La libellule

Claudia Turgeon · Chapitre 8 sur 26

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La libellule

Chapitre 8

8

 

 

Le mardi matin suivant, une bordée de neige ralentit considérablement la circulation. L’accumulation est minime, mais le chasse-neige a laissé un ruban rétrécissant les deux voies en une seule et, du même coup, réduisant ma capacité à honorer mon habituelle ponctualité. Nous circulons à pas de tortue. Je jette sans cesse des coups d’œil à l’horloge de mon tableau de bord. Peut-être un peu dans l’espoir d’arrêter le temps. À mon arrivée au cégep, je ne dispose que de quelques minutes pour déposer mes effets personnels à mon bureau avant de me rendre en classe. À ma grande surprise, Josiane est assise dans mon fauteuil. Ses cheveux d’ordinaire soigneusement coiffés sont en bataille et son maquillage n’est plus qu’un vestige de ce qu’il devait être hier. Quand elle me voit, elle éclate en sanglots. Désemparée de la trouver dans cet état, je m’installe sur la chaise réservée aux étudiants qui viennent me rencontrer.

— Qu’est-ce qui se passe? dis-je en plaçant une main sur son genou pour l’encourager à parler.

— Mélissa m’a dit que si j’arrivais pas à me décider pour le bébé, c’était parce que j’avais peur de l’engagement et que je l’aimais pas pour vrai.

— Et toi, tu penses que c’est ça?

— Ben non! J’ai juste besoin de temps. Mais est-ce qu’on peut s’engager avec quelqu’un sans vouloir d’enfants?

— Pourquoi pas?

— Mélissa a pas l’air de le penser.

— C’est pas très respectueux de sa part de te forcer à adhérer à son projet de famille…

— Tu as raison. Est-ce que cela veut dire alors que nous sommes pas faites pour être ensemble?

— Je crois que vous avez toutes les deux peur de vous perdre.

Je regarde l’heure sur mon cellulaire.

— Je m’excuse, ma belle Josiane. Je dois filer pour mon cours, mais on se reparle sans faute. On va aller manger un cornet enrobé de chocolat pour te remonter le moral.

Cela a pour effet de la faire sourire pendant que je rassemble mon matériel.

— Émilie, on est en plein mois de décembre, alors je doute qu’on trouve une crémerie ouverte. Mais on devrait pouvoir se faire une fondue au chocolat.

— Vendu! Viens souper à la maison. On dégustera notre dessert quand les filles seront couchées.

— D’accord. À ce soir.

À contrecœur, je laisse mon amie penaude dans mon bureau et je me précipite dans le couloir. Je l’entends me demander si elle doit apporter quelque chose pour le repas, mais je me suis déjà trop éloignée pour lui répondre à travers les étudiants pressés qui se ruent vers leur local. Au coin du corridor, je croise Thierry qui, je l’espère, ne tombera pas sur Josiane. C’est bien la dernière personne qu’elle doit avoir envie de voir en ce moment. Avec sa chemise rose bonbon, impossible de le manquer. Je songe aux gommes à mâcher qui doivent jalouser la couleur de sa chemise, ce qui m’arrache un sourire. Thierry remarque mon rictus moqueur; il ferme les yeux à demi, sourit avec assurance et tourne un peu la tête, comme si j’allais devenir sa prochaine conquête – un scénario impossible, mais on ne sait jamais ce qui se passe dans la tête de Thierry.

— Hey! avec un sourire comme ça, ça peut pas mal aller! Comment va ma belle bouclée aux yeux émeraude?

Ouf! je ne suis pas SA belle, mais je n’ai pas le temps pour ce genre d’inepties. J’opte pour la tactique de la discussion superficielle:

— Tu es particulièrement en forme aujourd’hui, Thierry. Es-tu prêt pour le party de Noël?

— Oh! je manquerai pas ça pour tout l’or du monde! répond-il en me faisant un clin d’œil. J’espère que Josiane et toi serez là!

Je hoche la tête. Heureusement, la discussion s’éteint d’elle-même vu que nous suivons le flot des étudiants. Maintenant que je l’ai dépassé, je me permets de virer les yeux à l’envers. «Tout l’or du monde», une de ces formules toutes faites que je trouve ridicules! On s’entend que, si on m’offre un million en échange de mon absence au party de Noël, j’accepte volontiers. En fait, même pour mille dollars, je laisse ma place cette année.

 

Le soir venu, Charlotte et Florence assaillent Josiane dès qu’elle sonne à la porte. Je hausse les épaules avec un sourire en regardant mon amie se faire accueillir avec effervescence par deux fillettes beaucoup trop volubiles. Pendant qu’elles l’entraînent jusqu’à leur chambre, je m’assure que le pâté chinois ne brûle pas. Je m’empresse ensuite de lui porter un verre de vin pour lui permettre de tenir le coup. Quand je pénètre dans la pièce, Josiane n’a pas l’air au bord de la catastrophe. Au contraire, elle lit une histoire aux filles, qui sont suspendues à ses lèvres. Sa lecture est ponctuée de multiples intonations adaptées aux personnages du livre. Fascinée par sa chevelure fuchsia, Florence s’amuse à la coiffer. Charlotte fixe les tatous colorés et y passe son doigt comme pour vérifier qu’ils ne s’effaceront pas. J’ai l’impression que même Josiane prend plaisir à partager ce moment avec mes filles. Je me demande si elle n’est pas en train de réaliser quelque chose.

Olivier arrive de la clinique pendant que je termine de mettre le couvert. Il va embrasser nos trésors qui jouent encore avec Josiane avant de me rejoindre dans la cuisine. Des éclats de rire dans la chambre parviennent à nos oreilles, nous décrochant un sourire.

— J’hallucine ou Josiane est super attentionnée avec Flo et Charlotte? Je l’ai jamais vue comme ça. Je veux dire, elle est toujours aimable avec elles, mais c’est différent, cette fois. Elle s’implique réellement dans le jeu.

Je tais le projet de Mélissa. Non pas pour le cacher, mais pour laisser le temps à mon amie de cheminer à son rythme.

— J’ai remarqué la même chose. Tu as un sens de l’observation hors du commun, dis-je en plaquant un baiser sur les lèvres d’Olivier.

J’invite tout le monde à s’attabler. Nous devons coucher la marmaille si nous voulons satisfaire nos papilles gustatives avec les plaisirs chocolatés! Le souper est, comme d’habitude, rempli d’histoires enfantines et de rires. Dès que les filles se lèvent de table, Olivier entreprend de gérer la routine du soir, pendant que Josiane et moi vidons la table et faisons la vaisselle. Je ne sais pas si c’est l’effet de Mercure qui rétrograde ou à cause des quelques flocons qui tombent, mais Olivier y arrive difficilement tout seul. Les cris des filles fusent à plusieurs reprises. J’ai peur que cette autre facette de la parentalité décourage Josiane.

— Je sais ce que tu penses, me lance tout à coup mon amie pendant qu’elle termine son verre de vin.

J’entreprends de couper les fruits pour la fondue au chocolat en faisant mine de ne pas comprendre.

— Ah oui?

— Tu as peur que le fait de vous voir gérer certaines situations difficiles avec vos deux filles me fasse perdre le goût d’avoir des enfants avec Mélissa.

— Tu me connais trop bien. Tu étais tellement en phase avec elles avant le souper! C’était beau à voir. Même Olivier a remarqué qu’il se passait quelque chose entre vous trois.

— Il a raison. C’était parfait. J’ai vraiment aimé mon moment avec elles. Il est génial, ton Olivier. Garde-le, sinon je te le vole, plaisante Josiane.

— Il faudrait pas que Thierry t’entende, il croirait qu’il a une chance avec toi de te ramener du “bon bord”.

Josiane lève les yeux au ciel et revient au sujet qui nous intéresse:

— Pour être honnête, le fait d’être témoin de la difficulté d’Olivier à coucher les filles ce soir m’aide plus que tu le crois dans mon cheminement. Je constate que c’est possible de garder son calme et de trouver différentes astuces pour les amener à se coucher. Je vois bien qu’Olivier aime éperdument Florence et Charlotte, même si sa patience est mise à rude épreuve.

— Wow! Tant mieux. Avoir des enfants, c’est l’expérience la plus difficile, mais la plus enrichissante que je connaisse. Tu navigues constamment dans un paradoxe d’émotions intenses. Tu peux passer du désir de leur donner tes deux reins si on t’annonçait que c’était la seule façon de leur sauver la vie à celui de les prendre en photo pour les donner sur Marketplace. Et tout ça en cinq minutes.

Josiane éclate de rire en se resservant du vin avant de poursuivre:

— Ma mère m’a élevée seule. J’en parle pas souvent, peut-être parce que je me sens toujours un peu honteuse. J’avais plus l’impression d’être un fardeau pour elle. Elle était toujours impatiente. Elle me détestait pas, mais je sentais pas qu’elle m’aimait. Elle m’a jamais démontré de l’amour comme vous le faites avec vos enfants. On faisait jamais d’activités ensemble. J’ai tellement essayé de me faire aimer d’elle. Je me souviens encore d’une chose qui m’a blessée. C’est niaiseux, mais j’avais rapporté un bouquet de pissenlits pour lui faire plaisir. Je devais avoir cinq ou six ans. J’adorais ces belles fleurs jaunes et j’avais pris soin de les choisir avec de longues tiges pour quand on les mettrait dans l’eau. Mon cœur s’est serré quand elle m’a dit de jeter ce tas de mauvaises herbes dehors parce qu’on aurait des insectes à l’intérieur. J’étais triste, mais je voulais pas de bibittes dans notre maison. Je comprenais… jusqu’à ce que j’arrive chez mon amie Marianne pis que je voie un pot avec des pissenlits sur la table de la cuisine. J’ai demandé à mon amie si sa mère avait peur d’avoir des bibittes dans la maison, et sa réponse m’a fait l’effet d’un coup de couteau: elle lui avait demandé de choisir le plus beau vase de la maison pour le plus beau des bouquets. Elle avait pas peur des bibittes, elle. Il y a quelque chose, peut-être ma naïveté, qui s’est brisé ce jour-là. J’ai compris que j’aurais jamais ce que Marianne recevait de sa mère. C’est un exemple un peu anodin raconté comme ça, mais disons que j’étais confrontée au quotidien à des propos négatifs du même genre.

— Oh! Josi! Je savais que c’était difficile avec ta mère, mais je savais pas que ça t’affectait encore à ce point.

Et, d’une voix étouffée, elle verbalise enfin ce qui l’empêche d’aller de l’avant avec Mélissa:

— J’ai tellement peur de devenir comme elle si j’ai un enfant…

— Hey! tu serais une super maman, remets jamais ça en cause! Ta mère détermine pas celle que tu deviendras. Elle était seule. Tu as la chance d’avoir Mélissa à tes côtés pour vivre l’aventure.

— C’est vrai. Merci de m’aider à voir ce qui saute aux yeux.

— Tu sais, c’est pas toujours clair, les relations mère-fille. J’en sais quelque chose.

Quand Olivier sort enfin de la chambre de Charlotte, il nous trouve enlacées dans le salon. Il fait fondre le chocolat, dépose le bol sur la table à côté des fruits coupés et s’éclipse dans le bureau pour nous laisser parler. Je lui fais un clin d’œil rempli de reconnaissance.

— Comment ça se passe avec Sylvie? me demande Josiane lorsque nous relâchons notre étreinte.

— Je réalise de plus en plus que je ressens de l’amertume envers ma mère. Veux-tu bien me dire où va la promesse de l’amour maternel inconditionnel quand on devient adulte? Quand on est enfant, on comprend pas réellement ce qu’est l’amour de ses parents. On le reçoit ou on en manque. À l’âge adulte, on y voit parfois plus clair. Mais encore là, c’est pas toujours facile. Je me remets souvent en doute quand ma mère critique mes actions. Avec du recul, je réalise que c’est pas normal que ma mère juge mes choix, ma manière d’éduquer mes enfants dans mon foyer. Je comprends pas en quoi elle peut m’aimer et me respecter si elle passe son temps à virer les yeux à l’envers, même devant mes craintes dans la gestion des allergies de Florence. Ça nuit à notre relation. Et puis, j’ai compris que tout ça ne date pas d’hier. Enfant, j’agissais en fonction de ce que ma mère aimait. Ça allait de mes choix vestimentaires à la longueur de mes cheveux. À l’adolescence, j’ai commencé à faire un peu plus à ma tête, mais chaque fois qu’elle donnait une opinion négative sur un truc que je voulais, je feelais tout croche après. Quand je me rabattais sur quelque chose qui me correspondait pas vraiment, mais qu’elle approuvait, je regrettais de pas avoir tenu mon bout. Bref, elle a toujours été la même. C’est moi qui ai changé avec les années.

— Au moins, ta mère est présente… un peu.

Pendant que je réfléchis un instant, Josiane joue dans ses fruits sans faire honneur au chocolat fondu, alors que je ne peux m’empêcher d’y tremper goulûment les miens.

— Je comprends que tu sois triste de pas voir ta mère du tout, mais dis-toi que j’ai aucun plaisir à échanger avec la mienne. Je sors épuisée d’une visite qui dure moins de deux heures. C’est pernicieux parce que je passe mon temps à me sentir dénigrée ou incomprise. Au final, je peux pas compter sur elle en cas de besoin. On est tellement différentes.

— Je pensais pas que c’était aussi lourd. Olivier et toi, vous l’avez pas facile avec vos parents!

— En effet. Tiens, un autre exemple. Ma mère voudrait donc qu’on aille fêter Noël en Floride avec eux, et elle me fait sentir cheap de refuser. Pour elle, c’est merveilleux, la Floride. C’est comme si elle me faisait une fleur de m’inviter parce que ce sont pas tous les enfants qui ont cette chance. Pour elle, Floride veut dire bonheur, chaleur et exotisme. Pour moi, ça veut dire fatigue de fin de session, angoisse liée aux allergies et absence de neige à Noël. Dans le fond, j’aimerais juste qu’elle me dise que c’est normal d’être stressée par rapport aux allergies de mon enfant. Et dans mes rêves les plus fous, elle me consolerait en me prenant dans ses bras. Elle me demanderait ce qu’elle pourrait faire pour m’aider à gérer le risque de contamination croisée, pour m’accompagner dans la gestion de mon stress au lieu de me faire sentir comme une fille ingrate de laisser ses parents seuls le soir du réveillon.

— Seuls… en Floride! me corrige Josiane. Et ça va dans les deux sens: c’est eux qui ont décidé de s’y acheter un condo. Tu les pousses quand même pas dans l’avion pour qu’ils partent chaque hiver!

— Wow! tu as raison!

— Et qu’est-ce qui empêche tes parents de revenir au Québec pour fêter Noël avec vous?

— L’argent! Mon père s’arrêterait pas à ça, mais ma mère a toujours tenu les cordons de la bourse. Mais en quoi mon stress est-il moins important que les soucis financiers de ma mère ou son besoin de se retrouver au soleil en plein hiver?

— Moi, si j’étais ta mère, je voudrais tellement vivre ces beaux moments en famille! Elle réalise pas sa chance d’avoir une fille comme toi.

— Oh! c’est donc ben gentil! Tu vas me faire pleurer.

Josiane pose une main sur la mienne pour me signifier son empathie.

— Donc, si je comprends bien, tu essaies de me démontrer presque subtilement que le gazon est pas plus vert chez le voisin et que tu réussis pas pire ta mission de maman malgré l’exemple de mère que tu as eu?

— Exact. Je comprends juste maintenant que ma relation avec ma mère a toujours été toxique. C’est peut-être un peu fort; disons difficile. J’imagine que ma mère changera jamais totalement, mais je vais peut-être essayer d’adoucir mes réactions à ses commentaires.

—Mais, en même temps, tu veux pas d’une relation à sens unique où elle peut se permettre de dire tout ce qu’elle veut sans que tu réagisses. T’as pas à être la petite fille docile qui fait ce que sa maman lui dicte par peur de lui déplaire. Tu fais des choix pour ta famille et tu as le droit de les assumer.

— Non, c’est sûr. Tu as raison. C’est depuis que je réagis à ses commentaires que notre relation s’est détériorée… Tout ça pour te dire que ça définit pas la mère que je suis aujourd’hui pour mes filles. Tu seras pas comme ta mère. Tu es une jeune femme brillante qui saura faire la part des choses avec Mélissa.

— Il reste plus qu’à l’espérer, soupire-t-elle.

Nos regards se perdent dans la bibliothèque devant nous. Je réfléchis au bagage de mon enfance qui teinte inéluctablement ma vision de la parentalité aujourd’hui et à la façon de m’en affranchir pour ne pas me sentir comme un imposteur dans mon rôle de mère.

Le travail d’une vie que j’essaie de régler entre deux bouchées de fruits trempés dans le chocolat.

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