La Main qui frappe et Winnetou
La Main qui Frappe
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
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CHAPITRE PREMIER
OÙ L’ON APPREND À CONNAÎTRE LA
« MAIN QUI FRAPPE »
J’étais en route depuis l’aube et, comme j’avais fourni une belle traite, je me sentais déjà passablement fatigué, d’autant plus que le soleil dardait sur moi ses rayons les plus ardents. Je décidai donc de faire halte et d’en profiter pour déjeuner. La Prairie s’étendait à perte de vue en ondulations régulières. De-puis cinq jours, c’est-à-dire depuis qu’une attaque des Ogel-lallahs avait provoqué la débandade de notre groupe, je n’avais aperçu la moindre trace d’animal ou d’homme et j’aspirais à la rencontre d’un être doué de raison, car je commençais à craindre que ce long silence forcé ne m’ait fait perdre complè-tement l’usage de la parole.
Il n’y avait là aucun ruisseau ni cours d’eau ; la Prairie était rase, sans un arbre. Le choix d’un emplacement pour camper en était singulièrement facilité : tout endroit valait l’autre. Je mis donc pied à terre, entravai les jambes de mon mustang avec mon lasso, pris ma couverture et montai sur un tertre assez éle-vé pour m’y installer. Il valait mieux laisser le cheval en contre-bas, afin de le dissimuler à la vue d’agresseurs éventuels. Quant à moi, je préférais adopter une situation plus élevée pour sur-veiller les alentours.
J’avais de bonnes raisons pour prendre toutes ces précau-tions. J’étais parti avec un groupe de douze hommes des bords de la rivière Platte, afin de gagner le Texas, à l’est des Mon-tagnes Rocheuses. Quelque temps auparavant, plusieurs tribus de Sioux avaient abandonné leur village, afin d’aller venger la mort de quelques-uns de leurs guerriers. Nous étions au courant
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Comme les Indiens avaient probablement deviné, à notre piste, que nous nous dirigions vers le sud, il était à peu près cer-tain qu’ils nous poursuivraient. Il s’agissait donc d’être sur ses gardes si on ne tenait pas, après s’être endormi un soir bien en-veloppé dans sa couverture, à se réveiller, privé de son scalpe, dans le territoire des chasses éternelles.
Je me couchai, sortis de ma poche un morceau de viande de buffle séchée, le frottai d’un peu de poudre à canon en guise de sel, et m’efforçai, en le mastiquant, de rendre tant bien que mal cette substance coriace assimilable à mon estomac. Puis je
pris un cigare de ma confection, rallumai à l’aide d’un punk 1 et me mis à lancer des bouffées de fumée avec la même volupté que si j’avais été en train de savourer une fine cigarette de tabac de Virginie.
Je me reposais ainsi depuis quelque temps, lorsque, en je-tant accidentellement un regard derrière moi, j’aperçus à l’horizon un point qui semblait avancer dans ma direction. Je glissai un peu plus bas, de manière à pouvoir, en restant inaper-çu, observer cette inquiétante apparition, dans laquelle je ne tardai pas à reconnaître un cavalier monté à la manière in-dienne. Au moment où je fis cette découverte, le cavalier était encore séparé de moi d’un mille anglais et demi environ. Son cheval avançait au pas, si lentement qu’il devait bien mettre une demi-heure à parcourir un mille. En scrutant la direction d’où venait ce cavalier, j’aperçus, à mon grand étonnement, quatre autres points qui s’avançaient exactement sur la piste du pre-
1 Sorte d'allume-feu de la Prairie.
– 6 – mier. Je commençais à être intrigué. Le premier cavalier était un blanc, ainsi que ses vêtements me permettaient de le consta-ter. Les autres étaient-ils des Indiens lancés à sa poursuite ? Je pris ma longue-vue. Je ne m’étais pas trompé. À mesure qu’ils s’approchaient, leurs armes et leurs tatouages me révélaient qu’il s’agissait d’Ogellallahs, cette tribu de Sioux pillards, redou-table entre toutes et bien différente de tant d’autres peuplades indiennes, telles que celle des Apaches auxquels j’avais voué une affection fraternelle. Ils possédaient des montures excellentes, alors que le cheval du blanc semblait être une bête fort ordi-naire. Le premier cavalier était maintenant si près de moi que je pouvais l’observer en détail.
C’était un homme de petite taille et d’allure chétive, coiffé d’un vieux feutre sans jugulaire, fait en lui-même banal, mais qui me révéla un détail assez particulier : l’homme n’avait pas d’oreilles. Là où se dessinent habituellement les pavillons, il n’y avait guère que des cicatrices.
Le cavalier portait sur ses épaules une immense couverture qui enveloppait entièrement son torse, si bien que seules étaient vraiment visibles ses jambes maigres, chaussées d’une paire de bottes si bizarres qu’en Europe elles auraient provoqué imman-quablement l’hilarité. C’était une paire de ces chaussures fabri-quées et portées par les Gauchos de l’Amérique du Sud ; le pro-cédé de leur fabrication est très original : on écorche la jambe d’un cheval préalablement amputée de son sabot et on enfonce les jambes dans la peau encore toute chaude de l’animal qui se refroidit sur sa forme. La botte épouse les contours de la jambe et elle a ceci de particulier qu’elle permet à l’homme de marcher sur ses semelles naturelles, c’est-à-dire sur la plante de ses pieds.
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Accroché à la selle du voyageur, j’aperçus un objet qui semblait prétendre au titre de fusil, mais qui tenait bien davan-tage d’un rondin, comme on en trouve dans les bois, que d’une arme à feu. La monture était une jument aussi haute sur pattes qu’un chameau, complètement dépourvue de queue, dont la tête accusait des proportions exagérées et les oreilles une longueur impressionnante. La bête semblait avoir été confectionnée avec des parties rapportées, prises à divers animaux, cheval, âne et dromadaire. En courant, elle portait la tête très basse et ses oreilles pendaient comme celles d’un terre-neuve. En d’autres circonstances, ou si j’avais été un novice, j’aurais éclaté de rire à la vue de ce cavalier et de sa monture, mais, au premier coup d’œil, ce petit homme aux allures grotesques m’apparut comme un de ces chasseurs de l’Ouest qu’il faut connaître pour les ap-précier à leur juste valeur. Selon toute apparence, il ne se dou-tait pas que quatre redoutables bandits rouges, de la plus dan-gereuse espèce, étaient à ses trousses, sans quoi il n’aurait pas avancé à une cadence aussi lente et d’un air aussi insouciant.
À cent pas environ de ma cachette, il aperçut ma piste. Je ne sais d’ailleurs qui l’aperçut le premier de lui ou de son cheval, toujours est-il que ce dernier s’arrêta net, baissa la tête encore plus bas et fixa les empreintes de mon mustang en agitant ner-veusement ses oreilles. Le cavalier s’apprêtait à mettre pied à terre afin d’examiner de plus près la piste, mais, comme c’eût été une perte de temps peut-être irréparable, je l’appelai :
– Hello, heda, l’ami ! Approchez donc un peu.
Je changeai de position pour qu’il pût m’apercevoir. Sa ju-ment, elle aussi, leva la tête, dressa ses oreilles en avant comme pour saisir mon cri au vol comme une balle et agita son tronçon de queue.
– Hello, mister, répondit l’homme, ce n’est pas la peine de rugir comme un lion. Dans cette Prairie, on ne sait jamais si une paire d’oreilles n’est pas là à vous écouter. Viens, Tony.
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À cet appel, la jument mit en mouvement ses jambes in-terminables et se trouva bientôt près de mon mustang. Elle semblait appartenir à cette race d’animaux assez courante dans la Prairie, qui ne vivent que pour leur maître et seraient inutili-sables pour toute autre personne.
– Merci du conseil, dis-je ironiquement, d’où venez-vous et où allez-vous, mon ami ?
– Cela ne vous regarde pas, rétorqua le bonhomme.
– Vous croyez ? Vous n’avez pas l’air de pécher par excès de politesse, cependant je vous ferai remarquer que j’ai l’habitude qu’on réponde à mes questions.
– Tiens, tiens, vous êtes à ce qu’il paraît une personnalité éminente, ricana le petit homme avec dédain. Eh bien ! je vais vous satisfaire. Il se tourna en arrière, puis en avant : je viens de par là et je vais par ici.
Décidément, cet homme commençait à me plaire. Il était néanmoins certain qu’il me prenait pour un chasseur d’occasion, race méprisée, et non pour un vieux routier, moi qui battais la Prairie depuis tant d’années déjà et qui en connaissais tous les pièges. Les hommes de l’Ouest affichent un dédain ab-solu de l’élégance et tout ce qui est même simplement propre leur inspire souvent de l’aversion. En effet, quiconque a passé plusieurs années dans l’Ouest ferait singulière figure dans un salon, et l’original qui semble se soucier de sa tenue passe aux yeux de ces chasseurs endurcis pour un novice peu digne de respect. Or je m’étais pourvu d’un costume neuf au Fort Wilfers et j’avais, depuis toujours, l’habitude d’entretenir minutieuse-ment mes armes, deux particularités qui n’étaient pas de nature à inspirer de l’estime pour ma personne à cet habitué de la sa-vane. Aussi ne gardai-je pas rancune au petit bonhomme de son langage à mon endroit. Je lui dis donc en désignant la direction d’où il venait :
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– Si vous voulez un bon conseil, méfiez-vous de ces quatre Indiens qui suivent votre piste. Je parie que vous ne vous doutez seulement pas de leur présence, et pourtant, s’ils vous joignent, vous avez quelque chance d’y laisser votre peau.
Ses petits yeux malicieux me lancèrent un regard où perçait une stupéfaction sans borne :
– Je ne me suis pas aperçu de leur présence ? Hihihihi, laissez-moi rire ! Quatre Indiens à mes trousses sans que je le sache ! Vous en avez de bonnes. Ces quatre gaillards me suivent depuis ce matin et je n’ai pas à m’inquiéter ; je connais bien la manière d’agir de ces messieurs. Ils se tiendront à une distance respectable tant que durera le jour et ne chercheront à se glisser auprès de moi, pour me faire mon affaire, que lorsque j’aurai choisi mon lieu de campement. Mais ils se trompent fort dans leur calcul, car je m’en vais exécuter un manège qui me permet-tra de me retrouver dans leur dos. Pour le moment, le terrain ne s’y prête pas. Mais, si vous voulez voir comment un chasseur de l’Ouest s’y prend avec les Ogellallahs, vous n’avez qu’à attendre ici dix minutes. Au reste, je n’ai pas besoin de vous le recom-mander, car un homme de votre trempe ne doit pas avoir grande envie de respirer de près l’odeur des Peaux-Rouges. Come on, Tony.
Et, sans plus s’occuper de moi, il s’éloigna sur sa jument inénarrable et disparut bientôt derrière la colline.
Son plan m’apparaissait très clairement, car, à sa place, j’aurais certainement conçu la même idée. Il voulait décrire un arc qui le ramènerait derrière ses poursuivants avant que ceux-ci aient pu déjouer sa tactique. Mais, pour ce faire, il lui fallait poursuivre sa route dans une vallée. Il aurait été encore préfé-rable qu’au lieu de revenir derrière les Indiens il décrivît un arc si court que ceux-ci soient amenés à le dépasser. Jusque-là ils avaient pu l’observer, ils savaient qu’une distance considérable les séparait et ne pouvaient se douter qu’il pourrait se trouver bientôt tout près d’eux.
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Mais le petit cavalier était seul contre quatre, ce qui me fit penser que j’aurais peut-être besoin de faire appel à mes armes, si sa vie venait à être en péril. Je les vérifiai donc et attendis les événements.
Les Ogellallahs s’approchaient à vue d’œil, toujours avan-çant en file indienne. Ils atteignirent l’endroit où la piste du pe-tit homme rencontrait la mienne et celui qui marchait en tête arrêta son cheval et se tourna en arrière. Les Peaux-Rouges semblaient étonnés de ne plus apercevoir le cavalier blanc. Ils se concertèrent. Mon tueur d’ours les aurait facilement atteints, mais j’avais trop le respect de la vie humaine pour attenter à celle des bandits, bien qu’ils fussent sans aucun doute animés des pires intentions. Mon intervention s’avéra d’ailleurs aussitôt superflue, car, au même instant, un coup de feu retentit, suivi bientôt d’un autre. Deux des Indiens s’écroulèrent et, en même temps, un cri de triomphe retentit :
– Oh… Hi… Hihihihi !
C’était le farouche cri de guerre des Peaux-Rouges. Cepen-dant, il ne provenait pas de la bouche des Indiens, mais de celle du petit chasseur qui venait de surgir d’un ravin. Il avait exécuté son plan, car, étant parti par derrière, il se trouvait maintenant en face de moi. Il semblait voler à la suite de ses deux balles. Une métamorphose surprenante s’était également opérée dans sa jument ; elle ruait des quatre fers si énergiquement que le sol tremblait sous elle, tandis que ses oreilles se dressaient d’un air belliqueux. Cavalier et monture formaient maintenant un tout inséparable. Le petit bonhomme lança son cheval au galop et son attitude révélait que ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait en pareille situation.
Derrière lui, deux coups de feu crépitèrent. C’étaient les deux Indiens survivants qui l’avaient mis en joue, mais aucune des balles ne l’atteignit. Fous de rage, les Ogellallahs se ruèrent en hurlant sur lui, le tomahawk brandi…
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Jusqu’alors, le petit homme semblait ne pas avoir pris garde à eux, mais, à ce moment, ayant rechargé son arme, il tira sur la bride de son cheval. On eût dit que la monture avait pres-senti la volonté de son maître. Elle se figea dans une immobilité complète. L’homme visa et, l’instant d’après, sans que la jument bronchât, deux coups de feu partirent et les têtes des deux In-diens chancelèrent.
Pendant cette terrible scène de tuerie, je n’avais pas bougé de ma cachette, consterné comme je l’étais toujours, malgré ma connaissance des mœurs de la savane, du dédain témoigné par ces hommes de fer envers la vie humaine. Je vis alors le petit homme descendre de cheval et examiner le corps de ses vic-times.
– Eh bien ! sir, vous avez vu maintenant comment il faut s’y prendre avec ces canailles ? me dit-il.
– Oui, et je vois aussi que votre compagnie ne peut être qu’instructive.
Le sourire qui accompagna ces paroles dut lui sembler quelque peu équivoque. Il me lança un regard peu amène et re-marqua :
– Je parie que vous n’auriez jamais eu cette idée.
– À mon avis, il était même superflu de décrire un demi-cercle. Étant donné ce terrain accidenté, on peut se rendre invi-sible en se cachant dans les ravins et il suffit par conséquent, après s’être montré à l’ennemi à une distance respectable, de re-venir simplement sur ses pas. Votre manège est surtout utile dans la Prairie découverte.
– Tiens, tiens, où avez-vous appris tout cela ? Et, au fait, qui êtes-vous au juste ?
Ne voulant pas encore révéler le nom sous lequel j’étais connu dans la Prairie, je répondis négligemment :
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– Je suis romancier !
– Hein ?… Romancier.
D’étonnement, il eut un mouvement de recul et son visage prit un air de commisération infinie :
– Vous devez être malade, monsieur.
Ce disant, il porta un doigt à son front, de sorte que je ne pus me méprendre sur le genre de maladie qu’il m’attribuait.
– Ma foi, non ! pas du tout.
– Pas du tout ? Vraiment ? Le diable vous comprenne, car moi je n’y comprends rien. Moi je chasse le buffle pour avoir de quoi manger, mais quel besoin avez-vous d’écrire des romans ?
– Pour être lu.
– Ne m’en veuillez pas, monsieur, mais vous dites là la plus grande bêtise qu’on puisse concevoir. Celui qui veut lire un ro-man n’a qu’à l’écrire. Un enfant comprendrait cela. Moi, je chasse le gibier pour me procurer de la viande pour ma propre nourriture et non pas pour celle des autres. Ainsi vous êtes un fabricant de romans ? Après tout, je le veux bien, mais que diable venez-vous faire ici dans la savane ? Vous n’allez pas me dire que c’est pour écrire des romans.
– Non, je ne commence à écrire qu’une fois rentré chez moi. Alors je relate toutes mes aventures, et les milliers d’êtres humains qui me lisent se font une idée de ce qui se passe dans la savane sans avoir besoin d’y mettre les pieds.
– Alors, vous parlerez de moi aussi ?
– Naturellement.
Il eut à nouveau un mouvement de recul. Puis il marcha droit sur moi, posa sa main droite sur son coutelas, sa main gauche sur mon épaule et dit :
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– Sir, voici votre cheval. Montez dessus et fichez-moi le camp tout de suite si vous ne voulez pas sentir un morceau de métal froid s’enfoncer sous votre peau. Ouste, en route !
Le petit homme me venait à peine aux épaules et le ton grave de sa menace ne pouvait que me faire sourire. Cependant je gardais tout mon sérieux.
– Je vous promets de n’écrire que de bonnes choses sur vous.
– Allez-vous-en, je vous l’ai dit et je vous le répète.
– Puisqu’il en est ainsi, je vous promets de ne pas parler de vous du tout.
– Cela m’est bien égal. Un homme qui écrit pour les autres est un fou et un fou ne tient pas sa parole. Je vous répète donc de vous en aller, car ma main commence à me démanger, tant elle a envie de faire quelque chose.
– Quoi, par exemple ?
– Vous allez voir.
Je fixai en souriant ses yeux qui lançaient des étincelles de colère.
– Eh bien ! j’attends ?
– Vraiment ? Regardez un peu ceci. Que pensez-vous de cette lame ?
– Elle n’est pas mal. Vous allez vous en rendre compte.
En un tour de main, je saisis le petit homme, ramenai ses bras en arrière, glissai entre eux et son dos mon bras gauche que je serrai fortement contre moi, puis, de ma main droite, je pres-sai si vigoureusement son poignet qu’avec un gémissement il lâ-cha le couteau. Cette attaque brusquée l’avait tellement stupé-
– 15 – fait que les courroies de ma cartouchière avaient lié ses mains avant même qu’il ait pu esquisser la moindre résistance.
– Au diable, cria-t-il, qu’est-ce que vous fabriquez ? Que me voulez-vous ?
– Je vous conseille, monsieur, de ne pas rugir comme un lion, rétorquai-je en le parodiant. Dans cette Prairie, on ne sait jamais si une paire d’oreilles n’est pas à vous écouter.
D’un geste rapide je saisis son fusil, qu’il avait déposé pour examiner les cadavres. Il tenta, pour dégager ses mains, un ef-fort qui fit affluer le sang à son visage, mais les courroies tinrent bon.
– Restez tranquille, monsieur, vous voyez bien que vous ne serez libre que quand je le voudrai bien. D’ailleurs, je veux seu-lement vous prouver qu’un faiseur de romans sait riposter quand il le faut. Vous avez tiré votre couteau sans que je vous aie offensé et, d’après la loi de la savane, je peux faire de vous ce que bon me semble. Personne ne trouvera rien à redire si j’enfonçais maintenant cette lame froide sous votre peau, comme vous menaciez de me le faire.
– Allez-y, répondit l’homme d’un air sombre. Je ne tiens plus à la vie, car je serais jusqu’à la fin de mes jours couvert de honte pour avoir été maîtrisé par un homme qui n’a pas perdu, au cours de la lutte, un seul cheveu. Sans-Ears ne pourrait sur-vivre à cette honte.
– Sans-Ears ? Est-ce que vous seriez Sans-Ears ?
J’avais beaucoup entendu parler de ce célèbre chasseur de l’Ouest, que personne n’avait jamais vu avec un compagnon, car il n’avait encore trouvé personne digne de lui. De longues an-nées auparavant, il avait perdu ses oreilles chez les Navajos et, depuis, portait ce sobriquet hétéroclite, curieux mélange de français et d’anglais, et qui voulait dire Sans-Oreilles. C’est sous ce nom d’ailleurs qu’il était célèbre dans la savane.
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Il se tut et ce n’est que lorsque j’eus répété ma question qu’il répondit :
– Mon nom ne vous regarde pas. Je ne tiens pas à me pré-senter à vous.
Je m’approchai de lui et défis ses liens.
– Voici votre couteau et votre fusil, vous êtes libre.
– Votre plaisanterie manque de goût. Vous voulez que je m’en aille en emportant la honte d’avoir été vaincu par un greenhorn, un novice ? S’il s’agissait encore d’un guerrier rouge comme Winnetou ou d’un chasseur célèbre comme Old Fi-rehand ou Old Shatterhand…
Le petit homme me faisait pitié. Je vis qu’il avait pris très à cœur sa défaite et je ne fus pas mécontent de pouvoir le conso-ler, lorsque je l’entendis citer mon nom parmi ceux des hommes qu’il aurait acceptés pour vainqueurs.
– Un greenhorn ? fis-je. Croyez-vous donc qu’un novice soit réellement capable de mettre en échec Sans-Ears ?
– Qui êtes-vous donc, si vous n’êtes pas un greenhorn ? Vous avez l’air de sortir de la boutique d’un tailleur et vos armes sont si bien astiquées qu’on dirait un harnachement de mardi gras.
– Cela ne les empêche pas d’être excellentes. Jugez-en par vous-même.
Je ramassai une pierre environ deux fois plus grosse qu’une pièce d’un dollar, la lançai en l’air et visai rapidement ; au moment où la pierre atteignait son point le plus élevé, mon projectile la rencontra et la projeta de nouveau en l’air.
Je m’étais autrefois exercé à maintes reprises à ce tir d’un assez bon effet spectaculaire, mais ne présentant pas de très
– 17 – grosses difficultés d’exécution. Pourtant, le petit vieux me re-garda comme si je venais d’accomplir un véritable prodige.
– Sacrebleu, cria-t-il, vous êtes rudement fort ! et vous ne ratez jamais votre coup ?
– Si, à peu près une fois sur cent.
– Alors vous êtes un fameux gaillard. Comment vous appe-lez-vous ?
– Old Shatterhand2.
– Pas possible !… J’aurais cru qu’il était beaucoup plus vieux.
– Et pourtant c’est bien lui que vous voyez en chair et en os.
– Je veux bien vous croire, mais permettez-moi de vous faire remarquer que Old Shatterhand a été, un jour, attaqué pendant son sommeil par un ours qui a laissé la marque de ses griffes sur son épaule. Eh bien !…
Sans attendre la suite, j’ouvris ma veste de cuir et écartai ma chemise de peau de renne.
– Regardez.
– Diable ! en voilà une cicatrice ! À ce que je vois, tous les os de votre ; épaule ont dû être mis à nu par cette bête.
– Vous ne vous trompez pas. Je suis resté quinze jours en proie à une fièvre terrible auprès du cadavre de l’animal, jusqu’au moment où je fus retrouvé par Winnetou, mon frère rouge, le chef des Apaches.
2 La main qui frappe.
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– Ainsi, il n’y a pas de doute, c’est bien vous Old Shatter-hand ! Permettez-moi de vous poser une question : répondez-moi sincèrement, vous m’avez pris pour un imbécile, n’est-ce pas ?
– Ça non. La seule erreur que vous ayez commise, c’est de m’avoir pris pour un greenhorn. Vous n’auriez pas dû attribuer une pareille attaque à un novice, car on ne peut avoir raison de Sans-Ears qu’en l’attaquant par surprise.
– Je vois que vous n’avez pas besoin de ruse pour vaincre. Il y a peu d’hommes au monde qui puissent s’enorgueillir d’une force pareille à la vôtre. Être vaincu par vous n’est pas une honte. De mon vrai nom, je m’appelle Sam Hawerfield et, si vous voulez me faire plaisir, vous m’appellerez Sam tout court !
– Et vous, je vous demanderai de m’appeler Charlie comme le font tous mes amis.
– Tope-là, c’est entendu. Le vieux Sam n’a pas l’habitude de serrer la main d’autrui, mais vous, c’est tout autre chose. Aïe !… Seulement, je vous recommande de ne pas réduire la mienne en marmelade, j’en aurai encore besoin.
– N’ayez crainte, Sam, j’espère que cette main me sera d’une aide précieuse à l’avenir. Quant à la mienne, elle est à votre service. Et maintenant laissez-moi vous répéter ma pre-mière question : d’où venez-vous et où allez-vous ?
– Je viens du Canada et je compte me rendre entre autres au Texas et au Mexique, où ce ne sont pas les gredins qui man-quent, de sorte que mon cœur se réjouit à la pensée de toutes les balles et de tous les coups de couteau qui les attendent.
– C’est également mon chemin. Je me rends au Texas et en Californie et je ne serais pas mécontent de faire un petit détour et de passer par le Mexique. Ma compagnie ne vous importune-ra-t-elle pas ?
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– Quelle idée ! Comme vous connaissez bien le Sud, vous êtes tout à fait l’homme qu’il me faut. Mais, dites-moi, sérieu-sement cette fois, vous êtes réellement romancier ?
– Oui.
– Hum, puisque Old Shatterhand est romancier, cela doit être tout autre chose que ce que j’avais jusqu’ici imaginé. Pour ma part, je vous avoue que je préférerais tomber dans le repaire d’un ours que de tremper une plume dans un encrier. Mais, à propos, vous savez peut-être ce que les Indiens venaient cher-cher dans cette région. Ce sont des Ogellallahs, dont il est pru-dent de se méfier.
Je lui racontai ce que je savais.
– Tiens, tiens, dit-il, pensif, dans ce cas, il vaudrait mieux ne pas s’éterniser ici. Hier, j’ai rencontré une piste qui m’a don-né à réfléchir. J’ai compté les empreintes de soixante chevaux au bas mot. Ces quatre gaillards faisaient certainement partie de la troupe et avaient dû être envoyés en éclaireurs. Êtes-vous dé-jà venu par ici avant ?
– Non.
– À environ vingt milles à l’ouest, la Prairie est tout en plaine et, dix milles plus loin, il y a un cours d’eau où les Indiens ne manqueront pas d’aller abreuver leurs chevaux. Nous ferons donc mieux de nous diriger vers le sud pour éviter leur chemin, quitte à nous priver d’eau jusqu’à demain environ vers midi. Si nous partons tout de suite, nous atteindrons la ligne de chemin de fer qui relie les États avec l’Ouest et, si nous avons de la chance, nous pourrons trouver un train.
– Je suis prêt à partir, mais qu’allons-nous faire de ces ca-davres ?
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– Pas grand’chose, nous les laisserons simplement ici. Mais, auparavant, je m’en vais leur couper les oreilles. Dent pour dent, oreilles pour oreilles !
– Il faut les enterrer pour qu’on ne les trouve pas, car ils trahiraient notre passage…
– Mais je ne vois pas du tout d’inconvénient à ce qu’on les trouve.
Il hissa les cadavres sur le tertre, les allongea côte à côte et leur coupa les oreilles, qu’il plaça dans leurs mains.
– Vous voyez, Charlie, dès qu’on les trouvera on saura que Sans-Ears est passé par ici. Croyez-m’en, c’est une sensation bien désagréable quand, en hiver, on n’a pas d’oreilles à faire geler. J’ai été une fois assez imprudent pour me faire prendre par les Peaux-Rouges. J’en ai tué quelques-uns ; mais à l’un d’entre eux je ne réussis qu’à couper une oreille, au lieu de l’atteindre mortellement avec mon tomahawk. Pour me rendre ridicule, ils m’ont coupé les oreilles avant de m’exécuter. Ils les ont eues mes oreilles, mais ils n’ont pas eu Sam Hawerfield, qui a pris la fuite. Pour mes deux oreilles, voici ce qu’ils ont payé : comptez vous-même, ajouta-t-il en désignant une rangée d’encoches sur son fusil. Chaque entaille, poursuivit-il, repré-sente la vie d’un Indien, je m’en vais en ajouter quatre.
Et il fit quatre nouvelles encoches sur son fusil.
– Ça, c’est le compartiment des Rouges. Plus haut, voyez-vous, là, ces huit encoches représentent les bandits blancs qui ont eu à goûter à mes balles. Je vous raconterai leur histoire une autre fois. Il ne m’en reste plus que deux à trouver. C’est un père et son fils : les deux plus grands gredins que la terre ait jamais portés. Le jour où j’aurai mis la main dessus, ma mission sera terminée.
Soudain ses yeux s’embuèrent. Son visage reflétait mainte-nant une profonde mélancolie. Je pensais, malgré moi, que le
– 21 – cœur de ce vieux chasseur avait dû être profondément mis à l’épreuve. Peut-être était-ce la douleur et la soif de justice qui l’avaient poussé à embrasser la rude vie de la Prairie.
Il rechargea son fusil. C’était une de ces armes à feu redou-tables comme on en trouve parfois dans l’Ouest. La crosse en était complètement déformée par des entailles qui s’y serraient, comme autant de symboles macabres. Le canon était tout rongé par la rouille et une main étrangère n’aurait sans doute pas pu en tirer un seul coup de feu. Mais, dans la main de son proprié-taire, une telle arme ne rate jamais son coup. À force de vivre avec elle, le chasseur finit par connaître son âme comme celle d’un animal familier.
– Tony ! cria soudain Sans-Ears.
La jument qui broutait tranquillement l’herbe s’approcha aussitôt de son maître, de sorte que celui-ci n’eut qu’à tendre le bras pour l’atteindre.
– Sam, vous avez là une bête exceptionnelle. En la voyant pour la première fois, on n’en donnerait pas un dollar, mais, en l’examinant de plus près, on devine que vous ne la céderiez pas pour un millier de livres.
– Un millier de livres ? Dites plutôt un million ! Je connais dans les montagnes Rocheuses des filons où l’on peut puiser de l’or à profusion et, si un jour je rencontre quelqu’un qui le mé-rite, je lui indiquerai ces endroits. Ce n’est donc pas pour de l’or que je me déferais de ma Tony. Écoutez-moi bien, Charlie : le Sans-Ears que vous avez devant vous n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui. C’était, autrefois, un jeune homme qui rayonnait de bonheur comme le soleil de lumière. Il était fer-mier et avait une femme, pour laquelle il aurait donné mille fois sa vie, et un enfant qu’il chérissait comme la prunelle de ses yeux. Sa femme, il l’avait amenée sous son toit sur sa meilleure jument qui s’appelait Tony, et comme la jument eut par la suite une pouliche aussi intelligente, aussi courageuse que jamais
– 22 – cheval ne fut, pourquoi ne pas l’appeler, elle aussi, Tony comme sa mère ? N’ai-je pas raison, Charlie ?
– Tout à fait, dis-je, ému par la simplicité presque candide que révélaient ces paroles.
– Eh bien ! j’en arrive à ces dix Blancs dont je vous parlais tout à l’heure. Une bande de brigands terrorisait la région. Un jour, ils attaquèrent ma ferme, y mirent le feu, tuèrent ma femme et mon enfant, abattirent ma jument qui ruait dans la fi-gure de ceux qui voulaient l’enfourcher. Seule, la pouliche leur échappa, car elle s’était égarée ce jour-là. En rentrant de la chasse, je ne retrouvai plus que cette bête, le seul témoin de mon bonheur détruit. Je ne m’étendrai pas trop sur ce qui se passa ensuite. Huit sur les dix assassins sont tombés sous mes balles. Les deux derniers ne m’échapperont pas non plus, car ceux dont Sans-Ears a juré la perte auraient beau s’enfuir en Mongolie, sa main les y atteindrait. C’est aussi pourquoi je me rends au Texas et au Mexique. Le jeune et gai fermier est deve-nu un vieux loup de la Prairie qui ne songe qu’à faire justice, et la jeune pouliche est maintenant un vieil animal, ressemblant plus à un bouc qu’à un cheval. Mais tous deux sont restés coura-geux comme au temps de leur jeunesse et seule une flèche, une balle ou un tomahawk, en mettant fin à la vie de l’un d’eux, par-viendra à les séparer. Pas pour longtemps, d’ailleurs. Car le sur-vivant – que ce soit l’homme ou le cheval – ne tardera pas à s’éteindre, de tristesse et de désespoir.
Il se passa la main sur les yeux, puis, en se secouant :
– Ne parlons plus du passé, Charlie, vous êtes le premier devant qui j’ai évoqué ces souvenirs, bien que je vous voie au-jourd’hui pour la première fois, et vous serez aussi le dernier. Je vous donne ainsi la preuve que je ne vous considère pas comme un étranger. Et, maintenant, je vous demanderai d’oublier ma défaite ridicule de tout à l’heure. J’aurai, j’espère, l’occasion de vous prouver que Sam Hawerfield ne manque pas toujours de sang-froid.
– 23 –
Je défis les liens de mon mustang et l’enfourchai. Sans-Ears avait proposé que nous prenions la direction du sud, ce-pendant il se tourna vers l’ouest. Je ne lui posai pas de question, certain qu’il le faisait à bon escient. Je m’abstins également d’observations quand je le vis emporter les lances des Indiens.
Nous avions parcouru une longue distance sans échanger une parole, lorsque enfin il arrêta sa monture. Il mit pied à terre et ficha une lance au sommet d’un monticule de terre. Je com-pris alors son idée. Les lances devaient servir en quelque sorte de poteaux indicateurs permettant aux Indiens de retrouver leurs morts et d’apprendre que la vengeance de Sans-Ears avait atteint de nouvelles victimes.
Ceci fait, Sam Hawerfield sortit de ses fontes un paquet de chiffons d’un tissu épais. Il m’en passa quatre et garda les quatre autres pour lui.
– Tenez, Charlie, descendez de votre mustang et envelop-pez ses sabots avec ça. Je vais en faire autant pour Tony. Ainsi, nos montures ne laisseront pas d’empreintes et les Peaux-Rouges penseront que nous nous sommes évaporés. Mainte-nant, marchez vers le sud jusqu’à la voie ferrée et arrêtez-vous là-bas pour m’attendre. Moi, j’irai planter les trois autres lances et je vous rejoindrai ensuite. Pour être plus sûrs de nous retrou-ver, nous allons convenir d’un appel ; mettons que dans la jour-née ce sera le cri du vautour et la nuit le hurlement des coyotes.
Cinq minutes plus tard, nous nous étions perdus de vue. J’avançais, perdu dans mes pensées. L’enveloppe feutrée de ses sabots empêchait mon mustang de prendre le grand galop. Aus-si, après avoir parcouru cinq milles, je descendis et le délivrai de ses chiffons. Je pensais, en effet, que cette précaution n’avait eu de raison d’être qu’afin d’éviter de laisser des empreintes sur la route marquée par les lances.
Dès lors, le mustang put donner toute sa mesure. La Prairie continuait en plaine avec, çà et là, de petits arbustes de noyers
– 24 – sauvages ou de merisiers. Le soleil n’avait pas encore complè-tement disparu à l’horizon, lorsque au sud j’aperçus une ligne allant de l’ouest à l’est.
Était-ce la voie ferrée ? Probablement. Je m’approchai et fus confirmé dans mes suppositions. Des rails s’étendaient sur un remblai de la hauteur d’un homme.
Une sensation étrange s’empara de moi. C’était, depuis longtemps, mon premier contact avec la civilisation. Il m’aurait suffi, à l’approche d’un train, de faire signe au machiniste pour rentrer dans le monde que j’avais quitté…
Après avoir entravé les pieds de mon mustang, je me mis à la recherche de bois sec pour faire du feu. J’avisai un arbuste près du remblai et me penchai pour en arracher quelques branches. Quelle ne fut pas alors ma surprise lorsque j’aperçus un marteau gisant sur le sol. Il ne devait pas être là depuis long-temps, car il ne portait aucune trace de rouille et la rosée de la nuit n’aurait pas manqué d’attaquer le métal. Des hommes avaient dû passer par ici le jour même ou, au plus tard, la veille.
Je me mis, en devoir d’inspecter les environs, mais sans pouvoir y découvrir rien de révélateur. Je montai sur le remblai et continuai mes investigations, qui restèrent infructueuses. Soudain, j’aperçus un bouquet de graminées qui attira mon at-tention, car il s’agissait d’une espèce rare dans la région. Non, je ne me trompais pas, il y avait la trace d’un pied humain, et cette trace était récente : elle ne devait pas dater de plus de deux heures. Les brins écrasés par les bords de la semelle s’étaient déjà relevés, alors que ceux qui avaient eu à supporter tout le poids du corps étaient complètement couchés et présentaient une trace nette de mocassin indien. Les Peaux-Rouges se trou-vaient-ils dans les parages et dans quelle intention avaient-ils apporté un marteau ? D’autre part, il arrive que des Blancs adoptent la chaussure indienne et il était possible, en somme, que la trace ait été tout simplement laissée par un inspecteur de
– 25 – la compagnie de chemin de fer. Mais je préférais une certitude aux présomptions.
Toutefois, je me rendais parfaitement compte qu’une ex-ploration minutieuse de la région n’était pas exempte de danger. L’ennemi pouvait surgir à tout instant de derrière un arbuste. En d’autres circonstances, la découverte d’un marteau ne m’aurait pas causé tant d’inquiétude et je n’aurais pas hésité à inspecter tout de suite les lieux. Mais, comme je savais que les Ogellallahs sévissaient dans la région, aucune précaution n’était superflue. Je déposai mon fusil et ne gardai sur moi que mon revolver. En me faufilant parmi les arbustes, je parcourus une distance assez considérable, toujours sans résultat. Jusque-là, je n’avais cherché qu’à l’ouest de l’endroit où mon mustang pâtu-rait. J’étendis mes investigations à l’est, mais sans plus de suc-cès. Je me proposais de traverser la voie ferrée à un endroit peu découvert. Je me mis à ramper par-dessus les rails. Tout à coup, je sentis le sable devenir plus humide sous mes mains. Je m’aperçus également qu’à cet endroit le sable formait un monti-cule. Cela devait avoir un sens. Je me mis à gratter le sable et, je l’avoue, je frissonnai. Ma main se colora de rouge ; le sable était imprégné de sang. Je compris aussitôt qu’une mare de sang avait été couverte avec du sable.
La chose ne faisait pas de doute : un meurtre avait été commis à cet endroit. Si ç’avait été le sang d’un animal, on n’aurait pas cherché à le dissimuler… Où pouvaient bien être la victime et le meurtrier ? Aucune trace n’était visible sur la voie, car le sol était trop battu pour garder des empreintes. Mais, en jetant un regard de l’autre côté du remblai, je reconnus sans peine des traces de pied humain qui semblaient avoir été lais-sées par un homme qui, saisi par le torse, aurait été traîné du remblai jusqu’en bas.
Le passage de la voie était plus dangereux que je ne le pen-sais. La fluidité du sang qui imprégnait le sol et les traces fraîches encore indiquaient que le meurtre était tout récent et,
– 26 – par conséquent, le meurtrier ne pouvait pas être bien loin. Aussi usai-je des plus grandes précautions pour traverser la voie fer-rée. Je déployai toute mon adresse pour me rendre invisible. Une fois en bas, j’avançai à la faveur des arbustes en rampant dans les intervalles.
Au-dessous de l’endroit où j’avais découvert les traces de sang se trouvait un buisson sous lequel j’aperçus une masse sombre qui me sembla être un corps humain. Était-ce le corps de la victime ? Le meurtrier pouvait également s’être étendu là. Je voulais, à tout prix, avoir une certitude.
Au fait, pourquoi m’exposai-je à ce danger ? Ne valait-il pas mieux attendre tranquillement le retour de Sam, puis continuer la route ? Mais le chasseur de la Prairie doit connaître son ad-versaire éventuel et mettre à profit les moindres indices pour se renseigner.
Je ramassai une branche solide, plaçai mon chapeau au bout et l’agitai en le frôlant contre un arbuste pour provoquer un léger bruit qui puisse faire penser que quelqu’un cherchait à se frayer un chemin. Mais rien ne bougea autour de moi. De deux choses l’une, ou bien il n’y avait pas d’adversaire aux envi-rons, ou bien, s’il y en avait un, il était trop rusé pour se laisser prendre à ce manège.
Je décidai de risquer le tout pour le tout ; je reculai un peu, puis en deux bonds je gagnai le buisson, le couteau à la main. Sous les feuillages, un homme était en effet étendu, mais il n’était plus en vie. En écartant les branches, j’aperçus un visage crispé dans un rictus d’agonie et un crâne sanglant. C’était un Blanc ; il était scalpé…
Je l’examinai et, dans son dos, je découvris un fragment de flèche pourvu d’un crochet. Ainsi, des Indiens étaient passés par ici, des Indiens qui se trouvaient sur le sentier de la guerre. L’existence du crochet ne laissait aucun doute là-dessus.
– 27 –
Restait à savoir s’ils s’étaient éloignés ou se trouvaient en-core dans les environs. Il me fallait absolument le savoir. Leurs traces apparaissaient maintenant très nettement ; elles par-taient de la voie ferrée et s’engageaient dans la Prairie. Je les suivis, m’attendant à tout instant à recevoir une flèche ou à mettre mon couteau à l’œuvre. Les Peaux-Rouges étaient au nombre de quatre, deux jeunes et deux vieux, ainsi que je pou-vais le déduire de leurs empreintes. Alors que moi j’avançais sur la pointe des pieds, exercice assez fatigant et qui demande une grande endurance, eux n’avaient même pas cherché à dissimu-ler leurs traces, probablement parce qu’ils se croyaient en par-faite sécurité.
Le vent soufflait du sud-ouest, direction dans laquelle j’avançais. Aussi, ne fus-je pas effrayé en entendant le souffle d’un cheval. Il n’avait pu m’éventer. Je continuai à avancer, jusqu’au moment où j’en vis assez pour pouvoir reculer. En ef-fet, parmi les arbustes, mon regard venait de rencontrer une troupe de soixante chevaux environ, tous harnachés à l’indienne. On leur avait ôté leurs selles, sans doute pour s’en servir comme sièges ou oreillers dans un camp proche. Deux gardiens les surveillaient. L’un d’eux, un homme encore jeune, portait des bottes en peau de bœuf, qui, peut-être, avaient ap-partenu à la victime que j’avais trouvée complètement nue sous le buisson. Ses vêtements, ainsi que ses autres biens, avaient sans doute été partagés entre les assassins. L’homme aux bottes faisait apparemment partie des quatre Peaux-Rouges dont la piste m’avait conduit ici.
Les Indiens fréquentent souvent des Blancs, qui ne com-prennent pas leur langue, et ils s’entendent avec eux d’une ma-nière qui tient plus de la pantomime que du langage. Toute une série de signes et de gestes ont fini par avoir un sens déterminé et les Peaux-Rouges les plus impétueux s’en servent même entre eux, pour accompagner leurs paroles et leur donner plus de force. Les deux gardiens des chevaux menaient justement une de ces conversations animées, où le geste joue au moins un aus-
– 28 – si grand rôle que la parole. Ils désignaient l’ouest en faisant le signe du feu et du cheval, c’est-à-dire de la locomotive que les Indiens appellent Cheval de Feu, frappaient le sol de leurs arcs pour figurer des coups de marteau, visaient comme pour tirer, mimaient le maniement de la lance et du tomahawk.
J’en eus bientôt assez vu pour pouvoir m’en retourner en évitant, autant que possible, de laisser des traces.
Toutes ces précautions rendirent mon retour très lent et de longs moments s’écoulèrent avant que je pusse revoir mon mus-tang. Il avait entre temps trouvé de la compagnie, car je vis la jument de Sam pâturer à ses côtés. Quant au maître de celle-ci, il se reposait tranquillement sous un arbuste tout en mâchant un gros morceau de viande sèche.
– Combien sont-ils, Charlie ? me demanda-t-il en m’apercevant.
– Qui donc ?
– Mais les Peaux-Rouges, parbleu !
– En voilà une idée !
– M’est avis que vous prenez Sans-Ears pour un greenhorn, comme je l’ai d’abord fait pour vous. Mais, dans ce cas, vous vous trompez gravement, hihihihi !
C’était le même rire étouffé et plein de suffisance que j’avais déjà entendu une fois et qu’il faisait entendre quand il sentait son interlocuteur très confus.
– Qu’auriez-vous fait, Charlie, poursuivit-il, si, en arrivant ici, comme moi, vous aviez trouvé ce marteau à côté du cheval de Old Shatterhand ?
– J’aurais attendu le retour de celui-ci.
– 29 –
– Vraiment ? Je ne le crois pas. Vous aviez disparu et il au-rait pu vous être arrivé quelque chose.
– Mais j’aurais pu aussi m’être lancé dans une entreprise que votre présence aurait risqué de compromettre. D’ailleurs, je crois que Old Shatterhand n’entreprend rien sans avoir pris ses précautions. Jusqu’à quel endroit m’avez-vous suivi ?
– Jusqu’à l’endroit où j’ai trouvé le pauvre diable tué par les Indiens. J’avançais évidemment assez rapidement, vous sa-chant devant moi. Lorsque j’ai aperçu le mort, je me suis dit que vous étiez parti en reconnaissance ; je suis donc revenu et je vous ai attendu tranquillement. Combien sont-ils en tout ?
– Une soixantaine.
– Sur le sentier de la guerre ?
– Précisément.
– Ils font une courte halte ?
– Ils ont dessellé leurs chevaux.
– Diable… Ils préparent sans doute un mauvais coup. Vous ne vous êtes aperçu de rien ?
– Je crois qu’ils se proposent de faire sauter les rails, afin de provoquer un accident et de détrousser les voyageurs.
– De mieux en mieux… Bien entendu, nous ne pouvons pas les laisser faire, les bras croisés. Mais il ne s’agit pas d’agir à la légère, il faudra bien préparer notre manœuvre.
– L’essentiel, dis-je après un moment de réflexion, est d’avertir le mécanicien du train. Cependant, comme le convoi peut aussi bien arriver de l’ouest que de l’est, il faudra nous sé-parer. Vous irez par exemple vers l’est et moi vers l’ouest.
– C’est entendu, mais nous sommes à peu près sûrs qu’ils ne tenteront rien avant la tombée de la nuit.
– 30 –
– Nous avons une demi-heure devant nous jusqu’au cré-puscule. Alors nous ferons une nouvelle reconnaissance pour avoir de plus amples renseignements.
– Je me range à votre avis. Pour tout cela nous aurons d’ailleurs un allié précieux en Tony. C’est un quadrupède d’une intelligence rare et d’un flair absolument unique. Et puis avez-vous déjà vu un cheval qui ne hennisse pas quand il flaire un ennemi ?
– Non, jamais.
– Eh bien ! désormais, vous en connaîtrez un. Vous savez combien un hennissement en de telles circonstances est une arme à double tranchant : en même temps qu’il avertit le cava-lier de la présence d’un ennemi, il avertit l’ennemi de la pré-sence du cavalier ; de plus il avertit l’ennemi que sa présence est signalée. C’est pourquoi j’ai fait perdre à Tony cette mauvaise habitude ; maintenant, je la laisse pâturer en liberté et, lors-qu’elle flaire un danger, elle vient tout simplement se frôler contre moi.
– C’est parfait, dis-je, je me fierai donc aux avertissements de Tony et je suis sûr que je n’aurai pas à m’en plaindre.
Nous restâmes au même endroit encore un quart d’heure environ, jusqu’au coucher du soleil, en fumant chacun un de ces cigares de ma confection, qui semblèrent tout à fait du goût de Sam.
Le moment d’agir était venu.
– Nous allons avancer tous les deux, dis-je, jusqu’au camp des Indiens. Là nous nous séparerons, nous partirons chacun de notre côté en reconnaissance et nous nous retrouverons derrière le campement.
– C’est parfait. Maintenant si, pour une raison ou pour une autre, il nous était impossible de nous retrouver, rendez-vous au
– 31 – bord de la rivière. À deux lieues d’ici, vers le sud, vous trouverez un endroit où la rivière longe la forêt sur une certaine longueur. C’est là que nous nous attendrons.
– Entendu. En avant.
Nous nous mîmes en route.
Il faisait si sombre que nous ne courions aucun danger à traverser le remblai de la voie ferrée. Puis nous tournâmes à gauche et longeâmes les rails, la main sur le manche de notre couteau. Nous passâmes près du cadavre de l’homme assassiné et gagnâmes l’endroit où j’avais tout à l’heure aperçu les che-vaux. C’est là que campaient les Indiens.
– Allez à droite, moi j’irai à gauche, me glissa Sam, – et il disparut dans les ténèbres.
Je décrivis un demi-cercle pour contourner l’endroit où se trouvaient les chevaux et, bientôt, j’arrivai à une clairière où les silhouettes sombres des Indiens se profilaient dans l’herbe. Par prudence, ils n’avaient allumé aucun feu. De plus, ils restaient silencieux, à l’exception de trois d’entre eux, qui, un peu à l’écart des autres, s’entretenaient à voix basse.
Je décidai de m’approcher d’eux et d’écouter leur conversa-tion.
Avec d’infinies précautions, je me glissai en avant et, lors-que cinq ou six pas seulement me séparèrent du groupe, je dé-couvris à ma profonde stupéfaction que l’un des trois interlocu-teurs était un Blanc. Que diable pouvait-il bien faire dans cette tribu de pillards, dont, selon toute apparence, il n’était pas pri-sonnier ? Était-ce un de ces vagabonds de la savane qui tantôt se rangent du côté des Blancs, tantôt du côté des Rouges, selon que les circonstances leur paraissent propices pour commettre leurs forfaits ?
– 32 –
Quant aux deux Peaux-Rouges, c’étaient tous les deux des chefs, ainsi qu’en témoignait la plume d’aigle fichée dans leur chevelure. L’entreprise qu’ils projetaient était donc l’affaire commune de deux tribus alliées.
Comme j’étais incapable de saisir leurs paroles, je m’approchai si près d’eux que j’aurais pu les toucher de la main.
C’est ainsi que je pus entendre l’un des chefs rouges de-mander au Blanc, dans un mélange d’anglais et de patois indien fort répandu dans la savane :
– Ainsi, mon frère blanc est absolument sûr que le Cheval de Feu qui arrivera tout à l’heure portera beaucoup d’or ?
– Absolument sûr. Je l’ai appris d’un de ceux qui travaillent dans l’écurie du Cheval de Feu.
– Cet or est destiné, n’est-ce pas, au Père des Visages-Pâles, qui se propose d’en faire des dollars ?
– Tu l’as dit.
– Le Père des Visages-Pâles n’aura pas suffisamment de cet or pour frapper un cent. Le Cheval de Feu emportera-t-il beau-coup de Blancs ?
– Je ne sais, mais, quel que soit leur nombre, mon frère rouge saura les vaincre avec ses guerriers.
– Les guerriers des Ogellallahs se procureront beaucoup de scalpes et danseront la danse de la victoire. Les hommes qui montent le Cheval de Feu auront-ils beaucoup d’objets utiles aux Indiens ? Du tissu, des vêtements, des armes ?
– Ils auront tout cela et même plus, et tout deviendra la possession de mes frères rouges. Mais je voudrais savoir si, eux, me donneront tout ce qu’ils m’ont promis.
– 33 –
– Mon frère blanc aura tout l’or et l’argent que le Cheval de Feu emportera avec lui. Les Ogellallahs peuvent trouver dans les montagnes autant d’or qu’ils en veulent. Ka-Wo-Mien, chef des Ogellallahs – et ce disant il se désignait, – a connu autrefois un Visage-Pâle qui lui disait que la poudre d’or était la poudre de la mort créée par le mauvais Esprit pour inciter les hommes au vol et au meurtre.
– Ce Visage-Pâle était un fou. Comment s’appelait-il ?
– Ce n’était pas un fou, mais un guerrier sage et courageux. Un jour, les Ogellallahs s’étaient réunis près du Broad-Folk pour ramener sous leurs tentes le scalpe de quelques Visages-Pâles, qui avaient capturé beaucoup de castors sur le territoire de chasse des hommes rouges. Parmi ces chasseurs blancs, il s’en trouvait un que mes frères rouges avaient pris d’abord pour un fou, car il collectionnait les herbes et les insectes et que son seul désir était de bien connaître la savane. Et, pourtant, la sa-gesse habitait son cœur et la force ses bras ; son fusil ne ratait jamais son coup et la lame de son couteau ne tremblait pas de-vant l’ours gris. Il avait voulu sauver par sa sagesse ses frères blancs, mais ceux-ci s’étaient moqués de lui. Aujourd’hui, ils sont tous morts et leurs scalpes ornent les tentes des Ogel-lallahs. Quant au Visage-Pâle, il ne voulut pas abandonner ses frères blancs et dans la bataille tua beaucoup de nos guerriers, mais il fut finalement vaincu par le nombre. Il fut fait prisonnier et transporté dans le village des Ogellallahs. Cependant, ceux-ci ne le tuèrent pas, car c’était un guerrier valeureux, et bien des jeunes filles rouges auraient voulu partager son wigwam. Ma-Ti-Ru, grand chef des Ogellallahs, lui offrit même la tente de sa fille, mais le Visage-Pâle eut l’audace de refuser la Fleur de la Prairie. Il vola le cheval du grand chef, reprit ses armes et s’enfuit, non sans avoir tué plusieurs de nos guerriers.