivre ces parents me font beaucoup réfléchir à notre vie de famille… à ce que nous avons bâti ensemble.

Je tente de me concentrer sur sa voix, mais la chaleur de son corps et son massage contribuent à me détendre davantage. Je plonge chaque seconde plus près d’un profond sommeil. Olivier poursuit:

— As-tu déjà imaginé notre famille avec trois enfants?

Je pense avoir similigrogné quelque chose et m’être endormie sur sa question sans y répondre.

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