La libellule
Chapitre 6
6
Après la fête d’Olivier, octobre a tout simplement déboulé. Le degré de satisfaction de mes étudiants a été vérifié avec la première évaluation, et les résultats dépassent mes espérances. J’ai reçu des félicitations de Maxime et de la direction, ce qui constitue ma bouffée d’air frais dans le tourbillon de responsabilités familiales et professionnelles des derniers mois. Quant à Olivier, il est aussi submergé au boulot, ce qui nous laisse peu d’énergie à consacrer au projet «poussin numéro 3».
Je dois en plus rencontrer une étudiante qui préfère pianoter sur son cellulaire plutôt que de collaborer aux tâches de son sous-groupe de travail. Tant que cela n’agaçait que ma personne, je l’ai laissée filer, me disant qu’elle se planterait aux évaluations. Toutefois, ses coéquipiers se plaignent maintenant de la lourdeur de la tâche qui retombe sur eux. À la fin de mon cours, j’interpelle donc l’étudiante concernée pour en discuter en privé. En outre, un détail m’agresse au plus haut point: elle mâche de la gomme comme si elle ruminait de l’herbe!
— Madame Hébert, il a été porté à mon attention que votre niveau d’implication dans votre sous-groupe laissait à désirer. Pourriez-vous désormais accorder plus d’attention à vos collègues qu’à votre cellulaire pendant le cours?
Quelques secondes passent. Elle semble éberluée par mon entrée en matière plutôt frontale. J’avoue être moi-même surprise par mon ton directif.
— Comme je me tape tout le travail à la maison et qu’on vient jouer en classe, je n’en vois pas l’intérêt. Je comprends même pas pourquoi je dois payer des frais d’inscription pour ce “cours”, riposte-t-elle d’un air indigné.
Visiblement, j’affronte une réfractaire endurcie.
— Dans ce cas, souhaiteriez-vous produire les examens pour vos collègues et les corriger, vu que vous maîtrisez déjà la matière de ce “cours”?
— Ce serait une insulte à mon intelligence de m’abaisser au statut de professeure.
Étonnée de la méchanceté de sa réponse, je reste muette. Alors que j’ai à peine eu le temps d’écarquiller les yeux de stupéfaction, elle tourne les talons et se dirige vers la sortie.
— J’aspire à beaucoup plus dans la vie, marmonne-t-elle en s’éloignant.
Pendant que je me dirige vers mon bureau en fulminant autant contre l’impertinence de cette étudiante que contre mon manque de rapidité à réagir, j’envoie un texto à Josiane, sachant qu’elle n’enseigne pas en ce moment.
Émilie: Ramène tes fesses à mon bureau sur-le-champ!
Mon message était peut-être un peu intense, parce qu’elle débarque en trombe, essoufflée.
— Qu’est-ce qui se passe? J’ai juste cinq minutes avant ma prochaine rencontre avec un étudiant.
Je me sens mal de l’avoir fait courir de la sorte. Après que je lui ai raconté ce qui vient d’arriver, elle réprime un sourire.
— Qu’est-ce qui t’amuse, Josiane Pomerleau?
— Tu te fâcheras pas si je te dis ce que je pense?
— Si je veux connaître ton point de vue, j’ai pas le choix.
— Tu as tellement mis ton cœur dans ce projet que tu oublies qu’une méthode pédagogique pourra jamais plaire à tous les étudiants. C’est normal que tu aies des récalcitrants…
— Mais…
— Mais tu as raison, elle a été franchement impolie. Si tu veux mon avis, laisse-la faire. Embarque pas dans son jeu. La majorité des étudiants sont emballés par la méthode. Ça devrait te suffire, mais tu vises trop souvent la perfection.
— Je vise pas “trop souvent la perfection”. Je demande juste qu’on me respecte un minimum. Elle a atteint ma limite.
Josiane pince les lèvres d’un air dubitatif et elle hausse les épaules. La discussion se termine quand elle me rappelle qu’elle ne peut jaser plus longtemps sans risquer d’être en retard à sa rencontre. Justine Hébert, l’insolente de dix-neuf ans, a réussi à me mettre en froid avec ma meilleure amie. Quelle peste!
La semaine de lecture sera bienvenue pour que je prenne un peu de recul.
Comme d’habitude, je passe la semaine à corriger et à entrer les résultats de la mi-session entre diverses réunions du cégep. Mon étudiante rebelle obtient bien sûr des notes qui frôlent la perfection. Elle a fait le travail en solo et, malgré cela, il lui manque à peine quelques dixièmes pour avoir un A+. Je suis convaincue qu’elle poussera l’audace jusqu’à demander une révision de note pour les obtenir. C’est le cas classique des étudiants qui aspirent à «beaucoup plus» qu’une carrière de professeure dans la vie.
Je m’offre une pause de correction pour aller acheter les surprises pour les sacs des amies qui viendront samedi pour la fête de Florence. Je récupère mes clés et je fonce au magasin qui regorge de bidules inutiles. Ma fibre écologique en prend pour son rhume. Je me mets dans la peau d’une enfant de cinq ans et j’achète des trucs avec des paillettes, des porte-clés, des crayons parfumés. Je remercie le ciel que sa fête soit proche de l’Halloween: les allées débordent de bonbons en cette période de l’année, ce qui me donne espoir d’en trouver sans allergènes pour remplir la pinata en forme de licorne qui devrait me valoir le titre de meilleure mère au monde pendant vingt minutes. Je ne trouve que trois sortes de friandises sans les allergènes de ma fille, mais cela me suffit amplement! Ma mission accomplie, je quitte le magasin en direction de la garderie. J’ai hâte de relaxer avec une tisane ce soir.
À mon arrivée à la maison, Charlotte s’est endormie pendant le trajet. Tout parent de jeunes enfants sait que quinze minutes de sieste dans l’auto retarderont l’heure du dodo de deux heures. No way! Je veux ma soirée en tête-à-tête avec ma couverture, ma tisane et ma télé. Je réveille ma cadette qui ronchonne et nous pénétrons dans la maison. Olivier est déjà là. Il a pris son vendredi après-midi pour faire son jogging et préparer un gâteau digne de Pinterest.
Dès que je tourne la poignée, quelques notes de jazz parviennent jusqu’à mes oreilles. Les enfants et moi sommes accueillies par l’odeur du repas qui embaume la maison; je reconnais le vin rouge et les croûtons de pain à l’ail typiques des fondues. Il faut avouer toutefois que, avec nos enfants, nous nous contentons d’une version plus primaire: c’est un sacrilège pour ma mère, mais la viande est cuite dans le bouillon sur la cuisinière et on la répartit ensuite dans les assiettes. Merci, bonsoir. Pas d’histoire de combustible qui brûle sur une nappe de tissu avec des fourchettes ultra pointues. Pendant mes années de cégep, cette époque où la sacro-sainte fondue était le repas de prédilection de mon groupe d’amis, j’ai vu tellement de farine jetée sur des flammes qui commençaient à se propager! Je sais, c’est censé être du bicarbonate de soude… mais on en trouve rarement dans un appartement de cégépiens! C’est le sourire aux lèvres que je me remémore ces souvenirs.
Cela me fait un bien énorme qu’Olivier ait pris l’initiative du souper. Je l’embrasse sur l’épaule et je goûte au bouillon. Un vrai délice!
— Wow! Merci, Olivier. C’est vraiment agréable de rentrer le soir et de pouvoir manger sans tout avoir à préparer. Ça permet de mettre mon cerveau à off.
— Je veux prendre soin de ma femme, dit-il d’un air préoccupé.
Il se passe quelque chose, mais je ne parviens pas à saisir ce que c’est.
— Qu’est-ce que tu as? Tu as l’air songeur.
— C’est juste que j’ai dîné avec Simon aujourd’hui. Quand je suis arrivé au resto, il se disputait au cellulaire avec sa blonde. Simon parlait calmement, mais je pouvais entendre Noémie crier.
— Hein? Ben voyons donc! Sais-tu ce qui se passait?
— Simon est resté évasif, mais il m’a avoué qu’il se sent pas très bien dans son couple, ces temps-ci. Noémie a toujours été sanguine, mais il dit que ça s’amplifie avec les années. Et il accepte pas que les enfants en pâtissent.
— Ouin… toute une histoire. Penses-tu qu’ils vont se séparer?
— Honnêtement, si tu me parlais sur le même ton que Noémie, on serait plus ensemble. Il a pas dit qu’il voulait la quitter, mais je lui ai offert de venir passer quelques jours à la maison s’il en ressent le besoin.
— Tu as bien fait. C’est ton meilleur ami.
Notre discussion est interrompue par les deux mouettes affamées qui rôdent maintenant autour de l’îlot pour chaparder des champignons et des cubes de fauxmage, ce produit à base de plantes qu’on achète avec l’espoir de retrouver le goût du vrai fromage, mais qui ne remplit jamais sa promesse. Je n’ai trouvé aucun substitut à la hauteur de mes attentes, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Florence n’a jamais goûté au fromage à base de lait, alors elle est capable d’apprécier son fauxmage, elle…
— J’ai faim! Qu’est-ce qu’on mange? crie Charlotte.
— De la fondue préparée par le chef super papa. Tout est prêt, assoyez-vous.
Le langage non verbal de nos filles trahit leur appréciation du repas à venir. Après avoir mangé beaucoup de pain, de légumes et de fauxmage, elles quittent la table sans même demander de dessert. Olivier en profite pour reprendre la discussion:
— Devine quoi? Ma mère nous invite au chalet qu’elle a réservé en Estrie pour Noël. Est-ce que j’ai besoin de te dire que j’ai autant le goût de me taper deux heures de route pour fêter Noël entassés dans un chalet que de me piquer une fourchette à fondue dans l’œil?
— Qu’est-ce qu’elle comprend pas dans le fait que j’ai pas le goût de préparer des bagages, d’emporter mes copies à corriger, de faire une épicerie pour les repas de Florence et de rouler en voiture avec les cris de découragement des filles? C’est juste trop en ce moment.
— T’inquiète pas, j’ai déjà décliné son offre… surtout qu’on sait pas si tu vas être enceinte, répond Olivier avec un clin d’œil.
— Ah! pour ça, il faudrait qu’on commence à essayer!
— Je m’inquiète pas pour ça. Chaque fois, tu deviens enceinte du premier coup.
— Quelle chance nous avons! Savais-tu qu’Antoine et Mylène essaient depuis plusieurs mois?
— Oui, il m’en a parlé à mon anniversaire. Ils devraient commencer bientôt les démarches en fertilité.
Je me sens apaisée d’apprendre qu’Antoine et Mylène se sont finalement entendus. Olivier me sort de mes pensées:
— Et pour nous, ce soir, pas question de regarder La semaine verte, même si ça t’aide à préparer tes cours. J’ai d’autres plans en tête quand les enfants seront couchés.
— Hein! De quoi tu parles? dis-je en fronçant les sourcils.
J’ai rapporté beaucoup de boulot à la maison ces derniers temps. Olivier m’a servi de cobaye à l’occasion et je lui ai fait écouter quelques vidéos afin de savoir si le contenu était assez bien vulgarisé pour mes étudiants. Je n’ai toutefois jamais mis à l’horaire de regarder La semaine verte…
— J’imagine que c’est pour ton cours. J’ai vu une notification sur ton cellulaire, tantôt. C’était écrit “Semaine verte”. Disons que, ce soir, j’ai plus envie d’explorer certains concepts liés à la biologie, dont la sauvegarde de l’espèce humaine – si tu vois ce que je veux dire – que d’écouter La semaine verte pour ton cours de bio.
J’éclate de rire, tellement que je n’arrive pas à m’expliquer. Olivier, intrigué par mon fou rire, se laisse entraîner et m’accompagne de bon cœur. Lorsque j’ai retrouvé mon calme, je l’enlace et l’embrasse au son du jazz. Il me fait danser. Mon visage enfoui dans son cou, mes mains s’attardent sur les muscles de son dos. Je profite de notre proximité pour remonter mes lèvres vers son oreille et je murmure:
— La semaine verte, c’est mon application qui dit que j’ovule.
Je sens son étreinte se resserrer doucement sur mes épaules. Je n’ai pas besoin de le regarder pour deviner l’étincelle qui s’est allumée dans ses yeux. Je dépose ma tête sur sa poitrine, cette fois, où je peux entendre son cœur battre. Pour moi, ici et maintenant, c’est un réel moment de bonheur. Prendre le temps de s’aimer, de se serrer dans nos bras. Je sais, je sens qu’il est aussi heureux que moi.
Nous tentons de coucher les enfants rapidement. Comme une débutante, j’ai cru que la tâche serait simple vu que nous avions deux petites filles exténuées par leur semaine. Olivier s’avère plus chanceux que moi; il sort le premier de la chambre de Florence et va se doucher, tandis que je continue d’accompagner Charlotte qui combat le sommeil. Ça me prend vingt longues minutes avant de réussir à l’envoyer au pays des songes. Tel un ninja silencieux, je referme avec délicatesse la porte de la chambre de ma cadette. Un seul bruit aurait comme conséquence de reporter le moment de m’élancer dans les bras d’Olivier. Mes gestes sont ultra lents.
Quand je sens que la poignée ne risque plus de faire de bruit, je la lâche. Olivier, qui maîtrise autant que moi l’art de marcher sur les lattes du plancher qui ne craquent pas, m’a rejointe à pas feutrés sans que je m’en rende compte. Je réprime un cri de surprise quand je me sens attirée par la main chaude de mon homme. Il me fait pivoter et m’attrape amoureusement par la taille. Son autre main se fraye un chemin jusqu’à ma nuque afin d’attirer mon visage contre le sien. L’odeur de sa lotion après-rasage m’enivre comme chaque fois. La douceur de ses lèvres charnues contre les miennes me redonne de l’énergie. Dire que je m’apprêtais à faire une soirée cocooning en pyjama devant la télévision! Mes plans viennent de changer…
Une main sur son torse, je réponds à son baiser langoureux en l’entraînant vers notre chambre. Ce n’est qu’une fois la porte verrouillée que je me détends; dans le corridor, j’étais encore en mode maman-qui-a-peur-de-se-faire-surprendre. Sa main quitte ma nuque et glisse le long de mon épaule pour la dénuder. Un courant électrique parcourt ma colonne vertébrale et se loge au creux de mon ventre. Il dépose un baiser sur mon épaule, puis deux. Olivier défait habilement les boutons de mon chemisier et pose les lèvres sur le haut de ma poitrine. Il remonte vers mon visage avec l’intention d’occuper ma bouche tout entière pendant que je fais tomber la serviette qu’il a nouée à sa taille à la sortie de la douche. Mon corps brûle de désir comme si c’était notre première fois alors que le sien n’a plus à démontrer que nous sommes sur même longueur d’onde.
Le lendemain matin, on doit doubler la dose de caféine à notre réveil afin de survivre à la journée d’anniversaire de Florence avec ses quatre amies surexcitées. Si nous avons passé un beau moment en amoureux hier soir, cela se traduit par un manque d’énergie ce matin. Par chance, tout est prêt, et Josiane vient nous donner un coup de main.
La fête se déroule bien, même s’il y a quelques chicanes entre les filles. Quand je referme la porte après le départ de la dernière amie, Olivier va rejoindre Simon pour jouer une partie de hockey. Je ne sais pas où il puise toute cette énergie. Les filles sont occupées à découvrir les nouveaux jouets de Florence, ce qui nous laisse environ dix minutes à Josiane et à moi pour discuter sans être interrompues. Nous nous effondrons sur le sofa… Josiane, parce qu’elle n’a pas l’habitude d’avoir autant d’enfants à gérer, et moi, parce que je n’ai pas eu assez de sommeil.
— Alors, dis-moi, c’est toujours aussi intense, une fête d’anniversaire?
Je rigole, car je me remémore ses yeux pétillants quand je lui ai demandé d’enfiler le costume de princesse loué pour faire plaisir à ma fille. Elle ne savait pas dans quoi elle s’embarquait en acceptant!
— Totalement. Je t’aurais bien offert un café, mais j’en ai plus la force.
— Cruelle! Parler de caféine sans honorer le besoin que tu viens de me créer.
— C’est juste un entraînement. Si tu décides d’avoir un enfant, tous tes cafés refroidiront sur la table sans que tu trouves le temps de les boire. Le classique, c’est de découvrir le lendemain matin ta tasse de la veille oubliée dans le micro-ondes quand tu veux faire réchauffer ton nouveau café frette.
— Nonnnn! Dire que j’aurais pu accepter la demande de Mélissa sans savoir ça. Alors, tu m’as caché quoi d’autre par rapport à la maternité? Raconte-moi ça avant que je prenne ma décision.
— Bah! presque rien! Quelques mini détails.
Josiane soulève un sourcil pour m’indiquer qu’elle n’est pas dupe.
— OK. Alors ne sois pas surprise: tout le monde va te demander si ton bébé fait ses nuits, mais peu de gens vont vouloir savoir si, toi, tu survis malgré ce manque de sommeil. Et sans que tu comprennes pourquoi, tes cernes vont devenir un sujet d’intérêt public ou, en tout cas, tu vas le croire. Même si tu as toujours dit que tu t’approcherais jamais de la chirurgie esthétique, tu vas naviguer d’une main sur des sites web expliquant tout sur le Botox à 2 h du matin, tout en nourrissant ton nouveau-né en pleine poussée de croissance de l’autre. Une bulle au cerveau va te convaincre que c’est sûrement pas aussi toxique que tu le pensais.
— OK, dit Josiane, un sourire incrédule au coin des lèvres. Tu sais que j’ai aucune idée d’à quel point tu peux être en plein délire de science-fiction.
— Je suis plus près du docuréalité que de Star Wars, disons.
— Alors, ce que tu as sous les yeux, c’est parce que tu as gardé tes convictions initiales ou parce que tu manques de temps pour aller au centre d’esthétique?
— Un peu des deux.
Nous rigolons pendant qu’elle fait semblant de vider une bouteille de vin imaginaire au goulot.
— Je te niaise. J’ai juste misé sur un cache-cernes plus couvrant. Plus économique. Moins chronophage. Mais c’est vrai que je pourrais t’énumérer toutes les questions saugrenues que les enfants posent à leur mère dès qu’elle essaie d’aller aux toilettes sans compagnie, les visites à l’épicerie seule qui deviennent presque l’équivalent d’une sortie au spa tant c’est relaxant de se balader sans restriction dans les allées silencieuses du IGA, ou encore l’expertise qu’on développe pour déterminer que c’est le moment d’aller consulter un médecin juste en examinant les sécrétions nasales de tes rejetons… mais ça serait beaucoup moins drôle que de te laisser découvrir tout ça par toi-même.
— Come on! Je suis ta meilleure amie.
— Tu en sais déjà beaucoup trop, selon le décret du cercle des nouvelles mamans. L’expérience acquise à la sueur de notre front est notre chasse gardée. Si tu répètes à quiconque que je t’ai parlé des dessous cachés de la maternité, je devrai t’offrir en sacrifice aux monstres imaginaires qui font peur aux filles dans le sous-sol.
Josiane éclate de rire. Elle fait mine de zipper sa bouche et de jeter la clé. On dirait deux gamines, mais on vient de passer trois heures avec des enfants surexcitées. Difficile de retrouver nos repères d’adultes quand nos neurones surchauffent encore au souvenir des paillettes et des vermicelles multicolores.
— Alors, prête pour tout ça?
— J’hésite. C’est un pensez-y-bien, dit-elle en me faisant un clin d’œil. J’ai pas l’impression d’avoir le portrait complet de la situation, mais j’adore déjà le café glacé, alors je me dis que je suis prête pour le bébé!
— Génial. Dans ce cas, avant de devenir mère, il te restera juste à revoir le manuel d’instruction des déguisements de princesse. Ensuite, tu seras vraiment prête.
— Hein! Pourquoi?
— Disons que tu as mis le déguisement à l’envers. Le col en V était le dos du costume – parce que c’est rare que les princesses de Disney arborent le décolleté…
— Nonnnn! se lamente-t-elle en se cachant les yeux avec ses mains. Pourquoi tu me l’as pas dit plus tôt?
— Jamais de la vie. Pourquoi me priver de rire de toi jusqu’à la fin des temps? Ça me fait des belles photos pour notre album de famille.
Je rigole, et elle me lance un coussin.
— Arrête! Je suis morte de honte.
— Inquiète-toi pas, je suis convaincue que les filles ont rien remarqué. On est loin de la grossière indécence. Par contre, si Mélissa et toi optez pour l’adoption, je suis pas certaine que j’utiliserais certaines de ces photos pour garnir ton portfolio. Surtout celles où tu tentes de rompre la pinata. Quand elle est en dehors du cadre de la photo, on jurerait que tu vas frapper les enfants avec un balai, dis-je en faisant défiler les photos sur mon cellulaire.
Josiane m’arrache mon téléphone des mains en riant.
— Montre-moi ça que je voie l’ampleur des preuves que tu détiens. Je dois savoir contre quoi je devrai me battre si tu décidais de les dévoiler au grand jour.
J’attends sa réaction devant les photos les plus loufoques. Sur la plupart, on y voit Josiane, entourée des fillettes, tout sourire.
— Tu vois, Flo et ses amies voulaient plus te démasquer en tirant sur ta perruque que s’offusquer de ton décolleté. D’ailleurs, merci de leur avoir fait vivre un superbe anniversaire. C’est tout ce qui compte. Tu as été géniale! Allez, je vais nous préparer du café. On l’a pleinement mérité.
Ces moments de délire avec mon amie me font tellement de bien. On s’amuse et on déconne sans pression. C’est l’un de mes petits bonheurs que de passer du temps avec elle en toute simplicité. Juste elle et moi dans un salon rempli de ballons et de restants de papiers-cadeaux sur le plancher.
De retour au salon avec nos cafés fumants, Josiane semble absorbée dans ses pensées.
— Sois franche: outre les clichés de téléromans, qu’est-ce que tu as trouvé le plus dur dans la maternité?
— Je dirais que ça dépend de l’âge de l’enfant. En bas âge, c’est vraiment le manque de sommeil qui m’a rentré dedans. C’est pas des farces, Oli et moi, on s’est même chicanés un jour pour savoir lequel de nous deux était le plus fatigué. C’est pas toujours facile pour le couple. Et puis, il y a eu aussi la difficulté de trouver mes repères par rapport à la discipline. Chaque âge a ses défis.
— OK, dit-elle au ralenti, semblant dresser mentalement la liste des pour et des contre.
— Tu sais, mon but, c’est pas de te décourager d’avoir un enfant. Malgré tout, j’ai accepté de vivre la maternité pour la troisième fois. Pas parce que je suis folle à lier, mais parce qu’on se lasse pas de toutes les premières fois où notre cœur déborde d’amour. Le premier sourire aux anges que tu prends pour un vrai sourire, la première goutte de lait qui s’échappe à la commissure des lèvres de bébé quand il s’est endormi en buvant, la première fois qu’il serre ton doigt, la première fois qu’il marche à quatre pattes puis debout, ses premiers mots, son premier “maman, je t’aime”… Tu vas comprendre pourquoi l’humanité existe encore et qu’on se tanne pas de voir évoluer nos enfants. Tu vas en découvrir plein, des premières fois merveilleuses. Tu vas comprendre pourquoi on recommence l’expérience de la grossesse et de l’accouchement, des nuits blanches et tout le tralala. Et surtout, tu vas comprendre une chose à laquelle tu t’attendais pas: tu n’as pas vraiment connu le grand amour, celui qui fait mal tellement tu aimes, avant de tenir ton enfant au creux de tes bras.
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