La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 13 sur 26

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La libellule

Chapitre 13

13

 

 

Après avoir aidé Josiane à terminer la routine du soir de nos deux cocottes ébranlées, on part pour l’hôpital comme des condamnés vers la potence. Engourdis par le chagrin de laisser nos filles derrière pour aller accueillir notre bébé dans le plus grand des silences, on rejoint Léa. Je tiens le minuscule vêtement qu’elle m’a donné. Ce sera le premier et le dernier de mon bébé… Je m’accroche à ce bout de tissu comme si c’était lui que je tenais.

Léa nous attend comme prévu. Mes épaules s’allègent quand je l’aperçois. Je sais que je peux me reposer sur elle pour me guider dans tout cela. On m’enregistre à l’accueil du département d’obstétrique, puis l’infirmière vient nous chercher. Elle nous salue, pleine d’empathie. Je m’effondre en larmes. Encore. Elle nous dirige dans la salle d’accouchement en marchant doucement, comme si elle ne voulait pas nous brusquer. Je la remercie dans ma tête. Comment vais-je y arriver?

Ce n’est que trente minutes plus tard que la médecin et sa résidente viennent installer le médicament servant à déclencher l’accouchement. Je suis épuisée, j’ai mal à la tête, mes yeux chauffent. On déploie ensuite un lit de camp à côté de moi pour Olivier. Comme le médicament peut prendre jusqu’à douze heures pour agir pleinement, on envoie notre sage-femme se reposer. La première partie de sa mission est accomplie.

— Quand tu commenceras à sentir des petites contractions, ça peut ressembler à des crampes menstruelles, appelez-moi, dit affectueusement Léa.

— Promis. Merci.

On se serre dans les bras l’une de l’autre et elle quitte l’hôpital. À voir ses yeux, elle aussi est ébranlée, mais elle reste forte et professionnelle.

Même s’il a sa propre couchette, Olivier s’allonge avec moi dans mon lit. Nous pleurons, enlacés, pendant un long moment. Je niche le vêtement de mon bébé dans mon cou. Je veux y mettre mon odeur pour le rassurer dans son ultime voyage. C’est ma dernière nuit avec lui dans mon ventre. Je flatte cette rondeur qui disparaîtra dans quelques heures. C’est inhumain! J’ai mal à l’âme. Mes yeux sont dans un tel état de surchauffe que je prierais n’importe qui de me lancer un seau d’eau froide en plein visage. Les minutes avancent au ralenti, me torturant davantage.

Olivier semble dormir dans le lit de camp qu’il a regagné vers 1 h du matin. Je n’arrive pas à m’assoupir une seule seconde. J’espère secrètement encore sentir un coup dans mon ventre, qui prouverait que les médecins se sont trompés.

Notre infirmière passe doucement la tête dans la porte vers 4 h. Quand elle s’aperçoit que je ne dors pas, elle vient me voir. Après avoir vérifié comment j’allais et m’avoir apporté une débarbouillette fraîche pour mes yeux, elle m’informe de la panoplie de tests sanguins et urinaires que je dois effectuer quand je me sentirai prête. Je l’invite à procéder dès maintenant, car il m’est impossible de me reposer. Elle commence par prélever les dix-sept fioles sanguines qui serviront à différents tests dans l’espoir de trouver des réponses à l’inimaginable qui s’est produit au creux de mon ventre. Des réponses qui pourraient ne jamais venir, m’a-t-on avertie. Des réponses qui pourraient m’accuser d’être la meurtrière de mon bébé. Ça, on ne me l’a pas dit. Je me suis jetée moi-même dans le box des accusés. Évidemment, je ne serais jamais jugée devant un tribunal, mais ma conscience pourrait me faire vivre un véritable enfer. Malgré tout, je dois savoir. C’est viscéral.

Lorsque je me lève pour me diriger vers la salle de bain, un liquide chaud coule entre mes jambes. Je panique. Olivier, qui somnolait, se redresse soudainement, alerté par mon cri étouffé. Je n’ai pas encore appelé ma sage-femme, malgré les quelques crampes ressenties plus tôt; je me disais que cela ne pouvait pas aller aussi vite. L’infirmière me confie que l’accouchement peut s’accélérer à partir de maintenant.

Bien qu’on soit encore la nuit, Léa arrive dans la chambre vingt minutes après l’appel d’Olivier. À son arrivée, mes contractions sont légères, mais présentes. Du liquide coule de plus en plus. Même si je suis là pour ça, je panique à l’idée que le moment est venu. Léa et Olivier me tiennent chacun une main et m’accompagnent pendant l’accouchement. La douleur est émotionnelle plus que physique. Je pleure entre chaque contraction qui me rapproche toujours un peu plus de la rencontre.

Mon bébé d’amour naît trente minutes plus tard dans un silence monastique. La médecin et la résidente l’installent sur la table. Elles doivent l’examiner avant de le déposer dans mes bras. C’est la procédure. Pourquoi agir ainsi étant donné qu’il est mort? Je n’ai pas la force de les questionner.

L’infirmière emmaillote rapidement notre bébé et nous demande si nous sommes prêts à le voir. Nerveux, nous acquiesçons.

L’infirmière s’approche et le dépose dans mes mains plus que dans mes bras. J’avais instinctivement fermé les yeux. J’appréhende le moment de le regarder. Vais-je détourner le regard? Serai-je dégoûtée par l’aspect de mon bébé? J’ai si peur de ma réaction. Une mère n’est-elle pas censée aimer inconditionnellement son enfant? Léa, qui sent mon hésitation, m’accompagne. Le silence d’Olivier m’inquiète. Il regarde le sol.

— Est-ce que tu voudrais que je vous le décrive avant de le voir? nous offre Léa.

Je hoche la tête en signe d’approbation.

— Votre bébé a un petit duvet sur la tête, son visage et son corps sont entièrement formés. Il a l’air paisible.

Cette dernière phrase m’aide à ouvrir les yeux. Dès que je le vois, un mélange d’émotions m’envahit: je passe de l’amour infini devant ce petit être parfait à l’incompréhension totale de l’avoir perdu dans la même seconde. Notre bébé est magnifique. Tout y est: sa petite tête avec ses yeux clos, son nez, sa bouche; ses mains avec ses doigts si fins, son thorax avec toutes ses petites côtes. Il a en effet l’air paisible. Mais comment peut-on tenir un bébé si parfait… et inanimé? Je donnerais tout ce que je possède pour l’entendre pleurer, le voir ouvrir les yeux, bâiller avec sa petite bouche, le voir chercher maladroitement mon sein. Il dort pourtant d’un sommeil éternel. Il ne pourra jamais m’entendre lui dire que je l’aime. Mon bébé ne pourra jamais sentir la douceur de nos caresses ni la barbe de son papa qui pique quand il lui fait des pets de bedaine. Il ne pourra jamais recevoir les bisous de ses sœurs. Je ne pourrai jamais entendre son premier rire, le voir faire ses premiers pas ni même m’inquiéter la nuit parce qu’il fait de la fièvre. Je serais prête à assumer plusieurs nuits blanches consécutives pour vivre tout cela avec lui. Dévastés, nous l’examinons avec tendresse jusqu’au bout de ses orteils, pendant plusieurs minutes. Je passe de l’amour infini au goût de hurler de rage devant cette mort aussi prématurée qu’injuste. Je viens de perdre à tout jamais ma naïveté envers la maternité. Je suis allée à l’église pendant toute mon enfance avec des parents qui m’ont encouragée à être une bonne personne afin de gagner ma place au paradis. Et là, je vis l’enfer sur terre. Elle est où, la protection que ma bonne conduite devait m’apporter? Je n’ai pas été assez gentille avec mon entourage? Je me flagelle. J’ai besoin de comprendre l’incompréhensible. Olivier pleure à chaudes larmes avec moi. C’est la deuxième fois que je le vois dans cet état. La première remonte à la mort de son père.

— Quand vous serez prêts, vous pouvez ouvrir la couverture davantage afin de découvrir son sexe, nous suggère Léa.

Cela nous était sorti de la tête.

Nous avons un fils. Nous sommes encore une fois à la frontière entre deux émotions contradictoires: fascinés par notre garçon et dégoûtés par cette épreuve que nous devons vivre. L’incompréhension, le sentiment d’injustice nous transcendent à nouveau…

Olivier rompt le silence:

— Émilie, penses-tu qu’on pourrait le nommer Thomas en l’honneur de mon grand-père? C’était aussi le deuxième nom de mon père, alors on pourrait offrir cette tradition familiale à notre fils.

— C’est vraiment une belle idée. Thomas, c’est un si joli prénom. Ça lui va très bien.

— Je peux le prendre?

— Bien sûr, dis-je en lui tendant avec douceur notre fils.

— Bonjour, mon beau Thomas, murmure Olivier avec amour.

Olivier s’installe dans la chaise et berce Thomas. Pendant plusieurs minutes, Olivier s’adresse à son fils. Il lui parle de lui, de Florence et Charlotte, de moi. De tout ce qu’il aurait aimé faire avec lui au fil des années. Du fait qu’il ressemble à ses sœurs. Des voyages qu’il aurait voulu faire avec lui. Des livres qu’il aurait voulu lui lire. Des cours de conduite qu’il aurait pu lui donner, à condition de ne jamais conduire de moto. Je comprends.

J’assiste à un monologue surréel, où la relation père-fils qu’Olivier dépeint avec tant d’amour n’existera jamais à travers les yeux de Thomas. Le paradoxe de la beauté de son discours se mélange aux larmes douloureuses qui roulent sur ses joues, ce qui me transperce le cœur. C’est l’un des moments d’intimité les plus intenses de ma vie de couple avec Olivier. J’ai l’impression d’avoir accès à quelque chose d’à la fois unique et éphémère.

Sans qu’on le réalise vraiment, le matin est arrivé. Le soleil est au rendez-vous, mais pas le bonheur. Un tsunami vient de nous renverser. Je me sens comme si je traversais un village décimé par la tempête du siècle et dont nous serions les seuls survivants. La désolation de la destruction totale. Je vis le pire jour de ma vie.

Avant le changement de garde, l’infirmière passe nous voir pour la dernière fois avant de quitter l’hôpital. Léa en profite aussi pour nous laisser en famille. On tente de les remercier du plus profond de notre cœur: elles ont été d’une aide inestimable. Leur empathie pendant cette nuit cataclysmique est un baume pour le deuil horrible que nous vivons. Nous sommes tellement reconnaissants. À voir les yeux humides de l’infirmière et de notre sage-femme, je constate à quel point elles sont chamboulées. Elles nous embrassent avant de partir et nous assurent qu’elles penseront souvent à nous au cours de la journée. On se doute que ce ne sont pas des situations faciles pour le personnel soignant et qu’elles repartent sûrement avec un sentiment d’impuissance. Pauvres elles. Je ne voulais pas ruiner leur journée.

L’infirmière qui prend le relais est tout aussi aimable. Elle nous explique le protocole d’accompagnement offert sans aucune pression aux parents endeuillés: cela va de la rencontre avec la travailleuse sociale à la prière avec un agent de pastorale. On nous informe aussi de notre droit à demander une autopsie et du fonctionnement pour le rapatriement du corps de notre bébé par un salon funéraire. L’infirmière nous annonce qu’elle va nous remettre une boîte à souvenir contenant, entre autres, différentes ressources que nous pourrons contacter au besoin. Elle nous offre aussi de prendre les empreintes des pieds et des mains de notre ange, ce qu’on accepte.

Étant donné que Mylène m’en a parlé, je me risque à poser une question qui me tenaille depuis un moment:

— Est-ce qu’il y a un service de photographie?

 

— Pas ici, malheureusement. Mais n’hésitez pas à utiliser votre cellulaire pour garder de précieux souvenirs de votre trésor.

L’infirmière lui jette un regard plein de tendresse avant de se diriger vers la porte. Ce geste si anodin me réchauffe le cœur. Mon enfant existe pour le personnel soignant, malgré le fait qu’il soit mort. Cela fait une énorme différence dans mon malheur. J’avais très peur d’être jugée par ma demande, mais je ressens au contraire une grande ouverture. Avant qu’elle passe le seuil de notre porte, je me lance:

— Est-ce qu’on pourrait demander à une amie photographe de venir? Je sais qu’elle a déjà accompagné des parents endeuillés, alors j’aurais aimé que…

— Oui, simplement me donner son nom pour que j’informe l’accueil de la laisser passer.

Olivier prend tout de suite le relais et téléphone à Mylène. Pendant ce temps, je dépose délicatement Thomas sur mon lit. J’ouvre avec précaution la boîte blanche décorée d’un ruban turquoise remise par l’infirmière. Mes yeux se dirigent directement sur les bracelets d’hôpital qui s’y trouvent. Ce sont ceux que portent les parents et le bébé, d’habitude, après la naissance. Le nom de notre bébé et sa date de naissance sont inscrits sur chacun d’eux. J’explose de chagrin en recroquevillant mes jambes sur ma poitrine. Je sens alors la main chaude et réconfortante d’Olivier dans mon dos, pendant qu’il termine la discussion avec Mylène.

Complètement vidés, mais le cœur gonflé d’amour, on passe l’avant-midi à le garder au creux de nos bras et à lui dire qu’on l’aime. On pleure. On somnole. On pleure encore. On l’habille avec le petit vêtement qu’on a choisi pour lui. Je sens ses cheveux. Je l’embrasse. Je pose sa main miniature sur mon doigt. J’aurais tant voulu qu’il le serre si fort au creux de sa main de nouveau-né. Mais il ne bouge pas.

— C’est irréel. On dirait que je m’attends toujours à ce qu’il se mette à pleurer, à bouger. Mais il est si petit.

— Pareil pour moi. Je comprends pas pourquoi! Pourquoi on doit vivre ça?

Nous sommes enlacés lorsque Mylène arrive. Je me remets à pleurer comme une Madeleine. Mylène s’assoit avec précaution à côté de moi et me flatte les cheveux. Ses yeux sont humides. Je me sens mal de lui infliger cela.

— Je suis sincèrement désolée que vous viviez un tel drame. Comment s’appelle votre beau trésor?

— Thomas, dis-je en redirigeant mon regard vers mon fils qui repose dans les bras d’Olivier.

— C’est un prénom magnifique. Vous savez que les Thomas sont reconnus pour leur grande loyauté envers leur famille? Je suis certaine qu’il veillera sur vous.

— J’étais pas au courant, dit Olivier. Mon grand-père s’appelait Thomas. Et c’est tellement vrai. Il a toujours été présent pour nous. Comment sais-tu ça?

— Oh! c’est un nom que j’aime beaucoup, alors j’ai regardé la signification!

— Merci. Ces petites informations me réchauffent le cœur.

— On va y aller à votre rythme. Aussi douloureux soit-il, c’est votre moment.

— Merci, Mylène. Merci vraiment, lui dit Olivier.

Mylène passe environ une heure avec nous à faire plusieurs clichés. Avant de repartir, elle nous demande si elle peut nous téléphoner régulièrement pour prendre des nouvelles. C’est tellement bien de sa part. Elle est parfaite dans cette épreuve. Sans doute plus que si les rôles avaient été inversés. C’est les yeux rougis qu’elle quitte la chambre après avoir pris le temps de déposer doucement sa main sur la tête de notre petit Thomas. Pauvre elle, qu’est-ce que nous lui avons imposé?

Après avoir suivi toutes les étapes du protocole, puis signé les papiers pour l’autopsie et le salon funéraire, l’heure des adieux arrive. L’infirmière nous demande de la prévenir quand nous serons prêts. Devant mon regard atterré, elle nous laisse une dernière fois notre intimité.

Ma mâchoire se crispe. Ma gorge se noue. Mon corps tremble. Je ne peux pas lui dire adieu. Je suffoque.

— Comment on va faire, Olivier? C’est comme ça que ça se termine? Vraiment? J’y arriverai pas.

Olivier dépose Thomas entre nous. Il place ses mains à la base de ma nuque et encadre mon visage avec ses pouces. Il colle son front contre le mien et me dit:

— Honnêtement, je sais pas comment on va passer à travers ça, mais on va le faire ensemble. Un jour à la fois.

Je viens pour protester, mais il ajoute:

— On doit y arriver. Pour Florence et Charlotte. Pour nous. Parce que je t’aime.

Il marque une pause. Il reprend son souffle afin de contrôler l’émotion qui l’étrangle:

— Je suis tellement désolé d’avoir insisté pour agrandir notre famille. Sans moi, tu aurais pas eu à vivre tout ça.

Je m’aperçois qu’il en a lourd sur le cœur.

— Oh! mon pauvre chéri! Il y a rien de tout cela qui est ta faute.

Je me dégage de son étreinte et je le fixe droit dans les yeux.

— Quand on décide de faire un bébé, c’est jamais un compromis. On doit le faire à deux ou pas du tout. Pense pas que tu m’as forcé la main. Je le voulais autant que toi, ce petit bout d’chou, dis-je, les lèvres tremblantes.

Je vois dans son regard que j’ai réussi à le rassurer.

Olivier disparaît de la chambre et revient avec l’infirmière. J’emmaillote notre petit Thomas pour la dernière fois. Olivier arrête mon geste. Avec des ciseaux qu’il a sûrement demandés à l’accueil obstétrical, il coupe une minuscule mèche de cheveux de Thomas et la met dans un contenant. Nos larmes jaillissent. Même l’infirmière semble touchée de voir la minutie d’Olivier. J’en ai le souffle coupé. Nous embrassons Thomas à tour de rôle et je le dépose avec douceur dans cette boîte blanche qui me semble si austère. J’y ajoute tendrement le dessin que m’a remis Florence pour le bébé. Mes gestes sont lents. Comme si je tentais de gagner du temps. Pourtant, le temps s’est déjà arrêté depuis plus de vingt-quatre heures, quand on m’a annoncé que je repartirais les bras vides après mon accouchement. Je ne pourrai jamais plus le bercer, alors chaque seconde passée en sa présence compte à mes yeux. On ferme le couvercle en tremblant.

Olivier et moi restons dans la chambre d’hôpital, affligés, en regardant l’infirmière quitter la pièce comme si elle venait une nouvelle fois de nous arracher le cœur de la poitrine.

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