La méthode Cohen
Introduction
Voilà déjà de nombreuses années que j’exerce mon métier de médecin nutritionniste, quasiment 40 ans. Au début, je l’ai pratiqué comme un étudiant modèle et respectueux. J’ai pris soin d’apprendre au contact des meilleurs, puis d’exercer fidèlement comme on me l’avait enseigné, tel un clone de l’Académie de médecine. Tout semblait simple de prime abord. Il suffisait de prescrire un régime à toute personne qui souhaitait maigrir, en piochant dans la gamme de régimes à notre disposition. Parfois, mais cela restait rare, on le refusait pour des raisons médicales (maladie évolutive, traitement trop lourd, insuffisance de poids à perdre…) ou psychologiques (maladie psychiatrique grave, dépression en cours de traitement…). Au fond, presque un travail de guichetier. C’était banal et routinier à tel point que quiconque aurait pu faire tout aussi bien, même sans être médecin. D’ailleurs, ce métier n’existait quasiment pas pour mes confrères de l’époque qui, au moment de l’interrogatoire alimentaire des malades hospitalisés, avaient souvent tendance à nous prendre pour le cuisinier. Pourtant j’avais observé assez vite qu’un des aspects les plus intéressants était la conversation que j’avais avec mes patients et l’incroyable variété des histoires, des comportements et des raisons de maigrir.
Pour vous mettre dans la confidence, au moment où j’avais eu à choisir ma spécialité de médecine, j’avais été le seul de ma promotion à opter pour le service de nutrition, d’ailleurs unique en son genre à l’époque. Une fois mon choix officiellement exprimé, j’avais rejoint mes amis du moment dans un café où nous avions l’habitude de nous réunir. À tour de rôle, chacun avait annoncé aux autres le service dans lequel il allait pratiquer. Quand ce fut mon tour, une expression de stupéfaction et d’incompréhension s’était manifestée sur le visage de chacun d’entre eux. Comment ? J’allais partir vers une spécialité que personne ne connaissait ni ne pratiquait et dans laquelle mon avenir serait particulièrement incertain ! Sur le moment, leur réaction m’avait terrorisé et j’avais enfourché rapidement ma moto pour aller demander à la secrétaire de modifier mon choix. Heureusement, plutôt bougonne, elle m’avait répondu que c’était trop tard, qu’elle avait envoyé les papiers à l’administration et que je n’avais qu’à attendre le prochain semestre. Voilà comment, sans l’intervention de cette secrétaire, mon avenir aurait pu se modifier et comment j’ai pu entrer dans mon premier service de nutrition où j’ai été très rapidement convaincu que telle était ma vocation et que j’exercerai mon métier avec passion.
J’avais des raisons intellectuelles de choisir ce service et de faire ce métier : j’étais particulièrement attiré par la physiologie – où j’obtenais d’ailleurs de très bons résultats –, la biochimie, les statistiques et la biophysique. Mais j’avais d’autres motivations beaucoup plus personnelles, que j’ai parfois évoqué dans les médias. Ma mère s’est régulièrement battue contre son poids en pratiquant, déjà à l’époque, les techniques les plus délirantes. Mon propre poids, régulièrement élevé dans l’enfance, m’a poursuivi jusqu’à aujourd’hui. Je n’avais pas besoin de fines connaissances génétiques pour saisir combien l’hérédité est un facteur important dans la prise et la perte de poids. J’ai pu comprendre l’impact des douleurs, des dépressions rentrées, des chocs affectifs, des déménagements au travers de la détresse de ma mère. Moi-même, avec mon propre surpoids, j’ai vécu combien il était difficile d’être gros dans cette société, combien de complexes cela m’avait donné jusqu’à ce que je fasse ma propre (r)évolution. C’est un peu comme si la destinée m’avait chargé de trouver des solutions pour ma mère, en priorité, et pour moi-même. En tout cas, tout ce que j’ai vécu dans ma jeunesse, parfois avec difficulté ou avec douleur quand j’avais de la peine pour ma mère, m’a permis de comprendre la souffrance des gros et la nécessité de trouver d’autres solutions que de donner un régime et s’occuper d’autre chose.
Tout récemment, à l’occasion d’une conférence que j’ai donnée pour de jeunes internes, je me suis surpris à leur professer que sans transgression en médecine, il n’y aurait jamais de découverte. Il fallait donc qu’ils soient audacieux, qu’ils n’aient pas peur d’inventer et d’imaginer des solutions originales en sortant parfois des sentiers battus. C’est ce que j’ai fait la plupart du temps dans ma carrière, pas forcément avec l’approbation de tous, mais avec un vrai résultat pour mes patients.
Mon évolution en nutrition s’est faite de plusieurs façons. Une fois sorti de l’hôpital où le carcan administratif était déjà réellement insupportable, j’ai choisi de travailler en libéral, c’est-à-dire, en quelque sorte, en solitaire. J’ai commencé tout bêtement en utilisant les techniques de l’hôpital, mais mon esprit se satisfaisait de moins en moins de cette pratique qui me semblait à la fois trop simple, fréquemment vouée à l’échec, et surtout totalement distante de la personne que j’avais en face de moi. J’ai donc écouté plus précisément chacune des histoires de vie de mes patients, ce qui me permettait de rentrer dans l’intimité des personnes, et d’être très proche d’eux et sensibilisé à leur parcours personnel.
À l’époque, nous avions déjà associé la psychologie à la nutrition. Pourtant, le réflexe du nutritionniste était alors de ne pas s’intéresser à la détresse du patient, et de la refiler comme une patate chaude à un psychiatre, un psychologue ou un psychothérapeute. En faisant cela, on se contentait de considérer qu’il y avait une dimension nutritionnelle et une dimension psychologique distinctes. C’était une vraie erreur de ne pas les rassembler. En réalité, les deux sont totalement imbriquées, nous le détaillerons plus tard.
Parallèlement, j’avais compris qu’il fallait installer une démarche positive dans la prescription d’un régime pour vaincre son plus grand ennemi : la frustration, et peut-être même la peur d’affronter cette frustration. Beaucoup de mes patients sont arrivés dans mon bureau pour me demander de les aider, tout en étant convaincus à l’avance que, de toute façon, ils n’y arriveraient jamais. Il suffisait que je sorte un régime « chocolat », que je prescrive des sushis, des pizzas ou toute autre fantaisie pour que l’œil porté sur ma prescription se modifie complètement. Pourtant, quoi de plus simple que de remplacer des protéines, des hydrates de carbone et des matières grasses par un sandwich au lieu d’un plat contenant des féculents, du poisson et un peu d’huile ? Je voulais montrer que les régimes ne sont pas une épreuve de frustration mais un exercice d’harmonie et de quantité. D’ailleurs, je ris de l’usage désormais généralisé de l’expression « rééquilibrage alimentaire » : ce n’est rien d’autre que les régimes modérés et équilibrés que nous prescrivons depuis longtemps et qui sont la réalité de la nutrition. Car un régime, c’est comme un vêtement, il ne doit être ni trop serré ni trop large et doit s’adapter à la personne.
Dans cette perspective, j’ai commencé à adopter une approche psychologique de la personne qui me consultait et à fabriquer des régimes plus originaux que de la simple salade accompagnée de poisson cuit à l’eau. J’ai ainsi élaboré des tas de modèles de régime, exprès pour frapper les esprits, parfois avec des pommes de terre, parfois avec du chocolat, avec cinq repas par jour, avec deux repas par jour. Certains d’entre eux ont fait le bonheur des journaux, que ce soit le régime tartines où je ne donnais au repas que du pain avec des assaisonnements et des accompagnements différents, ou même le fameux régime soupe qui s’est transformé en régime de la soupe aux choux malgré moi… C’était de la technique pure pour quelqu’un qui connaît la nutrition, probablement la part la plus facile de mon métier, mais que personne n’osait utiliser tellement les principes étaient figés et les esprits fermés.
Parallèlement à la prescription de ce type d’alimentation, je prenais le temps de comprendre à la fois les raisons de la volonté de perte de poids et celles qui avaient provoqué la prise de poids. Très souvent, c’est dans cet échange que nous trouvions la solution ou l’explication. La mise en lumière de ces événements permettait de modifier les comportements du patient et d’améliorer les résultats du régime. J’ai rapidement été convaincu que plus on accompagnait les gens dans l’amaigrissement, à la façon d’un coach, meilleur était le résultat. Cet accompagnement sert à la fois à réadapter en permanence le régime en fonction de l’évolution du poids, à jongler avec les aliments pour proposer des solutions qui correspondent à chaque situation, à suivre l’évolution psychologique de la personne, et à l’aider du mieux possible à contrôler les émotions, les soucis et les angoisses souvent si présents.
Grâce aux nouvelles technologies, plus besoin de s’embarrasser d’un amphithéâtre, d’un micro et d’un projecteur. J’ai pu améliorer ma pratique, et surtout enseigner à distance, facilitant l’accès de tout le monde à une meilleure connaissance de la nutrition, indispensable pour stabiliser son poids notamment.
Suivre un régime n’est pas un long fleuve tranquille. Arrêt de la perte de poids, incident personnel, fatigue, prise de médicaments, soucis, problèmes économiques sont autant d’événements qui peuvent survenir pendant la période où l’on modifie son alimentation. Pourtant, certains continuent à maintenir le même régime de son début à sa fin, sans jamais s’intéresser à cela, alors qu’il faudrait le moduler en fonction de chaque situation.
Tout cela, je le vis depuis des années. Malgré tous les efforts que je déploie, je n’arrive pas à freiner toutes les techniques miracles, les médicaments inutiles, les fausses rumeurs, qui se développent à une allure très rapide. Parce que la détresse est telle qu’il suffit d’un bon vendeur pour faire accepter ce que le sens commun refuserait immédiatement. Mais aussi parce qu’il n’est pas aussi facile que ce que l’on raconte de réussir une perte de poids. Il ne suffit pas de manger moins ou d’avoir de la volonté pour obtenir un résultat positif. Tout le monde est donc à l’affût de la solution miracle qui permettrait, sans beaucoup d’efforts, de changer de silhouette. En réalité, c’est un travail.
De façon provocante, nous avons appelé ce livre La Méthode Cohen pour sacrifier à un terme que tout le monde comprend. En réalité, je vais vous expliquer au fil de ces pages que cette méthode est en fait une stratégie qui doit être adaptée à la situation, aux événements et à la réalité de l’alimentation qui est une véritable source de plaisir pour chacun d’entre nous. Je vais en même temps essayer de vous faire comprendre les enjeux, les limites, et les meilleures façons de perdre du poids.
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