La libellule
Chapitre 5
5
Considérant l’implantation de ma nouvelle formule d’enseignement, les premières semaines ont été harassantes. J’ai dû gagner la confiance des étudiants, très frileux à l’idée d’apprendre la théorie de façon autonome. Il est vrai que, en classe, je les amène dans des situations complexes; ils doivent discuter, se remettre en question, chercher, se concerter, expliquer leurs divergences et arriver à un consensus avant de faire le retour en grand groupe pour clore chaque séance. C’était un changement de paradigme crucial à opérer, mais je sens le vent tourner. Enfin!
Au-delà des quelques modifications à effectuer, tout se déroule comme prévu. Je suis confiante pour la première évaluation que mes étudiants feront prochainement. Malgré quelques protestataires, dont une étudiante qui passe son temps sur son cellulaire, l’adhésion du groupe à ma nouvelle méthode pédagogique dépasse déjà mes attentes.
En cette soirée aux allures automnales, je gare ma voiture dans l’entrée de ma demeure. Je transporte le poids de tous les efforts des derniers mois sur mes épaules. Dans le salon, deux petites têtes se coursent. Je prends une longue inspiration avant de sortir de ma voiture afin de faire la coupure entre le cégep et la maison. J’ai encore rapporté du travail, mais je ne veux plus y penser avant que les filles soient endormies. Elles ont raclé un tas de feuilles mortes devant la maison avec Olivier – leurs petits râteaux sur le sol en témoignent. Étant donné l’heure tardive à laquelle je rentre, Olivier est sans doute en train de réchauffer le souper préparé la veille. Je prends une seconde inspiration afin de faire passer le voile d’abattement qui m’afflige depuis quelques jours. L’ampleur de la tâche qui m’attend au cours de la soirée n’arrange pas mon coup de blues. Mon cœur balance souvent entre mon travail et ma famille ces derniers temps; la finalisation de certaines capsules narrées et des questionnaires qui s’y rattachent s’ajoute aux questions des étudiants sur le forum de discussion de ma plateforme de cours. Les veillées sont parfois longues. Sans parler des logiciels d’enregistrement, qui m’arrachent encore quelques jurons de temps à autre. Mais je n’ai pas le choix d’aller jusqu’au bout. Mon mantra des dernières semaines pour m’encourager: Lâche pas, Émilie, la prochaine session s’en trouvera allégée.
Immobile devant la fenêtre, mon sac de travail renfermant tout le contenu de mon dur labeur sous le bras, je contemple les filles. Leurs rires sont étouffés par la fenêtre qui nous sépare, mais je fonds de tendresse devant ces deux petites humaines que j’aime au-delà de tout ce que je pouvais m’imaginer avant de devenir parent. Cette fois, au lieu de me flageller, l’idée que le jeu en vaut la chandelle, autant pour les filles que pour moi, me transcende. Après la fatigue viendront la fierté et le sentiment d’accomplissement. Remarquent-elles que j’arrive un peu plus tard que je le souhaiterais, depuis quelques semaines? Je parie que non. Elles sont avec leur papa. Elles jouent ensemble. Elles ont une maman qui s’épanouit et dont la surcharge de travail est temporaire. Puis, c’est la première fois depuis leur naissance que je mène un projet de cette envergure. Et, par bonheur, je réalise que je suis en plein sur mon X professionnellement.
Quant à Olivier, il est aussi submergé. Un de ses collègues s’absente pour une durée indéterminée, ce qui se répercute sur la charge de travail de tous les physiothérapeutes de la clinique. C’est sûrement la raison pour laquelle il ne m’a pas reparlé d’agrandir la famille. Cela me convient pour le moment, car ma tête est éparpillée dans d’autres dossiers.
Ragaillardie par ce moment d’introspection, je me sens prête pour la suite. Les câlins, les bisous, les histoires du soir… et même la séance de travail lorsque le silence se réinstallera alors dans mon foyer. Le vent traverse mon manteau et me rappelle que je serais bien mieux à l’intérieur avec les miens. Le cœur plus léger, je pénètre dans ma maison le sourire aux lèvres, remerciant la vie d’être aussi douce que stimulante.
En plus de tout le reste, j’organise la fête d’Olivier. Famille et amis se réuniront chez nous pour souligner ses trente-cinq ans. Évidemment, s’enfermer à la maison pour festoyer alors qu’on aurait pu aller au restaurant ne faisait pas l’affaire de ma belle-mère, Monique. Je lui ai répété une centaine de fois que manger à l’extérieur est trop stressant à cause des allergies de Florence et du jeune âge de nos enfants; dans ma demeure, je peux contrôler l’environnement et m’assurer que personne ne donne des aliments non sécuritaires à ma fille de quatre ans ultra sociable qui veut s’asseoir sur tout le monde, pendant que je surveille ma fille de deux ans pour ne pas qu’elle disparaisse dans le restaurant. Alors, non merci! C’est trop pour moi. Olivier est heureux d’accueillir ses amis à la maison, c’est ça l’important.
Je m’affaire à terminer les canapés de bruschetta quand le premier invité sonne à la porte. Je dépose deux nouveaux bols de croustilles au salon et je vais ouvrir. C’est Simon, le meilleur ami d’Olivier, une bouteille de vin rouge à la main. Les frères d’Olivier, Rémi et Louis, et leurs conjointes ainsi que deux de ses collègues de travail suivent de près. Je suis ravie de voir les accolades sincères échangées entre Olivier et ses frères. Les rencontres se font rares depuis le décès de leur père, comme si quelque chose s’était brisé dans leur cercle lorsque le pilier de la famille s’est éteint dans un accident de moto. Finalement, Antoine et Mylène se joignent au groupe sans que le malaise de la dernière soirée passée ensemble transparaisse dans nos échanges.
Le bon vin, les hors-d’œuvre et les rires entre adultes constituent une bouffée d’air frais dans notre folie quotidienne. J’ai le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Florence et Charlotte sont surexcitées d’accueillir autant de visiteurs qu’elles traquent pour les entraîner dans leur chambre.
Dans le salon, Simon vient d’être nommé à brûle-pourpoint DJ de la soirée. À voir le brouhaha que cela suscite, il s’agit d’un rôle important. Simon entend honorer ce titre, car il est déjà en train d’installer son iPhone et de sélectionner sa meilleure playlist.
Ma belle-mère, qui devait m’aider avec les préparatifs, arrive la dernière. Après qu’elle a embrassé son fils, je la vois se faufiler à travers les invités. Je me retranche dans la cuisine afin d’éviter une discussion.
— Alors, de quoi veux-tu que je m’occupe? me lance-t-elle en surgissant dans mon dos, ce qui me fait sursauter.
— Merci de ton offre, mais tout est pas mal prêt.
— Ben voyons, je suis venue pour t’aider. T’as pas de crudités. Sors-moi des légumes, je vais te couper ça.
— Je pense pas que…
Monique a déjà la tête dans le frigo. J’écarquille les yeux. J’inspire et je plaque un sourire forcé sur mon visage. Mon frigo, ma bulle.
— Ben là, t’as pas de céleri. Pas de poivrons.
Bon, la voilà qui fait l’inventaire de mon réfrigérateur. Je pourrais lui donner un papier et un crayon pour qu’elle dresse ma prochaine liste d’épicerie, tant qu’à y être. Et elle ajoute:
— Quoi, pas de brocolis non plus! Mais comment veux-tu que je fasse des crudités sans un minimum de légumes?
— Il y a assez de nourriture, Monique. Pas besoin d’en faire davantage. Allez, prends un verre et va jaser.
— Mais je suis venue pour t’aider. C’est pas juste avec des chips qu’on va nourrir tout le monde.
Je me retiens de lui dire que ce n’est pas à cette heure-là qu’on va refaire le menu, mais j’imagine que je serais bien ingrate de répondre ça à ma belle-mère qui veut «m’aider». Quoique je ne voie pas en quoi elle m’aide… Elle critique chacun de mes choix, dont celui de ne pas être allés au restaurant. Encore!
Garde ton sourire, Émilie. Tu le fais pour Olivier.
Je suis démesurément heureuse lorsque Mylène me demande si j’ai d’autres bouteilles de vin blanc. J’abandonne Monique, à qui je confie la mission de faire la trempette froide qui accompagnera les boulettes de porc à l’orange. Elle semble surprise que j’aie prévu autre chose que des croustilles.
— Merci, Mylène. Tu me sauves de la folie, dis-je à voix basse.
— Pas de problème. La prochaine fois, touche ton oreille. Je vais venir te sauver plus vite.
— Bonne idée!
Après avoir sélectionné un chardonnay et un sauvignon dans le frigo du sous-sol, on remonte au rez-de-chaussée.
— Hey! je m’excuse d’avoir été si émotive la dernière fois qu’on s’est vues! Je suis désolée si j’ai gâché ta dernière journée de vacances, lance Mylène.
— T’as pas à t’excuser! C’est inimaginable de penser que des parents vivent ce genre de drame. Tu as bien fait de partager leur histoire avec nous. C’est nous qui avons été maladroits dans notre réaction.
— Je te rassure, vous êtes pas les seuls à vous figer. C’est un sujet plutôt tabou dans notre société.
— Je te trouve très courageuse. C’est un si beau geste!
— C’est une cause qui me tient à cœur. Je vois beaucoup de familles heureuses défiler devant mon appareil photo! Je peux pas concevoir qu’une famille qui doit passer au travers d’un tel drame ne puisse pas posséder de beaux souvenirs de son enfant.
La suite de la discussion devient plus légère. Mylène m’explique vouloir lancer sa propre entreprise en photographie, mais elle redoute la conciliation travail-famille lorsqu’un bébé fera partie de l’équation. Pour ma part, je lui parle de mon projet au cégep, de mon manque de temps pour prendre autant de photos que je le voudrais. On se promet une petite virée photographique dans les prochaines semaines.
En bonne hôtesse, je jette un regard afin de m’assurer que tous les verres sont bien remplis – sauf ceux de certains invités, que je ressers un peu moins vite, de peur de devoir leur retirer les clés de leur voiture à la fin de la soirée. Je suis heureuse de voir Olivier s’amuser. La soirée semble être une réussite pour nos convives. Monique, qui a terminé la trempette, semble contente de passer du temps avec ses petites-filles qui la réclament à tour de rôle dans leur chambre. C’est d’ailleurs la présence de Monique qui nous permet d’entretenir des discussions entre adultes dans une ambiance festive et décontractée. Je lui accorde ça.
Antoine m’aide à la cuisson des hot dogs sur le barbecue. Pour clore le repas, je sors le dessert sans allergènes que j’ai fait moi-même: un gâteau rond avec un crémage à la vanille. Rien de plus simple! Il n’y a pas une once de talent en pâtisserie en moi. Certains ratés culinaires passés peuvent même témoigner de mon incapacité en la matière… Mon petit doigt me dit que ça viendra me hanter un jour, car je suspecte Olivier d’avoir immortalisé mes essais infructueux entre deux fous rires. Depuis, c’est lui le chef pâtissier à la maison. Mais il ne pouvait quand même pas cuisiner son propre gâteau!
Florence et Charlotte adorent placer les chandelles, et je les laisse faire. On ferme les lumières et on entonne le traditionnel chant d’anniversaire juste comme je dépose le gâteau devant Olivier.
— Bonne fête, Olivier! dis-je.
— Bonne fête, papa! disent en chœur Charlotte et Florence, exaltées par la pénombre et la lueur des flammes qui valsent sur les chandelles.
— Merci, mes poussins. Merci, Émilie. Ton gâteau est très réussi, dit-il en me faisant un clin d’œil.
Olivier s’affaire à le couper, Simon distribue les parts, pendant que je prépare les cafés des adultes et les verres pour les filles: lait de soya pour Florence et lait de vache pour Charlotte. Nous n’avons jamais pu faire la transition vers le lait de soya pour tout le reste de la famille.
Florence court vers sa chambre pour récupérer un jouet à montrer à Antoine, son chouchou de la soirée. Au passage, elle fait tomber le gobelet de lait de Charlotte, qui se trouve sur la tablette de sa chaise d’appoint. Simon le ramasse rapidement pour éviter le dégât et le remet à Florence au passage, croyant que c’est le sien.
— Franchement, Simon, je suis pas un bébé! rigole-t-elle du haut de ses presque cinq ans.
Et elle porte le gobelet à ses lèvres pour imiter les mimiques de sa sœur. Je vois la situation du coin de l’œil et je lâche un cri. Il est trop tard. Une seconde de trop. Une mini seconde de trop.
Florence jette le gobelet à terre après avoir avalé une gorgée.
— Ça pique! Ça pique! hurle-t-elle en se grattant la langue avec ses mains.
Olivier et moi accourons aussitôt. Je demande à Florence d’ouvrir la bouche pour voir si sa langue est gonflée, mais elle refuse catégoriquement d’obtempérer.
Je panique, mais je ne veux pas le laisser paraître.
Inspire, expire!
Florence se met à vomir en jet. Une fois. Puis deux. Panique.
— Elle a trop mangé de hot dogs, la petite, clame Monique.
Je croise le regard d’Olivier, qui comprend en une seconde qu’il doit s’occuper de sa mère s’il ne veut pas se retrouver orphelin.
— Voyons, maman! Fais pas comme si tu savais pas qu’elle est mortellement allergique au lait! Tu vois bien que c’est pas juste une petite indigestion!
Je soulève sa robe à la recherche de plaques qui annonceraient qu’un deuxième système est atteint. Rien. Pour l’instant. Mais la situation peut évoluer vite. Je tremble de la tête aux pieds.
J’entends Simon se confondre en excuses, mais je ne peux pas gérer ça en ce moment. Mylène dépose une main dans mon dos pour me montrer son soutien. Son calme et sa présence m’aident à me recentrer sur ma fille. Antoine fait diversion auprès de Charlotte afin qu’elle se concentre sur son gâteau au chocolat.
Le seul choc anaphylactique de Florence a eu lieu après l’ingestion d’une bouchée de tartinade aux noisettes. Lorsque Florence a été exposée au lait, nous avons seulement été témoins de quelques boutons autour de sa bouche et sur ses mains, ce qui avait permis de diagnostiquer son allergie. Cette fois, ses vomissements nous indiquent que son système digestif est atteint. Si une autre réaction survient, on devra lui administrer son auto-injecteur avec toute la cascade d’interventions que cela représente, dont l’ambulance, le séjour à l’hôpital, le monitorage cardiaque, la surveillance de sa saturation en oxygène, etc. Je croise les doigts pour que les symptômes se résorbent d’eux-mêmes, sans qu’on ait à recourir à son auto-injecteur.
Je demande à Florence d’ouvrir la bouche, mais elle refuse.
— Oli, on dirait qu’elle est blanche, dis-je, les yeux remplis de larmes. Est-ce qu’elle fait une chute de pression ou c’est simplement parce qu’elle a vomi?
— On est jamais au top après avoir vomi. Elle semble pas somnolente. On va la surveiller. Je vais récupérer l’auto-injecteur dans ma veste, mais c’est juste par précaution.
— Mais elle ne parle plus. Je peux pas voir si sa langue est enflée.
— C’est normal que Florence ne parle plus. Elle nous sent inquiets et tous les yeux sont braqués sur elle.
Le côté rationnel de mon homme m’aide à ne pas perdre la carte. Malgré tout, une question passe en boucle dans ma tête: est-ce que deux systèmes sont atteints, auquel cas on devra lui administrer sa dose d’épinéphrine sans tarder?
À l’époque où Florence a fait son choc anaphylactique, c’étaient les ambulanciers qui s’étaient chargés de l’injection du médicament; on n’a donc jamais eu à prendre la décision. Je tremble d’effroi à ce souvenir. Va-t-elle en mourir si on attend de voir comment la situation évolue? Je ne peux pas m’empêcher de voir tout en noir. Olivier me rassure en répétant que la situation est sous contrôle pour le moment.
Florence se gratte maintenant le cou, et refuse toujours de parler.
— Pourquoi elle se gratte? Est-ce qu’elle a des boutons d’allergie?
Je soulève une fois de plus sa robe pour voir si des plaques apparaissent sur son corps. Toujours rien. Mes jambes sont flageolantes malgré tout. J’ai peur de m’effondrer sur le sol.
Concentre-toi sur ta fille, Émilie!
— Écoute, je suis pas inquiet pour le moment. On a un auto-injecteur et on sait qu’on peut s’en servir en cas de doute. Par contre, la situation semble toujours sous contrôle. Si ça te rassure, on appelle les services d’urgence. Les ambulanciers pourront l’évaluer et assurer le transport vers l’hôpital sans qu’on craigne que la réaction dégénère tout d’un coup durant le trajet en voiture.
— Ben là, si vous avez un médicament pour ça, pourquoi vous le lui donnez pas? demande Rémi.
Je me tourne vers le frère d’Olivier avec des couteaux dans les yeux:
— C’est pas du Tylenol! C’est de l’adrénaline que je dois lui injecter dans la cuisse! C’est dur pour son cœur! Je veux pas le lui donner pour rien.
Rémi se tait. Olivier, mon grand diplomate, tente de calmer le jeu.
— C’est vrai que c’est un médicament assez puissant. Inquiète-toi pas que si ça s’amplifie, ne serait-ce qu’un peu, on va le lui donner. C’est ça qu’on évalue en ce moment. Deux vomissements, c’est pas suffisant.
Je serre Florence contre mon cœur. Olivier se rapproche et encadre mon visage avec ses mains, afin de plonger son regard dans le mien:
— N’oublie pas ce que le médecin nous a dit. Son cœur est fait fort. Il peut supporter l’adrénaline que nous lui injecterons, si elle en a besoin.
— Mais…
— Mais on est pas rendu là.
Je hoche la tête pendant qu’il compose le 911. Ma respiration s’accélère encore plus. Comme si c’était possible! Par chance, Olivier fait preuve d’un calme olympien et dépose une main sur ma cuisse pour me rassurer pendant qu’il discute avec le répartiteur. Je constate que Florence a maintenant quelques rougeurs dans le cou, mais est-ce que c’est seulement parce qu’elle s’est grattée ou parce que des boutons commencent à apparaître? Seigneur! Je tente de faire disparaître la boule d’anxiété qui a pris possession de mes tripes. J’ai peur de voir notre fille mourir devant nous si on attend trop. C’est quand, le moment où il faut prendre LA décision? Comme je ne réuissis plus à réfléchir, je décide de me reposer sur mon roc, Olivier, qui est plus rationnel que moi dans ces moments-là.
Inspire, expire, inspire, expire!
Pendant que je continue à me demander si les symptômes sont assez sévères pour une injection ou si la réaction peut se résorber d’elle-même, Olivier répond avec aplomb aux questions du répartiteur du 911.
Après ce qui nous semble être une éternité (mais qui s’avère seulement sept minutes en réalité), une ambulance s’immobilise devant la maison. Je déglutis difficilement, ma langue colle à mon palais par manque de salive. Je suis incapable de parler. Mon cœur s’accélère encore plus, ce qui me paraît impossible. Ma fille est peut-être en train de mourir dans mes bras et je suis incapable de la calmer. Les ambulanciers sont là. Ils la branchent sur le moniteur avant de l’attacher sur la civière et de lui donner un toutou pour la réconforter à ma place.
J’agrippe fermement le bras d’Olivier, qui comprend que je suis en train de perdre la carte. C’est moi qui vais mourir.
Inspire, expire.
Olivier prend ma tête dans ses mains et colle son front contre le mien.
— Émilie, tu vas y arriver. Tiens bon! Flo va s’en sortir. Les ambulanciers ont dit qu’elle saturait à 100%. C’est bon signe.
— Je peux pas… dis-je en indiquant l’ambulance du menton.
— J’y vais avec elle, me rassure Olivier.
Je reste muette, la bouche entrouverte. Je hoche la tête pour montrer que j’ai compris, mais je suis ailleurs. Antoine et Mylène m’assurent qu’ils s’occupent de Charlotte. Olivier embarque dans l’ambulance avec Florence. J’ai peur de ne jamais la revoir. Et si, lorsqu’on a déposé le gâteau, c’était la dernière fois que j’ai vu son magnifique sourire? Ça ne peut pas se terminer ainsi. J’imagine tous les pires scénarios. Simon est désigné pour me conduire à l’hôpital, vu le peu d’alcool qu’il a ingurgité au cours de la soirée. Ma tête tourne. L’ambulancier nous regarde, Simon et moi. Je le fixe droit dans les yeux afin de me donner un point d’ancrage dans la pièce qui valse autour de moi.
— Votre fille va bien pour l’instant, dit-il en soutenant mon regard. Nous allons y aller doucement. Si nous allumons les gyrophares en cours de route, vous ne pourrez pas nous suivre, par contre. Vous devez respecter les feux de circulation, ajoute-t-il en redirigeant son regard vers Simon.
Simon rassure l’ambulancier. Je me ressaisis juste assez pour prendre mon sac et mon manteau. On quitte la maison et, en refermant la porte, j’entends la voix de Monique:
— On aurait dû aller au restaurant. Au moins, on aurait pas tout ce bordel à ramasser.
Le trajet avec Simon se passe dans le silence le plus profond. Je croise mes mains si fort que mon alliance pénètre dans ma chair. Je ne sens rien, mais je vois la marque rouge apparaître en faisant tourner la bague sur mon doigt. À l’urgence, je fonce au comptoir de l’accueil en criant que je veux voir mon bébé.
— Quel est son nom? me demande doucement l’infirmière, qui a vu d’autres parents terrorisés avant moi.
— Florence Nadeau. Elle vient d’arriver en ambulance.
Elle pianote sur son ordinateur et disparaît en arrière quelques minutes. Je m’impatiente.
— Mais qu’est-ce qu’elle fait?
Simon pose avec hésitation une main sur mon épaule. Je me tourne vers lui et j’éclate en sanglots dans ses bras. Son étreinte est forte, rassurante. Je l’entends déglutir avec nervosité. L’infirmière réapparaît et demande à Simon de patienter dans la salle d’attente pendant qu’elle me conduit au chevet de Florence. Elle m’assure que ma fille va bien. En entrant dans la salle, je vois Olivier qui tient une main de Florence et lui flatte les cheveux. Ma princesse me sourit:
— Regarde, maman! dit-elle en me montrant son nouveau toutou. Le monsieur m’a dit qu’il s’appelait Bobo. Mais j’ai pas pu en avoir un pour Charlotte. Elle va être triste.
Je la couvre de bisous. Je soupire de soulagement. Pendant qu’on attend le retour du médecin, Florence s’assoupit, complètement vidée par les évènements et assommée par l’antihistaminique.
L’urgentologue arrive enfin dans la salle pour lui donner son congé au bout de quatre-vingt-dix minutes et nous rappelle les directives d’usage:
— Je sais que ce n’est pas simple prendre ce genre de décision pour les parents. Comme les vomissements de Florence ont vite cessé, je pense que vous avez bien fait d’attendre et de nous l’amener pour qu’on surveille son état. Je me permets néanmoins de vous rappeler que si vous avez des doutes sur la sévérité des symptômes, il n’y a pas de problème à donner l’auto-injecteur la prochaine fois.
Il n’y aura pas de prochaine fois. Je la mets dans une bulle jusqu’à ses dix-huit ans!
Il poursuit:
— Je préfère surveiller un patient qui a reçu une dose d’adrénaline que de devoir ramener un patient d’une réaction anaphylactique trop avancée. On ne veut pas se rendre trop loin avant d’agir. Mais dans la situation actuelle, vous avez fait ce qu’il fallait pour votre petite puce.
— Merci, murmurons-nous, Olivier et moi, à l’unisson.
Le médecin poursuit avec ses recommandations usuelles:
— C’est rare que ça arrive, mais il peut y avoir un effet rebond jusqu’à quarante-huit heures après l’exposition. Ça veut dire qu’elle peut refaire une réaction allergique sans être en contact avec l’allergène. Généralement, les symptômes sont plus sévères qu’à la première réaction. Il faut la surveiller de près.
Il est 20 h 30 quand on ressort de la salle. Olivier porte Florence dans ses bras. Simon est toujours dans la salle d’attente. Je l’avais oublié.
— Émilie, Olivier! Je suis désolé. Je, je…
— Simon, elle va bien! C’est ça l’important, répond Olivier. Tu peux nous ramener?
— Oui, dit-il d’un air penaud.
De retour à la maison, il n’y a plus de traces de la fête. Mylène et Antoine ont couché Charlotte et rangé la maison. Pendant qu’Olivier dépose Florence dans notre lit pour la surveiller durant son sommeil, je serre Antoine et Mylène dans mes bras à tour de rôle pour les remercier. Je murmure dans l’oreille d’Antoine avant qu’ils quittent la maison:
— Vous allez faire de merveilleux parents. Merci de vous être occupés de Charlotte.
— Hey! c’est normal! Prenez soin de Florence. Bonne nuit.
Épuisés, mais encore sous l’effet de l’adrénaline, Olivier et moi rejoignons Florence dans notre lit. La lumière de la table de chevet reste allumée afin de nous permettre de surveiller notre grande fille. Les yeux rougis par le stress et la fatigue, les muscles endoloris, nous avons peine à nous détendre et nous n’arrivons pas à dormir. J’analyse Olivier pendant qu’il flatte tendrement Florence.
— Oli?
— Oui?
— Je suis d’accord pour le bébé.
Olivier veut s’assurer qu’il m’a bien comprise.
— Tu veux un troisième enfant? vérifie-t-il avec un grand sourire.
— Oui, dis-je émue.
Olivier dépose sa main libre sur ma hanche. Je peux lire la fatigue et le bonheur dans ses yeux.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’idée?
J’hésite un moment avant de répondre.
— Ça va te paraître étrange…
Il incline la tête et referme un peu les yeux pour m’encourager à parler sans réveiller notre cocotte.
— J’ai eu peur de perdre Flo aujourd’hui, mais j’ai eu aussi peur que Charlotte ait à affronter ce deuil toute seule. Il y a nous, mais ça sera jamais comme d’avoir une sœur avec qui jouer, se chamailler. Si l’une d’entre elles venait à mourir, l’autre s’en remettrait jamais, dis-je avec des trémolos dans la voix et les yeux brouillés par les larmes que je tente de contenir. J’ai envie de fonder une grande famille où, peu importe les malheurs ou les chicanes, nos enfants auront un autre membre de la fratrie sur qui compter. Une belle famille avec ses forces et ses bobos à soigner, mais une grande famille pour qu’on puisse se serrer les coudes quand l’un d’entre nous en a besoin. C’est farfelu comme raison de vouloir un autre enfant, hein?
— Hey! dit-il en passant une main pleine d’empathie sur ma joue. C’est la chose la plus humaine que j’ai entendue de toute ma vie.
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