La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 1 sur 26

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La libellule

Chapitre 1

1

 

Enfin vendredi!

Olivier est le premier levé de la maisonnée. Il a repris le boulot au début de la semaine et il a déjà réussi à réguler son horloge interne de travailleur. Ce n’est vraiment pas mon cas. Mon corps est lourd, dans un demi-sommeil. Toujours en vacances, mon cerveau tergiverse entre la douce chaleur des draps et le souhait ardent de commencer cette journée en solo. Le choix est déchirant. Il faut dire que la grasse matinée n’est plus qu’un fantasme depuis que nous avons deux filles. Je tends l’oreille. Aucun signe d’éveil du côté des enfants ce matin. Un jour de garderie. Un classique.

Je grogne devant l’effort que mes muscles devront déployer pour m’extraire du lit. Cette dernière semaine de vacances se termine après une course effrénée pour enchaîner les différents rendez-vous annuels chez le dentiste et l’optométriste de Florence, Charlotte et moi ainsi que le magasinage des vêtements, bottes de pluie, alouette en prévision de l’automne qui cogne à notre porte. C’est le prix à payer durant l’été pour alléger mon agenda le reste de l’année. J’ai toutefois dû affronter les montagnes russes émotives de deux petites filles à la tête pleine de souvenirs de vacances, mais dont la fatigue s’était bruyamment manifestée au cours des dernières sorties. La semaine avait progressé au même rythme que la mèche de ma patience s’écourtait.

En voyant les cernes qui se creusaient sous mes yeux, Olivier a insisté pour que je prenne le vendredi pour moi; après tout, les filles peuvent retourner à la garderie une journée plus tôt que prévu. Après des vacances stimulantes pour les enfants, mais peu reposantes pour les parents, son offre était tentante.

J’ai néanmoins hésité. Une journée sans enfants. Sans sac de rechange ni crème solaire. Sans collations ni repas à prévoir. Pourquoi cette ambivalence avant d’accepter de prendre quelques heures pour moi?

Nos escapades familiales sont rarement de tout repos… Mes filles ont l’appétit frivole, sauf quand vient le temps de faire une sortie; elles se transforment alors en ogresses affamées tout le long de la balade. À cela s’ajoutent l’apprentissage de la propreté de ma cadette de deux ans et les allergies alimentaires de mon aînée de presque cinq ans. L’épée de Damoclès du risque d’une réaction anaphylactique s’additionne à une charge mentale déjà difficile à porter quotidiennement – surtout en vacances, où les crémeries et les food trucks regorgent d’offres alléchantes pour que nos enfants prétendent avoir faim à chaque coin de rue. De sérieux défis pour la spontanéité de nos sorties estivales!

Quand les allergies au lait et aux noix de Florence ont été diagnostiquées, lorsqu’elle était bébé, on a dû s’adapter à une nouvelle réalité aussi déconcertante que stressante. On a d’abord cru que l’allergologue nous dirait d’opter pour du lait sans lactose, mais nous avons été surpris d’apprendre que l’allergie au lait existait au même titre que celle aux arachides; donc, aucun produit laitier pour notre cocotte. Les noix, ça se gère plus aisément lorsque nous sommes à l’extérieur. C’est l’allergie au lait qui constitue un véritable casse-tête. Mon anxiété et moi préparons chaque fois une montagne de collations que je trimballe partout, afin de parer au moindre gargouillis qui surgissent dans l’estomac de nos héritières et d’éviter les tempêtes émotionnelles.

Ai-je vraiment hésité avant d’accepter l’offre d’Olivier?

Tandis que je suis perdue dans mes pensées, à mi-chemin entre la semaine éreintante qui se termine et la journée de plénitude qui m’attend, ma tache olfactive est soudainement stimulée. L’odeur enivrante du café s’est frayé un chemin jusqu’à mon lit, ce qui me décroche un sourire. La promesse énergisante de la caféine et l’anticipation de quelques heures de solitude sont un cocktail assez convaincant pour soulever une paupière. Mon réveil affiche 6 h 36. C’est déjà trente-six minutes de plus de sommeil que d’habitude, mais autant en moins dans ma journée.

Debout, Émilie!

J’enfile machinalement mon peignoir et je me dirige vers la cuisine. À mon arrivée dans ma pièce préférée, le soleil rayonne à travers le store jusqu’à mes plants de fines herbes disposés sur l’îlot.

Mes pensées basculent de nouveau quand je me rappelle mon projet du jour: faire de la photographie. À mes yeux, le ciel constitue la trame de fond essentielle pour créer des clichés dignes d’intérêt. Au gré des saisons et de l’heure de la journée, ma muse s’offre dans un éventail de couleurs aussi imprévisible que diversifié de bleu, de blanc, parfois de jaune et de rose, en passant par tous les tons de gris. Avant même de saluer mon chum, j’étire furtivement le cou afin de repérer à travers la porte-fenêtre le paysage dont je bénéficierai pour la matinée. Je croise les doigts pour que mon bonheur soit encore entier lors de ma séance photo. Un peloton de nuages marbrés dans le ciel suffit à m’exalter.

Olivier, avec qui j’ai déjà suivi des cours de photographie, devine d’emblée où porte mon regard:

— Aujourd’hui, un ciel ensoleillé ponctué de nuages offrant des possibilités infinies pour un shooting photo réussi, dit-il énergiquement en me tendant un latté fumant.

Je me contente d’un café filtre la semaine, alors je suis pleine de gratitude devant l’attention de mon amoureux. Qu’Olivier, fervent adepte de café noir, ait commis le sacrilège de mettre du lait mousseux dans le mien relève de l’exploit. J’y trempe les lèvres et lui demande:

— Oh! merci! Combien as-tu bu de cafés, Olivier le poète hyperactif?

— La vie est trop courte pour boire du mauvais café.

— Tentative d’évitement de répondre à la question? Hum… je parie que tu en es à ton deuxième.

Olivier baisse ses beaux yeux caramel vers son cellulaire en feignant d’être absorbé.

— Déjà ton troisième? dis-je un peu surprise.

Il relève la tête en souriant comme un gamin.

— Est-ce que ton œil de lynx a aussi constaté que nous avons deux tortues qui dorment profondément ce matin, alors qu’elles se sont levées entre 5 h 15 et 6 h 30 tous les jours de nos vacances?

— Je sais. J’aurais bien besoin de vacances pour me remettre de nos vacances, dis-je avec un sourire en coin devant l’ironie de la chose. Tu penses que c’est une pratique parentale douteuse si, pour les réveiller, je sonne à la porte en annonçant que je suis Anna et que je cherche la Reine des neiges?

— Tu veux vraiment gérer la crise du choc postrévélation de la vérité?

Je fais mine de réfléchir un instant.

— Nah! Je vais plutôt aller leur flatter le dos.

Je m’éloigne dans le corridor en fredonnant la chanson du film.

J’espérais secrètement que cela suffirait à les sortir du lit avec joie, mais sans succès. Leur humeur maussade se répercute sur l’ensemble de la routine matinale. Mes filles jouent à l’élastique avec ma patience tout le long du déjeuner: la confiture goûte trop les fraises, l’assiette n’est pas assez bleue, et un rien empiète sur leur bulle respective, comme le simple regard de leur sœur. Elles vont jusqu’à bouder les vêtements que je leur ai choisis puisque, bien sûr, le t-shirt que veut mettre Charlotte et la jupe préférée de Florence sont au lavage. On frôle la catastrophe pour le premier jour à la garderie. J’affiche un demi-sourire afin d’encourager la marmaille à se raplomber.

Après avoir amené deux fois ma cadette Charlotte aux toilettes et cherché pendant dix minutes la casquette-rose-avec-la-licorne-en-paillettes devant les pleurs hystériques de Florence, Olivier et moi installons finalement les filles sur leur siège d’auto. Je pousse un soupir de soulagement mêlé d’excitation. Je me consacre enfin à la préparation de mon sac après la dizaine de bisous échangés avec les héritières, question de déculpabiliser de ma désertion pour la journée.

Ma désertion. Il ne faut pas exagérer! Notre agenda familial estival digne de celui d’un premier ministre en campagne électorale a été ponctué de sorties: bibliothèque, promenades en forêt, visite au musée… Disons que nos filles n’ont pas souffert de sédentarité au cours de ce mois. Soyons honnêtes, une partie des activités de la dernière semaine servait à me sentir moins coupable de garder le vendredi pour moi. Un luxe que je m’offre environ deux fois par année.

Mais, pendant que je réunis mon matériel photographique, mes pensées vagabondent. Déstabilisée par le calme de la maison, je meuble ce vide avec quelques reproches – c’est l’occasion toute désignée pour me remémorer le monologue de mon hygiéniste dentaire lors de mon nettoyage, plus tôt cette semaine. Elle racontait sa fierté de ne jamais laisser ses rejetons à la garderie lors de ses congés puisque, selon elle, chaque activité du quotidien expose ses enfants à un apprentissage si riche qu’elle ne peut les en priver. La présence de mes filles pendant mon examen dentaire avait ouvert la porte à ce qu’elle s’imaginait être mon adhésion à sa philosophie parentale. Évidemment, rien ne pouvait l’empêcher de me faire part de son point de vue tranché, car avec ses doigts plongés dans ma bouche, je ne pouvais grommeler qu’à quelques moments clés de son éditorial.

Plus elle s’enflammait, plus je me flagellais d’être une mère indigne qui attend avec impatience sa journée sans enfants. Ce n’est pas surprenant que ses paroles viennent me hanter pendant que je prépare mon sac. Une infime partie de moi se demande si je suis normale de m’accorder chaque année quelques jours seule et d’offrir à mes filles du temps d’écran pour me permettre de cuisiner le repas sans leur montrer les plaisirs impénétrables de l’épluche-légumes. Mon hygiéniste dentaire, elle, semble pourtant savourer chaque milliseconde passée en compagnie de ses enfants, sans jamais se lasser. Pourquoi est-ce que je ressens le besoin viscéral de me retrouver seule pour prendre le temps d’admirer la nature (sans devoir vérifier constamment que ma progéniture ne se crèvera pas un œil avec une branche), de déguster une vraie crème glacée (sans devoir essuyer les dégâts de la mixture glacée vanillée au soya-sans-produit-laitier sur le visage barbouillé de mes enfants) ou de marcher en humant les effluves provenant des restaurants pour m’aider à faire mon choix de repas sur le pouce (sans devoir en chercher un pour, en réalité, accéder d’urgence à des toilettes pour mes rejetons)?

Calme-toi le pompon, Émilie Dubois!

J’ordonne à mes neurones de cesser immédiatement les connexions douteuses. Je passerai ma dernière journée de congé sans horaire et sans sentiment de culpabilité. Point final! Appréciant à peine le silence dans la maison, je sursaute lorsque la porte d’entrée s’ouvre. Olivier s’engouffre rapidement à l’intérieur:

— C’est juste moi. J’ai oublié l’auto-injecteur de Florence, dit-il en inspectant le contenu des poches de sa veste de la veille.

Pas si facile, le retour à la routine postvacances, finalement. Olivier me jette un regard amusé en apercevant le matériel disposé sur la table devant moi: mon équipement de photographie, un bouquin, un muffin, une barre tendre, une bouteille d’eau, ma crème solaire et un poncho contre la pluie.

— Émilie, tu sais que tu peux en profiter pour partir léger, pour une fois. Tu es seule. Tu t’achèteras ce dont tu as besoin sur la route. Tu devrais survivre pendant sept heures, ma belle.

Un sourire contrit aux lèvres, je dirige mon regard vers le contenu sur la table.

— Tu as raison! Je me prépare comme si j’allais bouder en chemin s’il me manque quelque chose.

Il sourit, attrape l’auto-injecteur et dépose un baiser dans mon cou avant d’aller conduire les filles à la garderie. Après plus de dix ans, il sait me ramener les deux pieds sur terre avec doigté. Surtout quand je n’arrive pas à me sortir de la routine qui s’est imposée depuis que nous vivons la grande aventure de la parentalité. Olivier sait que mon sens de l’organisation a été suffisamment sollicité pendant ces quatre dernières semaines pour que je n’aie plus envie de partir en vacances pour les deux prochaines années.

Suivant son conseil, je ne conserve que l’essentiel. Je laisse la maison en désordre et je récupère mon vélo dans le fond du cabanon après avoir dû déplacer la moitié des jouets utilisés ces derniers jours pour y accéder. Le son annonçant la réception d’un texto se fait entendre juste comme j’allais partir. Exaspérée de perdre encore de précieuses minutes de ma journée, je sors mon cellulaire à contrecœur, pensant que je me sentirai coupable si une catastrophe est déjà survenue sans que je réponde à l’appel à l’aide. Comment des gens peuvent-ils prétendre qu’il suffit de prendre du temps pour soi pour se ressourcer? Ça devait être les paroles d’un épicurien sans enfants! Encore faudrait-il que le monde entier ne conspire pas pour nous voler le temps qu’on s’est consenti…

Sur l’écran de mon cellulaire s’affiche un message de ma meilleure amie.

Josiane: Oh! chanceuse! Un ciel rempli de beaux nuages en

chou-fleur pour ta journée juste pour toi. Tes préférés pour

faire de la photo. Si jamais tu as envie d’une crème glacée au

chocolat, fais-moi signe. Bonne journée en solo, mon amie!

Elle est immédiatement pardonnée de retarder mon départ. La professeure de sciences en moi se retient de lui expliquer que ce qu’elle prend pour des légumes de la famille des crucifères sont des cumulus, voire des cumulonimbus au loin qui, eux, pourraient annoncer de la pluie. J’opte pour une réponse moins ennuyeuse.

Émilie: Oh oui, un ciel à faire damner tous les photographes

de mariage! Tu crois que c’est socialement acceptable de

manger un cornet à 9 h 30 le matin?

Josiane: Si une crémerie est ouverte à cette heure, c’est la

preuve que ça l’est. Sinon pourquoi ouvrir si tôt?

Émilie: Parce qu’ils vendent d’autres produits dérivés?

Josiane: Nan! Texte-moi si tu en trouves une sur ton

chemin… peu importe l’heure!

Émilie: Promis!

Il est improbable qu’il y ait une crémerie aux abords de la rivière où je prévois me rendre, mais elle m’a bien fait rire. J’enfourche mon vélo et je tente d’enfouir ma tignasse bouclée sous mon casque. Les nuages tout en rondeur laissent passer les rayons du soleil par intermittence, m’offrant d’emblée un joli spectacle. Mon trajet à travers la ville est déjà reposant simplement parce que je n’ai pas à coordonner la trajectoire de mes enfants. Je ne me casse pas la tête de la vitesse à laquelle je roule; je ne m’arrête pas trois fois en autant de minutes pour régler les problèmes de vélo ou de casques de mes princesses. Qui plus est, je n’ai pas à argumenter qu’une promenade de cinq minutes ne peut pas leur donner aussi mal aux jambes qu’elles le prétendent. Et finalement, je n’ai pas à les encourager démesurément pour terminer le trajet vers la maison comme si elles étaient sur le point de remporter l’or aux Jeux olympiques.

J’adore mes filles de tout mon cœur, malgré tout. Je secoue la tête en me promettant de ne plus penser aux enfants pour le reste de la journée.

Je laisse l’air vivifiant du mois d’août remplir mes poumons. Ça me rappelle la fébrilité de mes rentrées universitaires, lorsque j’étais encore étudiante. Le soleil chaud qui rivalise agilement avec la fraîcheur du vent, l’odeur du gazon qui se fraye un chemin jusqu’à mes narines, afin de me laisser savourer encore un peu les derniers plaisirs estivaux… Le genre de journée où on sort le matin en capri en grelottant. À 10 h, on se dit que c’était le choix vestimentaire parfait. À midi, on constate qu’une robe plus légère aurait été une meilleure idée et, à 14 h, on dégouline de sueur sous le poids des livres.

J’adore la frénésie de la rentrée: se procurer le matériel scolaire, faire des rencontres, relever de nouveaux défis… Je crois que c’est pour vivre chaque année ce moment que je suis devenue professeure au cégep. Josiane me trouve folle d’accueillir encore à ce jour chaque début de session avec autant d’engouement.

Après une balade d’une vingtaine de minutes en pleine quiétude, à inspirer à pleins poumons pour me donner l’impression de profiter au maximum de ma journée, j’arrive dans ce quartier historique qu’Olivier m’a fait découvrir à l’époque de nos cours de photo. Je cadenasse mon vélo dans le support à l’entrée du sentier. Je compte longer la rivière pour remplir mes cartes mémoire de chaque élément de la flore et de la faune qui s’y cache.

Peu de promeneurs arpentent les alentours, ce qui fait mon bonheur dans ma quête de plénitude. J’installe d’abord mon objectif macro sur le boîtier de mon appareil pour photographier les coccinelles sur la rambarde du ponton en bois. Mes prises de vue suivantes – des insectes dans le feuillage – s’avèrent décevantes. Je suis plus rouillée que je le pensais avec les réglages de cette lentille. Le bruissement des feuilles est un ravissement pour mes oreilles, mais une véritable catastrophe pour mes photos macros. La mise au point automatique ne se fait pas au bon endroit, ce qui rend mes photos floues neuf fois sur dix. Après plusieurs tentatives infructueuses, je change pour mon objectif 50 mm, moins capricieux. Je peux enfin saisir d’innombrables détails de la forêt, allant de l’escargot accroché à une branche au champignon sur un tronc d’arbre jonchant le sol. Après avoir profité de tous les minuscules détails du boisé, je me dirige dans le quartier résidentiel attenant.

Cette fois, j’arpente les rues à la recherche de détails architecturaux. Au début de nos fréquentations, Olivier m’avait fait découvrir les rudiments de la photo de bâtiments patrimoniaux à travers ces rues bordées d’arbres matures. Avec un brin de nostalgie, je me remémore notre rencontre une décennie plus tôt. C’était à ce cours de photographie au cégep où je travaille. Je m’étais inscrite après avoir vu Olivier, tout sourire, dans le local en face du mien – le cours débutait juste comme je terminais ma journée. Sur un coup de tête, je m’étais inscrite dans le même groupe. J’avoue qu’au départ c’était plus pour le charisme du beau brun que pour l’apprentissage de l’art photographique. Après tout, c’était un bon investissement pour le voir de plus près sur une base régulière. Ce n’est qu’après l’inscription que j’avais compris dans quoi je m’étais embarquée: il me fallait un appareil photo reflex numérique. Sans vraiment le réaliser, avec ma facture s’élevant dans les quatre chiffres, je venais d’engouffrer les économies de ma première année de salaire sous l’effet de mes pulsions de jeune femme qui avait trop longtemps délaissé sa vie amoureuse. J’en suis fort heureuse maintenant, mais un tel coup de tête ne me ressemblait pas. Je sortais de l’université avec une dette d’études avoisinant les vingt mille dollars, que j’espérais rembourser le plus rapidement possible. Après avoir absorbé le choc, j’avais décidé de considérer l’achat de mon appareil photo comme un investissement à long terme. Tout le monde prend des photos pour créer des albums, non?

Mon tour du quartier me conduit sans surprise à l’église où nous nous sommes mariés. J’aime tellement ce lieu empreint de souvenirs! Si le ciel arborait un azur uniforme lors de notre mariage, celui d’aujourd’hui est dramatique à souhait. Les nuages s’entassent sur plusieurs kilomètres dans le ciel, comme si l’espace manquait pour les entreposer ailleurs. Ils se teintent de blanc pur à gris foncé jusqu’à la ligne d’horizon, donnant une profondeur hypnotique au paysage. Je prends le temps d’admirer cette beauté de la nature.

À la merci de la météo instable, je me résous à immortaliser ce moment avec une quantité indécente de clichés sans soleil. Je m’accroupis afin d’avoir l’église patrimoniale en contre-plongée et de donner toute la prestance qui revient de droit au clocher à la fois sobre et majestueux dans ce ciel chargé de nuages. Au bout de quelques minutes, je décide de reculer d’une centaine de mètres afin d’inclure les fleurs de lavande que j’ai remarquées à mon arrivée sur le site. Dès que je me trouve à proximité, j’effleure du bout des doigts les quelques boutons restants afin d’activer leur parfum que j’affectionne tant. Mon nez apprécie les effluves qui s’en échappent pendant que je cadre le massif floral au premier plan. Je conserve l’église dans ma prise de vue avant d’effectuer une avalanche de clics supplémentaires.

Quelques rayons de soleil s’extirpent timidement des nuages, rendant le spectacle divin. Les battements de mon cœur s’accélèrent comme chaque fois que j’envisage un résultat au-delà de mes attentes de photographe amatrice. La présence des rayons de soleil sera éphémère: je dois faire vite si je veux immortaliser ce que m’offre Dame Nature en cet instant. Tout est si calme que cela me donne l’impression d’être seule au monde. Et voilà qu’une libellule se pose délicatement sur l’une des fleurs de lavande. Les libellules existaient à l’ère des dinosaures. Cette information à elle seule pousse mon niveau d’émerveillement à son paroxysme. Je m’empresse de cadrer cet insecte aux ailes iridescentes sous les rayons du soleil qui s’estompent plus rapidement que je le souhaite.

Un coup de vent m’annonce que le charme sera bientôt rompu. Je range mon appareil photo dans mon sac à dos, place la toile imperméable sur ce dernier et repars promptement vers mon vélo. Lorsque j’y arrive enfin, je déverrouille le cadenas qui le retient et je tente de ranger une fois de plus ma chevelure rebelle sous mon casque.

À mi-chemin vers la maison, les feuilles des arbres virevoltent dans tous les sens. Le tonnerre n’est qu’un murmure lointain, mais je doute de ma capacité à parvenir à destination avant l’averse. Le ciel, si époustouflant quelques minutes auparavant, apparaît désormais fort menaçant pour la cycliste du dimanche que je suis. J’accélère le rythme afin d’éviter le déluge qui s’abattra d’un moment à l’autre. À un passage pour piétons, j’évite de justesse un jeune homme qui a la même idée que moi: se réfugier avant qu’éclate l’orage. Déstabilisée, j’envoie valser ma bicyclette dans un buisson et ma tête, heureusement protégée par mon casque, heurte le poteau d’un lampadaire. Je suis étourdie au point où j’ai du mal à réaliser ce qui se passe.

Quand le brouillard qui emprisonne mon cerveau se dissipe enfin, je distingue une dame à la chevelure argentée qui tient un cellulaire à son oreille. Ses lèvres bougent, mais le son de sa voix est étouffé. Combien de temps s’est écoulé depuis ma chute? Était-ce cette dame qui m’a fait perdre l’équilibre? Non, mon souvenir, bien que confus, ne laisse pas de doute sur le fait qu’il s’agissait d’un jeune homme. Sûrement une dame bienveillante sur mon chemin. Où se trouve le jeune homme, dans ce cas? Je n’ai pas l’intention de le tenir responsable de ma chute, mais son aide aurait été utile.

Le ciel se fait menaçant au-dessus de nos têtes, et le vent souffle de plus en plus fort. Mon cerveau embrumé a de la difficulté à répondre aux questions de la dame à mes côtés, qui discute toujours au cellulaire. Depuis quand les sexagénaires s’intéressent-ils plus à leur cellulaire qu’à l’humain devant eux? Ce n’est pas plutôt la maladie de mes étudiants, ça? Vu qu’elle semble si accro à son téléphone intelligent, je m’attends presque à ce qu’elle s’informe de mon score à Candy Crush.

Je m’extirpe de mes réflexions nébuleuses juste au moment où une ambulance tourne le coin de la rue. Les sons deviennent plus clairs, à présent. Mais qu’est-ce qui se passe? La panique m’envahit… ce n’est quand même pas pour moi! Un taxi aurait suffi! À partir de ce moment, je ne cesse de répéter à la dame que je vais bien et que je n’ai pas besoin d’une ambulance. J’ai l’impression de perdre pied dans un vertigineux tourbillon de souvenirs. Faisant fi de mon charabia, la dame me répète calmement qu’on s’occupera bien de moi. Malgré tout, la douloureuse sensation de revenir en arrière me submerge. Le souvenir du premier choc anaphylactique de Florence s’impose de tout son poids dans mes pensées. Les plaques rouges et enflées s’étendaient sur tout son petit corps au fil des secondes qui passaient. Ses vomissements répétés me laissaient croire qu’elle ne pouvait pas reprendre son souffle. Ses yeux me priaient de ne pas l’abandonner. L’attente insoutenable de l’ambulance. Le hurlement des sirènes. L’arrivée en trombe dans l’enceinte de l’hôpital. Et puis, je me remémore le son angoissant des machines médicales, l’odeur d’asepsie des hôpitaux, le sentiment de perdre le contrôle de la situation, la barre dans le ventre qui m’empêchait de respirer, la peur viscérale de perdre mon enfant…

Mon cœur s’accélère, mes glandes salivaires cessent de fonctionner, ma tête menace d’exploser. Je dois rentrer chez moi et j’ai encore naïvement espoir de repartir en taxi. La nausée m’assaille au moment où je tente de répondre aux questions de l’ambulancier.

— Madame, comment vous appelez-vous?

— Émilie. Émilie Dubois, je… je… dois… je…

— Émilie, avez-vous mal quelque part?

Je n’arrive pas à me concentrer. Je balbutie quelque chose d’incompréhensible. L’ambulancier me retire mon sac à dos. Il m’explique les gestes qu’il fait et l’endroit où on me conduira. Impuissante, je me retrouve vite allongée sur une civière. Dans l’ambulance, je fixe le plafond en me concentrant afin de ne pas expulser mon déjeuner. Mon cœur bat à tout rompre et ma bouche est si sèche! Dès que je suis branchée au moniteur de l’électrocardiogramme, je ne peux plus rien cacher. Mon rythme cardiaque s’emballe davantage. L’ambulance démarre sur les chapeaux de roues en mettant en marche les sirènes. Je tente de protester, d’expliquer que ce n’est que le syndrome de la blouse blanche, mais ma voix reste inaudible.

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