La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 14 sur 26

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La libellule

Chapitre 14

14

 

Dans le stationnement, la torture se poursuit. Plus on approche de la voiture, plus Olivier devient hésitant. En fait, il se souvient avant moi que nous sommes garés dans un emplacement réservé aux femmes enceintes et aux jeunes familles. Mon souffle se coupe quand je le réalise. Je tente de contenir jusque dans l’habitacle le flot de larmes qui veut jaillir. Nous nous apprêtons à monter, quand une dame dans la cinquantaine remarque ce qui lui semble être l’injustice du siècle. Fumant une cigarette devant l’entrée de l’urgence, elle se dirige vers nous.

— Franchement! On est pas au centre commercial, ici. On est à l’hôpital. Il y a des femmes en pleines contractions qui viennent accoucher tous les jours. Ce serait aimable de leur laisser la place la prochaine fois.

Olivier, furieux, s’approche de la dame, qui a un mouvement de recul devant sa détermination. Je n’ai pas la force d’intervenir.

— Et il y a des bébés qui meurent dans le ventre de leur mère, dit-il les dents serrées. La moindre des choses serait qu’on se fasse pas attaquer alors qu’on vient de déposer notre bébé dans un cercueil.

La dame reste bouche bée. Lorsque son regard croise le mien, dont l’expression transcende la douleur, elle comprend qu’Olivier lui dit la vérité. Le visage livide, elle se confond en excuses, les yeux remplis de larmes. On quitte le stationnement sans rien ajouter. J’espère qu’elle va passer une journée horrible. Sauf que, dans son cas, elle s’en sera remise dès le lendemain.

À notre retour à la maison, les enfants sont couchées. Josiane nous accueille en chuchotant. Son regard est compatissant, mais elle ne cherche pas à me prendre dans ses bras. La beauté de notre relation, c’est qu’elle me devine sans que j’ouvre la bouche. J’ai l’impression que mon corps a été roué de coups durant les dernières vingt-quatre heures et je n’ai aucune envie d’avoir un contact physique. Je vois qu’elle le sait.

Je vais embrasser dans leur sommeil chacune de mes deux cocottes que j’avais hâte de retrouver. Florence a apporté une poupée dans son lit et l’enlace pendant son repos, ce qui m’émeut. Charlotte dort paisiblement avec son doudou et son lapin.

Mes trésors! Je suis tellement désolée. Je ne serai pas une maman à la hauteur pour quelques jours.

Nous donnons congé à Josiane sans savoir comment la remercier.

— Je t’écris demain. Je vais respecter ton rythme. Je veux pas être envahissante, mais je suis là, d’accord? Je serai toujours là pour toi. Et pour Oli. Et pour les filles, me dit doucement Josiane.

— Merci, dis-je en laissant de grosses larmes rouler sur mes joues.

Après plus de trente-six heures sans sommeil, je prends le relaxant que m’a donné la gynécologue et je m’effondre dans mon lit en pleurant les dernières larmes qu’il me reste. Recroquevillée, je sombre dans un sommeil profond fabriqué artificiellement par les médicaments.

Quand je me réveille, il est midi. J’entends des bribes de conversation dans la cuisine. Florence et Charlotte semblent faire de la pâte à modeler, et Olivier discute au téléphone. En m’approchant, je comprends qu’Olivier fulmine contre sa mère, même s’il tente de ne pas parler trop fort:

— Franchement, maman! Émilie a pas envie d’entendre toutes les histoires de fausses couches de ton entourage. Elle veut vivre le deuil de notre bébé sans sentir qu’on minimise ses sentiments parce qu’elle est pas la seule au monde à traverser ça ou qu’elle va s’en remettre parce qu’unetelle a eu un autre bébé après sa fausse couche!

Quelques secondes de silence semblent indiquer que sa mère lui répond quelque chose avant qu’Olivier reprenne:

— Tu sais quoi, maman? Je vais raccrocher, sinon je vais dire des méchancetés que je regretterai pas, mais pour lesquelles tu vas t’attendre à ce que je m’excuse. Alors bye! On se parlera quand le gros bon sens sera passé chez toi.

Furieux, il raccroche. En me voyant, il a un regard compatissant.

— Oh non! je suis désolé que tu aies entendu! Ma mère m’a appelé dix fois depuis hier, alors j’ai pas eu le choix de répondre.

— C’est correct.

Je n’ai pas l’énergie pour gérer cela en ce moment. Après quelques secondes de silence, je dis:

— Oli?

— Oui, ma puce?

— Je déteste ta mère.

— Je te comprends. Tu as le droit. Je suis très fâché, moi aussi. Mais on va se concentrer sur nos filles, OK?

— OK.

Je lui demande, sur un ton sarcastique:

— Tu penses qu’elle va appeler mes parents pour leur offrir ses condoléances, cette fois? Comme c’est elle qui le leur a appris ma grossesse, elle pourrait aussi se charger de leur communiquer le décès de notre bébé. Ah! pis je m’en fous! Qu’elle fasse donc ce qu’elle veut. Ça m’évitera d’appeler mes parents pour le leur annoncer.

La lumière du soleil m’empêche de garder les yeux ouverts. L’odeur du café m’agresse. Le voisin décharge sa voiture de ses sacs d’épicerie.

La vie continue, et ça me lève le cœur.

J’ai besoin d’une douche.

Florence et Charlotte sont silencieuses depuis mon arrivée dans la cuisine. Je rassemble l’énergie qu’il me reste pour aller les embrasser. Charlotte m’offre alors sa poupée préférée avec toute la candeur de ses presque trois ans. Florence me remet un nouveau dessin. Elle a reproduit notre famille. Son petit frère Thomas s’y trouve aussi. C’est émouvant, mais je suis sur le pilote automatique.

— Merci, les filles. Maman revient bientôt.

Je me douche et je me recouche. Ce n’est qu’à 15 h, quand Léa arrive à notre domicile pour faire le suivi post-partum, que je me relève. C’est la pratique habituelle des sages-femmes: elles viennent à la maison pratiquer les examens aux jours un, trois et cinq pour le bébé et la maman.

Ici, il n’y a que moi.

Ça me fait toutefois du bien de ventiler avec elle en grignotant l’assiette de fruits et de craquelins qu’a préparée Olivier. Je sens que Léa aussi a besoin de discuter de ce qui s’est passé. Elle accompagne uniquement les grossesses jugées sans risque, alors j’imagine que ce genre de drame est plus rare pour les sages-femmes que ce que peuvent voir les médecins. Quand Léa quitte la maison, je suis plus sereine.

Chaque matin est pénible. J’ai l’impression de recommencer mon cheminement à zéro.

Un jour à la fois, Émilie.

Lundi arrive enfin! Les filles iront à la garderie, ce qui me permettra de me retrouver seule avec Olivier.

Dès qu’il va les conduire, je m’installe au salon réchauffé par le soleil dont les rayons filtrent à travers le store à demi fermé. Je veux composer une lettre à mon fils et la déposer avec son corps pour la crémation. J’écris d’un seul trait:

 

À Thomas, mon petit trésor,

Nous voulons prendre ce moment pour te dire d’abord que nous

t’aimons énormément. Ton trop court passage dans nos vies est gravé à

tout jamais sur le cœur de ton papa, ta maman, Florence et Charlotte.

Je veux prendre le temps de te parler de notre famille… ta famille,

afin que tu nous connaisses un peu mieux.

Ton papa est un homme extraordinaire. Il aurait pris soin de toi

avec douceur. C’est un papa affectueux qui aurait toujours été à tes

côtés pour jouer, t’écouter, te rassurer, te conseiller, t’accompagner

dans tout ce que tu aurais vécu. Tu l’aurais adoré! Il t’aurait fait

découvrir le vélo, la course… Il t’aurait aussi impliqué dans la

préparation des gâteaux d’anniversaire. Il aurait été présent à chaque

étape de ta vie, de petit garçon à homme. Il aurait pris tellement de

photographies de tes sœurs et toi que nous aurions manqué de temps

pour toutes les classer. Il aurait assisté à chaque spectacle scolaire, car

il sait que ce sont des moments précieux.

Tes deux sœurs, Florence et Charlotte, sont deux petites filles

pétillantes qui t’auraient fait rire aux éclats et t’auraient enseigné plein

de choses, dont l’art de bricoler et de faire parler les poupées. Elles

sont aussi très protectrices et t’auraient défendu devant les petits

malheurs de la vie. Elles t’auraient déguisé en princesse, maquillé et

coiffé. Vingt ans plus tard, on aurait ri de ces moments loufoques

immortalisés en photo.

Et moi, ta maman, j’aurais pris le plus grand soin de toi. Tu aurais

été un petit garçon comblé d’amour. Je t’aurais pris dans mes bras

chaque fois que tu l’aurais demandé, et ce, peu importe l’heure du jour

ou de la nuit. Peu importe ce que les gens disent, je ne t’aurais pas

laissé pleurer. Car on ne nourrit pas des caprices en donnant de

l’amour lors des crises de larmes d’un bébé, on sème la confiance de se

savoir toujours protégé. Je t’aurais allaité. Je t’aurais porté en écharpe

contre mon cœur pour te consoler et pour te faire découvrir le monde en

portage. Cela n’aurait été que le début de notre relation mère-fils.

J’aurais tant aimé découvrir le petit garçon et l’homme que tu serais

devenu.

Aujourd’hui, même si c’est difficile, je suis contente de te pleurer,

car au-delà du chagrin, cela veut dire que je t’aime très fort, mon petit

Thomas.

Veille sur tes sœurs, ton papa et moi, s’il te plaît. Papa et moi allons

toujours nous souvenir de la date à laquelle nous avons fait ta

rencontre. Après ta naissance, nous avons bien pris soin de passer du

temps avec toi. Ce sont des souvenirs que nous allons chérir toute notre

vie.

Comme tes sœurs n’ont pas eu la chance de te rencontrer, je joins

ces dessins qu’elles t’ont faits. Aussi, cette rose blanche que je dépose

près de ton corps a reçu les bisous de tes deux sœurs. Elles auraient

tant aimé t’embrasser et te câliner. Chaque année, quand tu verras une

fleur blanche orner la table de la cuisine, tu sauras que j’honore ta

douce mémoire.

Nous t’aimons tant.

Papa, maman, Florence et Charlotte xxxx

 

Après la douloureuse écriture de ma lettre, je m’endors d’épuisement. À mon réveil, je suis déboussolée. Olivier est assis par terre, une main dans les cheveux, ma lettre dans l’autre. Nous restons muets, tous les deux, le ventre noué d’incompréhension devant la tragédie que nous vivons depuis trois jours. On ne dialogue pas beaucoup depuis l’accouchement.

La sonnette retentit. Olivier se relève au ralenti, comme si son corps pesait deux fois son poids. Un livreur tend un bouquet de fleurs à Olivier, qui le récupère sans sourire. En automate, je suis ses mouvements des yeux. Lorsqu’il fouille dans les armoires de la cuisine à la recherche d’un vase, je remarque pour la première fois que trois autres bouquets sont déjà exposés. La carte jointe est signée par la direction du cégep, qui nous transmet ses condoléances. J’avoue ne pas avoir eu la force d’informer ma directrice. Josiane s’en est sûrement chargée. J’ai droit à un «congé de maternité» de dix-huit semaines, alors qu’Olivier n’a droit à… rien. Cela me rend malade pour lui, pour nous, pour Thomas. Il prendra une semaine de vacances pour rester à mes côtés… et passer à travers cette épreuve. Si peu de reconnaissance pour le deuil vécu par le papa… Je suis dégoûtée.

Je branche alors mon cellulaire, dont la pile est complètement déchargée. J’attends qu’il s’ouvre pour remercier ma directrice et l’informer officiellement de mon absence. J’ai plusieurs notifications de textos et d’appels manqués, dont certains remontent au matin de l’échographie. Antoine me souhaitait une belle rencontre avec mon bébé en réitérant qu’il était désolé de ne pas y être – Mylène l’avait de toute évidence informé de la situation, car les derniers messages d’Antoine sont empreints d’empathie. Le matin de l’échographie, Josiane m’a aussi envoyé plein de messages qui m’auraient bien fait rire si mon bébé avait toujours été dans mon ventre. Je supprime le tout avec rage, comme si cela allait effacer le drame qui vient de s’immiscer dans nos vies.

Pendant que je tente d’oublier l’horreur des derniers jours, ma mère m’envoie une demande d’appel FaceTime. Je sursaute et je lâche un juron. Je ne veux pas répondre avec ma tête en état de décrépitude avancée, mais, à mon grand désespoir, je le fais par mégarde. Non, mais qu’est-ce qu’elle a à toujours souhaiter me voir quand elle m’appelle?

— Oh! mon Dieu, Émilie! Est-ce qu’il y a quelqu’un de mort? sursaute-t-elle en apercevant ma chevelure indomptée, mes yeux bouffis et mes cernes creusés par les pleurs incessants.

Je reste stoïque, avec une boule dans la gorge. Mon pouls s’accélère.

— Émilie! Tu m’inquiètes. Réponds-moi.

Olivier vient heureusement à mon secours en me prenant le téléphone des mains. J’entends des bribes de la conversion.

— Écoute, Sylvie. Notre bébé est décédé en fin de semaine. On va avoir besoin de temps avant de pouvoir en parler.

Ma mère, toujours aussi directe:

— Comment allez-vous le sortir de là?

Olivier répond calmement:

— Émilie a dû accoucher dans la nuit de vendredi à samedi.

Quelques secondes de silence sont inhabituelles pour ma mère, ce qui montre son malaise.

— Oh! OK! Mes condoléances.

Elle rebondit aussitôt dans ses souliers habituels:

— Est-ce qu’il y a des funérailles dans ce temps-là? J’ai bien peur qu’on puisse pas venir maintenant, les prix des billets d’avion sont exorbitants. Mais, promis, on ira faire les boutiques quand on sera de retour au Québec. Ça va lui changer les idées. Ah oui, je sais! On pourrait aller se faire masser dans le nouveau centre de santé proche de la maison! Nicole est allée la semaine passée et elle a adoré les soins donnés par le beau Martin.

Comment peut-elle penser à me proposer ce genre d’activités? Pourquoi pas aller nager avec les dauphins pendant qu’on y est? Est-elle à ce point naïve pour ne pas sentir la détresse qui m’habite? J’ai mal à l’âme. Je veux crier toute ma rage qu’on m’ait enlevé le droit de bercer mon bébé et de le voir grandir au sein de notre famille, et elle me propose d’aller magasiner? J’enfonce ma tête dans le coussin du sofa, en proie à une fureur que je n’ai jamais connue auparavant dans ma vie.

— Je crois pas qu’Émilie ait envie de sortir en ce moment. On va y aller lentement. La guérison risque d’être longue, dit Olivier avec beaucoup plus de calme que si c’est moi qui avais eu le téléphone entre les mains.

— Un jour à la fois, comme on dit. Embrasse les petites pour moi, dit-elle avant de raccrocher.

Olivier dépose mon cellulaire sur le sofa et vient me serrer très fort dans ses bras. Cinq minutes plus tard, mon père m’appelle. Olivier en profite pour aller récupérer les filles à la garderie. Je réponds, car je ne pense pas avoir déjà eu la chance que mon père prenne ce genre d’initiative. Il est habituellement l’ombre de ma mère et il la suit dans son sillage.

— Bonjour, ma chouette.

— Allo, papa.

— Écoute, je suis pas très doué dans ces affaires-là, mais je veux que tu saches que je suis là si tu as besoin de quelque chose. Ma sœur, ta tante Gisèle, a déjà perdu ses jumelles à six mois de grossesse. C’était il y a quarante ans, mais je me souviens à quel point elle a été dévastée. Je… j’ai… je sais que…

Devant le malaise de mon père, je l’aide en enchaînant à sa place:

— Papa, merci. Juste ton appel me fait du bien.

— En tout cas, mes condoléances. C’est un garçon ou une fille?

— Un garçon. Nous l’avons appelé Thomas.

Je suis touchée que mon père prenne le temps de me poser cette question. J’ai l’impression que mon bébé a existé pour lui.

— Je vais aller allumer un lampion pour ton Thomas. Prends soin de toi.

Je n’ai jamais vu mon père aussi chamboulé.

— Je vais essayer, dis-je en retenant mes larmes.

— Ah! et t’as le droit de dire à ta mère que t’as pas envie de faire les sorties qu’elle t’a proposées! C’est pas pour mal faire. Elle devient verbomotrice pour cacher son malaise. Si t’as besoin de nous, on saute sur le premier vol, chuchote-t-il. C’est pas un billet d’avion qui va m’empêcher de voir ma fille.

— Merci, ça me touche beaucoup que tu m’aies appelée, mais j’aimerais vraiment être seule en ce moment.

— Je comprends ça.

Un ange passe.

— Papa?

— Oui.

— Voudrais-tu construire une cabane à oiseaux avec Florence et Charlotte quand tu vas revenir au Québec?

— Oui, répond-il en s’éclaircissant la voix. Oui, ma Milie. Avec plaisir.

Milie. C’est ainsi qu’il m’appelait quand j’étais petite. Ce rapprochement me fait chaud au cœur. C’est tout ce dont j’avais envie: qu’on me pose des questions sur mon bébé afin que je puisse raconter sa petite histoire, dire son prénom et me souvenir des quelques moments passés avec lui. Lorsque je raccroche, Olivier revient avec nos filles. Charlotte vient me voir avec candeur, son bricolage dans les mains.

— Maman, j’ai fait une baguette magique pour ramener le bébé.

— C’est très gentil, mon cœur, mais ça fonctionne pas comme ça, dis-je en lui flattant le dos.

Je la sens troublée. Olivier me raconte que l’éducatrice l’a trouvée particulièrement sensible aujourd’hui. Elle a fait une crise incroyable chaque fois qu’un autre ami a touché sa poupée préférée.

Avant de me coucher le soir, je serre Charlotte dans mes bras et je caresse sa chevelure bouclée héritée de moi.

— Maman, je suis triste.

Mon cœur se fend devant cette simple déclaration de ma fille à la veille de souffler sa troisième chandelle. Elle est trop petite pour vivre ça.

— Qu’est-ce qui te fait de la peine, ma chérie?

— Je suis triste parce que le bébé est mort. Je peux pas lui faire de bisous ni de câlins.

— Je sais, mon cœur, je sais, dis-je en la serrant très fort dans mes bras.

On s’endort toutes les deux, enlacées. Elle ne sait pas à quel point j’ai besoin d’elle. Je suis censée la rassurer, mais c’est elle qui me fait du bien.

Le jour se lève avec un soleil radieux qui ne va pas avec mon humeur, mais j’imagine que c’est toujours mieux qu’une journée de grisaille. Nous avons rendez-vous au salon funéraire pour déposer la lettre, la rose blanche et faire le choix de l’urne.

Nous avons une heure à perdre entre le moment où nous allons conduire les filles à la garderie et la rencontre avec le directeur du salon funéraire. L’attente me semble interminable. Je n’en peux plus de cette souffrance et de sentir mon cœur dans un étau. Chaque étape me fait mal. Je veux que ça cesse, je veux retrouver ma vie d’avant. Je veux caresser ma belle bedaine et sentir les coups du bébé dans mon ventre. Je veux me lever quatorze fois dans la nuit pour aller faire pipi, parce que bébé joue au football avec ma vessie. Je veux encore être nauséeuse et sans énergie parce que cela voudrait dire que mon bébé est toujours en santé au creux de mon ventre.

Au lieu de cela, une rose blanche dans une main et ma lettre dans l’autre, je suis assise dans le nouveau VUS que nous avons acheté pour y installer en toute sécurité la coquille de notre bébé. Les mouchoirs s’accumulent dans la portière alors que le silence règne dans la voiture.

L’heure est enfin venue de rencontrer le directeur, qui nous accueille avec professionnalisme. Un torrent de larmes se déverse encore. Outre l’urne que nous payerons, le salon funéraire offre gracieusement les services de transport et de crémation. De nombreux partenaires proposent généreusement des souvenirs, comme un collier pouvant contenir les cendres et l’impression de signets mortuaires avec la photo de notre bébé. C’est émouvant de voir la mobilisation de parfaits inconnus pour nous soutenir dans notre deuil.

De retour à la maison, j’erre dans chaque pièce en quête d’un sens à ma vie désormais vide. Dans la tournée, mon regard se pose sur les cartes accompagnant les bouquets de fleurs qui nous ont été livrés. Antoine et Mylène ont écrit: «Nous sommes de tout cœur avec vous. Prenez le temps d’apprivoiser votre peine.» Simon a écrit: «Aucun mot ne soulagera votre tristesse, mais sachez que je suis là pour vous.» Finalement, l’équipe de la clinique d’Olivier nous présente ses condoléances en toute simplicité.

Josiane n’a pas envoyé de fleurs, mais elle m’écrit un petit texto chaque jour pour me montrer son soutien et elle se propose de temps à autre pour emmener les filles en promenade. Mylène et Antoine s’offrent pour nous cuisiner quelques repas sécuritaires pour les allergies de Florence afin d’alléger nos tâches quotidiennes. Nous sommes bien entourés.

 

Le dernier rendez-vous de suivi post-partum a lieu à la maison de naissance. Léa me fait venir dans la journée réservée aux rencontres entre les sages-femmes pour m’éviter de tomber sur des patientes; j’apprécie cette délicate attention, car je n’arriverais pas à supporter la vue de la bedaine de la femme enceinte dont le rendez-vous serait avant ou après le mien. Je ne veux pas être témoin de la naïveté avec laquelle elle tiendrait pour acquis le bébé qu’elle porte. Ce n’est pas de sa faute. Elle ne sait pas. Moi non plus, je ne savais pas.

En sortant de la maison de naissance, je réalise que j’ai oublié d’annuler mon rendez-vous avec mon esthéticienne, qui doit avoir lieu en après-midi. Je me force à l’appeler pour qu’elle puisse allouer la plage horaire à une autre cliente. J’aurais préféré tomber dans sa boîte vocale, mais elle décroche après deux sonneries. Je m’excuse d’annuler mon rendez-vous à la dernière minute et je l’annonce pour la deuxième fois: mon bébé est mort. Je pense qu’il n’existe pas de façon plus dramatique de jeter un froid dans une conversation. Je coupe court à ses condoléances et je raccroche. Et, dans la foulée, j’appelle le service de radiologie de l’hôpital pour annuler l’échographie de croissance de vingt-huit semaines. Ça devrait être plus facile.

— C’est fait. Pour quelle raison vous annulez? me demande la réceptionniste.

Sérieusement? Cela ne pouvait pas être simple. J’annule et c’est tout. Il faut qu’on enfonce le couteau dans ma plaie à vif.

— Mon bébé est mort, dis-je avec stupéfaction.

— Je suis désolée. Mes condoléances, répond-elle, penaude.

Je raccroche, furieuse.

Puis, sans m’y attendre, je sens une chaleur monter dans ma poitrine. Oh non! Pas ça! Je ne veux pas. Je ferme les yeux et glisse une main sous mon chandail. J’ai ma montée laiteuse. C’est le point culminant de ma colère. Je déteste mon corps. À quoi cela peut-il bien lui servir de me rappeler que je devrais avoir un bébé dans les bras? Mon corps l’a tué. Il aurait pu se passer de me fournir le lait pour le nourrir, alors qu’il n’a pas été foutu de le garder en vie pendant quarante semaines.

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