La Main qui frappe et Winnetou
La Main qui Frappe
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
– Quand cela se passait-il ?
– Il y a quatre printemps de cela.
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– Et ce Blanc, comment s’appelait-il ?
– Sa main était aussi vigoureuse que la patte de l’ours, avec son seul poing il avait terrassé bien des guerriers rouges et blancs et c’est pourquoi les chasseurs blancs l’appelaient Old Shatterhand, la Main-qui-Frappe.
En effet, c’était une de mes propres aventures que Ka-Wo-Mien racontait au Blanc. Pendant qu’il parlait, je l’avais recon-nu, lui et Ma-Ti-Ru le chef de la tribu qui m’avait fait prison-nier. Son récit était véridique. Tout au plus avait-il exagéré mes qualités.
– Old Shatterhand ? fit le Blanc. Mais je le connais bien. Je l’ai rencontré dans la forteresse de Old Firehand un jour où, avec quelques camarades, j’avais entrepris de leur prendre des peaux de bêtes. Malheureusement, notre tentative échoua, mal-gré la vaillance de mes compagnons, et c’est à peine si je pus me sauver avec deux autres camarades. Tout le reste de ma troupe trouva la mort dans cette aventure. Je voudrais bien retrouver ce scélérat de Old Shatterhand, pour lui faire payer la mort de mes amis.
Il m’avait semblé, en effet, le reconnaître à mon tour. C’était un de ces bandits sans scrupule de la Prairie, plus redou-tables que les pillards indiens de la plus mauvaise espèce.
Ma-Ti-Ru, qui s’était tu jusqu’alors, leva maintenant la main.
– Malheur à lui s’il nous tombe une fois encore entre les mains ! Il sera lié au poteau de tortures et le chef des Ogellallahs lui-même mettra sa chair en lambeaux. Il a tué des guerriers Ogellallahs, volé le meilleur cheval du grand chef et refusé le cœur de la plus belle fille de la savane…
Je ne pus m’empêcher de sourire à la pensée de la tête qu’ils feraient tous s’ils apprenaient que cet homme tant maudit ne se trouvait pas à plus de cinquante centimètres d’eux.
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– Il reviendra sûrement, dit Ma-Ti-Ru d’un air sombre. Ce-lui qui a respiré un jour l’air de la savane ne pourra plus y re-noncer tant que le Grand-Esprit le conservera en vie.
Ka-Wo-Mien désigna les étoiles.
– L’heure est venue d’aller sur le sentier du Cheval de Feu. Les mains de fer que les guerriers ont prises au serviteur blanc du Cheval de Feu sont-elles assez fortes pour détruire le sentier de métal ?
Ces paroles me permirent d’identifier le mort. C’était sans aucun doute un employé de la compagnie de chemin de fer chargé de vérifier l’état des rails avec ses outils, que le chef rouge appelait des « mains de fer ».
– La main de fer est plus forte que les bras de vingt de mes frères rouges.
– Mais mon frère blanc sait-il s’en servir ?
– Très bien. Que mes frères rouges me suivent. Dans une heure, le Cheval de Feu va arriver. Mais que mes frères rouges se le disent bien : tout l’or qu’ils trouveront sera pour moi.
– Ma-Ti-Ru ne ment jamais, dit le chef avec orgueil et se levant. L’or t’appartiendra, mais tous les autres objets et les scalpes des Visages-Pâles : deviendront la propriété des braves guerriers Ogellallahs.
– Et vous me donnerez aussi des mulets pour transporter l’or et des guerriers pour me faire escorte.
– Tu auras des mulets et nos guerriers t’accompagneront
jusqu’à la frontière du pays des Aztlans3. Et si le Cheval de Feu contient beaucoup d’objets qui plaisent à Ka-Wo-Mien et à Ma-
3 Le Mexique.
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Ti-Ru, nous t’accompagnerons même jusqu’à la capitale du pays des Aztlans, où tu dis que ton fils t’attend.
Il fit entendre un cri et tous les guerriers sautèrent sur leurs pieds. Ils se préparaient visiblement au départ. Je tournai la tête. Il me semblait avoir entendu derrière moi un bruit très faible, comme un souffle léger.
– Sam !
Je chuchotai à peine distinctement ce nom et pourtant, à quelques mètres derrière moi, je pus distinguer l’ombre de mon ami, qui se souleva légèrement.
– Charlie !
Je me glissai auprès de lui.
– Qu’avez-vous vu ? murmurai-je.
– Pas grand’chose, dit-il, quelques Indiens.
– Vous n’avez rien entendu ?
– Non, pour ainsi dire rien. Et vous ?
– Moi, j’ai tout entendu. Maintenant, venez vite. Les Peaux-Rouges vont se mettre en route. Ils se dirigeront sans doute vers l’ouest et il nous faut nous dépêcher de rejoindre nos chevaux.
Je me glissai en avant, suivi de Sam. Nous arrivâmes de-vant le remblai. Là, nous nous arrêtâmes.
– Sam, dis-je, allez rejoindre les chevaux et longez la voie sur un demi-mille, puis arrêtez-vous pour m’attendre. Je ne voudrais pas perdre de vue les Peaux-Rouges avant de voir la si-tuation se préciser.
– Laissez-moi m’en occuper. Jusqu’ici, c’est vous qui avez tout fait, j’ai honte de mon inaction.
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– Soyez raisonnable, Sam. Mon mustang vous obéira alors qu’il n’est pas sûr que votre Tony me fasse bon accueil.
– C’est juste, ce que vous me dites là, Charlie, je vais donc y aller moi-même.
Il partit précipitamment. C’eût été un soin superflu que d’effacer ses traces. À peine avait-il disparu dans l’obscurité que j’aperçus, de l’autre côté de la voie, les Peaux-Rouges s’avancer à la file indienne.
Je commençai à les suivre le long du remblai, de sorte que mon chemin restât parallèle au leur. À quelque distance de l’endroit où j’avais trouvé le marteau, ils s’arrêtèrent et franchi-rent la voie ferrée. Je me dissimulai sous les arbustes et, après quelques instants, un bruit métallique me parvint, puis des coups de marteau très nets. Les bandits s’étaient, selon toute évidence, mis à l’œuvre : ils déboulonnaient les rails avec les ou-tils laissés par l’employé.
Le moment d’agir était venu. Je quittai mon poste d’observation et, au bout de cinq minutes, j’avais déjà rejoint Sam.
– Ils se sont attaqués aux rails ? me demanda-t-il.
– Exactement.
– Je l’ai entendu. En collant mon oreille au rail, j’ai nette-ment perçu chaque coup de marteau.
– Eh bien ! en avant, Sam ! Le train arrivera dans trois quarts d’heure et il s’agit de l’atteindre avant qu’ils aient le temps d’apercevoir ses phares.
– Écoutez, Charlie, je ne vais pas avec vous.
– Pourquoi ?
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– Si nous nous éloignons d’ici tous les deux, nous serons obligés, au retour, de recommencer la reconnaissance, ce qui fe-ra une nouvelle perte de temps. Au contraire, en restant à sur-veiller les Indiens, je pourrai vous donner des indications pré-cieuses quand vous reviendrez.
– C’est juste. Et votre Tony ?
– Je la laisse ici, elle ne bougera pas avant mon retour. Croyez-m’en, vous pouvez vous fier à moi. Vous me retrouverez sain et sauf.
Je montai mon mustang et partis au-devant du train aussi vite que l’obscurité me le permettait. Il importait d’arrêter le convoi à une distance assez considérable des Indiens pour que ceux-ci ne pussent pas s’en apercevoir. Je parcourus sans en-combre trois milles environ. Puis je m’arrêtai, attachai mon mustang à un arbre, sans oublier d’entraver ses jambes de de-vant, car le bruit du train aurait pu l’effaroucher et lui faire rompre sa bride pour s’enfuir.
Ceci fait, je me mis en devoir de ramasser des brindilles pour en confectionner une torche. Il ne me restait plus qu’à at-tendre l’arrivée du train. J’étendis ma couverture sur la voie et m’y couchai, de manière à pouvoir, de temps en temps, coller mon oreille contre les rails afin d’être averti à temps de l’arrivée du convoi.
Dix minutes s’étaient à peine écoulées, lorsqu’une légère vibration des rails, qui allait en s’intensifiant, me fit me dresser sur mes pieds. Au loin, un point lumineux surgit, qu’on aurait pu prendre pour une étoile, s’il n’avait grossi à vue d’œil. Le train approchait.
Bientôt, le point lumineux se dédoubla. C’était le moment. J’allumai ma torche. La flamme qui en jaillit ne pouvait passer inaperçue du mécanicien. Le grondement de la locomotive s’accentuait. Dans une minute, le convoi serait là.
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Brandissant ma torche au-dessus de ma tête, je courus au-devant du train. Soudain, la locomotive stoppa au milieu d’un fracas épouvantable. Le machiniste se pencha vers moi.
– Eh bien ! qu’est-ce que c’est ? me cria-t-il.
– Des Indiens sont en train de faire sauter les rails.
– Les Indiens ? Nom d’un chien !
– Qu’y a-t-il ? demanda à son tour le chef de train qui ve-nait de descendre.
– Il paraît que les Peaux-Rouges sont dans les parages, ré-pondit le mécanicien.
– Diable ! Vous les avez vus ?
– Vus et entendus. Ce sont des Ogellallahs.
– Des Ogellallahs, les pires de tous ! Combien sont-ils ?
– Une soixantaine.
– Mille tonnerres ! C’est bien depuis un an le troisième at-tentat qu’ils manigancent contre un train. Mais nous en ferons perdre le goût à ces scélérats. Il y a longtemps que je cherche l’occasion de leur donner une leçon. Sont-ils très loin d’ici ?
– À trois milles environ.
– Voilez les lumières, mécanicien. Ces canailles ont de bons yeux. Vous venez de nous rendre là un fier service, monsieur. Vous êtes un chasseur de la Prairie, je suppose.
– Quelque chose dans ce genre-là. J’ai un compagnon qui est resté à surveiller les Indiens.
– Précaution dont je vous félicite. Je ne suis pas mécontent de cette aventure, qui s’annonce comme une vraie partie de plaisir.
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Les voyageurs, qui avaient entendu notre conversation, ou-vrirent les portières. Plusieurs d’entre eux descendirent et nous assaillirent de questions. Mais, sur la prière du chef de train, le silence se rétablit aussitôt.
– Vous transportez de l’or et de l’argent, n’est-ce pas ? fis-je.
– Comment le savez-vous ?
– Par les Indiens. Ils sont accompagnés d’un bandit blanc qui se réserve le métal, abandonnant tout le reste, vos scalpes compris, aux Peaux-Rouges.
– C’est extraordinaire ! Comment ce gredin a-t-il pu ap-prendre que nous transportons de l’or ?
– Il paraît que c’est un employé de chemin de fer qui l’a renseigné. C’est tout ce que je sais.
– Nous en apprendrons davantage lorsque nous l’aurons entre nos mains. Mais, à propos, monsieur, puis-je vous de-mander votre nom ?
– Mon camarade se nomme Sans-Ears et moi…
– Sans-Ears ? C’est un rude gaillard qui fera de la besogne pour douze, et vous, monsieur ?
– Moi ? Dans la Prairie, on m’appelle Old Shatterhand.
– Old Shatterhand, c’est vous ? Je vous connais depuis longtemps de réputation et je n’aurais jamais espéré avoir la chance de vous rencontrer. Mais, au fait, n’est-ce pas vous qui avez déjà déjoué une embuscade contre un train à Parauo ? Un attentat organisé par le chef blanc des Sioux ?
– Moi-même. J’étais alors en compagnie du jeune chef des Apaches, Winnetou, l’homme le plus célèbre de la Prairie. Mais, messieurs, je crois qu’il est temps de prendre une décision. Les
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Peaux-Rouges connaissent l’horaire du train et un retard leur ferait concevoir des soupçons.
Je voyais que le chef de train manifestait des velléités de diriger l’expédition. Or l’entreprise était trop hardie pour que je pusse en abandonner la direction à un fonctionnaire de chemin de fer, aussi courageux qu’il fût.
Huit hommes s’offrirent à garder le train, au risque d’exposer leurs précieuses personnes. C’étaient les maris des trois dames et cinq autres voyageurs qui me semblaient mieux renseignés sur les cours des cigares, des vins et du chènevis, que sur le maniement des armes.
– D’autre part, le convoi ne peut rester sans fonctionnaire responsable, ajoutai-je en me tournant vers le chef de train.
– Le mécanicien et les chauffeurs resteront ici. Quant à moi, naturellement, je me joins à vous et je prends le comman-dement de l’expédition.
– Comme vous voudrez, monsieur. Vous avez sans doute déjà beaucoup combattu contre les Peaux-Rouges.
– Ce n’est pas nécessaire. Ces bandits ne savent qu’attaquer par derrière et, dans une lutte franche, ils cherchent toujours le salut dans la fuite. Ils ne nous donneront guère de fil à retordre, j’en suis persuadé.
– Je ne partage malheureusement pas votre assurance. Nous avons affaire aux Ogellallahs, la tribu la plus sanguinaire des Sioux, qui ont à leur tête les célèbres chefs Ka-Wo-Mien et Ma-Ti-Ru.
– J’espère que vous ne voulez pas insinuer que nous ayons à les redouter. Nous sommes plus de quarante et nous n’aurons pas de peine à en venir à bout. Je vais faire découvrir les phares et vous monterez sur la locomotive pour nous indiquer à quel endroit il faut s’arrêter. Là, tout le monde descendra à terre et,
– 43 – en un tour de main, nous aurons égorgé toutes ces canailles. J’espère que nous n’aurons pas plus d’une petite heure de retard sur l’horaire.
– Votre plan de campagne est sans doute excellent et, dans d’autres circonstances, il donnerait certainement de bons résul-tats, mais, dans ce cas précis, vous menez ces quarante hommes à une mort certaine. Pour ma part, je refuse de participer à une telle entreprise.
– Quoi ? Vous refusez de nous aider ? Est-ce par lâcheté ou par dépit de ne pas diriger l’attaque ?
– Par lâcheté, dites-vous ? Je commence à douter que vous ayez jamais entendu parler de moi, car vous devriez savoir que le poing de Old Shatterhand est capable de vous enfoncer son nom dans le crâne de manière à vous le défoncer ! Quant au dé-pit que je peux éprouver, croyez bien qu’il m’est totalement in-différent que le train et vos scalpes soient, d’ici une heure, dans votre possession ou dans celle des Indiens. Mais, pour ce qui est de ma peau, je suis le seul à avoir droit au chapitre. Or je tiens à la conserver pendant quelque temps encore. Bonsoir, messieurs.
Je fis mine de partir, mais le chef de train me retint par le bras.
– Halte ! C’est moi qui commande et vous n’avez qu’à m’obéir. Vous allez nous accompagner dans le train jusqu’à l’endroit où se trouvent les Indiens, car je ne puis abandonner mon convoi. Un bon chef d’armée doit penser à toutes les éven-tualités et prendre ses précautions en vue d’une défaite toujours possible. Dans ce cas, le train nous servirait de refuge et facilite-rait notre défense jusqu’à l’arrivée d’un prochain convoi de l’Est ou de l’Ouest. N’ai-je pas raison, messieurs ?
Tous se rangèrent à son avis. Pas un seul chasseur de l’Ouest ne se trouvait parmi les voyageurs et le plan du fonc-tionnaire avait une apparence de bon sens qui les induisait en
– 44 – erreur. Le chef de train ne dissimula pas l’orgueil qu’il tirait de ce triomphe.
– Eh bien ! montez…
– C’est parfait. Vous commandez, j’obéis !
D’un seul bond, je fus sur le dos de mon mustang que, tout en parlant, j’avais libéré de ses entraves.
– Vous ne m’avez pas compris, je vous ai dit de monter dans la locomotive, cria le chef de train.
– Et moi, je préfère monter sur mon cheval. Une fois de plus, nos avis sont différents.
– Je vous ordonne de descendre.
Tout en serrant les flancs de mon mustang entre mes jambes, je criai au fonctionnaire :
– Il paraît que vous n’avez jamais eu l’occasion de parler à un chasseur de l’Ouest. Sans quoi, vous ne me parleriez pas sur ce ton-là. Vous n’avez qu’à monter vous-même sur votre loco-motive.
De ma main droite, je le saisis par la taille et le soulevai en l’air. L’instant d’après, ce stratège des chemins de fer était juché sur sa locomotive, tandis que je m’éloignais au galop.
La nuit était déjà si claire que rien n’entravait plus ma course. Il ne me fallut pas plus d’un quart d’heure pour re-joindre Sam.
– Eh bien ? demanda celui-ci en me voyant descendre de ma monture, j’espère que vous nous amenez du renfort.
Je lui racontai mon aventure.
– Vous avez très bien fait, Charlie. Ces cheminots nous re-gardent de haut parce que nous n’allons pas trois fois par jour
– 45 – chez le coiffeur. Naturellement, ils voudront exécuter leur plan. Eh bien ! ils auront une petite surprise, hihihihi !
Ce rire s’accompagnait d’un geste éloquent, qui semblait dépouiller de son scalpe une tête invisible.
– Mais, au fait, vous ne m’avez pas encore raconté ce que vous avez entendu, reprit-il.
– Ka-Wo-Mien et Ma-Ti-Ru sont les chefs.
– Tant mieux, ça va chauffer.
– Il y a parmi eux aussi un Blanc qui leur a révélé que le train contenait de l’or et de l’argent.
– Il a sans doute jeté son dévolu sur ce butin et abandonne les scalpes aux autres.
– Vous l’avez dit.
– Qu’allons-nous faire, Charlie ?
– Nous allons nous séparer et chacun de nous ira d’un côté du remblai, à mi-chemin des Indiens et de leurs chevaux.
– D’accord. Mais j’ai une idée : que diriez-vous d’un bon
stampedo4 ?
– Hum ! je ne crois pas que ce soit indiqué pour le mo-ment. Que ferions-nous de tous ces Indiens ? Il vaut mieux leur laisser prendre la fuite.
– Vous avez peut-être raison, Charlie ; pourtant, il serait comique de voir la tête des Peaux-Rouges courant après leurs chevaux et n’en trouvant plus trace.
4 Feu de prairie destiné à mettre en fuite des chevaux.
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Nous nous éloignâmes de la voie et attachâmes nos che-vaux en leur laissant à peine un espace de trois pas pour re-muer. Puis, en décrivant un arc de cercle, nous parvînmes der-rière les Indiens. Les phares de la locomotive restaient invi-sibles. Le plan du chef de train avait-il finalement trouvé de l’opposition ou bien, privé de mon concours, le grand stratège n’avait-il pas eu finalement le courage d’agir tout seul ?
Arrivés auprès des chevaux des Indiens, nous aperçûmes les silhouettes des deux gardiens qui, au lieu de rester immo-biles à leurs postes, circulaient autour des bêtes. L’un d’eux s’approcha précisément du buisson qui nous abritait. En un clin d’œil, Sam immobilisa l’homme avec son lasso, en l’empêchant de pousser plus qu’un faible cri. Je me chargeai de l’autre gar-dien, et nous eûmes tôt fait d’en venir à bout. Tout à coup, mes yeux tombèrent sur un cheval qui se tenait auprès de nous. Il portait une de ces selles espagnoles si pratiques, et des étriers comme on en voit dans l’Amérique du Centre et du Sud. Il n’était d’ailleurs pas bridé à la manière indienne. Avais-je de-vant moi la monture d’un Blanc ? Je m’approchai de l’animal. Deux sacoches étaient accrochées à la selle. Je les ouvris et les fouillai. Elles contenaient quelques feuillets de papier et une bourse. Je m’en emparai et retournai auprès de Sam.
– Qu’allons-nous faire maintenant ? me demanda celui-ci.
– Vous irez à droite et moi à gauche. Mais voyez donc là-bas !
– Ma parole, c’est le train. Restons encore quelques ins-tants, Charlie, pour nous divertir un peu.
Ainsi, le chef de train avait tout de même mis son plan à exécution. Les deux phares de la locomotive approchaient, mais très lentement, car il s’agissait de reconnaître l’endroit où les rails avaient été enlevés. Bientôt, le grincement des roues se fit de plus en plus fort, enfin, le train stoppa.
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Les Peaux-Rouges devaient être furieux de voir leur plan échouer. Peut-être allaient-ils en conclure que le chef de train avait été averti. Le mieux que les voyageurs avaient à faire était de rester tranquillement dans leurs wagons et j’espérai, l’espace d’une seconde, qu’ils l’avaient compris d’eux-mêmes, mais, bientôt, je vis les portières s’ouvrir et les hommes sauter à terre, prêts à l’attaque. Ils n’allaient pas tarder à se rendre compte de toute l’imprudence de leur conduite. En descendant, ils s’étaient placés dans le champ lumineux des phares, en offrant une cible comme les Indiens n’auraient pu en rêver de meilleure. Une salve retentit, puis une autre, et un tumulte infernal éclata.
En brandissant leurs armes, les sauvages se ruèrent sur les Blancs, mais ils ne trouvèrent plus que les morts et les blessés graves, car ceux qui avaient échappé aux balles s’étaient immé-diatement réfugiés dans les wagons. Quelques Indiens se pen-chèrent pour enlever les scalpes, mais ils durent y renoncer, car des coups de feu partaient du premier wagon.
À ce moment, le train aurait dû faire marche arrière. Pour-tant, il n’en fit rien. Il était fort possible, d’ailleurs, que le méca-nicien et le chauffeur se fussent également réfugiés dans les wa-gons.
– Maintenant, nous allons assister à un siège en bonne et due forme, fit remarquer Sam.
– Je ne le crois pas. Les Peaux-Rouges savent qu’un autre train ne tardera pas à arriver et ils vont donc essayer de prendre celui-ci d’assaut, bien que ce soit là une tactique qu’ils n’adoptent pas volontiers. Quant à nous, il ne nous reste plus qu’à allumer notre incendie. Nous allons rejoindre nos chevaux et chacun de nous décrira un large cercle en embrasant la Prai-rie tous les soixante mètres environ. Mais, auparavant, nous al-lons faire notre stampedo, afin d’empêcher les ennemis d’engager l’attaque et leur couper la retraite. Malheureusement, étant données les circonstances, c’est tout ce que nous pouvons faire.
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– Et si le feu atteignait les wagons ?
– À moins que le convoi ne transporte des matières in-flammables telles que de l’huile ou du goudron, le bois des wa-gons est assez solide pour résister à un feu d’herbe. Mais les In-diens comprendront que le seul moyen qui leur restera pour échapper aux flammes est d’allumer un contre-incendie. Ils vont faire un feu tout près du train, vous pouvez en être sûr. Moi, à leur place, j’essayerais même de mettre le feu sous les wagons.
– Avez-vous réfléchi au temps qu’il va nous falloir pour al-lumer cet incendie avec un pauvre punk, car nous ne pouvons songer à nous servir de torches qui nous trahiraient.
– Un bon chasseur de la Prairie doit prévoir toutes les éventualités ; je me suis muni d’un nombre suffisant d’allumettes.
– Bravo, Charlie ! Maintenant, vite le stampedo et ensuite à nos chevaux.
– Halte, Sam ! Je m’aperçois que je ne suis qu’un sot. Nous n’avons nul besoin d’aller chercher nos bêtes. Nous en avons suffisamment ici à notre portée. Je vais prendre par exemple ce cheval pie.
– Et moi cet alezan. Coupons leurs lassos en vitesse.
Nous nous glissâmes alors d’un cheval à l’autre en allumant les broussailles derrière les bêtes. Les flammes, d’abord très basses, ne pouvaient encore être aperçues des Indiens. Nous montâmes ensuite à cheval pour disparaître avant que le feu ne fût trop vif.
– Où nous retrouverons-nous ? demanda Sam.
– Sur la voie ferrée, entre les deux feux. Ça va ?
– Ça va.
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Et il serra les flancs de son alezan.
Délivrés de leurs liens, les chevaux témoignaient de quelque nervosité. L’odeur du feu achevait de les exciter et leur débandade était imminente. Je m’élançai à droite dans la Prai-rie en décrivant un arc d’environ un mille de rayon. À vingt re-prises, je sautai à terre pour mettre le feu aux herbes. J’étais dé-jà tout près de la voie ferrée, quand je pensai tout à coup à nos chevaux. La fièvre de l’action nous les avait fait complètement oublier.
Je tirai sur la bride de ma monture et fis volte-face. En ligne droite, je fonçai vers l’endroit où nous avions laissé nos bêtes. Le feu éclairait maintenant toute la région. Là-bas, dans la savane, le piétinement des sabots des chevaux retentissait. Plus près dominait un vacarme où des cris d’épouvante et de rage, comme seuls les gosiers indiens savent en émettre, s’entrecroisaient dans l’air. Des langues de feu commençaient à lécher les fonds de wagons. Je ne m’étais pas trompé en suppo-sant que les Peaux-Rouges allumeraient un contre-incendie. Sur la gauche, mon mustang était emprisonné auprès de la Tony aux longues jambes. En arrivant près d’eux, je vis Sam accourir de la direction opposée sur un cheval galopant ventre à terre, car, lui aussi, au dernier moment, s’était aperçu de notre oubli.
Mais nos montures avaient été également remarquées par les Indiens. Un groupe de Peaux-Rouges s’était élancé vers nos bêtes et deux d’entre eux n’en étaient plus qu’a quelques pas. Je resserrai les courroies de mon fusil, me redressai sur ma selle et saisis mon tomahawk. En deux magnifiques foulées, mon cheval me rapprocha d’eux. Un coup d’œil me suffit pour les recon-naître : c’étaient les deux chefs.
– Arrière, Ma-Ti-Ru ! Ces chevaux m’appartiennent.
Il tourna la tête et me reconnut.
– Old Shatterhand ! Meurs, rebut des Visages Pâles !
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Il tira son couteau, d’un bond se trouva près de mon cheval et s’apprêtait à se ruer sur moi lorsque mon tomahawk l’atteignit. Il chancela. Son compagnon sauta sur mon mustang, n’ayant pas remarqué que la bête avait les jambes entravées.
– Ka-Wo-Mien ! Tout à l’heure, tu parlais de moi à un traître blanc, maintenant, c’est moi qui vais te parler.
Comprenant que, juché sur un cheval réduit à l’immobilité, il était perdu, l’Indien sauta à terre et chercha à disparaître sous les arbustes. Je lançai dans sa direction mon tomahawk qui fen-dit l’air en sifflant et s’abattit sur son crâne. Je descendis à mon tour à terre, pris mon fusil à répétition, don d’un vieil ami de la Nouvelle-Orléans et arme unique de son espèce, et me tournai vers les Peaux-Rouges. Trois coups consécutifs abattirent autant de sauvages. Le feu était déjà si proche qu’il eût été imprudent de continuer. Je coupai les liens de mon mustang et l’enfourchai. Le cheval pie était déjà en fuite.
– Hé, Charlie ! Gagnons vite l’éclaircie !
En un clin d’œil, il sauta de son alezan sur le dos de sa Tony dont il coupa les liens en se penchant, puis s’élança vers un en-droit découvert respecté jusqu’ici par le feu.
Nous traversâmes sans accident le champ de l’incendie et nous nous trouvâmes bientôt à gauche, derrière les flammes. À cet endroit, j’avais dû embraser les herbes à trois reprises et, pourtant, le sol était seulement noirci par le feu qui s’était aussi-tôt éteint. Devant et derrière nous l’incendie faisait rage et ab-sorbait l’oxygène avec une telle rapidité que nous avions peine à respirer.
À mesure que nous nous éloignons du feu, l’atmosphère devenait plus pure et, au bout d’un quart d’heure, nous ne voyions plus de l’incendie qu’un grand brasier à l’horizon. De-vant nous, à perte de vue, s’étendait la plaine noire, si noire,
– 52 – qu’on distinguait à peine à trois pas devant soi, la fumée ayant formé un nuage dense qui obscurcissait le ciel.
– Un beau petit incendie ! dit Sam. Le train a dû flamber comme une allumette.
– Je ne crois pas. Les wagons doivent être faits de façon à pouvoir résister au feu, car il arrive fréquemment qu’ils aient à traverser une forêt ou une savane en proie aux flammes.
» Il faut faire croire aux Peaux-Rouges que nous nous éloi-gnons. Peut-être nous prennent-ils pour des chasseurs détachés d’un groupe ; dans ce cas, ils croiront que nous nous hâtons pour chercher du renfort. Allons au galop vers le nord, tournons vers l’est, puis retournons en demi-cercle sur les lieux.
– C’est aussi tout à fait mon avis. Ou je me trompe fort, ou bien cette aventure aura une fin qui coûtera pas mal de paires d’oreilles aux Ogellallahs…
Tout en échangeant ces paroles, nous parcourions côte à côte la Prairie. La vieille jument faisait travailler de son mieux ses jambes interminables, de sorte qu’elle suivait facilement l’allure de mon mustang. Au bout de quelques minutes, nous nous trouvâmes de nouveau près de la voie ferrée, à un endroit situé à un mille peut-être à l’est de celui où le train s’était arrêté. Là, nous attachâmes nos chevaux et nous nous mîmes à longer les rails vers le lieu de l’agression.
L’atmosphère était saturée d’une odeur de roussi et la plaine immense était recouverte d’un épais tapis de cendre qu’une brise légère soulevait, si bien que nous en avions la gorge sèche. Nous faisions des efforts inouïs pour ne pas tousser, ce qui aurait pu nous trahir. Les phares de la locomotive luisaient au loin ; cependant, malgré la lumière qu’ils répandaient, nous n’apercevions d’Indiens ni à droite ni à gauche de la voie. Nous nous approchâmes du train.
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Je ne m’étais pas trompé. Pour éviter l’incendie, les Peaux-Rouges s’étaient réfugiés sur le toit ou sous les wagons. Mainte-nant, ils n’osaient pas quitter leur cachette, de peur de s’exposer aux balles des blancs.
Une idée me vint à l’esprit. Sans doute, le projet que je ve-nais de concevoir était difficile à réaliser, mais il promettait d’être radical.
– Sam, retournez près des chevaux pour empêcher les In-diens de s’en emparer.
– Pensez-vous ! Ils sont trop contents d’être en sécurité pour se déranger.
– Je me charge de les déloger de leur refuge.
– À coups de fusil ?
– Non.
J’exposai mon projet à Sam qui approuva :
– C’est une excellente idée, Charlie, mais faites vite pour qu’ils ne vous aperçoivent pas pendant que vous sauterez. Moi, je serai au moment voulu avec les chevaux et, naturellement…… hihihihi… nous tomberons dessus comme des buffles sur des coyotes.
Il retourna en arrière tandis que je continuai à avancer en rampant, mon couteau dans ma main droite, prêt à me défendre en cas d’agression. Je gagnai sans encombre et inaperçu le des-sous de la locomotive. Les roues et l’exiguïté de l’espace ne me permettaient pas de me rendre compte si j’avais des Indiens tout près de moi. En deux bonds je grimpai sur la locomotive.
Un cri perçant retentit à mes côtés. Je tâtonnai autour de moi et, l’instant d’après, le train s’ébranlait. Des cris de douleur et de stupéfaction déchirèrent les airs. J’avais parcouru trente
– 54 – mètres environ quand une silhouette se dressa devant moi, le couteau à la main.
– Chien ! cria une voix.
C’était un blanc. Un coup de poing en pleine poitrine le fit s’écrouler.
– Ici, Charlie, vite ! vite !
C’était Sam qui m’appelait. Il était juché sur sa Tony et te-nait mon mustang par la bride d’une main, tandis que de l’autre, il se défendait contre deux Peaux-Rouges. Les autres Indiens, non blessés par les roues, couraient maintenant vers l’endroit où ils avaient laissé leurs chevaux. Ils espéraient sans doute que les bêtes avaient échappé à l’incendie.
Je sautai à bas de la locomotive et me dirigeai vers Sam. Les deux Indiens, en entendant l’appel de Sam et en me voyant arriver, s’étaient enfuis. Nous nous lançâmes à leur poursuite. Ce n’était pas une entreprise très périlleuse, car, pris de pa-nique, surtout lorsqu’ils s’étaient aperçus de la disparition de leurs chevaux, ils s’enfuyaient en débandade comme une troupe de chevreuils poursuivis par une meute de chiens.
Soudain, j’entendis Sam crier :
– Mille tonnerres, mais c’est Fred Morgan ! Ton heure a enfin sonné, crapule !
Je tournai la tête et, à la lumière de l’horizon encore em-brasé, je vis Sam s’élancer dans un galop infernal, mais, au même moment, son adversaire disparut dans la masse grouil-lante des Indiens en déroute.
Sam éperonna sa jument qui, d’un bond prodigieux, se trouva au milieu des fuyards. Je ne pus suivre les péripéties de l’aventure, car plusieurs Peaux-Rouges, m’ayant attaqué, me donnèrent fort à faire.
– 55 –
Je renonçai à poursuivre les Indiens ; assez de sang avait déjà été répandu et il était certain qu’après cette petite leçon ils se garderaient bien de retourner sur leurs pas. Voulant faire comprendre à Sam que la poursuite des fuyards ne ferait que l’exposer inutilement au danger, j’eus recours à notre signal convenu et me mis à imiter le hurlement des coyotes de toutes mes forces. Après quoi je regagnai le train.
Le personnel était descendu à terre. Le chef du train lançait des jurons en regardant les victimes et, lorsqu’il m’aperçut, il déchargea sur moi toute sa rage.
– Vous avez eu une fameuse idée de mettre le train en branle afin de disperser les Peaux-Rouges que nous tenions si bien et que nous allions exterminer jusqu’au dernier.
– Allons, allons, mon ami, félicitez-vous de vous en être ti-ré à si bon compte, car ils auraient très bien pu être les premiers à vous exterminer ! Vous vous êtes mis vous-mêmes dans de beaux draps.
– Qui a incendié la Prairie ?
– Moi.
– Mais vous êtes complètement fou ! Et vous avez encore l’aplomb de vouloir me faire de la morale. Savez-vous que je peux vous arrêter et vous remettre entre les mains de la justice ?
– Non, je l’ignore, mais je vous autorise volontiers à faire descendre Old Shatterhand de son cheval, à l’enfermer dans un wagon et à le conduire devant le tribunal. Je serais curieux de savoir comment vous vous y prendriez.
La confusion se peignit sur son visage.
– Ce n’était qu’une façon de parler. Mais, entre nous soit dit, vous avez commis une lourde faute, que je consens d’ailleurs volontiers à vous pardonner.
– 56 –
– Je vous en sais gré, monsieur. Je suis vraiment tout con-fus de la clémence que les puissants de la terre veulent bien me témoigner. Puis-je vous demander ce que vous comptez faire maintenant ?
– Et quoi donc ? sinon faire réparer la voie et continuer mon chemin ? Croyez-vous que nous ayons à craindre une deu-xième attaque ?
– Je ne le crois pas. Votre tactique a été si géniale qu’elle aura ôté aux Indiens toute envie de recommencer.
– J’espère que vous ne vous moquez pas de moi, car je vous préviens que je ne tolère pas la raillerie. Je vous fais remarquer que ces Peaux-Rouges étaient beaucoup plus nombreux que nous et qu’ils étaient parfaitement préparés à l’attaque. Nous ne pouvions rien contre eux.
– Il me semble que je vous l’avais dit. Les Ogellallahs sa-vent se servir de leurs armes. Voyez plutôt : sur vos seize ou-vriers et vos vingt miliciens, neuf sont tombés. Je n’en porte pas la responsabilité. Quant à vous, je vous prie de considérer qu’à deux, mon compagnon et moi, nous avons mis en déroute toute la troupe des Peaux-Rouges. Vous pouvez en déduire que la ren-contre aurait pris une tout autre tournure si vous aviez bien voulu vous en remettre à moi.
Il semblait avoir grande envie de riposter, mais plusieurs voyageurs s’approchèrent et, comme ils me donnaient tous rai-son, il se contenta de me demander, en changeant de ton :
– Resterez-vous ici jusqu’à notre départ ?
– Cela va sans dire. Un véritable homme de l’Ouest ne fait jamais son travail à moitié. Mettez-vous à l’œuvre, allumez quelques feux – vous trouverez assez de branchages secs par ici – et postez quelques sentinelles pour le cas, d’ailleurs peu pro-bable, où les Peaux-Rouges voudraient revenir sur leurs pas.
– 57 –
– Ne voudriez-vous pas vous en charger ?
– De quoi ?
– De la garde.
– Je n’y tiens pas. Je vous ai déjà rendu assez de services et je crois que ce n’est pas encore fini. Vous êtes assez bon stratège pour pouvoir poster vous-même vos sentinelles.
– Mais, aucun parmi nous n’a d’aussi bons yeux ni d’aussi bonnes oreilles que vous.
– Vous n’aurez qu’à faire un petit effort, monsieur, vous verrez et vous entendrez aussi bien que moi. Tenez, je vais vous donner un exemple. Écoutez un peu à gauche. Entendez-vous quelque chose ?
– Oui, un cheval qui s’approche. C’est sans doute un In-dien.
– Pensez-vous ! Comment pouvez-vous croire qu’un Indien qui se prépare à l’attaque fasse autant de bruit ? C’est tout sim-plement mon compagnon et je vous demanderai de lui réserver un bon accueil. Il faut que vous sachiez que Sans-Ears ne goûte pas la plaisanterie.
En effet, c’était Sam. Il descendit de sa Tony avec un air fé-roce.
– Vous avez entendu mon signal ? demandai-je.
Il hocha affirmativement la tête et se tourna vers le chef de train.
– C’est vous, le fameux stratège ?
– Moi-même, répondit l’interpellé d’un air si sérieux que j’eus de la peine à ne pas éclater de rire.
– 58 –
– Eh bien ! je vous fais tous mes compliments, car, voyez-vous, cette vieille jument a plus de cervelle que vous. Si ça con-tinue, vous finirez dans un fauteuil de président. Attends-moi, Tony, je reviens tout de suite.
Le brave cheminot était si abasourdi qu’il ne trouva pas de réponse. Mais en eût-il trouvé une, qu’il n’aurait pas eu le temps de la formuler, car, en une seconde, Sans-Ears avait disparu dans l’obscurité. Je me demandais ce qui avait pu mettre mon brave Sam de si mauvaise humeur et je me dis que, certaine-ment, Fred Morgan devait y être pour quelque chose. C’était sans aucun doute lui, le blanc que j’avais chassé de la locomo-tive.
Je me doutais un peu où Sam était parti. J’aurais déjà fait la même chose si j’en avais eu le temps.
Il revint au bout de quelques minutes. J’étais assis en train de regarder les travaux qui commençaient sur la voie, à la lu-mière des feux qu’on venait d’allumer. Il vint s’asseoir près de moi. L’expression de son visage ne s’était pas radoucie ; au con-traire, le brave homme était plus maussade que jamais.
– Eh bien ? demandai-je.
– Quoi, eh bien ?
– Ils sont morts ?
– Morts ? Vous vous moquez du monde ! Comment voulez-vous que des chefs indiens meurent quand on se contente de les chasser comme des mouches importunes ? Avez-vous entendu, tout à l’heure, ce que j’ai dit au chef de train ?
– Quoi ?
– Que Tony avait plus de cervelle que lui.
– Et puis après ?
– 59 –
– Je pourrais vous en dire autant. Ma Tony aurait tué Ma-Ti-Ru et Ka-Wo-Mien pour de bon et non pas à moitié. Ils ont pris la fuite.
– Tant mieux.
– Tant mieux ? N’est-ce pas malheureux de laisser courir deux crapules de leur espèce quand on tenait presque leur scalpe dans la main ?
– Puisque je vous dis, Sam, que j’avais de bonnes raisons pour agir ainsi. Dites-moi plutôt ce qui vous a mis de si mau-vaise humeur.
– Vous ne me le demanderiez pas si vous saviez qui j’ai rencontré.
– Je sais. Fred Morgan.
– C’est extraordinaire. Qui vous l’a dit ?
– Vous avez crié son nom assez fort, quand vous l’avez aperçu.
– Tiens, je ne m’en suis pas rendu compte. Savez-vous qui est ce coquin ?
Cette question, ainsi que l’air haineux de Sam, me suggérè-rent une idée.
– Sans doute un des meurtriers de votre femme et de votre enfant.
– Vous l’avez dit.
Et il poursuivit :
– Et dire que ce scélérat m’a échappé. Si j’avais encore des oreilles, je me les arracherais de rage.
– 60 –
– Pourtant, je vous ai vu le suivre à cheval au milieu des Indiens.
– Mais je n’ai pas pu rattraper. Je ne l’ai plus revu. Peut-être s’est-il couché par terre et je l’aurai alors dépassé sans l’apercevoir. Mais je finirai bien par l’avoir. Sans-Ears n’a pas dit son dernier mot. La piste est encore visible, nous allons les suivre.
– Ce serait assez difficile. Il est vrai qu’on distingue sans peine les empreintes d’un blanc et celles d’un rouge. Mais qui vous dit que cet homme n’est pas assez rusé pour marcher en dedans comme ses compagnons rouges ? Et puis ont-ils tou-jours avancé sur un sol qui conserve les empreintes ?
– Vous avez raison, Charlie, mais que faire, alors ?
Pour toute réponse, je tirai de ma poche la bourse et les papiers que j’avais trouvés sur le cheval du blanc.
– Peut-être que cela nous suggérera une idée, dis-je…
J’ouvris la bourse. Tout près de nous, un feu flambait, de sorte qu’un reflet éclaira son contenu. Je poussai un cri de stu-péfaction.
– Des pierres, des pierres précieuses, des diamants ! Sam, je tiens entre mes mains une fortune !
Comment ce bandit avait-il pu entrer en possession d’un tel trésor et pourquoi l’emportait-il avec lui dans la savane ? Une chose était certaine : il ne l’avait pas acquis d’une façon honnête et mon devoir était de restituer ce bien à son légitime proprié-taire.
– Des diamants ? Mille tonnerres ! Vous en êtes sûr ? Faites voir. De ma vie, je n’ai encore jamais eu l’occasion de tou-cher à ces pierres rares.
– 61 –
– Ce sont des diamants du Brésil, dis-je en les tendant à Sam. Regardez-les.
– Hum ! je ne sais pas où les gens ont la tête pour attacher un tel prix à ces cailloux. Car, après tout, ce ne sont que des cail-loux. Cela ne vaut pas un bon morceau de métal, n’est-ce pas, Charlie ?
– C’est du charbon, Sam, tout juste du charbon.
– Charbon ou coke, je m’en fiche. Je ne donnerais pas pour tout cela mon vieux fusil. Qu’allez-vous faire de ces cailloux ?
– Je vais les rendre à leur propriétaire.
– Mais qui est-ce ?
– Je l’ignore, mais je ne tarderai pas à le savoir, car celui qui perd une telle fortune ne se tient pas coi et l’annonce dans tous les journaux.
– Charlie ?… Il vous faut tout de suite prendre un abonne-ment.
– Ce n’est pas la peine. Nous trouverons, sans doute, une indication dans ces papiers-là.
– Faites voir.
Je dépliai les papiers. Il y avait là deux cartes des États-Unis et une lettre sans enveloppe. Elle était ainsi conçue :
Galveston, le…
Cher père,
J’ai besoin de toi. Arrive le plus tôt que tu pourras, même si le coup des diamants n’a pas réussi. Nous serons riches de toute façon. Vers la mi-août, tu me trouveras dans la Sierra Ranca, sur le Rio-Pecos, à l’endroit compris entre le Skettel-Peak et le Head-Peak. Je te dirai le reste de vive voix.
– 62 –
Ton PATRICK.
Le coin de la lettre qui portait la date avait été arraché, de sorte que je ne pouvais savoir quand elle avait été écrite.
– C’est parfait, dit Sam, lorsque j’eus fini ma lecture. C’est bien lui, car son coquin de fils s’appelle justement Patrick. Ce sont ces deux-là qui me manquent pour compléter la série des dix encoches sur mon fusil. Mais, dites donc, comment s’appellent déjà ces deux montagnes ?
– Le Skettel-Peak et le Head-Peak.
– Vous les connaissez ?
– Un peu. À Santa-Fé, on m’avait dit que, dans la Sierra Ranca et la Sierra Guadeloupe, il y avait des ours. Alors, j’ai fait un détour par là.
– Vous connaissez aussi le Rio-Pecos ?
– Très bien.
– Dans ce cas, vous êtes l’homme qu’il me faut. Je me pro-posais d’aller au Texas et au Mexique uniquement dans l’espoir d’y trouver mes hommes, mais, puisqu’ils sont assez gentils pour me signaler eux-mêmes le lieu où je pourrai les trouver, je serais le dernier des imbéciles si je les privais de la visite de Sans-Ears et de sa Tony. Voulez-vous me tenir compagnie, au cas où, d’ici demain, nous ne trouverions pas trace de Fred Morgan ?
– Bien sûr. J’ai besoin de le voir pour apprendre à qui ap-partiennent les diamants.
– Dans ce cas, cachez vos cailloux, et allons voir un peu ce que fabriquent ces cheminots.
Le chef de train avait, cette fois, suivi mon conseil et dispo-sé des sentinelles. Le personnel du train était occupé à replacer
– 63 – les rails, tandis que les voyageurs observaient les travaux ou bien prenaient soin des victimes. D’autres, enfin, attendaient que ma conversation avec Sam fût finie pour venir nous parler. En nous voyant nous lever, ils s’approchèrent pour nous remer-cier de notre aide. Ils semblaient plus raisonnables que le chef de train et paraissaient mieux comprendre la situation. Ils nous demandèrent ce qu’ils pourraient nous offrir pour nous expri-mer leur gratitude. Je dis que j’avais besoin de poudre, de plomb, de tabac, de pain, d’allumettes et que, si cela ne les pri-vait pas, je serais heureux de pouvoir leur en acheter. Aussitôt, tous se mirent à fouiller dans leurs bagages et, au bout de quelques minutes, nous étions abondamment pourvus de tous ces articles. Personne ne voulut entendre parler d’accepter de l’argent et, en la circonstance, il eût été déplacé d’insister.
Au bout de quelque temps, les travaux touchèrent à leur fin. On rangea les outils et le chef de train s’approcha de nous.
– Voulez-vous monter avec nous, messieurs ? Je vous dé-poserai volontiers où vous voudrez.
– Merci, nous restons ici, répondis-je.
– Ce sera comme vous voudrez. Naturellement, j’aurai à rédiger un rapport sur les événements et je n’oublierai pas d’y mentionner vos mérites. Vous pouvez compter sur une belle ré-compense.
– Merci beaucoup. Mais nous n’en avons cure, car nous ne restons pas dans la région.
– À qui reviennent les trophées ?
– D’après la loi de la savane, tout le bien des vaincus re-vient aux vainqueurs.
– Puisque c’est nous qui sommes les vainqueurs, nous pou-vons nous emparer de tout ce que nous trouverons sur les In-
– 64 – diens. Allez-y, mes enfants ! Chacun de nous sera content de garder un souvenir de cette bataille.
À ces paroles, Sam marcha tout droit au chef de train.
– Voulez-vous nous montrer, monsieur, les Indiens que vous avez vaincus et tués ?
L’homme le dévisagea sans comprendre.
– Que voulez-vous dire par là ?
– Tout simplement que, si vous en avez tué un, vous êtes libre de prendre ce que vous trouverez sur lui, mais c’est tout.
– Voyons, Sam, laissez-leur ce plaisir. Nous n’avons pas besoin de nous encombrer.
– Vous croyez ? Alors, tant pis ! Mais gare à vous si vous prenez leurs scalpes.
– Par exemple, vous emporterez vos morts, ajoutai-je, c’est votre devoir.
Ils ne pouvaient refuser. Les cadavres des Indiens furent dépouillés de leurs armes et de leurs autres objets de valeur. Puis on chargea les corps des blancs dans un wagon spécial et le train se remit en route. Pendant quelque temps encore, son grondement nous parvint, puis tout retomba dans le silence.
Je me retrouvai seul avec Sam au milieu de la savane.
– Qu’allons-nous faire maintenant, Charlie ? demanda ce-lui-ci.
– Nous allons dormir.
– Ne craignez-vous pas qu’une fois ces braves guerriers partis les Indiens reviennent troubler notre sommeil ?
– 65 –
– Pas du tout. Mais Fred Morgan essayera probablement de retrouver son cheval et son trésor.
– C’est possible, mais peu probable. Qui donc s’amuserait à rechercher un cheval fuyant l’incendie ? Et puis il sait bien qu’en plus des cheminots il trouverait ici quelqu’un dont la ren-contre pourrait lui être fatale.
– Oui, il m’a très bien reconnu et je serais étonné s’il n’avait pas envie de me régaler d’une balle ou d’un coup de cou-teau.
– On verra ça, mais, pour le moment, nous sommes en sé-curité. Il faudra, seulement, nous éloigner suffisamment de la voie ferrée si nous voulons ne pas être dérangés dans notre sommeil.
– Eh bien ! en route.
Il enfourcha sa Tony, moi mon mustang, et nous parcou-rûmes quelques milles dans la direction du nord. Puis nous nous arrêtâmes, attachâmes nos bêtes et nous enveloppâmes dans nos couvertures.
J’étais passablement fatigué et je m’endormis aussitôt.
Comme dans un rêve, je crus entendre un train passer de l’est vers l’ouest, mais mon sommeil était si profond que ce bruit ne parvint pas à me réveiller.
Lorsque j’ouvris les yeux et écartai ma couverture, le jour était déjà levé. Sam était assis près de moi en train de fumer tranquillement un des cigares dont nous avions reçu une provi-sion la veille.
– Bonjour, Charlie. Ce tabac me change un peu des cigares de feuilles de salade dont vous avez une manufacture dans votre selle. Fumez-en un, après quoi nous nous mettrons à l’œuvre. Évidemment, il ne peut être question de déjeuner tant que nous n’aurons pas d’eau.
– 66 –
– Reste à savoir si nous aurons la chance d’en trouver bien-tôt. Ça serait pourtant bien utile pour nos chevaux, qui n’ont pas de fourrage. Quant à moi, je savourerai tout aussi bien mon ci-gare à cheval.
– Où allons-nous ? demanda Sam.
– D’abord à l’endroit où le train s’était arrêté, dis-je en en-fourchant mon mustang. Par là, aucune trace ne nous échappe-ra.
La cendre fine des herbes brûlées avait, comme on peut le penser, parfaitement marqué les empreintes des Ogellallahs, mais le vent avait éparpillé la cendre pendant la nuit, si bien qu’il n’y avait plus de traces visibles. Au bout de quelque temps, je retrouvai Sam, dont je m’étais séparé pour en finir plus vite. Pour ma part, mes recherches étaient restées sans résultat.
– Vous avez trouvé quelque chose, Charlie ? me demanda Sam.
– Rien.
– Moi non plus. Peste soit du vent qui vient toujours quand on n’a pas besoin de lui ! Si vous n’aviez pas trouvé cette lettre, je me demande comment nous aurions pu nous débrouiller.
– Eh bien ! en route pour le Rio-Pecos.
– En route, mais, avant, je vais laisser ma carte de visite aux Indiens. Il faut qu’ils sachent à qui ils doivent la partie de plaisir d’hier.
Tandis que je me reposais sur la voie, mon compagnon se livrait à sa macabre besogne à laquelle j’avais refusé de partici-per. Au bout d’un quart d’heure, les cadavres des Indiens étaient rangés côte à côte, leurs oreilles coupées, serrées dans leurs mains jointes.
– 67 –
– Et maintenant nous pouvons partir, fit Sam. Nous avons une belle traite à fournir avant de trouver de l’eau et je brûle dé-jà d’impatience de savoir qui soutiendra mieux cette épreuve, de votre mustang ou de ma vieille Tony.
– Je vous fais remarquer que votre bête a un fardeau moins lourd à porter.
– Si vous voulez, elle porte un peu moins de chair, mais par contre un peu plus de cervelle. Car, si Fred Morgan m’a échap-pé, ce n’est pas ma faute, mais que vous ayez laissé en vie ces deux chefs rouges, voilà ce que je ne pourrai jamais vous par-donner… à moins que vous ne m’aidiez à mettre la main sur Fred Morgan.
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