La libellule
Chapitre 7
7
Décembre arrive avec la fin de la session sous son bras et mes cernes dans sa poche. C’est la frénésie habituelle: d’un côté, il y a l’examen final des étudiants, la correction, l’évaluation de l’appréciation de ma nouvelle formule pédagogique et, de l’autre, il y a la chasse aux cadeaux, les décorations et la féerie du temps des fêtes, qui exaltent mon côté enfantin à travers les lutins et la boîte magique de Noël.
Malgré la fatigue qui s’est incrustée durant la grisaille de novembre, le début des préparatifs de la boîte magique me revigore. J’ai découvert il y a quelques années ce concept inventé par une maman québécoise: plutôt qu’un calendrier de l’avent chocolaté, je fais apparaître chaque jour dans une boîte des objets qui soulignent l’arrivée imminente de Noël. Ainsi, mes réserves regorgent déjà de crayons brillants, d’autocollants, de vaisselle, de livres, de recettes, de bonbons et de films de Noël qui alimenteront la féerie de décembre – et sans allergènes. Encore cette année, malgré le surplus de travail qui m’accable, j’ai préparé avec enthousiasme les éléments thématiques que je déposerai dans cette boîte. En vérité, je m’amuse autant à organiser le tout qu’à voir mes enfants y découvrir l’activité du jour.
Cette année, je commence en force avec des places pour le défilé du père Noël, qui se déroule en voiture. Nous roulerons à travers le parcours.
— Maman, qu’est-ce que c’est? dit Charlotte en ouvrant la boîte magique.
— Lis-nous le message du père Noël, ajoute Florence qui a reconnu le papier officiel du pôle Nord.
Après la lecture de la lettre, ponctuée de «tasse-toi, je vois rien» et de «pas vrai, j’étais là en premier», je conclus:
— Oh! ce sont des billets pour assister au défilé du père Noël depuis notre auto! Est-ce que ça vous tente?
Deux petites sauterelles se mettent à crier de joie à l’idée de voir le vieux monsieur à la barbe blanche. Dans le temps de le dire, les manteaux sont enfilés. On sélectionne des denrées non périssables, que les lutins du père Noël ramassent pour les familles vivant des moments plus difficiles, et on part dans un état d’excitation absolue. Je me sens tellement en phase avec la maman que je veux être pour mes enfants lors de ce genre d’activité.
Une fois sur place, on entre dans le circuit fermé réservé uniquement au défilé. Considérant qu’on avance à pas de tortue pour profiter au maximum de l’expérience, on permet aux filles de détacher leur ceinture et de venir s’asseoir sur nos genoux. Leurs yeux brillent déjà; les nôtres aussi. Tout le long du parcours, les personnages sont dynamiques, colorés, parfaits. Ça nous imprègne de l’esprit des fêtes et de l’envie irrésistible de décorer le sapin en revenant à la maison.
— Joyeux Noël! nous crie un lutin en distribuant des chocolats aux enfants.
Le précieux délice chocolaté est déposé dans la main de Florence. Les yeux pétillants, elle relève doucement la tête vers moi pendant que mon cœur se serre.
— Maman, est-ce qu’il est sécuritaire pour moi? me dit Florence, les yeux pleins d’espoir.
Mon cœur de maman se fend en deux. Je n’ai pas pensé que de telles surprises seraient distribuées pendant le parcours et je n’ai aucune option de rechange à lui proposer.
— Ma chérie, je suis désolée, mais j’ai pas la liste des ingrédients sur l’emballage. On peut pas courir le risque.
Je vois ses yeux se remplir de larmes. Encore une fois. Les foutues allergies rompent le charme de cette journée qui s’annonçait pourtant parfaite. Je ne vais quand même pas laisser cet épisode gâcher ce moment féerique.
Cherche, Émilie! Cherche!
— Que dirais-tu de déposer les bonbons que tu reçois aujourd’hui dans la boîte magique? Le père Noël pourrait sûrement les échanger, n’est-ce pas, Émilie? enchaîne rapidement Olivier en cherchant l’approbation dans mes yeux.
— Oh! mais quelle bonne idée! C’est sûr, dis-je, apaisée.
— D’accord, dit-elle d’un ton piteux.
Je m’en veux tellement de ne pas avoir prévu de surprises pour le défilé! Au même moment, la Fée des étoiles s’approche de la voiture et remet des cannes de bonbon aux filles. Florence prend la sienne sans enthousiasme et me la donne immédiatement.
— Tiens, on la mettra aussi dans la boîte magique.
Charlotte, qui avait observé toute la scène sans dire un mot, me tend alors ses bonbons.
— Moi aussi, je veux les mettre dans la boîte magique.
— Mais bien sûr, ma princesse.
Je l’ai échappé belle. Je déborde de reconnaissance envers Charlotte, qui m’aide sans le savoir, et je la couvre de bisous pour le lui signifier. Le reste du parcours s’offre à nous, tout en musique, en danse, en personnages plus colorés les uns que les autres et en animations typiques de Noël. Je vis ce moment à travers le regard émerveillé et le sourire resplendissant de mes enfants.
— Oh! regardez, on arrive à la fin! Qui voit-on sur le char, là-bas?
— LE PÈRE NOËL! disent en chœur mes deux petites filles, surexcitées de faire la grande rencontre.
Olivier et moi échangeons un regard de soulagement de voir réapparaître les étoiles dans leurs yeux après l’épisode des surprises alimentaires.
Après une longue semaine de travail, Olivier et moi nous relaxons sur le sofa en regardant un feu de foyer crépiter… à la télévision. C’est mon petit plaisir coupable! J’accompagne ce moment de détente d’un thé noir fumant à la canne de bonbon, ce qui ne manque jamais de faire rire Olivier. Il raconte à qui veut l’entendre que si je pouvais prendre un bain au lait de poule avec des morceaux de cannes de Noël, je le ferais. Je fais semblant d’être insultée chaque fois, mais il a raison, au fond. Même s’il se moque parfois de mon amour pour le temps des fêtes, il apprécie lui-même quelques clichés de cette période, dont le café Baileys.
Avec le sapin de Noël allumé, l’ambiance tamisée est parfaite pour qu’on décompresse. Nous naviguons chacun sur nos cellulaires. Je fais défiler les médias sociaux par automatisme. Ce soir, je me renfrogne devant une myriade de publications sur Instagram (quatre ou cinq, en réalité), où des mamans vantent les mérites des services de traiteur auxquels elles recourent chaque semaine pour leur sauver la vie. Ah! je prendrais bien un traiteur à l’âme salvatrice qui garantit des repas sans allergènes, s’il vous plaît. Et voilà la photo d’une famille au restaurant. Et une énième publication où on s’émerveille devant deux enfants avec une moustache de chocolat chaud au café du coin. Évidemment, je pourrais faire tout cela à la maison pour éviter d’avoir peur du pire, mais j’aimerais aussi changer le mal de place, comme on dit. Prise au piège dans mes pensées taciturnes qui ne mènent nulle part, je m’apprête à jeter mon cellulaire à l’autre bout du sofa. Cependant, une annonce attire mon attention au dernier instant. Un concours de photos. Mon état d’esprit change du tout au tout. Je bondis du sofa, faisant sursauter Olivier qui textait, peinard.
— Mes photos! J’ai complètement oublié mes photos!
Je me dirige dans ma chambre en faisant le moins de bruit possible puisque nos filles dorment. Mon cœur s’accélère. J’extrais d’une pile de vêtements le sac contenant mon appareil et, de retour dans le salon, je le branche illico sur l’ordinateur. Je ne peux pas croire que j’ai négligé tout ce temps de regarder les photos prises en août! Je m’amuse à trier les quelques centaines de clichés emmagasinés. Plusieurs vont directement dans la corbeille, d’autres seront pour la retouche un autre soir. Mes yeux commencent à se fatiguer, mais je veux atteindre les dernières photos. Sans que je m’en rende compte, Olivier s’est désintéressé de son cellulaire et regarde maintenant par-dessus mon épaule. Quand j’arrive aux dernières, il repère la même chose que moi. J’étais si concentrée que le son de sa voix me fait sursauter.
— Cette photo est splendide, mon amour.
— Oh oui, tu crois?
— Absolument!
— Merci, ça me touche vraiment.
En effet, je retiens mon souffle en l’examinant. Je n’arrive pas à détacher mon regard des teintes multiples qui se chevauchent dans le ciel dramatique, les rayons du soleil qui se faufilent jusqu’au clocher de l’église. C’est sans parler du buisson de fleurs de lavande qui foisonne au premier plan. Wow! Et que dire de…
— Quelle chance qu’une libellule se soit posée là au moment où tu prenais des photos! Il y avait pas de vent, ce jour-là? s’enquiert Olivier, fasciné.
Moi-même hypnotisée, je détaille la finesse de ses ailes.
— Oui, mais pendant plusieurs minutes, c’est comme si je m’étais retrouvée dans l’œil de la tornade. C’était étrangement calme avant que le vent tourne.
— Chanceuse! C’est impressionnant, tout y est: la prise de vue, la composition, la charge émotive que la photo nous transmet… Wow! C’est une photo digne d’être exposée.
— Tu penses?
— Certainement.
Je retrouve vite le concours que j’ai vu passer une heure plus tôt sur mon cellulaire.
— Jette un œil à ce concours… Tu crois que ça vaut la peine que je soumette ma candidature?
Même si la réponse saute aux yeux, elle n’aura pas le temps de franchir ses lèvres: notre moment d’émerveillement est interrompu par la sonnerie étouffée de mon cellulaire. C’est un appel FaceTime de ma mère.
— Allo, Émilie! Tu en as mis du temps à répondre! À cette heure, j’imagine que je vous prends les culottes à terre?
Fidèle à ses habitudes, elle va droit au but, ce qui me déstabilise chaque fois.
— Maman, franchement! J’aurais pas répondu.
— Ah! si tu le dis! Ton père et moi passerions demain matin, vers 10 h, pour voir les filles avant de partir pour la Floride.
Je blague:
— Ah! c’est juste pour visiter Florence et Charlotte?
— Ben là, toi, ça fait trente-cinq ans que je te connais, alors que mes petites-filles, je les vois tellement pas souvent.
Je n’embarquerai pas dans ce genre de discussion perdue d’avance: elle nous visite rarement, décline une fois sur deux mes invitations, part quelques mois par année, mais elle cherche toujours à me culpabiliser de ne pas lui donner la chance de passer assez de temps avec ses petites-filles. Misère.
— Comme vous passez beaucoup de temps en Floride, c’est normal que vous voyiez pas souvent les filles.
Olivier décide de s’amuser à mes dépens en dehors du champ de la caméra et se met à me faire plein de gestes coquins pour rigoler. Ce qui a l’effet escompté: je pouffe de rire, même si je tente de dissimuler mon hilarité grandissante en prenant une gorgée de thé. La manœuvre n’est pas couronnée de succès. Ma mère, insultée, tente de comprendre pourquoi je suis incapable me concentrer.
— Tu es ben bizarre, toi, ce soir. Coudonc, es-tu enceinte?
Je m’étouffe avec ma gorgée. Je gagne un peu de temps avant de répondre.
— Hein? Non! dis-je en m’éclaircissant la gorge.
La perspective de discuter avec ma mère de notre nouveau projet de bébé ne m’enchante guère – je recevrais des conseils non sollicités. Je tente une diversion:
— C’est Olivier qui est passé tout nu dans le salon pour me faire rire.
Olivier, stupéfait, n’en revient pas que ce soit la première chose que j’aie trouvée à dire pour me justifier, surtout qu’il est tout habillé. C’est quand même mieux que ses gestes d’il y a quelques secondes…
— Ah! les hommes! Bon, tant mieux si t’es pas enceinte. Vous rushez assez de même avec deux enfants, dont une qui veut rien manger. Pas besoin d’en rajouter.
— Ce sont des allergies alimentaires, maman, pas des caprices!
Je vais l’envoyer paître si ça continue, alors je mets un terme à la discussion vidéo.
— Bon, alors on se voit demain à 10 h?
— Oui, c’est parfait. À demain.
Olivier se prend la tête de découragement. On n’est pas gâtés en ce qui concerne le soutien parental.
— Je pense que c’est la pire conversation que j’ai entendue avec ta mère, me lance Olivier.
— Oh! crois-moi, elle est toujours égale à elle-même! J’ai déjà hâte à demain, dis-je avec ironie.
— Et pourquoi lui as-tu dit que j’étais nu dans le salon? Des plans pour qu’elle m’en reparle!
— C’est ta punition pour m’avoir déconcentrée. Et puis, il fallait que je change de sujet, elle était en train de dire que j’étais enceinte.
— En effet!
Et sur un ton mielleux, il ajoute:
— D’ailleurs, il faudrait peut-être s’assurer que le troisième petit nous est bien en route, dit-il en me prenant la main pour m’attirer vers la chambre à coucher.
La sonnette retentit dans notre plain-pied. Les jeunes parents savent qu’on finit le ménage dans la dernière demi-heure avant d’accueillir la visite et qu’il ne faut pas arriver à l’avance, mais les grands-parents, eux, ont déjà oublié tout ça – surtout les miens, qui sont là vingt minutes avant l’heure dite. Olivier termine la vaisselle pendant que j’attache mes cheveux en chignon et que j’essaie d’estomper mes cernes sous une crème couvrante dans le but d’éviter les commentaires de ma mère sur leur profondeur abyssale. Sachant que ma mère se pointe toujours trop tôt, je me maudis de ne pas lui avoir dit d’arriver à 10 h 30.
Je suis en chemin vers l’entrée quand la poignée tourne toute seule; la porte est verrouillée, mais ma mère se sent toujours comme si elle était chez elle. Je l’ouvre avec empressement et appréhension. Ma mère s’engouffre dans la maison en laissant entrer le froid mordant de décembre et quelques flocons sur le tapis de l’entrée.
— Allo, Émilie!
— Allo, maman!
— Pourquoi diable barres-tu ta porte? Tu crois vraiment qu’un voleur va entrer en plein jour?
Avant que je réponde, Florence court vers ma mère.
— Il y a un voleur dans la maison? la questionne-t-elle, effrayée.
— Mais non, Florence. Mamie plaisante, n’est-ce pas, maman?
Sylvie redirige la conversation sur un autre sujet.
— Oh! la belle enfant! Comme tu as grandi. Tu as les cheveux si raides, tout le contraire de ta mère. Tu peux remercier le ciel d’avoir ceux de ton père, car c’est une vraie calamité d’avoir les cheveux bouclés, dit-elle sur un ton de confidence trop élevé pour être réussi.
— Je trouve que Charlotte est très belle avec ses cheveux frisés, répond Florence avec les sourcils en accent circonflexe. Il est où, papi?
Comme chaque année à Noël, mon père tarde à faire son entrée; il dépose à la porte arrière les cadeaux des filles, qu’Olivier récupère en cachette. On déballera le tout lors d’un appel FaceTime le 25 décembre au matin. C’est la seule tradition des fêtes que j’ai avec mes parents et elle est à distance – à l’image de notre relation. Distante. Ça me chamboule plus que je le souhaite. J’aimerais tant être forte et indépendante… mais la présence maternelle me rend vulnérable. Ça me frustre.
Charlotte, plus timide, reste à l’écart de la discussion animée jusqu’à ce qu’elle aperçoive son grand-père. Elle court à sa rencontre.
— Grand-papa!
Mon père s’agenouille à sa hauteur pour la prendre dans ses bras. J’adore quand il fait cela.
— Tu peux l’appeler papi. Ça irait mieux avec mamie, non? Et puis, ça sonne plus jeune, précise Sylvie.
Cela n’aide pas Charlotte à se dérider en présence de ma mère, qui sent toujours le besoin de remettre les choses en ordre comme elle l’entend.
— Ah! franchement, maman! Il y a pas de faute à ce qu’elle l’appelle comme ça! Elle l’a quand même pas appelé “pépère”.
— Ça serait bien le boutte! s’exclame Sylvie en manquant de s’étouffer. Non, mais c’est seulement que j’ai pas l’impression d’être en couple avec ton père si on porte deux noms de grands-parents différents.
— Allez viens, mémère, la taquine mon père. On va passer au salon pour discuter de nos rhumatismes.
Olivier et moi étouffons nos rires devant la réplique parfaite de mon père. Je le vois rarement avoir le sens de la répartie avec ma mère. C’est savoureux. J’ai toujours l’impression qu’il se retient de partager ses pensées. Ma mère pince les lèvres et le foudroie du regard en redressant encore plus les épaules, afin d’éviter qu’on lui attribue la quatre-vingtaine trop vite. D’après moi, mon père va souper sec ce soir.
Depuis toujours, quand elle en veut à mon père ou à moi, elle cuisine un plat qui déplaît à la personne qui l’a mise en colère. Dans mon enfance, certains repas étaient des classiques des jours où la tension était vive à la maison… Pour mon père, c’était le poisson blanc. Il ne l’a jamais dit, mais je l’ai déduit au fait qu’il ne se resservait pas, contrairement à son habitude. Pour moi, c’étaient des brocolis surcuits. Avec ma mère, on devait vider notre assiette pour avoir droit au dessert. Et elle excellait dans les gâteaux de toutes sortes, les biscuits au triple chocolat, les galettes au sucre… D’ailleurs, son brownie aurait pu remporter des concours tellement il fondait dans la bouche. Comme je ne voulais pas rater cette partie du repas pour des brocolis «oubliés» dans l’eau de cuisson, je les inondais de beurre et de sel pour faire passer la mixture qui me levait le cœur.
Il faudrait d’ailleurs que je lui demande la recette de son brownie. Je ne sais pas si je vais arriver à l’adapter sans produit laitier tout en conservant l’onctuosité d’origine, mais cela lui ferait sûrement plaisir. Or, dès que je me tourne vers le salon, j’oublie ma demande. Je vois des Mega Bloks par terre, une pomme entamée abandonnée sur la table d’appoint, un panier de couches lavables pliées caché derrière le sofa, un verre de lait de soya sur le meuble de la télévision et huit toutous alignés en attendant de jouer avec deux petites filles qui ressentent les effets de la magie de Noël, des flocons qui tombent dehors ou de la pleine lune – ou plus probablement un mélange de tout cela. Avec le sapin, on commence à se sentir à l’étroit, et ça laisse croire que la pièce est plus en désordre qu’en réalité. Mon regard croise celui de ma mère, ce qui lui donne la permission de m’offrir un conseil non sollicité:
— Tu devrais peut-être penser à lâcher ton travail si t’arrives pas à tenir ta maison. C’est exigeant de travailler à temps plein, de cuisiner des repas pour quatre personnes et de faire le ménage. Il y a pas de honte à ça. Et puis, Ginette m’a dit que ça revient à la mode dans ta génération d’être mère au foyer.
J’inspire un grand coup. Mon apport d’oxygène m’est rapidement salutaire, et mon sens de la répartie revient au galop.
— Je pense plutôt à divorcer. En ayant les enfants seulement une semaine sur deux, j’aurais le loisir de faire le ménage pendant qu’ils sont chez leur père. Ça te conviendrait mieux? C’est aussi très tendance, le divorce.
Devant l’air ahuri de ma mère qui croit encore que le mariage est un engagement définitif, mon père se retient pour ne pas éclater de rire. J’en rajoute:
— C’est vrai. On dit qu’environ cinquante pour cent des couples se séparent. C’est comme tirer à pile ou face. En fait, je crois que c’est la seule solution qu’ont trouvée ces parents pour ravoir du temps pour eux. Quand on y pense, c’est vraiment bien, comme formule: une semaine sur deux à faire ce que je veux.
Olivier éclate de rire, ce qui entraîne mon père bien malgré lui dans son fou rire contagieux. Ma mère comprend alors l’ironie et me jette un regard noir. Elle n’aime pas avoir l’impression d’être le dindon de la farce – ce qui n’est pas le cas –, mais elle a toujours eu la mèche courte.
— Émilie, c’est pas des blagues à faire.
Olivier détend l’atmosphère en offrant à boire à nos convives.
— Qui veut du thé?
— Bonne idée, dis-je.
On ne boit du Earl Grey que lorsque ma mère nous visite, avec le service à thé qu’elle nous a offert lors de nos fiançailles. Cela m’avait paru tellement vieux jeu. Tandis qu’Olivier se dirige vers la cuisine, ma mère ne rate pas l’occasion de partager ses inquiétudes:
— Tu le laisses faire le thé? murmure ma mère, sachant pertinemment qu’il l’entend.
Je suis exaspérée:
— Maman, on est au e XXI siècle. Olivier et moi travaillons tous les deux et nous partageons toutes les tâches ménagères, incluant celle de faire du thé à sa belle-mère.
Heureusement, les filles m’extraient de cette discussion en surgissant dans la pièce.
— Mamie, viens dans ma chambre! Je veux te montrer mes licornes, dit joyeusement Florence en prenant la main de ma mère.
— Mamie est occupée à parler. J’irai plus tard, ma chérie.
Devant l’air dépité de ma fille aînée, je tente de rattraper le coup:
— Florence, Charlotte, allez chercher vos licornes et apportez-les dans le salon. Mamie sera heureuse de jouer avec vous ici. Je suis certaine que vos licornes aimeraient voir le sapin de Noël et vos lutins.
— Oh oui! répondent-elles en chœur.
Je les entends planifier le transport des précieuses et innombrables figurines en s’éloignant vers la chambre. Olivier revient au salon avec le thé et les muffins fraîchement cuisinés en prévision de la venue de la reine mère Sylvie. Florence revient tout sourire, avec Charlotte dans son sillage. Les filles installent avec minutie leurs figurines autour du service à thé, ce qui agace Sylvie qui ne sait plus où donner de la tête entre sa tasse, son muffin et la licorne bleue qu’elle doit faire gambader. J’en profite pour jaser avec mon père, afin de laisser ma mère profiter de ce moment de qualité avec ses petites-filles. C’en est un. Moi, je le sais.
— Et toi, papa? Comment va la vie de jeune retraité?
— Ça va. J’ai mes petits projets. Je rénove. Je bricole. J’ai réparé les tondeuses de Marc et Pierre durant l’été. J’aime ben ça. Je me sens utile. Paul m’avait demandé de réparer sa souffleuse avant qu’on parte pour la Floride, mais j’ai pas reçu les morceaux à temps.
— Je suis contente que tu puisses en profiter pour faire des choses que tu aimes. C’est tellement important d’avoir du plaisir et d’apprécier les petits bonheurs!
Petit message subtil pour démontrer à ma mère l’inutilité de s’inquiéter pour mille et une raisons. Elle est occupée à faire une tresse à l’une des licornes et ne sourcille même pas, alors elle n’a sûrement pas saisi le message subliminal.
Olivier profite de la présence de son beau-père pour lui demander son avis sur la réparation du robinet dans la salle de bain. Il aurait tellement aimé recevoir les conseils de son propre père. Je suis heureuse qu’il s’entende bien avec le mien et qu’il puisse quand même bénéficier de quelques recommandations. Pendant qu’Olivier et mon père s’éloignent, ma mère me prouve que notre échange sur le couple moderne que nous formons, mon homme et moi, est loin d’être terminé:
— J’imagine que tu rénoves aussi la maison, vu le partage équitable de vos tâches.
— Tu le sais, j’accompagnais Olivier dans les travaux de rénovation avant les enfants. Maintenant, il dirige davantage les chantiers, pendant que j’amuse Florence et Charlotte. Chacun nos forces!
Cela fait davantage partie de l’ordre respectable des choses à son avis, car elle acquiesce de la tête en signe d’approbation.
— Bon, allez, les filles, laissez les grands parler entre eux, maintenant, dit ma mère en chassant aussi gentiment que possible mes deux trésors et leurs jouets.
Comme si on se racontait plein de choses. La tristesse a voilé le regard de mes cocottes, déboussolées de se savoir dérangeantes aux yeux de leur mamie. Ma mère, qui se plaint sans cesse de ne pas assez voir mes enfants, en a marre en moins d’une heure.
Au bout de vingt minutes de bavardage sans objet précis et sans passion, ma mère prend congé de moi aussi. Mes parents s’envoleront pour la Floride demain. La rencontre n’a duré qu’une heure et demie, et je suis exténuée.
J’embrasse ma mère. Mon père me fait un clin d’œil avant de nous quitter. Je les regarde s’éloigner avec un pincement au cœur. Je suis nostalgique de la relation qui nous unissait pendant mon enfance. On est devenus maladroits avec le temps.
Accoudée à la fenêtre, pendant que la voiture recule, je me remémore la cabane à oiseaux que nous avions bricolée et les mangeoires que nous installions chaque printemps. J’étais si fière de réaliser ces petits projets avec lui. Mon plus précieux souvenir, c’est quand mon père s’étendait dans son hamac, moi sur ma couverture à carreaux sur le sol: il m’apprenait les noms des espèces d’oiseaux qui défilaient dans notre cour pour se nourrir dans nos mangeoires. Il savait reconnaître nos visiteurs à plume à leurs cris, et ça me fascinait qu’il connaisse autant de choses. La discussion était fluide quand nous étions dehors. Peut-être parce qu’il n’y avait pas l’anxiété de trouver un sujet de conversation. On laissait la nature nous l’offrir.
Je me souviens quand le grand sapin de notre cour accueillait un couple de cardinaux, mes préférés d’entre toutes les espèces qui venaient nous visiter. M. Cardinal semblait fier, mais à la limite de la vanité. Il s’admirait trop souvent dans le rétroviseur latéral de notre voiture, ce qui ne manquait pas de me faire rigoler. Ma préférée était la discrète M me Cardinal, qui mangeait uniquement quand elle était seule. Je pouvais l’apercevoir de la fenêtre de ma chambre tôt le matin. Je l’imaginais d’une infinie sagesse, un peu comme une reine majestueuse, à l’abri des querelles de territoire.
Malgré tous les oiseaux qui ont défilé dans notre cour, les petites mésanges sont les seules qui ont accepté un jour de venir manger dans ma main d’enfant éblouie. Cet été-là, j’ai appris que la patience pouvait réellement être récompensée. C’était magique. Mon sourire valait de l’or, disait mon père, quand ces petites boules de plumes grignotaient au creux de ma main. Ce que je ne savais pas encore, c’est que les étoiles dans les yeux de mon père valaient tout autant. Je pense que ma passion pour la photographie extérieure me vient de la beauté de ces moments père-fille où nous étions en phase avec la nature. Je cherche encore aujourd’hui à immortaliser des détails remplis de mes souvenirs d’enfance.
Pendant mon adolescence, les virées entre amies ont pris la place des moments passés avec mon père. Il faut dire aussi que c’était difficile pour nous d’être naturels en présence de ma mère qui remplissait tous les silences que nous appréciions, tant mon père et moi.
Olivier m’extirpe des années quatre-vingt-dix dans lesquelles je m’étais plongée en me demandant où pourrait se cacher le doudou de Charlotte. Je quitte donc la fenêtre de l’entrée et je m’élance à la recherche du précieux bout de tissu en me faisant une promesse: à son retour de Floride, je vais demander à mon père de construire une cabane à oiseaux avec ses petites-filles. Et qui sait, une chose en entraînant une autre, je trouverai peut-être comment faire tomber le mur qui a toujours existé entre ma mère et moi, mais qui ne cesse de prendre de la hauteur avec les années.
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