La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 15 sur 26

Pages du PDF

La libellule

Chapitre 15

15

 

 

Après avoir passé une semaine avec Olivier à me lever chaque matin le cœur dans le tordeur, l’angoisse m’assaille la veille de son retour au travail. Je n’accepte pas que la vie reprenne alors qu’on m’a volé une partie de moi. Olivier ira traiter ses patients sans que ces derniers se doutent du drame qui se déroule dans nos vies. Ça me ronge.

Josiane a réussi à me convaincre de faire une promenade de quinze minutes par jour, afin de profiter des rayons de soleil du printemps. J’ai dit que je suivrais son conseil, mais je ne pense pas en avoir la force. J’ai acheté la paix en acceptant, elle ne pourra quand même pas venir me surveiller. Pour l’instant, je ne veux pas de compagnie. J’ai un grand besoin de solitude. En fait, ce n’est pas tant que j’en ai besoin. Cette solitude s’est imposée à moi quand on m’a arraché une partie de mon cœur de maman.

Quand je reviens de ma promenade de treize minutes (si on arrondit, ça fait bien le temps prescrit par mon amie), la voiture de Simon est garée devant la maison. Un plat recouvert de papier d’aluminium se trouve sur le comptoir. Intriguée, je soulève le papier pour découvrir un carré aux dattes, le dessert préféré d’Olivier. C’est bien que quelqu’un prenne un peu soin de lui, car j’en suis incapable. La porte-fenêtre est entrouverte, laissant passer le son des voix de Simon et d’Olivier. Je prends tout mon temps pour me verser un verre d’eau et me donner l’impression que je ne suis pas en train de les écouter.

— J’ai peur de laisser Émilie toute seule. Je sais pas comment elle va faire pour passer au travers de ses journées, dit Olivier.

— En as-tu discuté avec elle?

— Non. Chaque conversation est incendiaire. Je lui en veux pas, mais je sais pas comment l’aider.

— Est-ce qu’elle va voir un psy?

— Je pense pas qu’elle soit rendue là dans son cheminement. Elle a surtout envie de se rouler en boule dans son lit et je la comprends. Simon, c’était tellement dur de la voir souffrir pendant l’accouchement. Je sais pas comment elle a fait, j’aurais jamais été capable, avoue mon homme, la voix éteinte par l’émotion qu’il tente de contenir.

Je suis sidérée. Les larmes roulent sur mes joues en silence. Il ne m’a pas dit tout cela. Je pense qu’il tente d’être fort pour nous deux, mais j’ai surtout besoin qu’il soit transparent avec moi par rapport à ce qu’il vit de son côté. Je retiens mon souffle.

— C’est une battante, ton Émilie. Tu es super avec elle. Ça va prendre du temps.

— Je sais.

— Sinon de petites attentions qu’elle aime pour rediriger son attention sur quelque chose de concret?

— On dirait que j’arrive plus à réfléchir à ce qu’elle aime.

— Son repas préféré? Un livre qu’elle voulait acheter? Un cours de yoga ou de cuisine qu’elle a pas le temps de suivre? Un projet de décoration que vous avez jamais pu faire?

— Peut-être… mais en même temps, elle a de la difficulté à trouver de l’énergie pour prendre une douche.

— Josiane pourrait te donner de bonnes idées, non?

— Oui, c’est vrai, j’avais pas pensé demander à Josiane. Merci, Simon. J’ai le cerveau à off.

— Hey! je pense que c’est normal! Toi aussi tu vis un deuil.

— C’est vraiment pas facile! Je pensais jamais ravoir mal comme ça après le décès de mon père. Je pensais que j’avais eu mon lot de négatif, que ça serait le tour des autres. C’est égoïste, hein? Ben non. Il a fallu que la vie m’enlève aussi un fils, dit-il en se cachant le visage dans les mains.

Je suis pétrifiée. Je ne m’étais même pas aperçue de l’ampleur de sa tristesse. Étrangement, ça me fait du bien de savoir que c’est aussi dur pour lui que pour moi, qu’il trouve difficile de tourner la page sur notre bébé. Je suis centrée sur ma tristesse sans penser réellement à tout ce qu’accomplit chaque jour Olivier ni à ses émotions. La moindre des choses serait que j’aille chercher de l’aide pour moi, pour lui… pour Florence et Charlotte.

Je me dirige dans le bureau et je cherche dans les papiers que m’a remis l’hôpital le lien vers la page Facebook de l’organisme qui soutient les parents endeuillés. Je m’abonne. La page est super bien faite. Toutefois, je tombe d’emblée sur des témoignages de parents qui ont perdu leur bébé à trente-huit, trente-neuf et quarante semaines. C’est insensé, mais je me sens comme un imposteur dans mon propre deuil. Je ne suis pas certaine que ce site de parents endeuillés soit pour moi. Il l’est, pourtant, mais c’est moi qui n’y arrive pas. Je sais que la peine ne se mesure pas au nombre de semaines que l’on a porté le bébé dans son ventre, mais j’ai peur de me faire juger. Je me sens mal de pleurer mon bébé d’à peine vingt et une semaines en lisant les témoignages. Je n’en ai pas du tout envie. Je cherche donc autre chose. Je fouille dans mes documents pour trouver le numéro du programme d’aide aux employés du cégep afin de prendre rendez-vous avec un psychologue. Il aura l’obligation professionnelle de m’écouter sans me juger. Cela devrait répondre à mon besoin du moment.

Lorsque je raccroche après avoir pris mon rendez-vous, en larmes, avec la secrétaire, j’entends la voiture de Simon s’éloigner. Je vais rejoindre Olivier, assis devant l’îlot de la cuisine, une cuillère plongée dans le dessert apporté par Simon. Une seule bouchée manque dans le plat, et Olivier fixe le vide. Un silence lourd règne entre nous. Je bois une longue gorgée d’eau, afin de gagner un peu de temps.

— Ça va?

Il semble surpris par ma question, comme si c’était un piège.

— Ça va… tranquillement.

Je ne sais pas trop comment gérer la tristesse de mon homme, alors je fais bifurquer la discussion.

— Je voulais te dire que j’ai décidé d’aller voir la psychologue de mon programme d’aide aux employés. L’idée que tu retournes au travail m’angoisse plus que je le voudrais. Ça veut dire aller chercher les filles à la garderie, voir le regard plein de tristesse des éducatrices, contenir mes larmes. Je vais essayer de m’occuper pour aller mieux.

Je vois le soulagement dans ses yeux.

— Je pense que c’est une bonne idée. Je savais pas comment t’en parler. Pour la garderie, je me charge d’aller conduire et chercher les filles sans problème. Prends ton temps.

— Merci.

Un nouveau silence s’installe. On dirait qu’on ne sait plus comment converser.

— Je suis plutôt… explosive, hein?

— Est-ce que j’ai le droit de dire oui? répond Olivier en fermant un œil comme si j’allais lui asséner une gifle en plein visage.

J’esquisse un sourire devant sa blague.

Et mon visage se rembrunit aussitôt.

Je souris pour la première fois et ça fait mal. Mal de passer à autre chose aussi vite. Suis-je déjà en train d’oublier mon petit Thomas? J’étouffe, mais je n’ose pas le montrer devant Olivier. J’avale le reste de mon verre d’eau d’un seul trait, dans l’espoir que cela éteindra la joie qui revient dans ma vie sans crier gare. Je ne suis pas prête. Il est vraiment temps que j’aille consulter en psychologie. Je saute sur mon cellulaire pour demander à Josiane de passer à la maison prochainement. Elle me propose de dîner avec moi le lendemain et d’apporter le repas pour nous deux. J’accepte.

 

Je fais un effort pour mettre un pantalon de jogging au lieu de mon pyjama et je me fais un chignon à l’approche de sa venue. Bon, j’ai toujours un chignon, mais disons que je prends le temps de m’attacher plus soigneusement les cheveux. Josiane arrive avec un plat de lasagne recouvert d’une tonne de mozzarella vu que Florence n’est pas à la maison – elle sait que le goût du vrai fromage me manque. Une fois que nous sommes attablées, elle engage la conversation juste comme elle dépose nos assiettes devant nous:

— Alors, comment vas-tu?

— Bof, prochaine question, dis-je en picorant dans mon assiette.

— Comment te sens-tu aujourd’hui? reprend Josiane, la bouche pleine.

Évidemment, elle est entre deux cours; elle n’a pas toute la journée pour m’entendre gémir sur mon sort.

— La subtilité est importante dans la reformulation de ta question. Je me sens comme une loque humaine qui joue au yoyo avec ses émotions.

— Les effets de la thérapie par la solitude?

— Hein?

— Tu veux vivre ton deuil en solo, ce qui est très compréhensible, mais ça peut expliquer pourquoi tu as l’impression de faire du surplace. Peut-être que ça te ferait du bien d’accepter de l’aide.

Je m’accorde quelques secondes pour recevoir ce que vient de dire mon amie.

— Je pense que c’est la raison pour laquelle je voulais être seule. J’ai pas envie de me remettre en question. Mais rassure-toi, j’ai pris rendez-vous avec la psychologue du collège.

Josiane soupire de soulagement. J’avale ma première bouchée de lasagne sans grande conviction.

— Parfait! Tu m’en donneras des nouvelles si jamais tu l’apprécies.

— Ta lasagne? Tu sais que je l’adore, mais j’ai pas un grand appétit en ce moment.

— Non, je parlais de la psy. Connaître un bon psy, ça peut toujours être utile.

— En effet, dis-je en fronçant les sourcils.

Josiane aurait-elle envie de régler les démons du passé avec sa mère? Je n’ai pas la force de la questionner. Notre relation si chaleureuse d’ordinaire manque drôlement de fluidité aujourd’hui.

— Et sinon, penses-tu souvent à Thomas? se risque Josiane en ayant peur que je la foudroie de colère.

— Tout le temps, dis-je d’une voix éraillée. Il était tellement beau. Je tente de me remémorer chaque partie de son petit corps, les moments passés avec lui, la forme de sa bouche qui me rappelait celle de ses sœurs… Ouf! c’est pas évident. J’ai peur de l’oublier. On me dit toujours que le temps va arranger les choses, mais j’ai peur que la douleur lancinante qui s’estompera, il paraît, emporte du même coup mes précieux souvenirs.

Josiane hoche la tête.

— J’ai pas la bonne réponse à tes craintes. Sache toutefois que, chaque fois que tu auras envie de te remémorer ton petit Thomas, je serai là. Tu peux m’en parler aussi souvent que tu le souhaites.

— Merci, ça me touche. Sincèrement. Je peux te confier quelque chose sans que tu me juges?

— Bien sûr, dit-elle en avalant une autre bouchée de lasagne.

— Je vais pouvoir le revoir bientôt.

Josiane hausse les sourcils et attend mes explications.

— En fait, on a demandé à Mylène, l’amie photographe d’Olivier, de venir prendre des photos de Thomas à l’hôpital.

— Oh…

Josiane dépose sa fourchette, visiblement mal à l’aise, et prend une longue gorgée d’eau.

— Je sais que ça semble bizarre. J’ai eu la même réaction quand Mylène m’a parlé d’un petit bébé décédé qu’elle avait photographié. Ça m’avait un peu choquée. Ça me semblait si… morbide? Mais aujourd’hui, je comprends le besoin de nous souvenir des quelques heures passées en la compagnie de notre bébé. C’est si court… et soudain, on nous demande de le laisser partir avec une infirmière.

Je fais des efforts inhumains pour contenir les larmes qui me brûlent les yeux.

— C’est la seule raison pour laquelle j’ai été capable de donner mon Thomas à l’infirmière sans m’effondrer avant de quitter l’hôpital. Je vais le revoir en photo.

— Je comprends mieux. Je suis contente que tu puisses le revoir, dans ce cas.

Le malaise persiste malgré tout. Josiane relance la discussion sur un autre sujet.

— Hey! Maxime s’est informé de toi!

— C’est gentil à lui de prendre des nouvelles.

— Je savais pas trop quoi lui répondre. Il a tellement l’air sur une autre planète. Je sais même pas s’il est au courant.

— Si des gens te posent des questions, sois à l’aise de leur dire que mon bébé est décédé. Ça m’évitera des conversations difficiles à mon retour, genre: “Pis, quand as-tu accouché?” Ou: “Tu reviens déjà? Ton bébé doit pas être vieux.”

— J’avoue que j’avais pas pensé à ça. Merci de me dire ce que tu souhaites, j’avais peur de gaffer.

— Tu me rendrais service, en réalité.

Un poids tombe de mes épaules. Je prends une autre bouchée de lasagne. Je laisse le gras du fromage imprégner mes papilles gustatives. Un vrai délice.

— Même si je mange pas beaucoup, ta lasagne goûte le ciel. Merci d’être venue dîner avec moi ce midi. J’avoue que ça me fait plus de bien que je l’aurais cru. J’avais peur de pas être de bonne compagnie et de pleurer tout le temps.

— Tu as le droit de verser autant de litres de larmes que tu veux avec moi, compris? dit-elle doucement en plongeant ses yeux dans les miens avec une telle intensité que je ne peux pas douter de la sincérité de son offre.

— Compris. Et sinon, toi? Comment ça va, le collège?

Je change de sujet afin d’avoir à mon tour une petite bouffée d’air frais.

— La routine. J’ai l’impression qu’une partie de mes étudiants considèrent perdre leur temps dans mes cours, comme si c’était pas une matière noble. J’aurais peut-être dû enseigner à l’université.

— Tu pourrais toujours le faire.

— Il faudrait que je termine le doctorat avant. Mais ça me permettrait de m’éloigner de Thierry.

— Ah non! c’est vrai! Comment survis-tu?

— On s’est engueulés l’autre jour… Le grand dadais me trouvait froide. Peux-tu t’imaginer ça?

Josiane a piqué ma curiosité, ce qui me permet de me focaliser sur autre chose que mon mal-être.

— Tu es toujours distante avec lui… Qu’est-ce qu’il te reprochait, au juste?

— En résumé, Thierry me prenait pour une de ses possessions: “ma belle Josiane” par-ci, “ma belle tatouée” par-là. J’en ai eu marre, je lui ai dit qu’il était pas le type d’humain avec qui je souhaitais échanger et que je voulais qu’on en reste à des rapports professionnels, entre collègues. Je l’ai blessé dans son orgueil et il fait profil bas, maintenant.

— Tu as bien fait. C’est pas une mauvaise chose qu’il te laisse un peu tranquille.

Josiane jette un coup d’œil à sa montre.

— Je dois filer, dit-elle en bondissant de sa chaise. Je vais être en retard à mon cours.

— Oui, oui, je comprends. Laisse faire les plats, je te les lave et je te les redonne la prochaine fois.

— Merci, me dit Josiane en déposant la vaisselle sale dans l’évier.

— Hey! j’aurais une faveur à te demander avant que tu partes!

— Oui, tout ce que tu veux.

— Penses-tu que tu pourrais cuisiner le gâteau de fête de Charlotte avec la recette que je t’ai donnée l’autre jour? J’ai tellement pas la force…

— Ça va me faire plaisir. Je vais exprimer ma créativité en le décorant.

Je viens pour ajouter quelque chose quant aux allergies de Florence.

— Et, oui, seulement avec les ingrédients permis. Sois pas inquiète. Je viendrai emprunter ton moule à gâteau. Bisous!

 

Heureusement que Josiane a cuisiné le gâteau d’anniversaire pour les trois ans de Charlotte: Olivier et moi n’y serions pas arrivés avec la souffrance que nous ressentons encore chaque jour. Olivier tente de mener la barque tout seul, mais il est exténué. Josiane est passée en coup de vent pour déposer le gâteau, un chef-d’œuvre à la hauteur de ses capacités artistiques. Mon amie m’a paru bien soucieuse. Elle était blême. Cernée, aussi. Les quatre gamines de trois ans que nous supervisons ne remarquent pas que je fronce les sourcils devant les tourments qui semblent habiter Josiane – elles se chamaillent pour avoir les crayons, les ciseaux, la colle… Je réintègre mon rôle de maman, laissant de côté mes préoccupations. Olivier déniche du matériel supplémentaire et on bricole avec les enfants. Nous animons cette journée avec une étonnante aisance. L’anniversaire s’avère malgré tout une belle parenthèse dans la tempête que nous affrontons. Cela met un baume sur mon cœur d’être témoin du bonheur de ma cadette. Un jour à la fois.

OceanofPDF.com