La libellule
Chapitre 20
20
Depuis ma discussion avec Olivier, je me sens investie d’une énergie nouvelle. Je recommence à m’impliquer dans la vie de mes princesses, je reprends le partage des tâches ménagères… Je me suis même plongée dans l’élaboration de ma conférence sur la pédagogie inversée à l’attention de mes collègues en prévision de mon retour au travail cet automne. J’ai aussi recommencé à regarder Olivier dans les yeux plutôt que de longer les murs. Avant, j’avais tellement peur de croiser son regard et d’y déceler de la pitié ou de l’incompréhension!
Comme convenu, je me rends au rendez-vous en allergologie de Florence pour sa provocation au lait cuit. Je suis stressée à l’idée de laisser ma fille manger un muffin contenant un allergène qui pourrait lui être fatal, et j’appréhende aussi l’oppression que je ressens dans les hôpitaux, sentiment décuplé depuis l’annonce de la mort de mon bébé. Je décide de me concentrer sur Florence, sachant qu’elle doit conjuguer avec l’inquiétude d’ingérer un aliment qu’on lui fait voir comme un danger.
L’infirmière est une vraie perle avec ma fille; elle sait comment la rassurer en lui posant quelques questions anodines pour créer un lien de confiance. Ensuite, elle lui propose de manger à intervalles réguliers chaque portion du muffin que j’ai préparé afin de voir si des réactions se produisent. Ce processus dure environ une heure, pendant laquelle mon angoisse se calme au fur et à mesure que le muffin disparaît du plateau de l’infirmière. Florence ne semble pas réagir au lait cuit. Est-ce possible que la vie m’envoie enfin un peu de bonheur? C’est une petite victoire que je savourerai assurément. Une fois la dernière bouchée avalée, il nous faut patienter une heure avant de rencontrer l’allergologue. J’ai apporté des crayons, des feuilles ainsi que la tablette électronique pour passer le temps. Florence colorie un koala quand elle me demande:
— Maman, est-ce que Thomas est au ciel?
— Qui t’a dit ça, mon cœur?
— C’est Rose. Elle dit que Thomas est au ciel avec sa mamie à elle. Est-ce que c’est vrai?
Florence a passé un moment avec la fille de Simon pendant ma virée dans Charlevoix, alors elles ont eu le temps d’échanger sur le sujet.
— Qu’est-ce que tu en penses, toi?
— S’il est au ciel, je me demande pourquoi je le vois pas sur les nuages. J’ai regardé longtemps hier et j’ai rien vu.
— Tu as raison. On peut pas les voir sur les nuages. C’est une façon de parler. Certains disent que la personne décédée est au ciel, d’autres vont dire qu’elle est dans leur cœur. Par exemple, la mamie de Rose peut pas être physiquement dans son cœur, hein?
— Ben non, elle est plus grande que moi, Rose, mais pas assez pour que sa mamie entre dans son cœur, me répond Florence, amusée.
— Être dans le cœur de quelqu’un, c’est dire qu’on l’aime très fort et qu’on veut jamais l’oublier. C’est la même chose avec le ciel. On peut pas voir les êtres décédés comme Thomas ou la mamie de Rose, mais on sait que les personnes qui sont mortes vont toujours rester dans notre mémoire, dans notre cœur. Certaines personnes aiment regarder le ciel pour se remémorer l’être qu’elles aimaient, d’autres font une prière… Il y a plusieurs façons de vivre ça.
— Je vais jamais oublier mon petit frère.
Mon cœur se contracte, mais l’émotion est moins vive qu’auparavant.
— Moi non plus, je vais jamais l’oublier.
Je la serre un moment contre moi. La conversation a été difficile, mais j’ai tenu bon. Pauvre Florence! Je suis contente de l’accompagner à nouveau dans ses questionnements de petite fille.
L’allergologue nous appelle enfin. C’est officiel: la provocation a été un succès. Grâce aux changements hormonaux, l’allergie au lait disparaît souvent totalement lorsque l’enfant vieillit. Elle nous explique l’intégration progressive qui se poursuivra à la maison. On tentera d’abord de maintenir la tolérance de son système au lait cuit. Si tout a bien fonctionné avec la réintroduction progressive à la maison, on pourra passer à la prochaine étape: la provocation au lait cru. De façon générale, on la fait avec du yogourt. Une belle bouffée de chaleur que je n’ai pas ressentie depuis longtemps colore mes joues de bonheur. Je suis heureuse.
— Alors on se revoit dans six mois, ma belle, nous dit aimablement l’allergologue.
— Est-ce que je vais encore manger un muffin?
— Non, on va faire une nouvelle étape la prochaine fois, dit-elle avec un clin d’œil. On dira à ta maman ce qu’elle devra apporter.
— D’accord.
Je suis soulagée. Un pas dans la bonne direction pour l’élimination de son allergie au lait. Un pas à la fois. C’est ma nouvelle devise.
— Bravo d’avoir été courageuse, ma chouette! Je sais que ça t’inquiétait, mais tu y es arrivée.
— Merci, maman, d’être venue avec moi.
Je pense que je lui ai manqué durant les derniers mois et ça m’attriste. Plus jamais je ne disparaîtrai aussi longuement de la vie de mes filles.
Je suis assise pour la dernière fois dans le bureau de ma psychologue. J’arrive au bout des cinq séances offertes par mon employeur. Installée dans le fauteuil en faux cuir beige, je suis maintenant capable de soutenir le regard de Dre Girard. Avant, je me concentrais sur chaque détail du coquelicot géant de la peinture en face de moi. Je lui raconte mon voyage dans Charlevoix et la gamme des émotions par lesquelles je suis passée sur la plage.
— À mon retour, j’ai enfin trouvé la force de discuter de ce qu’Olivier et moi allons faire avec les cendres de Thomas. Olivier a réservé un emplacement au columbarium. Je suis maintenant prête à honorer sa mémoire, à le pleurer parfois, à lui acheter une rose blanche à l’occasion, à l’aimer encore de tout mon cœur. Mais j’ai aussi promis à Thomas de prendre soin de son papa et de ses sœurs, de prendre soin de moi. J’ai compris que ce n’est pas viable de transporter autant de souffrance au quotidien. J’ai réalisé que j’avais peur de voir ma douleur s’éloigner à pas feutrés sans que je m’en rende compte. J’étais terrifiée à l’idée que ma famille, mon entourage et même mon bébé pensent que, si j’allais mieux, c’était que ma peine était pas sincère ou que mon amour était pas véridique.
Je reprends mon souffle, car ça me fait beaucoup de choses à assimiler. Les verbaliser, c’est aussi en prendre conscience réellement. Comme une promesse de ne pas reculer par rapport à ce qu’on vient de dire.
— Vous êtes en train de progresser dans votre deuil, dit doucement Dre Girard.
— Honnêtement, je pensais que “faire son deuil” était une finalité à atteindre. Que lorsqu’on a fait son deuil on a atteint quelque chose, un état particulier que j’arrivais pas à saisir. J’avais l’impression de jamais voir le bout. Aujourd’hui, je comprends que ce deuil m’accompagnera pour le reste de ma vie. Il a changé la femme que je suis, mais je veux retrouver la mère, l’épouse, l’amie que j’étais avant. Je peux pas attendre que mon deuil se termine avant de poursuivre ma vie. J’ai compris qu’il se terminera jamais, en fait. C’est un processus qui m’habitera à des intensités variables tout au long de ma vie.
— Vous avez compris beaucoup de choses, ces derniers temps, Émilie. N’oubliez pas que le temps jouera aussi en votre faveur. Il pourrait vous arriver d’avoir encore à certains moments l’impression de reculer. Rappelez-vous que ce n’est qu’une étape du processus, un évènement parmi les autres. Certains évènements seront encore difficiles: la date prévue de l’accouchement, la date anniversaire de son décès… Soyez bienveillante envers vos émotions. Elles ont une raison d’être.
Je hoche la tête en signe d’approbation.
— Et puis, j’ai aussi arrêté d’en vouloir à tous les humains de la terre qui ne comprenaient pas comment se comporter avec quelqu’un qui vivait un deuil périnatal. En fait, j’ai dû soutenir ma meilleure amie qui a vécu une agression sexuelle et j’ai moi-même été maladroite dans l’accompagnement que je lui ai offert. Une chose peut aider une personne, alors que cette même chose résonnera négativement pour une autre. Alors je comprends mieux pourquoi les gens peuvent pas saisir les subtilités de ma peine. J’avais moi-même des réflexes très affirmés quant à ma perception du devoir de la victime de porter plainte contre son agresseur afin d’éviter le même sort à d’autres. Mais c’était ma perception, mon souhait, sans avoir vécu son drame. J’ai pas le droit de croire que je peux me mettre à sa place et savoir ce qui est le mieux pour elle. Je dois l’écouter et la soutenir. C’est tout ce dont elle avait besoin. Et c’est tout ce dont j’avais besoin aussi. De parler de mon bébé. De savoir qu’il a existé. De savoir qu’on me jugeait pas.
— Vous avez mis le doigt sur quelque chose d’important. Les gens continueront à commettre des maladresses à vos yeux. Accueillez avec bienveillance les émotions que cela génère et n’hésitez pas à leur expliquer vos frustrations ou la meilleure façon de reformuler leurs propos, si vous en sentez la nécessité. Il se peut aussi que vous n’ayez pas envie de le leur expliquer et c’est tout aussi correct.
— Merci pour votre aide. Puis… eh bien… je pense même être prête à retrouver mon intimité avec Olivier.
— C’est une bonne nouvelle. Après l’étape de l’acceptation, il y a la phase de la reconstruction.
— Ah oui? dis-je légèrement découragée d’avoir une étape additionnelle dans ce processus.
— Après avoir accepté l’état permanent du décès de votre bébé, il faut vous reconstruire. Tranquillement, l’état de vulnérabilité dans lequel vous êtes plongée depuis plusieurs semaines fera place à un état de confiance que vous ressentirez à travers la réalisation de vos obligations familiales et professionnelles. Ça transparaîtra progressivement dans votre vie amoureuse. Et vous retrouvez le goût de vivre à nouveau de l’intimité avec votre mari. Mais cette intimité peut prendre plusieurs formes. Cela ne passe pas obligatoirement par un rapport sexuel… Ça viendra. Si ça vous intéresse de poursuivre votre suivi en psychologie, voire de le faire en sexologie, je peux vous diriger vers un ou une collègue.
— Ouf! J’apprécie votre offre, mais, pour le moment, je suis pas prête à m’ouvrir à quelqu’un d’autre. C’est tellement personnel! Je vais prendre le temps de retrouver mon intimité avec mon homme. Ça peut pas être bien compliqué.
— Je conçois que ce soit difficile à première vue de vous ouvrir à un nouveau professionnel, mais rappelez-vous comment vous vous sentiez avant votre premier rendez-vous avec moi et comment vous vous sentez maintenant. Sachez que vous avez le droit à cinq séances gratuites par année. Revenez me voir l’an prochain si vous en ressentez le besoin. En cas d’urgence, n’hésitez pas toutefois à appeler la secrétaire en cours d’année, elle pourra vous orienter vers les options possibles. Sinon je vous laisse les coordonnées de quelques collègues, au cas où.
— Merci, docteure Girard.
Et encore un petit poids de moins sur les épaules. Lorsque je sors de son bureau, je relève instinctivement mon visage vers le soleil et je prends une grande inspiration. Cette inspiration est imprégnée du sentiment de bien-être en lien avec la petite réussite d’être allée au bout des cinq rencontres. Comme c’est une magnifique journée de juillet, j’ai marché jusqu’au bureau de la psychologue. Olivier et moi avons convenu qu’il viendra me récupérer avec les filles et que nous irons ensuite à la cérémonie privée pour notre petit ange. J’ai le cœur gros, mais je me sens plus forte maintenant. Je suis prête. C’est aujourd’hui que je dois me séparer des cendres de Thomas, mais je le vois différemment. Je ne considère plus que j’abandonne mon bébé, mais plutôt que j’honore sa mémoire. Il sera dorénavant à mes côtés partout où j’irai.
Florence et Charlotte courent dans l’église tout le long de la prière prononcée par le curé, mais ce dernier nous fait comprendre que cela ne l’importune pas. Ça m’aide à me concentrer sur ses paroles. Il nous fait signer le registre des décès, puis les cloches retentissent solennellement pendant que nous sortons avec l’écrin qui contient son urne. On marche doucement vers le columbarium, où la niche que nous avons sélectionnée est déjà ouverte. Sont inscrits son nom et sa date de naissance sur la plaque de granit noir posée sur le sol.
Nous regardons une dernière fois la petite urne et nous la déposons dans la niche. C’est alors qu’une libellule se pose sur mon épaule. Je porte la main à ma bouche avec une grande émotion. C’est à mes yeux le signe que nous avons fait le bon choix. Je reste en silence et j’accueille ce moment avec douceur, même si les filles s’agitent autour de nous. Mon processus de transformation, de reconstruction, est bel et bien entamé. Nous sommes prêts à ce que la niche funéraire de notre petit garçon soit scellée. Olivier s’éloigne avec les filles, qui ne tiennent plus en place. Une fois la niche fermée, je m’approche afin de murmurer le message que j’ai écrit, auquel je viens d’ajouter un post-scriptum:
Thomas, mon ange,
Tu as déployé tes ailes si tôt. Malgré ton départ prématuré, il reste
que j’ai la chance d’être ta maman. J’aurais dû veiller sur toi, mais
c’est maintenant toi qui agiras comme gardien spécial de notre petite
famille. Jamais on ne pourra m’enlever de la tête que tu as existé dès
que j’ai su que mon test de grossesse était positif. Nous avons vécu un
peu plus de vingt et une semaines en parfaite symbiose, toi et moi. Ce
sont cent cinquante-deux jours pendant lesquels on a eu le temps de
faire des projets pour la vie à cinq qui se profilait à l’horizon. On a
préparé tes sœurs dès qu’on a décidé d’avoir un autre enfant. J’ai
imaginé ce qu’aurait été ta vie avec nous. Chaque fois qu’elles
partaient dans un fou rire contagieux, je t’imaginais les accompagner
en rigolant toi aussi. C’était ça, le bonheur. Des fous rires en famille. À
cinq. Je t’ai rêvé un avenir qui n’existera jamais à travers nos yeux,
mais uniquement dans nos cœurs. Jamais on ne pourra me voler ces
quelques heures passées avec toi. Ce sont de précieux souvenirs que je
vais chérir toute ma vie en repensant au petit garçon que j’ai porté,
embrassé et aimé de tout mon cœur pendant cinq mois. Après tout, on
aura eu le bonheur de se rencontrer pendant un instant, et ça, je ne le
regrette pas une seule seconde.
Je t’aime si fort,
Ta maman xxxxx
P.S. Tu peux continuer de m’envoyer des libellules pour me faire
sourire.
J’enroule le papier autour de la tige de la rose blanche que j’ai apportée, je noue un ruban doré pour l’y maintenir et j’accroche la fleur sur la plaque de granit noir. Je rejoins Olivier, Florence et Charlotte. L’une cueille candidement des marguerites, tandis que l’autre poursuit un papillon blanc avec bonne humeur.
Nous regagnons la voiture avec deux petites filles surexcitées à l’idée d’aller se baigner à la maison. Ça m’aide à garder le cap sur mes nouvelles résolutions de rester dans le moment présent. À la hauteur de la voiture, j’entends le son d’une notification. Mon cellulaire affiche un résumé du message qui vient d’entrer dans ma boîte de courriels: «Vous avez remporté le concours de…» Il me manquait la fin. Il m’arrive de «gagner» de fausses croisières par téléphone, mais je n’ai jamais remporté de faux concours par courriel. Intriguée, j’ouvre le message et je le parcours rapidement.
— Olivier, qu’est-ce que ça veut dire? lui dis-je, interloquée, en lui montrant le message.
— Oh! Je… Félicitations, mon amour! Je suis tellement content. Écoute, je suis désolé. J’ai complètement oublié de t’en parler. Ça remonte au soir où tu as fait une fondue au chocolat avec Josiane. Je vous avais laissées tranquilles pour jaser, tu te rappelles?
— Euh… oui.
— Quand je suis arrivé dans le bureau, la page du concours était restée ouverte sur l’ordinateur et c’était la date limite. Je t’ai inscrite pour que tu manques pas ta chance.
— Wow! dis-je, abasourdie.
— Je devais donner un nom à la photographie. J’ai hésité longtemps, mais j’ai décidé d’y aller avec le signe le plus distinctif de la photo: La libellule. J’espère que t’es pas fâchée.
— La libellule, mais oui! C’est une superbe surprise, Olivier. Non, je suis pas fâchée. Merci pour tout, en fait.
Je m’empresse de texter Mylène.
Émilie: J’ai trouvé un nom pour ton regroupement de
photographes bénévoles: Les libellules. Un symbole
d’adaptabilité et de transformation. Une force de la nature qui
a traversé les différentes ères de notre planète pendant des
millions d’années. Le service offert par les bénévoles sera le
début du processus qui accompagnera les familles
éprouvées. Les photographes s’adapteront aux familles et à
leurs émotions, comme la libellule adapte son vol.
J’y joins un lien expliquant la signification des libellules avant de continuer.
Émilie: Et je suis prête à en faire partie… discrètement. Je
veux pas être au premier plan, mais je souhaite très fort que
chaque maman, chaque papa, chaque fratrie ait la possibilité
de garder en photo des souvenirs du bébé qu’ils auront bercé
quelques heures. Si je peux faire une différence dans la vie
des parents d’une quelconque façon, je veux le faire. Ce sera
ma façon d’honorer la mémoire de mon Thomas, d’avancer
sans oublier.
Avant de m’engouffrer dans la voiture, je me retourne vers le columbarium, j’y envoie un doux baiser.
— À bientôt, mon bébé, ma libellule à moi!
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