La méthode Cohen
Le poids, fantasmes et réalités
« Je me suis pesé et je n’ai pas perdu grand-chose ! En combien de temps vais-je perdre tous mes kilos ? J’ai bien perdu au début mais désormais cela stagne ! Je voudrais perdre vite au début pour que cela me motive. Je ne comprends pas, je suis bien mon régime et pourtant mon poids ne varie pas. » Tous les nutritionnistes ont entendu au moins une fois ce type de phrases ou de questions, qui reviennent inlassablement dans toutes les consultations de nutrition. Je voudrais vous expliquer ce que signifie le poids en dehors du chiffre que vous voyez sur une balance.
C’est quoi le poids ?
Le poids est l’expression de la masse totale du corps, qui se décompose ainsi : la graisse, le muscle, le squelette osseux et l’eau. En dehors du poids des os (et encore ! avec le vieillissement, la déminéralisation entraîne une perte osseuse), les trois autres catégories sont en permanence en mouvement. Il est d’ailleurs quasi miraculeux de conserver son poids à quelques kilos près tout au long de sa vie, au regard de ce phénomène. À titre de simple exemple, le rein filtre tous les jours environ 24 l d’eau, c’est-à-dire 24 kg de poids. Le muscle, lui, évolue au fur et à mesure de la vie, particulièrement en fonction des cycles hormonaux. Il fait partie de la « masse maigre » (avec les liquides qui circulent dans le corps) et augmente régulièrement et de façon identique pour les deux sexes jusqu’à la puberté ; puis il augmente plus rapidement chez le garçon. Jusqu’à l’âge de 20 ans, la croissance se poursuit pour atteindre un maximum. Par la suite, la masse musculaire va décroître lentement et régulièrement au cours de la vie, de façon plus marquée chez l’homme que chez la femme.
Des études ont démontré que cette réduction se faisait de l’ordre de 3,5 à 4,5 % tous les 10 ans. Au-delà de 75 ans, un homme a quasiment la même masse maigre qu’à 14 ans et une femme qu’à 13 ans. Ceci permet d’expliquer la prise de poids fréquente avec l’âge. En effet, la masse maigre est celle qui dépense le plus d’énergie. Avec moins de masse maigre, il y a moins de dépense d’énergie. Or, la consommation alimentaire reste souvent la même, il y a donc mathématiquement une prise de poids.
Quant à la graisse, elle évolue de façon aléatoire, pouvant considérablement augmenter, en particulier chez les obèses et les grands obèses. Quand on souhaite maigrir, on veut évidemment perdre de la graisse ! Pourtant, avant les balances à impédancemétrie, notre seul repère consistait à la prise d’une mesure unique, le poids, rassemblant ces différentes catégories.
Il est impossible d’anticiper exactement une perte de poids, alors qu’il est possible de prévoir des modifications de silhouette proportionnelles à la stratégie alimentaire mise en place. Toute proposition précise de perte de poids reste prédictive, mais sans aucune garantie. Quant à moi, quand on me pose cette question, je choisis de donner une fourchette approximative de perte de poids qui correspond à plus ou moins à 30 % de l’ambition de la personne.
La stagnation de poids ne signifie rien car il est tout à fait possible d’augmenter sa masse musculaire et de perdre de la graisse, ce qui donne un résultat nul sur la balance, alors qu’il y aura une perte de tissu adipeux et donc une modification de la silhouette. Imaginez un repas japonais fortement arrosé de sauce soja, extrêmement salée : pour conserver la pression dans le sang, le corps est obligé de stocker un peu plus de liquide. Le poids augmente, alors que la graisse n’a pas bougé, voire même a diminué si le régime est bien observé. De même, un état de constipation favorise une augmentation du poids sans que le moindre élément corporel soit modifié. Les secrétions d’hormones s’accompagnent souvent d’un phénomène de rétention hydrosodée, donc du sel et de l’eau. Encore une fois, le poids augmente sans variation du poids de la graisse.
L’amaigrissement correspond à l’utilisation de l’énergie contenue dans notre tissu adipeux (la graisse) pour fournir à notre corps ce que notre alimentation ne suffit plus à lui délivrer. Dans le cas d’un régime, c’est un choix délibéré que nous faisons, mais en cas de famine, c’est grâce à l’existence de cette graisse que notre corps continue à fonctionner et que nous pouvons vivre.
Car malgré toutes les fausses informations qui circulent çà et là, l’amaigrissement comme la prise de poids sont la résultante d’un déséquilibre entre ce que nous mangeons et ce que nous dépensons. Tout le reste n’est que fantasme ! Combien de fois ai-je entendu que les calories, ça ne comptait pas, qu’il y avait les bonnes et les mauvaises calories, que les régimes à base de calories ne fonctionnaient pas. Ce genre de propos est une insulte à la science et démontre, au mieux, une ignorance complète.
En réalité, nous ingérons des aliments qui fournissent l’énergie nécessaire à la réalisation de différents travaux mécaniques, électriques et chimiques de notre corps. Vous connaissez déjà la conservation de la chaleur, mais bien d’autres mécanismes de dépenses d’énergie sont à l’œuvre dans notre organisme : la digestion elle-même, le stress, l’effort musculaire et l’ensemble des réactions chimiques de notre corps. Cicatriser représente un coût d’énergie, tout comme fabriquer des hormones, penser, méditer, etc.
Cette énergie provient essentiellement des glucides (les sucres) ainsi que des lipides mais peut provenir parfois des protéines (c’est d’ailleurs un mauvais modèle sur lequel fonctionne le régime hyperprotéiné, nous y reviendrons). Si nous mangeons plus que ce que nous dépensons, nous grossissons. Si, à l’inverse, nous dépensons plus que ce que nous consommons, que ce soit en réduisant notre alimentation ou en ayant une activité beaucoup plus soutenue, nous maigrissons.
Pour comprendre les états de stabilisation au cours des pertes de poids, souvenons-nous que moins nous avons de cellules dans notre corps, moins nous avons besoin d’énergie pour l’entretenir. Pour maigrir, il suffit en général de réduire d’environ 500 calories l’alimentation d’une personne afin de créer un déséquilibre entre la consommation et la dépense d’énergie. Ainsi une personne qui mange environ 2 500 calories par jour maigrira avec un régime légèrement en dessous de 2 000 calories par jour. Ensuite, plus on avance dans l’amaigrissement et plus la dépense d’énergie diminue, proportionnellement à la réduction du poids. Ainsi si la dépense d’énergie diminue pour arriver à 2 200 calories, la perte de poids sera extrêmement minime, à supposer que le corps n’utilise pas son système d’épargne qui consiste à diminuer spontanément l’activité des cellules pour se protéger le plus longtemps possible de la privation. C’est pour cela qu’à un moment donné, non seulement il peut y avoir une stagnation de poids, mais aussi une reprise avec le même type d’alimentation - celui où la consommation d’énergie devient inférieure à la dépense d’énergie.
La cadence d’un amaigrissement dépend donc de la restriction alimentaire que l’on met en place. Plus on veut maigrir vite, plus la réduction de l’alimentation sera importante, mais à moins que l’on soit très grand, très gros et très sportif, ce sont des régimes toujours difficiles à supporter. De plus, le mécanisme d’épargne se mettra en route beaucoup plus rapidement, ce qui freinera l’amaigrissement futur.
Il est donc fondamental d’accompagner un amaigrissement. On ne peut pas réussir avec un seul régime, il faut parfois savoir s’arrêter pour reprendre, il faut modifier les régimes en fonction des situations, il faut les adapter en fonction de l’âge de la personne, de son activité et de nombreux autres paramètres. C’est seulement ainsi qu’on ne fera pas de promesses inutiles, car si on laisse le fantasme s’installer, il risque de se terminer en déception qui trouvera sa compensation dans la nourriture…
Des individus inégaux face au poids
L’inégalité entre les individus s’explique par plusieurs facteurs, dont certains ne peuvent être modifiés :
La génétique : notre programmation détermine le niveau de nos
dépenses métaboliques de base, c’est-à-dire ce que notre organisme
consomme lorsqu’il est à 37 °C, au calme, sans stress ou sans
émotion et sans bouger.
L’activité physique : elle inclut aussi le mince travail invisible que
nos muscles réalisent indépendamment de notre volonté, comme une
corde de violon qui vibre sans faire de bruit, majorant donc la
dépense d’énergie pour certains et leur permettant d’avoir une
alimentation plus riche sans prendre de poids.
La conservation de chaleur : certains ont besoin de moins d’énergie
pour conserver une température du corps normale, ou même
légèrement inférieure, ce qui nécessite effectivement un moins grand
nombre de calories.
Le travail de digestion : dans les années 1970-1980, on supposait
qu’il pouvait être générateur de plus ou moins d’énergie, faisant la
variable entre les uns et les autres.
Mais l’ensemble de ces facteurs, en dehors du facteur génétique, n’a jamais été considéré comme déterminant.
Il n’en reste pas moins que, quelle que soit la raison, le surpoids est forcément provoqué par une augmentation de la consommation alimentaire par rapport au niveau individuel de notre dépense d’énergie. Beaucoup d’entre nous sommes incapables d’estimer correctement nos prises alimentaires, cela a fait l’objet de nombreuses études. Certaines ont démontré la corrélation entre l’augmentation du poids et des prises alimentaires importantes et espacées (ce qui explique que le jeûne intermittent doit se faire sur des séquences courtes pour en bénéficier et non sur des séquences longues), ainsi qu’une trop forte consommation de graisse, d’ailleurs souvent proportionnelle au degré d’obésité. Il est donc important, dans les régimes, de maîtriser l’apport en matières grasses.
Le poids de l’hérédité
On a beaucoup entendu parler de la génétique de l’obésité. Nombreux sont les chercheurs qui ont découvert un gène « responsable de l’obésité ». Par exemple, le gène Ob1 a un rôle dans la réaction de notre corps à l’insuline (hormone régulant le taux de sucre dans le sang), EPP1 sur la production d’acides gras et de cholestérol (venant entraver la manière habituelle dont le corps brûle les graisses), AMY1 perturbe la fabrication d’une enzyme de la salive ou d’autres encore qui bouleversent l’hormone de contrôle de la faim, la leptine. Dans tous ces cas, lorsque le gène concerné subit des mutations, les risques d’obésité sont démultipliés.
Par rapport à notre pratique quotidienne, cela ne sert pas à grand-chose, parce qu’il y a une multiplication des découvertes et qu’il n’y a pas de conséquences thérapeutiques pour l’instant. Le seul intérêt serait d’identifier les enfants porteurs de cette différence génétique afin de mettre en place une surveillance beaucoup plus attentive.
Si l’on soupçonne une prédisposition génétique à la prise de poids, le moyen très simple pour le vérifier, c’est d’observer les parents. Lorsque l’obésité ou le surpoids touche plusieurs membres de la famille, il est très probable que des facteurs héréditaires se soient transmis de génération en génération, et qu’ils favorisent le stockage de la graisse et un excès de poids. Le diagnostic posé, l’important est de revoir au plus vite l’alimentation et de mener une éducation alimentaire. Quand on est conscient d’une telle prédisposition, on arrive assez facilement à organiser une alimentation adéquate pour ses propres enfants.
À l’inverse d’ailleurs, quelqu’un qui présente une obésité ou un surpoids au sein d’une famille globalement mince, doit s’interroger sur son mode de vie et entreprendre le plus rapidement possible une modification de ses comportements alimentaires. Comme d’habitude, tout changement doit être réalisé de façon modérée pour éviter la frustration.
Le poids et son évolution
Pendant l’enfance
En dehors de la prédisposition génétique, notre manière de vivre et de nous alimenter est responsable de l’évolution de notre poids. Cela vaut autant pour les adultes que pour les plus jeunes. Évidemment, l’enfant grossit lorsqu’il mange plus que ce qu’il dépense.
Nous apprenons très tôt à associer le goût et le contenu calorique des aliments. Il est fascinant de voir qu’un enfant est capable de dire qu’il n’a plus faim, y compris quand il a beaucoup apprécié un repas. Cet apprentissage est l’élément fondamental pour savoir se nourrir correctement. Cependant, même dans l’enfance, il ne se déroule pas toujours comme il faut. Les parents sont au premier rang de ce trouble de l’apprentissage et de la surconsommation alimentaire : trop forte présence de certains aliments dans la maison, mauvais choix des aliments, indifférence vis-à-vis de l’alimentation de l’enfant, trop de liberté alimentaire, mais aussi manque d’information ou de prise de conscience. En bref, l’éducation alimentaire d’un enfant n’est pas faite ! Les facteurs économiques jouent, hélas, un rôle important, car ils déterminent souvent le choix des aliments. Ainsi, certains produits moins chers sont souvent plus riches et plus gras.
L’activité physique est nécessaire, car on a remarqué que les enfants obèses bougeaient moins que les autres. Là aussi, il relève du rôle des parents d’inciter les enfants à avoir une activité physique. Parfois les parents eux-mêmes n’ont pas été sensibilisés à cette éducation alimentaire, reproduisant un modèle alimentaire que leurs propres parents leur ont appris. La transmission se fait autant dans ce cas par la génétique que par la modélisation de l’alimentation au travers des différentes générations. Dans la prescription d’un régime autant chez les enfants (jamais avant l’âge de 10 ans) que chez les parents, il est important de connaître à la fois l’origine géographique et les habitudes alimentaires de la famille. Cela permet de décider s’il faut simplement jouer sur la valeur calorique des aliments et des menus ou bien modifier radicalement le comportement alimentaire et les aider à comprendre les grands principes de l’alimentation et du poids. Je ne crois pas aux amaigrissements s’il n’y a pas en même temps une information suffisante et même une instruction, à la façon d’un cours de nutrition adapté au grand public. Quand j’ai créé les Masterclasses de la nutrition, j’ai été surpris de voir l’adhésion immédiate des participants et surtout de constater combien leurs progrès ont été importants en termes de connaissances de la nourriture et de la mise en application de celles-ci.
Chez la femme, de l’adolescence à la ménopause
Autant jusqu’à la puberté, l’évolution du poids du jeune garçon et de la jeune fille se comporte de façon sensiblement identique, autant à partir de la puberté, tout change. Chez l’adolescente, sous l’influence des hormones sexuelles, la graisse se développe surtout au niveau des cuisses, des hanches et des seins. Elle devient donc un peu plus grasse que le garçon au même âge. Si elle grossit sous l’influence d’une alimentation plus riche que sa dépense d’énergie, la prise de poids se concentre sur ces mêmes zones. La génétique influe aussi fortement car il n’est pas rare de trouver un excès de graisse sur les cuisses ou sur les fesses chez la mère de cette jeune fille, disposée de façon identique.
Les facteurs psychologiques sont majeurs, car l’apparence physique continue à jouer un rôle capital, malgré tous nos efforts en faveur de l’égalité des sexes et contre les discriminations. La silhouette et la graisse deviennent une véritable obsession. C’est le lit de nombreuses anorexies, car il est souvent difficile de faire accepter à une jeune fille que, même avec un amaigrissement, la disposition morphologique de sa graisse ne se modifiera pas. La culotte de cheval, le genou épais, la cheville trop forte, les seins trop gros, tout est prétexte à des complexes qui incitent à des régimes multiples, incohérents et inefficaces sur le long terme. Au final, le corps ne changera pas, et le poids risque même d’augmenter régulièrement, plongeant la personne dans le cercle vicieux des régimes, proie facile pour les vendeurs de miracles. Tout ça pour un rêve que personne n’a osé confronter à la réalité.
Par conséquent, il est important de limiter l’accès au régime des adolescents et des adolescentes. La frustration, la reprise de poids, la transformation de l’équilibre corporel, la modification des comportements alimentaires conduisent en général à un surpoids qui s’exprimera plus tard. Mieux vaut jouer sur un équilibre alimentaire, en dessous de la consommation alimentaire préalable, et amplifier l’activité physique, avec des petites séquences, de temps en temps, de régime un peu plus restrictif (pas plus de 15 jours à trois semaines).
Encore une fois, tout est affaire d’accompagnement ! Les premiers temps, je commence par donner des consignes alimentaires plutôt aisées à suivre, j’évite les régimes trop difficiles. J’essaie progressivement d’habituer l’adolescente à son corps, en tentant de nouer une relation empathique avec elle. Souvent, elle pense que ses parents l’aiment comme elle est et ne comprennent pas son problème. Ça ne marche pas systématiquement, mais il faut quand même essayer. J’ai ainsi rencontré de jeunes patientes en fort surpoids qui rayonnaient tant, que l’on pouvait aisément les qualifier de belles, mais qui ne se percevaient pas du tout ainsi. Le fait qu’un professionnel, considéré comme impartial et objectif, le leur confirme les aidait à mieux s’accepter, à retrouver de l’estime de soi. Et je reviens au texte de Platon que vous avez pu lire dans le premier chapitre, qui démontre que chaque corps est beau, car la beauté est un terme complexe qui ne se limite pas aux simples courbes corporelles.
Le cycle hormonal influence fortement la prise d’aliments chez la femme. C’est d’ailleurs notre travail de prévenir cette situation pour éviter les mauvaises surprises. Un excès d’appétit s’observe souvent huit jours avant le début des règles. À l’inverse, au milieu du cycle, pendant les deux ou trois jours autour de l’ovulation, l’appétit diminue. L’écart calorique est important, il peut aller jusqu’à 400 calories ! La prise de poids observée après les règles, souvent de 1 kg environ, s’élimine assez rapidement, parce que l’appétit diminue et que la rétention d’eau et de sel disparaît avec le retour à la normale des hormones. C’est ce qui explique en particulier la difficulté à faire maigrir les femmes qui ont des règles irrégulières, ou celles qui ont des ovaires polykystiques, ce qui revient à peu près au même. Il faut retenir que les œstrogènes diminuent la prise alimentaire alors que la progestérone fait l’inverse.
À la ménopause, les sécrétions hormonales se tarissent, la graisse va progressivement passer des hanches et des cuisses vers le ventre. Il est fréquent d’observer une prise de poids à cette période, résultant de la diminution des hormones et de la masse musculaire, ce qui provoque une baisse de la dépense d’énergie. La prise de poids est fréquemment de l’ordre de 4 à 5 kg, avec une alimentation équivalente à la période précédente, ce qui est extrêmement frustrant. Quand la prise de poids est plus élevée, elle trahit souvent l’addition d’un petit trouble.
Dans notre société, on a longtemps associé la ménopause au vieillissement, puisqu’il n’y avait plus de maternité. Heureusement les temps changent, beaucoup de femmes médiatiques sont devenues des exemples de fraîcheur et de vitalité, quel que soit leur âge. Le sport s’est totalement démocratisé, à tous les âges. Or, la silhouette dépend réellement de l’activité physique, ce qui permet à ces femmes de conserver une silhouette à leur goût et leur évite tout complexe. Une simple réduction de 200 à 250 calories par jour, que ce soit par l’intermédiaire du régime ou l’augmentation d’activité physique, permet de retrouver son poids. Au passage, il faut tenir compte de l’activité sociale dans la prescription d’un régime et ne pas négliger les bienfaits de la convivialité. Cela implique de prendre en compte des repas au restaurant, des repas en famille ou des repas exceptionnels avec des choix alimentaires plus riches et plus qualitatifs.
Les hommes sont-ils différents des femmes ?
Une fois la puberté atteinte, la génétique est fondamentale autant sur le plan de la morphologie, c’est-à-dire des courbes de la silhouette du jeune homme, que de sa propension à grossir avec une alimentation quasiment normale ou modérée. Autant chez les hommes que chez les jeunes hommes, les soucis esthétiques ne constituent pas vraiment une motivation à maigrir. La force physique, l’intelligence, l’humour, la confiance en eux-mêmes, un peu plus tard la position sociale leur semblent être les facteurs à privilégier pour leurs succès relationnels et amoureux.
Chez les adolescents, la consultation est souvent à l’initiative des parents, sauf en cas de gynécomastie, c’est-à-dire quand ils ont des seins. Cette féminisation est source de complexes profonds et de mal-être, au point que certains refusent catégoriquement de se mettre torse nu, que ce soit à la piscine, à la plage ou ailleurs. La gynécomastie peut avoir deux origines : une graisse qui se localise essentiellement au niveau du thorax, donc des seins, ou beaucoup plus rarement un problème hormonal qui se diagnostique soit avec des examens biologiques, soit en examinant avec attention le jeune homme pour vérifier que la puberté s’est développée normalement. La motivation est tellement puissante qu’il y a de fortes chances de réussir un amaigrissement. Par contre, quand ce sont les parents qui nous les amènent, il est rare qu’il y ait la moindre mise en application des programmes que nous leur donnons, tant que ce ne sont pas eux qui l’ont décidé. Afin de les protéger, il vaut mieux leur conseiller une alimentation équilibrée en attendant qu’ils soient prêts à s’engager dans un régime. Il est très facile de recommander l’activité sportive, car les garçons sont friands de sport collectif, et, sexisme oblige, les parents ont plus souvent tendance à inciter les garçons que les filles à pratiquer cette activité. Comme leur masse musculaire est déjà plus développée que celle des filles, la pratique de l’exercice physique leur est plus bénéfique. Ils peuvent maigrir beaucoup plus rapidement et fortement avec des régimes modérés associés avec une pratique sportive soutenue.
En vieillissant, la majorité des hommes arrêtent le sport, ce qui se traduit par une prise de poids d’une dizaine de kilos en moyenne. Souvent absorbés par leur travail ou leur réussite sociale (en tout cas, c’est ce qu’ils disent), ils bougent moins, mangent plus et grossissent au même rythme que les femmes, voire parfois plus vite. La graisse apparaît la plupart du temps sous forme de bedaine, assez gênante sur le plan médical car la graisse intra-abdominale est néfaste pour la santé. Au cours de mes consultations, j’ai constaté que les hommes ont moins de volonté que les femmes pour contrôler leur alimentation et ils n’arrivent presque jamais à suivre un régime à la lettre. Ils refusent en général de peser leurs aliments, ne cherchent pas à enrichir leurs connaissances en lisant des livres de régime ou des articles consacrés à ce sujet. Ils jugent la diététique vulgaire et s’y intéressent peu. Ils apprécient les régimes basés sur des grands principes qui ne nécessitent aucune connaissance ou en tout cas très peu. La plupart du temps, ils se réfugient derrière l’arrêt du sport ou l’excès de leur travail pour expliquer leur prise de poids, comme si l’alimentation était un facteur nul. Le gros ventre est souvent le fait d’un ballonnement, si on les écoute ! Pire que tout, ils fanfaronnent en général en disant que s’ils décident de s’y mettre, un peu comme une faveur qu’ils nous font, alors ça ira très vite. Vous étonnez-vous que je sois capable d’écrire ce genre de choses ? Mais c’est ce que j’observe chaque jour et cela correspond à une détermination sexiste des comportements. Les seuls que j’ai vu maigrir de façon simple et efficace sont ceux qui avaient des problèmes de santé, ou encore des métiers nécessitant de la rigueur comme, à titre d’exemple les ingénieurs et les mathématiciens. Sinon il faut user des heures de salive et déployer des trésors d’imagination pour enfin arriver à leur faire suivre correctement un régime. Le plus paradoxal, c’est qu’il est en général plutôt facile de maigrir pour les hommes. Pourtant ce sont eux qui présentent le plus grand nombre d’accidents cardio-vasculaires en relation avec l’obésité ou le surpoids, et notamment s’ils ont cette fameuse bedaine. Ce sont donc eux qui devraient maigrir en priorité.
Et en vieillissant ?
À ma grande surprise, ces dernières années, des patients de plus en plus âgés viennent me consulter pour régler un problème de poids, parfois réel, parfois cosmétique. Cela montre que notre société accepte de moins en moins bien l’arrêt de la jeunesse (je n’ai pas dit le vieillissement) et dispose désormais de nombreux moyens pour le repousser. Chirurgie esthétique et nutrition sont devenues désormais le pain quotidien des plus âgés. J’ai soigné un homme de 95 ans pour lui faire perdre une dizaine de kilos, et je ne compte plus le nombre de femmes de 90 ans qui sont venues me voir, parfois simplement pour 2 ou 3 kg. Il faut dire que même lorsqu’un régime ne provoque pas une grande perte de poids, il est souvent bénéfique en termes de santé. Cette transition entre une femme de 90 ans et les enfants qui me consultent de temps en temps fait partie des joies de mon métier.
En tout cas, la différence homme-femme va se gommer légèrement avec l’âge, car la diminution de la testostérone chez l’homme et des œstrogènes et de la progestérone chez la femme les remet un peu dans le même état qu’avant la puberté. Sauf que la masse musculaire reste toujours plus importante chez l’homme, même si elle diminue, que chez la femme. Cela commence vers la cinquantaine, car tout comme il existe une ménopause chez les femmes, il y a une andropause chez les hommes. Il faut savoir que cette perte musculaire est un problème, car elle entraîne une démuscularisation qui est responsable d’une diminution de la mobilité. Une consommation importante de protéines associée à un régime équilibré devient indispensable. La pratique d’un exercice physique modéré est également très importante. Pour nuancer ce que je viens d’écrire sur les hommes, je dois reconnaître qu’à partir d’un certain âge, ils deviennent extrêmement observants des consignes diététiques. Il est donc beaucoup plus facile d’être efficace.
Poids, santé et arithmétique
Vouloir maigrir ne signifie pas forcément être en surpoids et la demande d’amaigrissement a toujours une signification particulière. On peut le désirer pour se sentir mieux dans sa peau, pour se libérer d’un complexe, pour modifier son corps, pour lâcher une angoisse, pour une occasion particulière tel qu’un mariage, et parfois pour remettre ses vêtements d’auparavant ou tout simplement pour accéder à un état de mieux-être. Il ne faut pas avoir une attitude dogmatique (contrairement à ce que l’on a appris pendant longtemps dans les facultés de médecine), car notre rôle de médecin consiste à faire du bien aux gens et à ne pas appliquer des règles sans les comprendre.
Comment déterminer un surpoids
Le corps humain dispose d’une formidable capacité à changer. Alors existe-t-il réellement un poids idéal ? Les médecins ont répondu en recherchant une mesure qui déterminerait un poids idéal permettant d’assurer le meilleur état de santé possible, sans rapport avec l’esthétique ni, malheureusement, la psychologie.
On a utilisé, pendant un moment, une approche déterminée par des compagnies d’assurances américaines, sur un modèle d’évaluation statistique, dite de Lorentz.
Poids idéal (femme) = taille en centimètres – 100 – ((taille –
150)/2,5)
Poids idéal (homme) = taille en centimètres – 100 – ((taille –
150)/4)
Par exemple, pour une femme de 1,70 m, on calcule ainsi : 170 – 100 – 8, ce qui donne un poids idéal de 62 kg. Pour un homme de la même taille, on passe à 65 kg.
Avec cette ancienne formule, on parle d’obésité lorsque le poids dépasse 120 % du chiffre. Elle est dite moyenne si le poids est compris entre 120 et 140 % et massive au-delà de 140 %.
On l’a remplacée par l’index de Quetelet ou indice de masse corporelle, plus connu sous ses initiales IMC. Cette formule, plus simple, consiste à diviser le poids en kilogrammes par la taille (exprimée en mètre) au carré. Lorsque l’indice de masse corporelle se situe entre 18,5 et 25, on considère que le poids est normal. Lorsque l’IMC est compris entre 25 et 30, on parle de surpoids, entre 30 et 35 d’obésité, entre 35 et 40 d’obésité sévère, et au-delà de 40 d’obésité morbide.
Cette vision mathématique du poids est assez déprimante, car elle nous situe dans une fourchette de chiffres, sans prendre en compte tous les facteurs médicaux. En particulier, la disposition de la graisse reste le déterminant le plus important pour la santé. De plus, elle fige l’individu sur une échelle sans prendre en compte la raison pour laquelle cette personne aurait un surpoids ou une obésité, quel en est l’avantage parfois ou le réel désavantage. Il faut aller au-delà et réfléchir à la façon de l’annoncer et prévoir une attitude soignante. À l’heure où on parle de discrimination, juger d’un surpoids en ne considérant qu’un nombre me semble plutôt violent.
Nous savons que plus les kilos en excès se situent sur le ventre et sur le haut du corps, plus le risque pour la santé est majoré. En revanche, lorsque la localisation de la graisse se porte sur les hanches ou sur les cuisses, ou encore de façon harmonieuse sur l’ensemble du corps, les conséquences sont bien souvent moins importantes. Voilà pourquoi une autre mesure, plus intéressante médicalement, consiste à mesurer le tour de taille au niveau du nombril et le tour des hanches à son niveau le plus large. On divise ensuite le tour de taille par le tour de hanche et cela permet beaucoup mieux de mesurer le risque. Ce rapport doit se situer entre 0,64 et 0,85 chez la femme et entre 0,85 et 1 chez l’homme. En faisant cela, on peut ainsi apprécier la valeur de la graisse intra-abdominale qui est le vrai facteur prédictif des problèmes de santé. Encore une fois, on ne fait pas maigrir juste pour le plaisir d’avoir un chiffre de poids inférieur au précédent. On doit pouvoir en retirer un bénéfice quel qu’il soit, et il n’y a pas lieu d’obéir à la tyrannie médicale sans pronostic négatif sur la santé. Ce qui compte, c’est d’être le mieux possible dans sa peau. Cet indice me semble plus raisonnable, car il m’est déjà arrivé de rencontrer des personnes en surpoids avec un rapport taille-hanches de bonne qualité, sans problème de santé. À l’inverse, certains de mes patients présentaient un poids dans la norme mais un mauvais rapport taille-hanches, ce qui doit entraîner une modification de l’alimentation pour réduire la graisse et augmenter la masse maigre.
Je tiens à insister sur le fait que la perte de kilos a souvent un impact positif autant sur l’image sociale que sur la vie sentimentale et professionnelle. Sur le plan professionnel, nous verrons plus tard que le combat contre les discriminations liées au poids est loin d’être gagné.
Des risques réels pour sa santé
Ce n’est pas par facilité que les médecins proposent de perdre du poids, quelle que soit la maladie concernée. De très nombreuses études ont démontré qu’un excès de poids et de la graisse mal disposée altérait la santé en provoquant un grand nombre de maladies. Bien sûr, il y a toujours des exceptions et on trouvera de grands obèses qui ont vécu très vieux et sans maladie, mais ce ne sont pas les plus nombreux.
La liste des maladies dans lesquelles l’obésité est concernée est très longue :
Les troubles du métabolisme : diabète, excès de cholestérol ou de
triglycérides, goutte, calculs rénaux ou coliques néphrétiques.
Les troubles du système cardio-vasculaire : hypertension artérielle,
insuffisance coronarienne, infarctus du myocarde, insuffisance
cardiaque, mort subite, varices, phlébite et embolie.
Les cancers : vésicule, utérus, sein, ovaire, tube digestif, pancréas,
prostate.
Les accidents chirurgicaux : risques anesthésiques et de
complications plus fréquents.
Les difficultés articulaires : arthrose du genou, lésions de la hanche.
Les troubles gynécologiques : stérilité, règles irrégulières, grossesse
difficile, bébé trop gros.
Troubles de la libido : hypogonadisme, diminution de l’activité
sexuelle.
Malgré l’empathie et l’affection que j’ai pour toutes ces personnes grosses que j’ai rencontrées dans ma vie, je sais que tout ceci est exact. Je sais également combien il est difficile de demander à quelqu’un de maigrir, surtout quand il a déjà un problème de maladie et donc un souci. C’est aussi une des raisons pour lesquelles il faut prescrire des régimes avec tact et délicatesse, et non comme un exercice visant à stigmatiser une personne pour son poids et à la culpabiliser. C’est un message fondamental à faire passer aux étudiants en médecine.
Le regard de la société
Dans notre société occidentale, le corps gros est un objet de répulsion. Un ensemble de connotations négatives sont associées à l’obésité : paresse, négligence, laisser aller, bêtise, absence de contrôle sur soi-même, manque de raffinement, laideur physique et même pauvreté. À l’inverse, une silhouette mince est associée à jeunesse, finesse, maîtrise de soi, souplesse, confiance en soi… Les gros sont devenus une sous-classe, l’objet d’un rejet. Cette étiquette « d’obèse » collée par la société devient le statut principal de la personne concernée, ses qualités et ses compétences s’effacent derrière
celle-ci 1. Cela va encore plus loin : la personne concernée, suivant le mouvement général, finit par considérer que cette attitude de stigmatisation est normale, et elle ne se voit plus que par ce prisme. Tout au long de sa vie, que ce soit dans les milieux scolaire, médical, professionnel ou dans sa vie personnelle, la personne obèse est dépréciée et discriminée en raison de son poids. Ainsi, il est reconnu que l’obésité agit comme un frein au niveau de l’accession à un haut niveau d’études, à une ascension professionnelle ainsi qu’à la reconnaissance salariale. D’autres études constatent que les femmes obèses font plus souvent des mariages descendants dans l’échelle sociale, et
les femmes minces des mariages ascendants 2.
Et pourtant tout n’a pas toujours été comme cela, comme on l’a vu dans l’histoire de la silhouette. Pendant longtemps, la graisse a été un signe extérieur de richesse et de bonne santé. Chez la femme, elle était le symbole d’une fécondité heureuse (légende encore vivace dans certaines régions d’Afrique noire et du Maghreb), et chez l’homme de la force physique. Toutes les études ont montré qu’il existait une relation entre l’obésité et le statut socio-économique. Jusque dans les années 1960, on considérait qu’une situation économique modeste ou mauvaise entraînait plus facilement une obésité chez les femmes (période à laquelle les femmes minces étaient d’ailleurs moins nombreuses dans les positions sociales élevées). À l’inverse, les hommes à la position sociale favorisée étaient plus souvent obèses avec l’image de ce monsieur au gros ventre, de l’homme d’affaires important. Dans nos sociétés actuelles, cette relation se confirme pour les femmes, mais pas pour les hommes. On voit donc apparaître une obésité quelle que soit la situation économique et sociale des hommes. Chez les femmes, statistiquement, l’obésité reste prépondérante dans les milieux sociaux économiques moins favorisés. Si on regarde chez les enfants et les adolescents, il n’y a aucun rapport avec le milieu social, contrairement à ce que l’on a souvent entendu à propos des bassins de population du nord et du nord-est de la France.
Mais d’où vient cette augmentation de l’obésité ? En comparaison des siècles passés, on mange plus et on bouge moins. Autre facteur amplifiant le décalage de l’équilibre entre consommation et dépense d’énergie, nous disposons désormais de moyens efficaces pour lutter contre le froid, comme les vêtements, le chauffage mais aussi nous nous déplaçons beaucoup moins fréquemment à pied contrairement à nos ancêtres.
Avec la mondialisation alimentaire, aussi bien dans la quasi-totalité des pays du monde en voie de développement que dans nos pays occidentaux, nous avons observé un enrichissement progressif de l’alimentation : plus de sucre, plus de graisse, donc plus d’appétit et par conséquent plus de quantité consommée. La diversité alimentaire s’est faite en faveur de produits hypercaloriques plutôt que de produits sains. On est passé de la réclame à la publicité, avec une capacité d’analyse des comportements du consommateur extrêmement performante et en même temps une présence démesurée de cette publicité. Attention, il ne s’agit pas de la condamner aveuglément, elle n’est pas la seule responsable mais la conjonction des facteurs renforce le problème, à savoir une société plus riche, une industrie agroalimentaire plus avide de bénéfices et donc obligée en permanence d’inventer de nouveaux produits pour se démarquer de la concurrence, une amplification des goûts sucrés et gras. Le cocktail est parfait. Que peut notre volonté face à ce phénomène, surtout quand on sait que les mesures de prévention de l’obésité sont un grain de sable au regard du volume publicitaire de l’industrie alimentaire ?
Voilà pourquoi deux problèmes sont vraiment importants dans notre société : comment agir sur le comportement alimentaire ? comment agir sur l’industrie de l’alimentation sans pénaliser le consommateur et l’industriel ? Ceci définit donc l’obésité comme un problème de société.
Obésité et discrimination Au mois de mai 2020, le mot « grossophobie » est rentré dans le Petit Robert. Elle est définie comme « l’ensemble des discriminations systémiques (…) qui touchent les personnes en surpoids et/ou obèses ». Pour Gabrielle Deydier, fondatrice du site « Ginette le mag » et autrice de
On ne naît pas grosse 3, on peut distinguer plusieurs types de grossophobie : la grossophobie du quotidien et la grossophobie systémique « liée à la discrimination à l’embauche ou à des problèmes pour se soigner parce qu’on est trop gros ». Cette distinction est tout à fait exacte.
La grossophobie du quotidien démarre dès la petite enfance, dans les cours de récréation où l’idée de sa différence s’introduit progressivement dans la tête de l’enfant en surpoids ou obèse en même temps que sa souffrance d’être marginalisé par rapport au groupe. Adulte, le regard des autres confirme sa marginalité, lorsque la personne va au restaurant, achète des aliments, a des difficultés à bouger ou à sortir d’une voiture, entraînant culpabilité et honte. Face à cela, trois attitudes sont possibles.
La première consiste à accepter son statut et à se résigner, tout en le contournant. Différenciation au niveau des vêtements, couleur provocante des cheveux, tentative d’être le ou la plus drôle du groupe, tout est bon pour se faire accepter. Parallèlement à cela, il faudra supporter l’humiliation du statut que les autres donnent parfois. Mais le plaisir de faire partie du groupe prime souvent sur le chagrin et la peine. Peu de gens se rendent compte de ce que vivent les personnes en surpoids ou en obésité.
La seconde réaction, extrêmement fréquente, consiste à se jeter dans les bras des régimes, des charlatans, des chirurgiens esthétiques. Allant de déception en succès, et de succès en déception, cela augmente à la fois la douleur et encore et toujours la culpabilité, car on prétend encore aujourd’hui auprès du grand public que l’obésité est une maladie de la volonté.
La troisième n’est pas nouvelle, c’est le militantisme. À chaque période, une ou plusieurs femmes tentent de faire accepter leurs différences et les revendiquent, comme ce fut le cas dans le passé. Elles adoptent des attitudes extrêmement provocantes pour démontrer qu’elles assument leur corps et pour tenter de le faire assumer par le reste de la société. Le militantisme sert en quelque sorte de pansement à la douleur sur le plan individuel mais pourra peut-être faire avancer la société de façon plus humaniste. Jusqu’à présent, aucune initiative de ce genre n’a eu assez d’ampleur pour modifier le regard de la société, mais un phénomène nouveau apparaît : la reconnaissance de la discrimination envers l’apparence physique ou l’obésité.
Arrêtons-nous un instant sur l’expression « apparence physique » qui n’est
pas précisément définie dans la loi. Pour le Défenseur des droits 4, elle regroupe « l’ensemble des caractéristiques physiques et des attributs propres à une personne », en distinguant « les caractéristiques dites « inaltérables » qui relèvent de l’apparence corporelle – les traits du visage, la corpulence, la couleur de la peau… – de celles, « modifiables », qui constituent l’apparence vestimentaire et le « style » d’une personne : vêtements, coiffure, tatouages, piercings… ». Dans cette étude menée en 2016, les hommes obèses témoignent avoir été discriminés trois fois plus que les hommes ayant un IMC dans la norme. Quant aux femmes, elles sont encore plus touchées par la discrimination liée au poids, les femmes obèses rapportent avoir été discriminées huit fois plus souvent. Or, le Code du travail interdit toute discrimination d’un candidat à l’embauche ou d’un salarié, notamment sur les critères d’apparence physique.
Sur le principe, un licenciement en raison du poids relève d’une discrimination et peut être annulé. Toutefois, la jurisprudence a déjà considéré que « l’aptitude à occuper un poste peut dépendre de facteurs d’ordre physique parmi lesquels il est concevable que figure le poids. La clause imposant un certain poids limite dit « poids santé » à une ancienne obèse animatrice d’un groupe de personnes prises en charge pour perdre du poids est licite en fonction de l’emploi occupé et de la nécessité d’être un
exemple de l’état à atteindre et la preuve qu’il peut être atteint ». 5 Je trouve ce jugement assez curieux car il remet en question la notion de grossophobie. Quel rapport peut avoir la taille d’une personne avec son activité dans l’amincissement ? Derrière ce jugement se cachent en réalité les ferments d’une discrimination. Cela prouve que malgré tous les efforts du législateur, la discrimination à l’égard du poids reste fortement ancrée dans le cerveau de la population. D’ailleurs, selon l’étude de 2016 citée plus haut, plus d’un tiers des chômeurs considérait qu’il était acceptable de refuser d’embaucher quelqu’un du fait de son poids.
Voilà donc le véritable état de la société. Une stigmatisation très importante chez les personnes en surpoids ou en obésité, une double stigmatisation même, car les femmes sont pointées du doigt, encore plus que les hommes. Même si on se réjouit de la reconnaissance d’une discrimination concernant l’apparence physique et particulièrement le poids, quelle sera la conséquence ? Comme à l’accoutumée, nous aurons le droit à quelques émissions de télévision, un peu de publicité positive, mais la loi sera très difficile à faire appliquer. Peut-être que la reconnaissance de l’état de discrimination fera du bien au psychisme des personnes concernées ? Les très jeunes générations, à cet égard, font preuve de plus de générosité et sont peut-être l’avenir d’un comportement meilleur. En tout cas, il faut continuer à lutter pour obtenir des résultats et tenter de trouver des solutions avec les moyens du bord. Mais connaître tout ça fait du bien ! C’est pour cela que j’ai voulu consacrer un chapitre particulier à cette question.
1. Claire Hofmann-Pijollet, « Notre société favorise l’obésité et la rejette », www.reiso.org,
2014
2. Jean-Pierre Poulain, Sociologie de l’obésité, PUF, Paris 2009
3. Éditions Goutte d’or, 2017
4 e . 9 édition du Baromètre du Défenseur des droits et de l’OIT sur la perception des
discriminations dans l’emploi : « Le physique de l’emploi », Études et Résultats, février 2016
5. Cour d’appel de Douai, arrêt du 20 octobre 1983, cité dans la Décision du Défenseur des
droits MLD, no 2016-058
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