La méthode Cohen

Jean-Michel COHEN · Chapitre 10 sur 27

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La méthode Cohen

Histoires de poids, la psychologie à l'œuvre

HISTOIRES DE POIDS,

LA PSYCHOLOGIE À L’ŒUVRE

 

Cela fait des années que je suis partisan de modifier l’approche psychologique traditionnelle dans le cadre des régimes ou du surpoids. J’en ai assez qu’on ne parle que de dépression ou de troubles psychologiques sans jamais trouver de solution. En réalité, on flanque une étiquette à quelqu’un et on se débarrasse de lui en l’envoyant dans une des nombreuses consultations de psychologie. Si un patient décide de venir nous consulter pour régler un problème de comportement alimentaire ou de surpoids, je pense qu’il faut le laisser s’adresser à nous, et écouter son histoire. Quel est l’intérêt de diviser le traitement d’un patient ?

Quand j’étais jeune étudiant, j’apprenais mon métier de nutritionniste au contact de mes aînés, en suivant leurs consultations. La plupart de nos patients venaient pour entreprendre un amaigrissement, notre service de nutrition étant spécialisé dans tous les troubles des rapports entre l’alimentation et le corps, comme les problèmes de cholestérol, le diabète, l’anorexie, les maladies intestinales, etc. L’exercice me paraissait simple puisqu’il suffisait, en tout cas à l’époque, de leur donner un des nombreux régimes que nous avions en catalogue, selon leurs goûts alimentaires. Pourtant j’avais une consigne bien précise, à savoir ne pas donner de régime en cas de suspicion de problème psychologique. L’interdiction me semblait assez curieuse. Qu’est-ce que, véritablement, un trouble psychologique ?

En tout cas, à l’époque, j’ai suivi scrupuleusement la consigne en orientant mes patients vers un des psychologues, psychiatres ou psychanalystes de notre équipe. Déjà, d’ailleurs, nous expérimentions l’hypnothérapie avec des résultats trop aléatoires pour pouvoir la considérer comme une véritable assistance. Une fois adressé à un de mes collègues, il était très rare que je revoie mon patient. J’ai même pensé à l’époque qu’il s’agissait d’une stratégie pour les empêcher de suivre un régime. Jusqu’au jour où une de mes patientes est revenue à ma consultation. Elle m’expliqua alors que le psychothérapeute lui avait fait du bien, mais qu’elle n’avait toujours pas maigri. Elle conclut en disant : « Tant qu’à faire, j’aime autant discuter avec vous et en même temps faire un régime. » Cela m’a intrigué, au point que j’ai continué – malgré les consignes – à faire ce qu’elle m’avait demandé. Je lui ai donc prescrit des régimes tout en « discutant » avec elle mais, en réalité, je l’écoutais surtout et la laissais dérouler sa propre « pelote intellectuelle » ce qui lui permit de mettre au grand jour de très nombreuses problématiques. En réalité, je n’étais plus seulement son nutritionniste mais plutôt son psycho-nutritionniste. Je n’intervenais pas beaucoup, mais elle avait besoin de me raconter ses difficultés et moi, pendant ce temps, j’essayais de trouver le lien avec son absence de contrôle alimentaire. L’exercice était vraiment passionnant, d’autant qu’il y avait des relations entre le succès ou l’échec des régimes que je lui donnais et les événements qu’elle me racontait. Chaque fois que nous identifiions ensemble un nœud de conflit ou de douleur, il y avait une amélioration dans le suivi du régime. Cela m’a convaincu qu’on ne pouvait pas dissocier l’approche psychologique de la prescription des régimes. J’ai donc décidé, tout seul, de pratiquer cette technique qui consiste à rechercher les éléments de la vie, enfouis dans l’inconscient, qui nécessitent d’utiliser notre corps pour essayer d’éliminer, pour simplifier, des émotions mal gérées.

On ne peut pas insister sur la relation du psychisme avec l’appétit, le plaisir de manger, l’archaïsme des comportements alimentaires, et se contenter d’une simple prescription alimentaire pour régler un problème de prise de poids.

Bien sûr, des problèmes génétiques, physiologiques, métaboliques, physiques interviennent dans la prise de poids, et je ne les renie absolument pas. Mais comment se fait-il qu’une décision de maigrir puisse être contrariée parce qu’on n’arrive pas à maîtriser son comportement alimentaire ? Ce n’est pas vraiment un problème de faim ni d’appétit, puisqu’on arrive à rassasier les gens avec les régimes. C’est donc à l’évidence une décision psychique qui impose de manger. Ce geste de manger, permettant de retrouver un équilibre des plaisirs, est menacé par un trouble psychologique ou émotionnel.

J’ai donc fini par comprendre que le rapport entre la prise alimentaire et le corps était une forme de langage qu’il fallait essayer de décrypter, le but étant de mettre à jour la pensée inconsciente qui suscite la prise alimentaire. On ne pouvait plus se contenter de dire qu’il s’agissait d’une situation de névrose, de psychose, de dépression, de mélancolie, d’obsession pour déboucher sur une consultation psychologique, et abandonner la vraie demande de départ qui était de maigrir. De plus, le simple fait de maigrir améliore souvent le moral ou le psychisme des gens, qui lui-même en s’améliorant permet de mieux maigrir. En bref, il faut transformer un cercle vicieux en cercle vertueux.

C’est grâce à mes très nombreux patients, autant sur Internet qu’à ma consultation, que j’ai fini par identifier des profils récurrents. Vous allez les découvrir au travers des histoires que je vais vous raconter, qui sont toutes réelles. La plupart d’entre elles traduisent des moments douloureux ou des relations qui se sont formées entre l’alimentation et des événements de nature extrêmement variés.

L’enquête commence souvent en cherchant le point de départ de la prise de poids. C’est une investigation minutieuse car il faut faire la différence avec les prises de poids consécutives à des événements d’ordre organique, comme la ménopause, la puberté, les prises de médicaments, les déménagements… Dès qu’une date se précise, il faut essayer de se remémorer tous les événements qui se sont produits à cette période. Très souvent lorsqu’on remonte au tout début de vie, on retrouve une mauvaise interprétation d’une situation, d’une réflexion, d’un conflit, mais aussi parfois une relation construite entre l’alimentation et les sentiments. C’est ce que nous allons voir dans la première histoire, à titre d’exemple. J’insiste bien sur cette notion d’exemple, car tout événement, du plus petit au plus grand, est susceptible d’avoir le même effet. C’est au cours d’une réflexion ou d’une discussion qu’on arrive à mettre à jour et se remémorer des événements. On peut enfin renégocier les émotions et les sentiments que l’on a éprouvés à l’époque pour se délivrer d’un geste automatique, celui de manger pour oublier. Ce geste ne s’explique pas par un manque de volonté, mais plutôt par une force inconsciente qui permet à l’alimentation, ou à la déformation de son propre corps, de soulager une douleur psychique ou un conflit.

 

Le corps anniversaire/mémoire

Depuis cinq ou six ans, Marion 1 revient me consulter tous les ans à la même période, en général au retour des grandes vacances. Elle travaille dans le tourisme et même si j’ai plaisir à l’écouter me raconter ses aventures estivales et ses voyages au bout du monde, je manifeste mon agacement au cycle que nous connaissons tous les deux. Elle perd 8 à 10 kg entre le mois de septembre et la fin de l’année et les reprend systématiquement entre les mois de juin et d’août. J’ai tenté plusieurs stratégies, sans obtenir de résultat : lui demander de revenir me voir systématiquement en juin, ce qu’elle n’a jamais fait ; lui faire des mises en garde à répétition ; la sensibiliser au fait que chaque reprise de poids rend le pronostic de plus en plus mauvais.

Je n’ai pas cherché à rentrer dans des discussions approfondies, car elle me semble épanouie. Marion est joyeuse, drôle et pétillante au point que, jusqu’à présent, je n’avais pas de raison de rechercher des éléments de détresse psychologique. Je mettais ses reprises de poids sur le compte d’une certaine forme de laxisme, propre à son âge et sa confiance en elle, jamais altérée par son léger surpoids. Jusqu’à ce jour, dernière tentative en date d’amaigrissement où, plus sombre, elle me dit que cette fois, ce sera plus difficile, car elle souffre beaucoup du décès récent de son grand-père. Je trouve curieux d’aller consulter un médecin pour entreprendre un amaigrissement, en sachant à l’avance qu’il sera raté, et en en donnant la raison. Je décide donc de la questionner plus en avant et elle me répond que son grand-père était veuf depuis 15 ans. (Voilà comment on récupère un bout de piste, juste en écoutant et en laissant parler les gens.) Je sais que cela peut ne déboucher sur rien, ce qui arrive parfois, mais l’association des deux m’a semblé assez significative. Elle me raconte alors son passé.

 

« Enfant, j’allais régulièrement passer les vacances du mois de juillet

chez mes grands-parents, au bord de l’océan Atlantique. Grand jardin,

grands-parents affectueux, repas de qualité, liberté de jouer à ma guise :

ça a été des moments forts, de joie et d’insouciance. Mais mes dernières

vacances m’ont marquée pour une tout autre raison : ma grand-mère est

décédée pendant mon séjour. Je n’ai jamais su de quoi, car elle a été

retrouvée au pied de l’escalier, sans que les médecins puissent

déterminer si c’était l’hémorragie cérébrale qui l’avait fait chuter ou la

chute qui avait provoqué une hémorragie cérébrale fatale. Cela a

déclenché une dépression profonde chez mon grand-père. Mes parents

et moi avons décidé de me laisser passer la fin des vacances chez mon

grand-père pour tenter de lui remonter le moral, mais aussi en raison de

contraintes professionnelles de mes parents qui ne pouvaient pas me

garder. Ça a été une période de grande tristesse et s’il n’y avait pas eu

les voisins de mon grand-père, la situation aurait été extrêmement

mélancolique. Ces voisins sont deux grands gourmands, chez qui nous

avons pris régulièrement notre repas, pendant cette longue période de

deuil. Ça a été les meilleurs moments du séjour, y compris sur le plan

culinaire, car la nourriture était très bonne mais très, voire trop, riche ;

j’ai pris 5 kg en un seul mois. Pendant quelque temps, j’ai même cru

que j’étais responsable de la mort de ma grand-mère car, au lieu de

rester à la maison, j’étais partie jouer avec des amis. Si j’étais restée

auprès d’elle, peut-être aurais-je pu appeler les secours, l’empêcher de

tomber. Ce sont d’ailleurs les voisins qui m’ont aidée à me débarrasser

de cette idée, mais au fond, qu’en savaient-ils ? Ils ont fait comme on

fait avec tous les enfants, ils m’ont protégée… »

 

Son récit montre bien que la période des vacances reste douloureuse pour elle. Elle en a une mémoire très vive : c’est une date souvenir. Qu’elle imagine, encore aujourd’hui, être responsable de la mort de sa grand-mère signifie qu’elle ne s’est jamais réellement détachée de la culpabilité qu’elle a conservée au plus profond d’elle-même. Elle a créé une association, une confusion entre le chagrin, la culpabilité et la nourriture gourmande qui fait grossir, celle qui nous fait tout oublier. Indéfiniment, elle répète le même schéma : chaque été lui rappelle l’événement et quand la culpabilité se réveille dans son inconscient, elle l’anesthésie en reproduisant les mêmes gestes, en mangeant plus que d’habitude et plus gras, comme les voisins d’alors. C’est le schéma construit dans l’enfance qui pose problème, car il n’a jamais vraiment été résolu.

Une fois qu’on refait le chemin à l’envers, Marion accepte le fait que, enfant, elle n’aurait pas pu sauver sa grand-mère, quel que soit le diagnostic. Plus jeune, elle ne pouvait pas faire ce travail de réflexion et elle faisait semblant de croire les aimables voisins, sans jamais avoir été convaincue. À ce stade, le simple fait de déchirer le voile suffit en général à améliorer la situation. Comme elle a construit une séquence dont elle a pris l’habitude, il faudra lui répéter fréquemment pour annuler ce qui est devenu un rituel. Voilà pourquoi nous avons convenu de nous revoir systématiquement pendant le mois de mai pour en parler et faire de la prévention. Nous avons cassé le système de défense complexe qui s’était bâti en le mettant à jour.

Ce travail, chacun de nous peut le faire à condition d’essayer de se souvenir le mieux possible de tous les événements de la période de la première prise de poids. Ce fameux corps souvenir est excessivement fréquent : deuil, traumatisme profond, accident, peur… L’association entre la prise de poids et le souvenir des événements est une forme de langage qui permet de revivre l’événement au travers des modifications corporelles sans utiliser la parole.

Chaque période de la vie où se produit un traumatisme, de quelque nature qu’il soit – j’insiste sur le fait qu’il peut être aussi léger que violent –, entraîne une répétition des sentiments perçus à cette époque. La nourriture étant un formidable moyen d’oublier, une prise alimentaire majorée pour tamponner la répétition est la source de la prise de poids.

 

Le corps électrique/tension

Voilà une autre des situations parmi les plus fréquentes, que j’ai rencontrées des centaines de fois dans mon activité. Le cas de Sandrine est particulièrement parlant. Elle dirige un grand laboratoire d’analyses biologiques, elle a 50 ans, elle est divorcée et elle vit avec sa fille. Elle suit à la lettre les consignes alimentaires que je lui ai données, mais seulement jusqu’à 18 h car à peine arrivée à la maison, une envie de grignoter irrésistible la saisit.

J’essaye d’abord tout l’arsenal usuel ! Je lui donne successivement des grignotages sucrés à base de pain et de chocolat, puis un mini-sandwich avec du fromage, des yaourts et des fruits, tout cela en ajustant le régime proportionnellement à ces différents grignotages. Bien qu’elle consomme tout, cela ne satisfait toujours pas son besoin de manger et elle continue avec tout ce qu’elle peut trouver dans les placards. Une fois le repas fini, ça recommence. Elle s’endort parfois devant la télévision et quand elle se réveille, elle remange de nouveau, au point que sa fille prétend qu’elle est somnambule ! Ce n’est pas trop grave car elle ne grossit pas, mais malgré tous les efforts de la journée, elle n’arrive pas à perdre du poids. Elle me décrit en détail son activité journalière.

 

« Quand je me réveille le matin, j’ouvre mon téléphone pour connaître

le planning de la journée. En cette période, il est particulièrement

chargé, attestant des difficultés que je vais rencontrer. Si je n’ai pas fait

les courses, il n’y a rien à manger au petit déjeuner, ce qui m’agace

prodigieusement – ma fille pourrait s’occuper un minimum du

fonctionnement de la maison ! Une fois arrivée au travail, je perds un

temps infini à trouver une place pour garer ma voiture. Un jour sur

deux, j’ai une contravention, car je n’ai pas toujours le temps d’aller

payer mon parking. Ensuite, je dois souvent trouver un remplaçant ou

une remplaçante à un de mes laborantins car en période d’infection

virale, on tombe malade souvent. Personne ne s’est occupé des

fournitures. Il manque du papier. Il faut que j’appelle un fournisseur. La

lumière dans mon bureau ne fonctionne pas bien, il faut que j’appelle un

électricien. Un client du laboratoire est furieux, il demande à me voir. Il

passe sa colère sur moi, pendant que je tente de trouver une solution. En

plus de tout ça, il faut que je m’occupe de mon régime. Je dois manger

ce midi un demi-pamplemousse, deux à trois œufs avec une assiette de

légumes, un yaourt et un fruit. Trop compliqué, je n’ai pas le temps Quelle solution pour Sandrine ? Inutile de tomber dans la facilité en lui disant, comme à l’accoutumée, de penser à elle et de laisser un peu tomber son travail. Elle ne le fera pas car souvent, le quotidien s’impose à nous. Pour le moment, il faut l’empêcher de grossir, lui faire vider ses placards, l’inciter à cuisiner pour qu’elle ne tourne pas en rond quand arrive le soir, lui lâcher la bride alimentaire de temps en temps, l’empêcher de culpabiliser, attendre patiemment et lui donner des repères alimentaires pour lui apprendre à équilibrer son alimentation. On finit toujours par trouver l’instant propice qui permet de mettre en place un régime, qui deviendra le starter de son véritable amaigrissement.

aujourd’hui ! Je me contente des œufs durs et d’un fruit. Je n’ai pas

faim jusqu’à la fin de l’après-midi car l’activité me fait tout oublier. Le

téléphone est saturé et les résultats n’arrivent pas assez vite. J’ai tout le

monde sur le dos : les secrétaires sont débordées, le propriétaire du

laboratoire ne veut rien comprendre, les clients… Ma fille m’apprend

qu’elle a raté ses examens. Il est 18 h, j’ai réussi à tout organiser et finir

mon travail. Je prends ma voiture mais à cause des embouteillages, je

mets un temps infini à rentrer chez moi… »

 

Faites le compte : elle a reçu des décharges électriques sans arrêt, tout au long de la journée. On appelle ça banalement du stress, mais ce sont des mini-stress répétitifs qui provoquent la montée d’une tension progressive dans son corps. Il faut désormais relâcher cette tension, juste au moment où je lui demande de continuer ses efforts en organisant maintenant un repas, pas forcément aussi agréable qu’elle le voudrait. Pour se détendre, elle va simplement utiliser la nourriture comme un médicament. En mangeant, elle éprouve du plaisir car elle sécrète ses propres opiacés, des endorphines, et va donc lâcher toute l’électricité qu’elle a accumulée. De temps en temps, un appareil nous lâche car il y a eu une surtension, par exemple à cause d’un orage violent. Le corps humain, c’est la même chose. Parfois il est en surtension émotionnelle, mais comme il ne disjoncte pas, il utilise un système pour relâcher cette tension : la nourriture. L’histoire de Sandrine est un cas extrême, mais elle peut se reproduire à l’infini avec parfois plus ou moins d’incidents dans la journée. La solution est toujours la même pour chacun. Tabac, médicaments, alcool, tout ceci sert au même titre que la nourriture à apaiser ou euphoriser. On peut avoir l’impression que la nourriture fait moins de dégâts, mais elle est plus insidieuse car le simple fait de ne pas pouvoir contrôler son comportement alimentaire entraîne souvent une perte de l’estime de soi et des modifications corporelles évidemment.

Réfléchissez à votre situation et regardez comme la vie de tous les jours nous soumet à cette pression.

 

Le corps douleur/refuge

Cette boîte de mouchoirs posée en permanence sur mon bureau est un symbole de toutes les douleurs que j’ai pu entendre et des pleurs qui ont accompagné leur récit. Parce que, quand on s’occupe du poids des gens, on parle de leur vie, on découvre des événements inavoués, des complexes jamais dits, des douleurs du passé ou du présent. Or le mot corps est proche du mot cœur et c’est bien souvent chez un nutritionniste qu’on finit par révéler ce qui peut perturber une vie. On frictionne la tête d’un enfant s’il reçoit un coup, on pose un cataplasme sur un genou malade. Il en est de même avec le corps : on peut le déformer, l’épaissir de graisse pour s’en servir comme d’un pansement. Voici deux histoires pour vous éclairer.

Cécile est une femme de 50 ans qui vient me voir pour perdre du poids. En réalité, ce n’est pas son propre désir mais celui de ses parents qui la harcèlent en permanence, lui reprochant de « ruiner sa santé ». En fin de consultation (c’est en général le moment où se révèlent les plus grands secrets), en sortant son portefeuille, elle m’explique qu’elle a été mise sous curatelle par son père avocat et qu’elle est obligée de lui demander de l’argent en espèces pour chacune de ses dépenses. Je lui demande des détails. Elle me raconte que, depuis l’adolescence, elle n’a jamais pu manifester son opposition à cette situation par peur de sa famille. Mais pourquoi ? La curatelle n’est pas une tutelle et on ne peut la prononcer sans l’accord de la personne en question. Elle m’en explique la raison.

 

« Le psychiatre, un ami de mes parents, n’a jamais pris le temps de

discuter avec moi. Il a simplement exécuté la volonté de ma famille

sans prendre la peine de vérifier quoi que ce soit. En raison de mes

mauvais résultats scolaires, mes parents étaient persuadés que j’avais un

retard intellectuel qui pouvait me mettre en péril mais surtout, mettre en

péril l’argent de la famille ! Je me suis laissée faire à l’époque et je le

regrette bien aujourd’hui. Mon mari trouve la situation confortable car

mes parents sont généreux avec nous et nous aident financièrement. Il

ne veut donc rien changer et surtout pas provoquer les parents en faisant

supprimer la curatelle. De toute manière, mes parents m’ont toujours

tenu avec l’argent et ne se sont jamais intéressés à moi. La seule

personne qui les intéresse, c’est ma sœur. Elle reprend le cabinet

d’avocat de mon père, elle réussit tout, et son mari est devenu le fils de

la famille. Je n’ai pas d’enfant, mais cela vaut mieux car je n’aime pas

mon mari. Vous vous demandez pourquoi je l’ai épousé ? Mais pour

m’en aller de chez mes parents ! Mon enfance n’a pas été très heureuse.

Je n’étais pas jolie, je ne réussissais pas en classe. J’étais écrasée par la

présence de ma sœur, courtisée par mes camarades, brillante

scolairement et choyée par nos parents. J’ai toujours été grosse car, de

toute façon, personne ne s’intéressait à moi. »

 

Cette phrase me révèle une forme d’abandon de sa part et des douleurs qui se sont apaisées autant grâce au plaisir alimentaire que par la nécessité de se faire grossir. À l’époque, elle avait l’impression que grossir était le seul moyen de recueillir de l’attention de la part de ses parents, ce qu’elle souhaitait le plus, comme tout enfant. Encore aujourd’hui, malgré sa colère et le rejet objectif de ses parents, elle ne peut s’empêcher de rester dépendante affectivement. Elle a passé toute sa vie à rechercher l’affection de ses parents, qui n’ont su la donner qu’à leur autre fille. La curatelle qu’elle a acceptée, qu’elle refuse aujourd’hui, c’était un cordon ombilical qu’elle conservait avec sa famille.

Au bout de quelques consultations, elle m’explique que ça lui fait du bien de parler mais qu’elle ne croit pas du tout à cet amaigrissement, bien qu’elle tienne à continuer à venir me voir. Cependant, elle ne grossit plus et, même, commence à perdre légèrement du poids. Peut-être en partie car je lui avais proposé d’espacer nos rendez-vous pour ménager ses finances, alors qu’en maigrissant, elle assure la pérennité de nos rencontres qui deviennent hebdomadaires. Elle m’explique que c’est la première fois qu’elle ose parler et dénoncer le traitement dont elle fait l’objet de la part de sa famille et refuse pour la première fois d’aller célébrer Noël chez ses parents. « Pourquoi accepter encore toutes ces réflexions, me sentir humiliée par ma sœur et me pourrir cette fête dans une ambiance qui m’oppresse ? » Ses parents, stupéfaits, demandent à son mari d’intercéder. Cécile maintient sa position, ce qui les déstabilise. Jamais, jusqu’à présent, elle n’a manifesté d’opposition. Sa parole se libère et elle leur partage son sentiment qu’ils ne l’ont jamais aimé. Elle leur annonce qu’elle va demander la levée de sa curatelle, après s’être assurée auprès de moi qu’elle pouvait entamer les formalités, sans craindre que son père avocat ne puisse faire pression comme à l’époque où elle était enfant. À mon tour d’en prendre pour mon grade, car le père comme la mère sont convaincus que je suis l’initiateur de cette révolution et me harcèlent pour obtenir ce qu’ils veulent de leur fille. Cécile s’épanouit de plus en plus, se lâche, me raconte toutes les petites histoires de famille qui ne sont pas glorieuses. Elle qui était crispée, contrariée, devient enjouée et même drôle. Elle se met à maigrir, s’achète de nouveaux vêtements, change de coiffure. En quelques semaines, j’ai une autre femme devant moi. Débarrassée d’un ensemble de douleurs qu’elle traîne depuis son enfance, ayant fait le ménage dans sa tête, elle déchire le voile et va désormais vivre sa vie. Elle entame seule, avec le concours d’un avocat que son père ne connaît pas, de faire lever sa curatelle. Elle continuera à voir ses parents car ils vieillissent, mais quand elle le décide, et elle se sent prête à assumer son rôle de fille.

L’amaigrissement n’a été qu’un prétexte pour se débarrasser du poids qu’elle portait, qui était moins physique que moral et psychologique. Je vous invite à réfléchir sur le fait qu’on peut se débarrasser d’un poids au sens le plus large du terme. Prendre du poids ou porter un poids peut sembler identique mais ne signifie pas toujours la même chose, même si l’un fonctionne avec l’autre. On peut perdre du poids et se débarrasser d’une douleur, comme on peut porter une douleur et la symboliser par une graisse qui devient alors un outil de protection. Chaque personne qui veut maigrir doit se questionner sur les avantages qu’elle retire émotionnellement à perdre du poids mais aussi sur l’histoire qui a pu la faire grossir ou la pousser à utiliser la prise de poids pour se soulager. En l’occurrence, Cécile n’était pas aimée, elle en souffrait. Elle a fabriqué un personnage non aimable, presque pour justifier l’attitude de ses parents. Il y avait un tel paradoxe entre l’amour qu’un parent doit porter à son enfant et celui dont elle manquait, qu’elle s’est sentie obligée de le justifier elle-même en se dégradant le plus possible. Elle était rejetée par une famille qui n’en a pris conscience que lorsqu’elle s’est révoltée.

Épilogue de l’histoire, j’ai fini par rencontrer les parents. Je n’ai pas eu besoin d’être moralisateur avec eux. Ils se sont décidé à faire leur propre examen de conscience et ont compris que Cécile était leur enfant, quelle que soit l’opinion qu’ils avaient sur elle.

La seconde histoire est extrêmement récente. Je soigne le frère de Zohra pour une obésité morbide (170 kg pour 1,85 m) et ça se passe plutôt bien. Je la reçois à son tour sur la recommandation de mon patient. 42 ans, obésité sévère, divorcée, elle ne travaille pas en ce moment, sans raison précise.

 

« Depuis mon divorce, je vis avec mes parents et mon frère. Mon mari

s’est séparé de moi en raison d’un problème d’infertilité qu’il m’a

reproché. Je l’aimais, je désirais avoir des enfants, mais mon rêve s’est

écroulé. Pas d’enfant, pas de mariage, telle est la règle. Ma vie s’écoule

donc entre le ménage, la préparation des repas et la télévision. C’est la

place des femmes dans ma famille… Mes parents ne disent rien, mais je

sens bien leur regard. Je dois veiller sur eux et sur mon frère, c’est la

tradition. Et puis, il n’est pas marié et c’est lui qui assume la famille. Il

faut qu’on lui soit reconnaissant, comme disent mes parents. Je suis

obligée de l’attendre tard le soir quand il rentre du travail, pour lui

préparer son repas. »

 

Son frère, très aimant à son égard, m’explique qu’avant la survenue de tous ces problèmes, sa sœur était mince. C’est une précision importante car elle permet de dater le début de la prise de poids et de confirmer son lien avec le divorce et l’infertilité. Elle a continué à grossir par la suite, probablement à cause de sa vie auprès de ses parents et de son frère. Non seulement elle assume toutes les tâches ménagères de la famille, mais elle doit vivre sa propre souffrance en solitaire. Elle conclut notre entretien en me disant : « Je porte trop de poids. » Le poids dont elle parle n’est pas celui de son corps mais celui de sa famille, celui de sa tradition et celui de sa douleur personnelle. L’excès de poids est à la fois la conséquence d’un transfert psychanalytique avec le poids de sa vie personnelle et aussi une façon de se consoler et de se protéger par une couche de graisse. Pour elle, maigrir ne signifiera pas seulement perdre du poids. Comme dans le témoignage précédent, si elle y parvient, elle sera probablement tentée de modifier sa vie. De la même façon, si elle modifie sa vie, elle pourrait probablement maigrir. C’est le travail que je vais entreprendre avec elle dans les mois à venir. Le but n’est pas toujours de perdre du poids, mais surtout de renouer avec le bonheur, et de vivre sa vie à sa guise. Lorsqu’un régime permet d’obtenir ce résultat, on ressent alors beaucoup de satisfaction.

 

Le corps transfert/fantasme

J’ai aussi remarqué que le corps pouvait devenir un moyen d’exorciser une peur ou de réaliser un fantasme. Découvrir de quoi il s’agit permet d’empêcher l’esprit d’agir sur le corps pour le transformer et le déformer.

Je vais prendre pour exemple l’histoire de Virginie. Elle a 38 ans, s’est mariée il y a quatre ans.

 

« – Malgré un univers professionnel épanouissant, un mari vraiment

charmant, pas de souci particulier de vie, je ne suis pas comblée car je

n’arrive pas à tomber enceinte. Il y a 2 ans, pour favoriser une

grossesse, j’ai d’ailleurs suivi des traitements hormonaux qui m’ont fait

grossir. Mais j’ai reperdu en l’espace de deux mois les 6 kg que j’avais

pris. Puis la nouvelle est tombée comme un couperet : je ne pourrai

jamais tomber enceinte en raison de plusieurs facteurs pour lesquels il

n’y a aucune solution connue. Mon mari n’a pas été bouleversé par cette

annonce, il m’assure que seul notre amour a de l’importance. Il est tout

à fait d’accord pour tenter une adoption. Il est très optimiste et est sûr

que de nouvelles avancées scientifiques ne tarderont pas. En bref, un

mari parfait ! Mais plus il est parfait, plus je me sens imparfaite. Et

depuis, je n’ai pas cessé de prendre du poids. Je suis complètement

incapable de contrôler ma prise alimentaire alors que je connais

parfaitement les règles de la diététique. En fait, je me sens mieux dans

mon corps avec cette graisse, sinon je pleurerais toute la journée. Mais

puisque je suis aussi grosse, moins désirable, mon mari devrait me

quitter. Sinon je vais le faire !

– Mais vous le souhaitez ?

– Pas du tout, c’est l’homme que toutes les femmes rêveraient d’avoir !

– Et lui, quelle est sa réaction ?

– Rien ne le gêne. Il m’aime comme je suis !

– Alors vous allez le quitter pour lui rendre service ?

– Mais pas du tout, de toute façon il m’aime quand je grossis ! C’est ma

contradiction : je me sens bien quand je suis grosse et, avec ce corps, je

me dis que je ne mérite pas d’être aimée par lui.

– Grosse comme dans le cadre d’une grossesse… »

 

J’ai lâché ces mots de façon spontanée. Interloquée, elle a hoché la tête, surprise par ce que cela voulait dire. Elle se rendait compte, en même temps que moi, qu’elle avait mimé une grossesse en prenant du poids.

Voilà le type de transfert psychologique que l’on peut faire. Elle a tenté d’éteindre sa culpabilité en étant grosse, comme dans le cadre d’une grossesse fictive. Elle disait que son mari devrait la quitter, mais ce n’était que des mots de dépit car elle ne le souhaitait pas. Elle essayait de trouver une solution comparable à la grossesse pour tenter de le satisfaire. En fait, elle avait transféré son fantasme de grossesse sur son corps mais d’une façon artificielle, en utilisant un surplus de graisse. Un peu comme une couverture que l’on jette pour cacher un objet que l’on ne doit pas voir.

Pour vous donner la suite heureuse de cette histoire, Virginie a finalement accepté de ne jamais tomber enceinte et a maigri de façon très simple. Assez bizarrement, libérée de son obsession de ne pouvoir avoir un enfant, l’année suivante, elle est tombée enceinte de façon naturelle. C’est un des miracles de la nature. Malgré les prévisions de certains médecins, il arrive parfois que l’esprit libre et le corps épanoui, la grossesse survienne de façon inattendue. Je l’ai suivie pendant toute sa grossesse, car elle avait peur de prendre trop de poids et de gêner l’accouchement. Tout s’est bien passé !

Je vais partager avec vous une autre histoire où le corps est utilisé comme une forme de langage. Pierre, jeune lycéen, est venu en consultation pour une prise de poids très rapide. Je le connaissais déjà, car sa maman l’avait amené pour un problème de gynécomastie 3 ans auparavant. Pour rappel, il s’agit de l’apparition de seins chez un jeune garçon ou un adolescent, qui peut avoir plusieurs origines : hormonale, prise de graisse ou morphologique quand il s’agit d’un caractère génétique hérité. En l’occurrence, à l’époque, il s’agissait d’une petite prise de poids associée à très peu d’exercice physique et d’une morphologie plus gynoïde qu’androïde. Le traitement était relativement simple : un régime très modéré et de la musculation sous le contrôle d’un entraîneur. Mais cette année, depuis son entrée au lycée, il a pris 15 kg en l’espace de 3 ou 4 mois. Je suppose qu’il mange en cachette (ce qu’il ne veut pas m’avouer), puisque sa mère me garantit que tous les repas qu’elle lui prépare sont identiques à ceux qu’il prenait auparavant. La prise de poids est d’autant plus apparente qu’il n’a pas beaucoup grandi depuis notre dernière consultation, il y a environ un an. Quand je lui propose de l’examiner, il refuse catégoriquement. Il faut l’insistance de sa mère et ma promesse de respecter sa pudeur pour avoir le droit de procéder à un examen simple. La gynécomastie a progressé avec une poitrine assez importante, conséquence de la forte prise de poids. Avec les précautions d’usage, l’examen de son pubis ne montre pas la pilosité habituelle à cet âge. Je ne vais pas plus loin pour ne pas le choquer mais je me rends compte, au travers de son sous-vêtement, que la taille du pénis n’est également pas correspondante à son âge. Il ne va jamais à la piscine, refuse d’aller dans les vestiaires avec des garçons de son âge, s’habille tout en noir pour essayer de gommer ses rondeurs. Sa mère, une femme sympathique et ouverte, s’inquiète auprès de moi de l’avoir vu mettre du vernis sur ses ongles : « Il a peut-être peur de nous avouer son homosexualité, ce qui ne poserait de problème ni à son père ni à moi. » Elle me propose donc de rester un peu discuter avec lui, pour avoir plus d’explications. C’est un enfant intelligent qui a un bon contact avec moi. Aussi notre conversation s’engage très vite, en particulier sur la possibilité d’une intervention pour guérir l’arrivée de cette poitrine, sans jamais parler d’amaigrissement. Je lui pose la question la plus simple du monde :

 

« – As-tu une petite amie ?

– Évidemment que non, c’est totalement impossible avec mon physique.

J’aimerais bien, comme tous les garçons de ma classe, mais aucune fille

ne voudra de moi. Même les garçons me méprisent à cause de mon

sexe. Les rares fois où j’ai été dans les vestiaires, je me suis fait

humilier. C’est vrai que mon sexe a la taille de celui d’un bébé, en

comparaison à ceux des autres lycéens. En définitive, peut-être que je

suis une fille ratée.

– C’est pour ça que tu essayes le vernis de ta mère ?

– Oui, si je suis une fille, je dois apprendre à me comporter comme une

fille. »

 

Je propose un diagnostic hormonal, car certaines modifications chromosomiques pourraient donner ce type de manifestation. Même si je n’y crois pas, il a besoin de voir les résultats noir sur blanc. Ces examens biologiques confirment qu’il est un homme et non pas une femme, mais nous indiquent aussi une puberté retardée avec une insuffisance de testostérone. Il me demande s’il va être possible de faire disparaître ses seins et de retrouver un pénis de taille adulte, ce sont ses obsessions. Il ajoute : « Il y a deux possibilités : ou on ne le voit plus, ou on le voit vraiment. » C’était cela la clé. En réalité, sa prise de poids correspondait à l’interrogation qu’il avait d’être ou de n’être pas une femme. C’est une question à laquelle il avait répondu de façon inconsciente en grossissant de façon à enfouir son pénis sous la graisse. En effet, il était d’une taille « normale » par rapport à un stade prépubertaire, mais on ne le voyait pas car il était recouvert par la graisse pubienne. En provoquant ce mécanisme, l’absence de pénis et la prise importante d’une poitrine suffisaient à lui faire imaginer qu’il était une femme. Naïvement, il tentait de compléter le tableau avec le vernis à ongles de sa mère. La suite a été assez compliquée, car il a fallu jongler avec les injections d’hormones pour provoquer sa puberté, sans le faire grossir, puis l’amener à faire de la musculation pour tenter d’améliorer sa morphologie, puis le faire maigrir. Cependant, il avait tellement souffert de sa situation qu’il accepta tout ce qu’on lui demanda. Une opération de la poitrine lui permit aussi de se libérer de ses anciens complexes. Je ne suis pas sûr qu’il ne regrossira pas, car il restera une trace cellulaire de son surpoids. En tout cas, il s’agissait de lui faire retrouver sa stabilité et l’estime de lui-même. C’était la seule façon de lui rendre une vie agréable, quel que soit son poids. L’amaigrissement aura été le symbole de sa guérison et non pas la raison de sa guérison.

On retrouve également assez fréquemment des problématiques sexuelles entraînant des prises de poids. Les viols, les tentatives de viol, les attouchements sont des traumatismes violents à la suite desquels beaucoup de victimes utilisent la prise de poids à titre répulsif. Le désir sexuel des coupables qui semble être, pour la victime, la motivation à cette violence peut être combattu de façon inconsciente en se déféminisant. Le poids exerce alors une double fonction, celle de supprimer l’attraction physique, et celle de se protéger de l’agression en instaurant une distance entre le corps intime et le criminel.

La perception imaginaire d’un attouchement, voire de l’inceste, est plus compliquée à identifier. C’est ce qui est arrivé à Clara lors du décès de sa mère. Au début, j’ai cru que la prise de poids correspondait à la douleur de la perte d’un être très cher, mais je faisais fausse route. Son père et moi avions mis sur le compte du chagrin l’agressivité qu’elle développait à notre égard. Il était impossible de poser le moindre stéthoscope sur son thorax, de lui demander de soulever son pull. Je mettais cela sur le compte de la pudeur et la taquinais jusqu’au jour où sa réaction a été extrêmement brutale : « Vous êtes comme tous les autres, vous avez envie de me voir à poil ou de me tripoter. » Les bras m’en sont tombés et je lui ai demandé de m’expliquer pourquoi elle disait cela. J’ai commencé par lui rappeler que j’étais soumis à des règles déontologiques, que j’étais marié, que ça ne m’intéressait pas. Jusqu’au moment où j’ai fini par comprendre que ce n’était pas le sujet et qu’il fallait s’intéresser surtout à sa réaction. Elle m’a avoué qu’elle avait peur, depuis la mort de sa mère, que son père rentre dans sa chambre une nuit pour la caresser et qu’elle pensait que tous les hommes étaient pareils. En réalité, elle avait été conditionnée par une émission de télévision dans laquelle une jeune femme avait témoigné de l’inceste dont elle avait été victime à la suite du décès de sa propre mère. Elle s’était identifiée à cette histoire et avait fabriqué une histoire imaginaire. Là encore, la prise de poids a été un système de conversion qui lui permettait de s’imaginer qu’on se rend moins désirable quand on grossit et qu’on peut se protéger avec la graisse.

Les histoires de ce genre sont beaucoup plus difficiles à résoudre, car il n’y a pas d’événement à proprement parler mais une interprétation, comme un fantasme négatif. C’est la fréquence de ce type de situation qui permet en général de les dépister. En remontant à ce niveau de compréhension, on peut parfois faciliter la mise en place d’un régime. En l’occurrence, Clara, rassurée, a maigri de façon très simple, et éliminé ce qu’elle aurait pu traîner tout au long de sa vie sans que jamais personne ne s’en rende compte. Car plus tôt on fait ces diagnostics et plus on a de chances de ne pas conserver de séquelles.

En finir avec le cercle vicieux de la prise de poids

Ces quatre grandes situations sont en quelque sorte des moteurs de recherche. Si on n’a pas à cœur d’enquêter sur les situations qui ont provoqué la prise de poids, on part vers un cycle infernal. Plus on s’écarte de l’événement dans le temps, plus il est difficile à identifier. Trouver des événements qui se sont produits plusieurs décennies auparavant demande une véritable introspection. Le parcours classique consiste à se contenter de suivre un régime, qui probablement échouera, puisqu’on n’a pas cherché les raisons d’avoir grossi. Par la suite, on va reprendre un autre régime en mettant tout sur le compte de l’alimentation, alors qu’il fallait chercher la cause de la prise de poids et non pas les conséquences, qui sont les modifications du comportement alimentaire conduites par notre psychisme. Chaque échec entraîne de la culpabilité qui amplifie les souffrances et donc fait grossir encore plus. Jusqu’au moment où la résignation engendre une perte de l’estime de soi qui intensifie encore les mécanismes de la prise de poids. En effet, les phénomènes psychiques s’associent aux phénomènes physiques et il est très important de réussir le premier régime pour ne pas rentrer dans ce cercle vicieux. Nous avons déjà vu que les prises de poids à répétition suivies de pertes de poids sont responsables d’une augmentation du surpoids et d’une plus grande difficulté à maigrir, mais cette fois pour des raisons complètement organiques.

 

Quelques exemples en plus

Les situations personnelles sont très variées. Vous vous retrouverez peut-être dans les quatre grandes catégories développées dans ce chapitre, qui sont les plus fréquentes, mais chacun de nous a son histoire propre. Voici encore quelques exemples brefs de prises de poids.

Cancer et corps fantasme

Lorsqu’une personne de notre entourage est atteinte d’un cancer, il est très fréquent qu’elle maigrisse. La peur de sa propre mort associée à la douleur de perdre un être cher peut provoquer un réflexe de surconsommation. En effet, dans la rumeur populaire, le cancer est fortement associé à l’amaigrissement. Certains d’entre nous vont penser qu’en grossissant, ils se mettent à l’abri de cette maladie. Pour lutter contre la peur de mourir, la prise de poids sera un témoignage de notre « bonne santé », en tout cas inconscient. Il s’agit là d’un corps fantasme.

 

Harcèlement et corps défense

Lorsqu’un enfant prend du poids, les parents le conduisent souvent chez le nutritionniste. Or, lorsqu’il est persécuté par ses camarades à l’école, ou bien, désormais, sur les réseaux sociaux, cette prise de poids est en réalité un signal, un mode de défense contre la détresse. Évidemment, on ne peut pas se contenter d’un simple régime et il faut mettre à jour le problème. On est dans le cadre d’un corps défense, pour limiter la douleur.

 

Pression scolaire et corps électrique

Il est extrêmement fréquent d’être consulté par des étudiants qui déclarent avoir pris du poids pendant la préparation de leurs examens. Il y a évidemment le phénomène de la sédentarité et de l’ennui dans un univers fermé, abondant en nourriture comme le sont toutes les maisons d’aujourd’hui. Mais cette jeune fille ou ce jeune homme sont soumis à une forte pression du travail et de l’inquiétude de la réussite aux examens. Ils sont dans le cadre de ce corps électrique soumis à une forte tension.

 

L’alimentation, reflet de notre état d’esprit Le but de ce chapitre est de vous faire comprendre qu’au-delà des problèmes physiques, il existe des situations où la nourriture n’est que le reflet de notre état d’esprit. On peut se confier à un médecin, mais on peut aussi commencer à faire sa propre analyse pour trouver des pistes. Il serait trop simpliste de constater qu’on a grossi et de vouloir maigrir avec un régime. L’acte de manger est loin d’être seulement alimentaire, il est le reflet de nos émotions, de nos sentiments, de notre passé, de notre appartenance à une lignée… Vouloir le réduire à un simple contrôle alimentaire ne conduit pas à la réussite.

Un petit mot aux parents qui tentent de faire maigrir leurs enfants en les confiant à un nutritionniste. On ne peut faire maigrir que quelqu’un qui en a le désir. Très souvent, les enfants acceptent d’être conduit chez le médecin, mais savent pertinemment qu’ils ne suivront aucune des recommandations. Notre rôle consiste à patienter jusqu’à révéler la motivation chez l’adolescent, s’il y en a une. Il faut également rappeler aux parents que les enfants sont des personnes à part entière et qu’on doit les accepter tels qu’ils sont et surtout surveiller, malgré leur défense, leur bon équilibre psychologique.

C’est un peu la même chose avec certaines personnes qui veulent maigrir, sans succès, et qui consultent encore et encore des médecins, alors qu’en réalité, elles ne s’impliquent pas. Il s’agit alors d’un double langage. Cela permet souvent de justifier au regard des autres un désir de changer son corps, sans qu’on en ait vraiment envie et sans avoir envie de l’avouer également, donc en s’exonérant de sa propre responsabilité.

Voilà pourquoi avant d’aborder la méthode Cohen à proprement parler, je tenais à ce que vous ayez toutes les clés de la réussite ou éventuellement de la future réussite. Il n’y a pas d’heure précise pour maigrir, il faut le faire quand on est prêt.

1. Pour des raisons de confidentialité, les prénoms ont été modifiés.

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