La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 17 sur 26

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La libellule

Chapitre 17

17

 

Comme nous avons pu récupérer les cendres de Thomas, j’ai enfin pris mon courage à deux mains pour contacter le curé qui nous avait mariés. Sa secrétaire m’a donné rendez-vous. À mon arrivée dans le stationnement de l’église, un paradoxe me frappe. J’y ai connu l’un de mes plus grands bonheurs lorsque je me suis mariée et j’y reviens pour essayer de panser les blessures de la perte de mon bébé. Avec un calme désarmant, je demande au curé Gilbert de bénir les cendres de notre petit garçon. Je suis un peu gênée, car je ne suis pas pratiquante. Mais je crois en ces rites de passage. À mon grand étonnement, le curé accepte et il propose de tenir de façon intimiste, avec Olivier et nos filles, une cérémonie en sa mémoire. J’accepte volontiers et nous fixons la date au cours de l’été.

Dans le stationnement, j’ai le cœur plus léger. Je me retrouve vite fascinée par une libellule qui virevolte au-dessus de ma tête. Je souris. Elle continue sa danse et je reste à l’observer voler ici et là de longues secondes jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Le soleil réchauffe tendrement ma peau. J’apprécie ce moment de douceur. Vraiment. Puis je prends soudain conscience de mon environnement. La dernière fois que j’ai regardé le paysage, il était enseveli sous de vieux bancs de neige sales. Les feuilles verdoyantes sont maintenant sorties, et les massifs de fleurs colorés sont omniprésents. Ouf! j’en ai manqué un bout!

Et dire que c’est ici que j’avais pris ma sublime photo il y a plusieurs mois déjà. Aujourd’hui, je n’ai plus aucun intérêt pour la photographie.

Mon cellulaire sonne. Je fais la moue en extrayant au ralenti mon appareil de mon sac. Ça doit être Josiane et je n’ai pas envie de régler notre différend au téléphone.

Je suis soulagée de voir que c’est Mylène.

— Allo, ma belle. Je voulais savoir si je pouvais passer te voir. J’ai terminé de traiter tes photos. Je voudrais te les remettre sur une clé USB.

— Euh, oui, je…

Je suis déboussolée par cette annonce.

— Si t’es pas prête, dis-le-moi. C’est normal que ça prenne du temps.

— Non, c’est correct. C’est juste un mélange d’émotions, j’ai hâte de le revoir, mais je sais que je vais pleurer et j’en ai assez. Mais je serai à la maison dans quinze minutes.

— D’accord. À tout de suite.

 

Mylène est déjà assise sur mon perron quand je gare ma voiture dans l’entrée. Je vais la rejoindre et elle me prend dans ses bras. Depuis l’accouchement, je me sens vide quand quelqu’un me touche, et ce, même si c’est une personne que j’affectionne énormément. Je n’ai aucune envie de contacts physiques. Je me raidis et j’attends que son étreinte se termine.

— Comment vas-tu?

— Bof, j’ai l’impression de pas voir la fin.

— J’espère que les photos vont t’aider à avancer.

— D’ailleurs, Mylène, je te dois des excuses.

— Ben voyons! Comment ça?

— Te rappelles-tu quand tu es venue souper à la maison l’été dernier et que tu étais bouleversée parce que tu avais photographié un bébé de deux jours décédé peu de temps avant ton arrivée à l’hôpital?

Mylène hoche la tête doucement.

— Je dois avouer que j’ai eu quelques préjugés ce soir-là. Je saisissais pas qu’on puisse vouloir garder le souvenir de son bébé mort. Mais quand ton bébé naît sans vie, ça reste légitime de vouloir immortaliser son portrait. Je souhaite ça à personne, mais il faut le vivre pour le comprendre. C’est si précieux d’avoir des souvenirs d’un bébé qu’on doit laisser aller seulement quelques heures après notre rencontre. C’est ça qui m’a aidée à le laisser partir. Tu comprends, Mylène? Je savais que j’allais pouvoir le revoir en photo, alors j’ai fini par accepter de le remettre à l’infirmière. Tu m’as offert le cadeau le plus précieux qui soit dans ce deuil: des souvenirs de Thomas. La possibilité de ne pas le voir disparaître de ma mémoire. De me souvenir de lui quand j’en aurais besoin. Et même de ressortir les photos dans vingt-cinq ans seulement si je m’en sens incapable avant… mais, au moins, j’ai la chance d’avoir de tels souvenirs. Les seuls que j’ai, en fait. J’avais si peur que ce soit morbide. Tellement pas! C’est juste humain de vouloir se remémorer son enfant qu’on a vu si peu de temps, non?

Dans mon envolée, je ne réalise pas qu’une larme glisse le long de la joue de Mylène.

— En effet. C’est à mon tour de te remercier pour ta transparence, dit-elle avec compassion. Tu confirmes ce que je pense. C’est une étape importante dans le deuil périnatal. Tous les parents endeuillés devraient avoir accès à ce service de photographie. Je pense donner mon nom à l’hôpital pour être photographe bénévole, mais je suis terrifiée à l’idée d’être incapable de dealer avec ces émotions au quotidien et avec l’ampleur de la tâche s’il y avait un vif intérêt. Comment dire non à des parents endeuillés? Et puis, on effectue nos démarches en fertilité, Antoine et moi, alors avec les hormones que je prends, c’est peut-être insensé en ce moment!

— C’est un super beau projet. J’aimerais vraiment t’offrir mon aide.

— Avant de m’aider, par contre, tu as des choses à régler dans ta tête et dans ton cœur de maman. Quand tu seras prête, je serai heureuse de t’intégrer. En fait, je pense à créer un regroupement de photographes bénévoles, et tu pourrais en être la marraine d’honneur.

— Wow! dis-je en mettant une main sur mon cœur. Merci.

— Mais je vais respecter ton rythme. Et je suis loin d’être prête à lancer le projet… J’en suis qu’au tout début.

— Je vais y penser. Je voudrais beaucoup aider les parents, mais tu as raison. Je dois me faire une carapace avant.

— C’est normal. Prends ton temps.

Mylène me tend une petite boîte blanche qui contient la précieuse clé USB. J’avais presque oublié que c’était le but de sa visite. Elle a pris soin de l’enrouler d’un joli ruban doré.

— Quelle chance on a de t’avoir dans nos vies! C’est bizarre à dire, mais je remercie le ciel d’avoir eu mon accident de vélo. Sans cela, j’aurais pas rencontré Antoine par hasard à l’hôpital, tu serais pas venue souper à la maison après avoir accompagné les parents endeuillés, on aurait pas connu ton histoire et j’aurais jamais osé t’appeler pour te demander de prendre des photos de Thomas. Aujourd’hui, mes souvenirs seraient en train de s’estomper, à mon grand désarroi.

Je suis un peu ébranlée par l’enchaînement des évènements. C’est fou comme les choses peuvent avoir un impact sur les autres, comme un effet domino.

— Merci! Mais t’es pas la seule qui a bénéficié de cette soirée.

— Ah oui?

— Quand Antoine et moi sommes revenus à la maison, nous avons discuté. Antoine m’a dit que tu lui avais fait voir un autre angle des démarches en fertilité. Il a pris le temps de m’exposer son point de vue. Et on a trouvé un compromis en comprenant les sentiments de l’autre. Finalement, j’ai saisi qu’il voulait aller au bout de nous, du processus naturel, avant d’entreprendre des démarches qu’il jugeait trop artificielles à l’époque.

— Un évènement en a entraîné une cascade d’autres.

— Tu sais, il paraît qu’il suffit d’un battement d’ailes d’un papillon pour créer une tornade.

Hum… je voterais plus pour un battement d’ailes de libellule. Mais le principe est le même.

 

Assise devant mon ordinateur, je fixe à l’écran le dossier contenant les photographies sans être capable de l’ouvrir. Je le regarde si longtemps que ma vue se trouble. Je me répète ce que la psychologue m’a dit à plusieurs reprises durant nos deux premières rencontres.

Émilie, tu as le droit de vivre tes émotions. Tu réagis sainement devant une situation éprouvante. Il faut que tu laisses le temps faire son œuvre.

Ma main tremble quand je clique sur les photos. Une grande chaleur m’envahit. En revoyant Thomas, je ne peux pas dire si c’est du soulagement, de la tristesse ou un mélange des deux. Je ne me souvenais déjà plus de son petit nez. Je tente d’accueillir mes émotions avec bienveillance, comme ma psychologue et l’animatrice de la séance de méditation me l’ont enseigné, mais c’est un tel combat intérieur… Cela va me demander beaucoup d’entraînement. Je me sens mal de retomber plus bas. J’avais bien compris qu’un deuil comportait plusieurs étapes, mais j’avais naïvement cru que je progresserais de façon linéaire d’une phase à une autre. Or, j’avance et je recule sans cesse entre les différentes phases.

Le téléphone sonne.

— Allo, tu m’as appelée à la maison? dit Josiane, légèrement paniquée.

— Oui, je pense qu’il se passe un truc entre nous deux, mais j’arrive pas à cerner ce que c’est.

— Euh, je…

— Qu’est-ce que tu dirais qu’on prenne un moment entre filles? Je vais chez la coiffeuse jeudi matin, on pourrait se retrouver après pour boire un café chez moi?

Josiane ne semble pas trouver l’invitation trop menaçante et acquiesce sans passion.

 

Le matin de mon rendez-vous chez la coiffeuse, je me lève en me demandant si c’est une bonne idée. Je suis devenue sauvage depuis la mort de Thomas. Je me force néanmoins à y aller pour donner l’impression à ma psychologue que j’évolue, mais la vérité, c’est que, au plus profond de moi, la tristesse m’assaille avant même que j’ouvre les paupières. Vouloir démontrer à D re Girard que je suis capable de faire une activité n’est sûrement pas la meilleure des motivations, mais c’est mieux que rien. Une simple coupe de cheveux, afin de ne pas être là trop longtemps.

À mon arrivée au salon, ma coiffeuse est avec une cliente. Je les entends rire. C’est fou comme ça me tue chaque fois de voir que les gens ont du plaisir. Comme si tout le monde devait observer une minute de silence en ma compagnie afin de témoigner de sa réelle compassion à la perte de mon bébé. Je me trouve pathétique. La cliente retire la cape de ses épaules et son ventre rond apparaît. Je sens les larmes me monter aux yeux. Pendant qu’elle paie et quitte le salon, je tente de faire passer le choc.

Inspire, expire. Inspire, expire.

— Coudonc, as-tu vu un fantôme? s’esclaffe ma coiffeuse en me voyant.

— Euh, non, je pensais avoir oublié mon portefeuille, mais ça va.

— Hey! T’étais pas enceinte, toi aussi? Quand as-tu accouché?

Je me fige. Mes jambes sont coulées dans le béton et molles en même temps. Ma lèvre doit trembler, car ma coiffeuse s’avance et me met une main sur le bras.

— Émilie, ça va?

Je vais encore glacer l’atmosphère. Qu’est-ce que je dis?

La vérité. Je ne vais pas cacher le fait que j’ai un fils.

— Mon bébé est décédé à la moitié de la grossesse.

— Oh! c’est terrible! Mes condoléances. Je pourrais jamais passer à travers ça.

Je ne pense pas arriver à passer au travers, moi non plus, tu sauras.

Je ne suis pas insensible. Je n’ai juste pas le choix de continuer. J’ai deux filles dont je dois m’occuper. Difficile d’accueillir mes émotions avec bienveillance devant de tels propos.

— Merci, dis-je en ravalant la colère qui monte en moi.

Elle m’invite à la suivre au lavabo sans se rendre compte que mon humeur a changé. Je me fais violence pour ne pas m’enfuir sur-le-champ. Elle commence par me raconter toutes les histoires de fausses couches de son entourage. Les mâchoires crispées, je serre les poings à en avoir les jointures blanchies sous la cape qui doit me protéger de l’eau et des cheveux fraîchement coupés. Elle sert plutôt à dissimuler mes envies de meurtre. J’ai déjà hâte de repartir d’ici. Le supplice est pire que j’aurais pu l’imaginer. Une fois mes cheveux lavés, elle commence enfin ma coupe.

— Est-ce que c’était un gars ou une fille?

Pourquoi les coiffeuses ont-elles toujours le goût de parler? C’était une très mauvaise idée de venir ici. Je veux me sauver. Je pourrais texter Josiane pour qu’elle m’appelle en prétextant une urgence. Non, la coiffeuse est derrière moi et verrait mon message.

Inspire, expire.

— Un garçon. Nous l’avons appelé Thomas.

— Tu as deux filles, toi, c’est ça?

— Oui.

— Ton chum doit capoter de perdre son gars. Il est entouré juste de filles… Ça va être beau quand tout le monde va avoir ses règles en même temps! ricane-t-elle.

Je pense à lui lancer mon verre d’eau en pleine figure, mais je me ravise par je ne sais quel miracle. Comment peut-on manquer à ce point d’empathie? Je vais simplement amputer son pourboire au lieu de perdre ma dignité devant tout le monde. Les dents serrées, je réponds:

— Je me plais à croire que nous sommes beaucoup plus que juste des utérus.

Elle enchaîne sans même avoir écouté ma dernière phrase.

— Mais c’est peut-être juste parce que t’es pas capable d’avoir des gars. Ma belle-sœur était comme toi. Elle faisait juste des garçons. Chaque fois qu’elle tombait enceinte d’une fille, elle faisait une fausse couche. Ce sont des choses qui arrivent.

Je reste bouche bée. Je ne l’avais pas venue venir, cette gifle-là. Ça résonne dans ma tête comme si c’était de ma faute. Mon corps s’est dit: «Ouf! un gars, c’est un paquet de troubles, jette-moi ça tout de suite!»

Ma coiffeuse ne voulait sûrement pas être méchante, mais ça me fait l’effet d’un coup de couteau dans le ventre. En plus, à ses yeux, c’est terrible que mon chum soit le seul représentant masculin dans une maison peuplée de filles pleines d’hormones… comme si les gars ne subissaient pas les effets de leurs propres hormones aussi. Si ma coupe n’avait pas été entamée, je serais partie. Je vais devoir aller jusqu’au bout de la torture psychologique de ma coiffeuse qui veut juste me faire la jasette, au fond. Heureusement qu’elle n’est pas ma psychologue, j’aurais porté plainte.

— Les médecins ne m’ont pas parlé de difficultés dans ce sens pour la prochaine grossesse.

Envoye, occupe-toi de mes cheveux, qu’on en finisse.

En disant ces mots, je réalise que c’est la première fois que j’énonce la possibilité d’une nouvelle grossesse, alors que je ne suis pas prête à ça. Vraiment pas. Je mets cela sur la liste des points à discuter lors de ma prochaine consultation avec Dre Girard. Moi qui croyais avoir une bouffée d’air frais en allant me faire belle chez ma coiffeuse, c’est franchement raté.

 

De retour à la maison, je découvre une boîte sur mon perron. Sans regarder le nom de l’expéditeur, je l’ouvre. De la préparation pour nourrisson et des coupons de réduction sur l’achat de biberons. Je suis sidérée. J’aurais allaité mon petit Thomas, alors je suis estomaquée de constater que même les grandes compagnies me torturent jusqu’à la maison. Puis, un vague souvenir se fraye un chemin parmi mes neurones. Je repense au formulaire que j’ai rempli dans le magasin où j’ai acheté mes pantalons de maternité. On devait m’envoyer un sac contenant des coupons de réduction et des accessoires de bébé – je l’avais fait surtout pour le REEE de vingt mille dollars à gagner. J’ouvre la poubelle et je jette le tout avec fureur sans même que ma fibre écologique intervienne dans ce gaspillage. Je suis certaine que la planète est d’accord avec moi: il y a des choses qu’on ne peut pas endurer pour sauver la Terre.

Il ne manquerait plus que je gagne le REEE, tant qu’à faire.

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