La libellule
Chapitre 18
18
Après ma matinée tumultueuse, je retrouve Josiane chez moi pour boire un café. Cela ne peut pas être pire que mon rendez-vous au salon de coiffure. J’appréhende tout de même notre discussion. Je brise la glace en lui racontant mon échange avec ma coiffeuse. Mon histoire ne l’émouvant pas plus qu’il faut, j’emploie la méthode forte et je décide d’abattre le mur qui se dresse entre nous:
— Josi, qu’est-ce qui va pas? Tu me parles plus. Tu as quitté le cours de pleine conscience l’autre fois sans me dire pourquoi.
Son regard plonge vers le sol. Elle reste muette.
— Est-ce que tu as peur de ma réaction par rapport à la grossesse de Mélissa?
J’avoue que mon approche est plus directe que je l’avais imaginé. Un voile de stupeur passe dans ses yeux. Elle me regarde maintenant la bouche grande ouverte.
— C’est correct, je vais m’en remettre. Tu as le droit d’être heureuse. Par contre, je comprends pas pourquoi tu as dit à Mélissa que ça me faisait rien.
— Je voulais pas l’inquiéter davantage. C’est une grossesse atypique pour bien des gens. Le système passe son temps à nous demander qui est le père. Si tu voyais parfois les yeux remplis de préjugés du personnel quand on dit que nous sommes deux mamans! Et avec ce qui t’est arrivé en plus, les tensions sont difficiles à gérer à la maison. Je suis désolée d’avoir menti. Je savais bien que ça t’ébranlerait. J’ai préféré fuir ta réaction et je m’en excuse.
— J’imagine que je peux comprendre.
Un silence s’installe entre nous.
— Mais c’est pas tout, non? dis-je sur un ton un peu sec.
À ma grande surprise, Josiane se recroqueville et place la tête sur ses genoux. Sa vulnérabilité me déstabilise. Mon animosité volatilisée, je place doucement ma main dans son dos pour l’encourager à parler. Je laisse le silence emplir la pièce – c’est l’un des apprentissages acquis lors de mes séances avec ma psy. Accueillir le silence. Après de longues secondes, elle se lance avec hésitation:
— Je sais même pas si je vais être capable de le dire tellement j’ai honte, chuchote-t-elle.
— Je suis ton amie. Je promets de pas te juger.
Elle ne semble pas convaincue, mais elle se décide enfin à parler.
— Je suis allée au cinq à sept des profs pour souligner la fin de session, il y a quelques semaines, dit-elle en reniflant.
— OK, dis-je pour l’aider à poursuivre.
— Thierry m’a offert un mojito que j’ai accepté. Il appelait ça “le verre de la trêve”. Je me suis dit que j’allais lui montrer ma bonne foi. Après tout, c’était toujours bien juste de l’alcool gratuit, aussi bien en profiter. J’ai tellement été conne, ajoute-t-elle en étouffant ses sanglots. Après… je… je me souviens pas du reste de la soirée.
— Comment ça, tu te souviens plus de la soirée? Tu avais trop bu?
— Je crois pas. Mais… je me suis réveillée dans un motel, hoquette-t-elle.
Les chutes du Niagara jaillissent maintenant de ses yeux.
— Je sais pas comment j’y suis allée ni avec qui. Quand je me suis levée, j’étais complètement perdue. Ça m’a pris plusieurs minutes avant de réussir à m’habiller et à me diriger à l’accueil. Je tenais à peine sur mes jambes. J’avais l’impression qu’un truck m’était passé sur le corps. La chambre était à mon nom, mais j’arrivais pas à me souvenir de l’avoir réservée, et aucune transaction apparaissait sur mon relevé de carte de crédit. Émilie, je garde jamais d’argent comptant sur moi! Tout est super flou.
Je suis renversée. Je ne pensais pas que mon amie vivait de pareilles souffrances.
— Mais as-tu une idée de ce qui a pu se passer? dis-je, la voix nouée.
Ma respiration s’étant accélérée, je prie pour qu’elle ne confirme pas ce que je pensais.
— Pas vraiment, mais…
Josiane prend de profondes inspirations avant de se lancer:
— La dernière personne avec qui j’ai parlé, c’est Thierry. J’en suis sûre.
Une chance que mon amie ne me voit pas, car un éclair de fureur traverse maintenant mon regard. Et elle lâche enfin le morceau qui la tenaille:
— Oh! Émilie! J’ai peur d’avoir couché avec Thierry. J’ai peur d’avoir trompé ma blonde enceinte de notre bébé. Je suis la pire des idiotes! Je m’en veux tellement!
J’étreins Josiane avec toute l’empathie dont je suis capable. C’est comme si je tentais de tenir le fardeau qu’elle porte sur ses épaules pour la soulager pendant un moment. Pendant qu’elle inonde mon t-shirt, je mets soudainement en place les morceaux du puzzle. Thierry, le don Juan de l’école qui la cherche tout le temps alors qu’elle le repousse continuellement… Ce gars qui fait de multiples allusions au fait que Josiane n’a jamais connu un vrai homme, sinon elle ne serait pas lesbienne. Maxime qui s’inquiétait pour Josiane à cause du comportement de Thierry. L’ego blessé de Thierry lorsque Josiane a imposé ses limites. Le changement de comportement de Josiane au fil des semaines. Elle ne néglige pas son apparence, mais elle s’efface peu à peu. Elle qui adore boucler ses cheveux et les laisser encadrer harmonieusement son visage, elle les attache toujours en queue de cheval ces derniers temps. Son maquillage est maintenant sobre, discret… comme si elle essayait de disparaître tranquillement. Et récemment, son teint est devenu blafard, ses cernes se sont creusés. Sa métamorphose s’est faite en silence. Tout se met en place, mais je ne peux pas croire ce qui se dessine dans ma tête. Mon ventre se noue, mes mâchoires se crispent. Mon cœur bat à tout rompre. Je pense qu’elle n’est pas prête à entendre ce que j’ai à lui dire. Je ne sais même pas si je suis prête à le faire. Ai-je vraiment le choix?
— Tu détestes Thierry. On est bien d’accord là-dessus?
Josiane décolle son visage de mon épaule.
— Du plus profond de mon être.
— Pour moi, c’est impossible que tu aies voulu coucher avec lui, dis-je en sentant l’émotion me pincer les yeux encore plus fort.
Josiane n’est toujours pas convaincue qu’elle n’a aucune infidélité à se reprocher. Mes mains tremblent. Suis-je la bonne personne pour évoquer cette possibilité?
— Tu as dit que tu te souviens pas d’avoir quitté le party et de la suite de la soirée.
— Exact.
— Et tu dis ne pas avoir bu tant que ça.
Elle secoue la tête. Elle a peut-être déjà songé à la même chose que moi. Je tente de lui laisser le temps d’arriver à ses propres conclusions. Je gagne du temps. Mais c’est mon amie et je dois l’aider à y voir plus clair.
— Peut-être que j’ai écouté trop de séries policières, mais est-ce que quelqu’un aurait pu mettre quelque chose dans ton verre? Je dis pas que c’est ça, mais…
Son visage se défait. Elle y porte ses mains pour le couvrir comme si la honte l’étouffait.
— J’ai juste pris deux verres. J’étais pas soûle. J’en suis sûre. Est-ce que ça veut dire que… murmure-t-elle sans être capable de terminer sa phrase.
— Je sais pas. Avais-tu des traces de… violence?
— Tu crois que Thierry m’a… m’a forcée à coucher avec lui?
— Toi seule le sais. Et évidemment, Thierry le connard pourri! Je peux pas croire qu’il y a des hommes qui font ça, dis-je, la rage au cœur.
Josiane comprend soudain qu’elle a honte d’agissements sur lesquels elle n’avait aucun contrôle. Un flot de larmes la submerge à nouveau et libère le stress et l’embarras qui la hantent depuis tout ce temps. Je l’accompagne, laissant moi aussi aller le trop-plein d’émotions que je retiens depuis une heure. Je me sens si mal d’avoir été absente au party, de ne pas avoir vu le climat malsain que ce pervers narcissique mettait en œuvre, d’avoir contribué à banaliser les comportements déplacés qu’il adoptait avec ses collègues féminines, mais, surtout, de ne pas avoir vu que mon amie vivait un tel drame.
Après un instant, Josiane relève subitement la tête, les cheveux mouillés collés dans les larmes qui roulent sans cesse sur ses joues.
— Oh! mon Dieu! Il faut que j’en parle à Mélissa. Je sais même pas si elle va me croire. J’ai aucune preuve. Juste une impression. Et en plus, je lui ai caché toute cette histoire, croyant que j’avais été la pire des infidèles.
— Mélissa et toi allez fonder une famille. Explique-lui comment tu te sens. Elle va comprendre. Vas-tu porter plainte à la police? Elle pourrait t’accompagner dans les démarches. Elle pourra jamais douter de ta parole en te voyant porter plainte.
Josiane hausse les épaules.
— Je suis pas certaine d’avoir la force d’aller raconter mon absence de souvenirs à des inconnus. J’ai que des souvenirs flous de la soirée avant d’aller au motel… et jusqu’à présent, je me croyais infidèle. Bonjour la crédibilité! Non, c’est pas pour moi.
Ça me chavire. J’ai envie de hurler qu’elle doit le dénoncer à tout prix afin que Thierry ne reproduise pas ses actes ignobles sur d’autres femmes. Mais je garde cette pensée pour moi. Ce n’est pas le moment. Je réussirai à la convaincre plus tard.
— En tout cas, si je croise Thierry, je lui saute à la gorge!
— Merci de me défendre, ma belle amie, mais c’est à moi de régler ça avec lui. Je vais m’en remettre et, quand je vais être prête, il va le regretter sur un sacré temps, répond-elle avec hargne.
— Assure-toi seulement de pas faire de la prison, s’il te plaît. Si j’ai un autre bébé, je voudrais qu’il puisse voir sa marraine! dis-je en lui faisant un clin d’œil.
On se serre très fort dans nos bras. Je sais que ce câlin vaut plus que des mots. Après nous être quelque peu ressaisies, Josiane poursuit notre discussion:
— Tu sais, l’appel pendant la séance de pleine conscience? C’était pour les résultats des tests de grossesse et d’ITSS. C’était pour ça que je pouvais pas t’en parler.
— Est-ce qu’ils sont…
— Négatifs… heureusement.
Je comprends enfin le changement de comportement de Josiane ces derniers temps, mais je ne m’attendais pas à ce que la réalité soit si troublante. Je croyais seulement qu’elle me cachait la grossesse de Mélissa. Je me sens si honteuse et égoïste de ne pas avoir pu l’aider avant! J’ai juste envie d’arracher les attributs masculins de Thierry, et je suis polie!
Le soir, je me blottis dans les bras d’Olivier pour la première fois depuis la naissance de Thomas. J’ai besoin de réconfort. Mon amie s’est crue fautive dans un acte commis lâchement par son agresseur, alors qu’elle en est la victime. Je ne peux pas en parler à Olivier, car je trahirais le secret de mon amie. Elle en parlera elle-même si elle est prête un jour.
— Oli?
— Oui, ma puce?
— Tu penses qu’on va être capables d’avoir un autre bébé, un jour?
— C’est une grande question. Capables, oui. La question, c’est plutôt de savoir quand nous serons prêts psychologiquement à recommencer les essais.
— Je sais pas, mais j’ai évoqué la prochaine grossesse à deux reprises aujourd’hui. Ça m’a fait bizarre… comme si je trahissais Thomas.
Un silence s’installe entre nous. Nous sommes perdus dans nos réflexions.
— Émilie, je t’aime.
— Je t’aime aussi, dis-je d’un ton hésitant.
— Mais?
— Mais… j’ai juste pas d’énergie. J’ai besoin de temps avant de nous retrouver dans l’intimité.
— C’est correct. Prends ton temps. Je suis juste content que tu me parles. On s’est beaucoup éloignés, ces temps-ci.
— Je sais. Je m’excuse. J’ai pris toute la place dans notre deuil et je t’ai même pas demandé comment tu te sentais.
— C’est compréhensible. Tu sais, je pense souvent à Thomas, mais la routine me rattrape rapidement.
Il marque une pause. J’annonce:
— Parlant de routine, l’hôpital a appelé tantôt. Nous avons rendez-vous la semaine prochaine pour la provocation au lait cuit avec l’allergologue de Florence. Je dois apporter un muffin maison contenant du lait. Aïe aïe aïe! C’est stressant, mais ça serait une si belle nouvelle si on pouvait réintroduire le lait sous certaines formes.
— Ouf! j’espère que ça va bien aller! Je me sentirais coupable si elle avait une réaction grave, dit Olivier en passant la main dans sa barbe de quelques jours.
Il fait toujours ce geste quand il est soucieux.
— L’allergologue a été très rassurante au téléphone. Je croyais que Flo serait pas prête pour la provocation au lait cuit, étant donné la réaction qu’elle a eue au lait cru lors de ta fête. L’allergologue m’a affirmé qu’elle pouvait nous proposer la provocation en raison de la réaction minime lors des derniers tests cutanés de Flo et parce que la protéine de lait serait assez détruite lors de la cuisson du muffin. Je vais aller au rendez-vous, si ça te convient.
— Oui. Ça m’arrangerait. La semaine prochaine est plutôt chargée de mon côté.
Je pense que c’est la première conversion normale que nous avons depuis longtemps, ce qui m’enlève un poids énorme.
Avec ma psychologue, j’ai convenu de reprendre la natation au lieu de la méditation pleine conscience. Depuis quelques semaines, je nage comme si j’avais reçu une prescription médicale. Posologie: trois fois par semaine ou plus au besoin, renouvelable à volonté. À l’instar de la méditation, la natation me permet ce temps d’introspection ou de vide intérieur, selon mon humeur. Les trente premières longueurs m’aident à me focaliser sur le mouvement, la respiration et la gestion de mon rythme cardiaque. Après, j’atteins mon deuxième souffle et je suis portée à l’introspection au fil des mètres. J’en retire plus de bienfaits que si je me laisse choir sur un tapis pour faire le vide dans ma tête. Méditer, c’est trop passif pour moi. J’ai besoin de bouger, de me dépenser, de me libérer des tensions que je réprime au creux de mon ventre. Après chaque séance de défoulement aquatique, je me sens apaisée. Je câline davantage Florence et Charlotte. Je redeviens peu à peu la maman que j’étais avant la perte de Thomas. Mais le poids de la naïveté envolée dans la salle d’échographie me pèse encore.
La saison chaude vient avec l’ouverture des piscines municipales extérieures à la mi-juin. Chaque midi, je nage maintenant à celle de mon quartier, ce qui m’amène une sensation accrue de bien-être. Le soleil qui rayonne et les nuages qui défilent, et parfois la pluie qui tombe, créent au fond de l’eau un jeu de lumière et d’ombre singulier qu’on ne trouve pas dans une piscine intérieure. En apparence, c’est anodin, mais ça m’aide à reprendre conscience du monde qui m’entoure, du cycle de la vie qui poursuit son œuvre. Ça me fait aussi le plus grand bien d’avoir l’impression d’accomplir quelque chose dans mes journées et de me sentir bien de le faire.
Et puis, comme je suis plus souvent dehors, maintenant, la nature m’offre un spectacle qui me subjugue: j’aperçois souvent des libellules près de la piscine. Aujourd’hui, il y en a même une qui a survolé mon corridor de nage pour y prendre une gorgée d’eau. Une gorgée d’eau sous mes yeux!
À mon retour à la maison, je cherche sur mon portable la signification des libellules. Mes recherches sont unanimes: c’est un signe de métamorphose et de transformation. Elles agissent comme un guide spirituel pour faire évoluer la personne qui en voit à l’occasion. Je suis soufflée: ça correspond parfaitement à ce que je vis. Je ne suis pas trop portée sur l’ésotérisme, dans la vie, mais j’ai besoin d’un signe, de n’importe quoi, pour m’aider à croire que les choses vont mieux aller. Je choisis de l’interpréter de cette façon. Mon signe à moi. Son signe de lui à moi.
Je reçois un texto.
Josiane: Dossier pervers narcissique réglé!
Elle ne peut pas me titiller comme ça sans m’en dire davantage.
Émilie: Déjà? Vas-tu faire de la prison?
Josiane: Ha! ha! Non!
Émilie: On se voit à la même brûlerie que la dernière fois? Je
veux tout savoir.
Josiane: Parfait. On s’y retrouve dans quinze minutes.
Arrivée sur place, je réalise que l’odeur du café m’interpelle alors que ce délicieux nectar me levait le cœur jusqu’à tout récemment. Je commande un café glacé. Je m’installe à une table et je déguste ma boisson pour m’aider à patienter quand Josiane entre à son tour. J’ai hâte qu’elle me raconte tout.
Elle me fait signe de l’attendre un instant et se commande un cappuccino. À notre table, elle dépose sa tasse sur le côté alors que je ne peux pas me défaire de mon café glacé. Je l’invite du regard à m’expliquer.
— Alors, voilà. Disons que Thierry va postuler dans un autre cégep.
— Ah oui? Qu’est-ce que tu as fait pour ça?
— Je l’ai confronté. Je lui ai dit qu’il était sûrement pas un expert avec les condoms, car j’étais enceinte. Il a pas besoin de savoir que c’est pas vrai.
— Qu’est-ce qu’il a dit?
— Il a d’abord cru que je bluffais et a fait signe qu’il comprenait pas de quoi je parlais.
— Et puis?
— Je me suis approchée de son oreille et je lui ai murmuré: “Je sais pas si tu te souviens, mais je suis gaie. J’ai jamais couché avec un homme de ma vie. Le bébé peut venir que de toi.” Et j’ai reculé pour le regarder droit dans les yeux.
— Honnnn!
— La déconfiture sur son visage valait un million. Je lui ai dit: “Tu aurais dû en choisir une dans ton camp, tu aurais vraiment pu prétendre que tu étais pas le père et espérer qu’elle se ferait avorter avant de demander un test de paternité.” Je jubilais devant son air cramoisi.
Nous rigolons.
— Et il a admis les faits?
— Il a rien admis du tout, mais il avait pas besoin de le faire. C’était flagrant juste à voir la sueur qui perlait sur son front.
— Wow! Quand même, il s’en sort bien, dis-je en reprenant mon souffle.
— Attends. J’allais quand même pas le laisser repartir intact. Disons que ses testicules doivent être dans un seau de glace à l’heure qu’il est.
— Tant mieux! Il a ce qu’il mérite. Et encore…
Après tant d’émotions, on revient peu à peu au calme. Je suis néanmoins ébranlée.
— J’en reviens pas de ta résilience. Tu as trouvé une solution à un malheur terrible. Sans risquer l’emprisonnement à vie, en plus. C’est sûrement pas très orthodoxe comme méthode pour obtenir des aveux et un peu de justice, mais c’est très inspirant pour m’aider avec mon deuil à moi.
— Tu vas pas t’en prendre aux organes reproducteurs de ton chum, quand même?
Je ris à cette seule pensée.
— Grand Dieu, non! Je veux dire que je m’inspirerai de ta force pour aller de l’avant. Je réalise qu’avancer veut pas dire oublier.
— Exact.
Un malaise persiste malgré tout. Les yeux de Josiane, si pétillants autrefois, sont éteints. Je brise le silence:
— Mais penses-tu consulter un psychologue? C’est pas rien, ce que tu as vécu.
Je n’arrive même pas à prononcer LE mot.
— Je sais pas, répond-elle d’un air abattu.
— Je veux pas te dire quoi faire parce que je peux pas me mettre à ta place, mais je t’encourage fortement à y réfléchir. Ça reste une expérience traumatisante, même si t’as aucun souvenir de ce qui s’est passé cette nuit-là. Après le sentiment de vengeance, il te restera des séquelles. Tu as quand même la conviction que Thierry a profité de toi.
— On va se dire les vraies affaires: il m’a violée.
— Tu as raison. C’est important d’utiliser les bons mots. Je savais pas si tu étais prête à nommer ce qui t’est arrivé. Je suis désolée que tu aies vécu ça.
Josiane hoche la tête. Un silence s’installe. Je lui confie:
— En réalité, je me sens en partie responsable. Si je t’avais accompagnée, il t’aurait jamais fait ça, ce salopard. Je t’aurais jamais laissée seule, il t’aurait pas approchée. C’est moi qui t’aurais offert des mojitos. Pas lui! J’aurais dû le remettre à sa place quand il m’appelait “sa belle”. J’ai l’impression de l’avoir laissé croire qu’il était le maître des lieux. J’aurais dû…
Josiane m’interrompt:
— Doucement, Émilie. J’ai eu les mêmes remontrances envers moi, mais ça donne rien de culpabiliser. T’as rien à te reprocher. Et moi non plus. Honnêtement, je pense que je t’en ai voulu au début de pas avoir été disponible sur le plan psychologique pour voir que j’allais mal, moi aussi. Mais j’avais tort. Tu vivais une telle souffrance que tu pouvais pas prendre soin de moi en plus. Le seul responsable, au final, c’est lui. Je t’assure que je t’en veux pas.
— Merci! On dirait que c’est toi qui me consoles alors que ça devrait être l’inverse.
— C’est fait pour ça, les amies.
Le reste de la discussion est de plus en plus léger. Comme si on retrouvait la complicité si chère à mon cœur. Les derniers mois nous ont transformées, toutes les deux. Nos deux cœurs meurtris… Nous ne serons plus jamais les mêmes. Allons-nous vraiment en sortir plus fortes? Je n’en suis pas convaincue, mais l’espoir me nourrit dans ces épreuves.
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