La mort de Vivek Oji

Akwaeke Emezi · Chapitre 1 sur 27

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La mort de Vivek Oji

Chapitre I

 

Le marché fut détruit par le feu le jour où mourut Vivek Oji.

 

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II

 

Si ce récit était une pile de photographies – des clichés à l’ancienne, aux

angles arrondis, conservés dans des albums sous des plateaux de verre et

des napperons de dentelle dans des salons à travers le pays –, il débuterait

par Chika, le père de Vivek. La première le représenterait dans un bus à

destination du village où vivait sa mère ; on l’y verrait pendre le bras par la

vitre ouverte, sentir la poussée de l’air contre son visage, la brise pénétrant

son sourire.

Chika, âgé de vingt ans, était aussi grand que sa mère : un mètre quatre-

vingts de peau rouge et de cheveux couleur d’argile frôlée par le soleil, des

dents semblables à des os polis. Les passagères du bus le regardaient

ouvertement, sa chemise blanche gonflée par le vent formant un nuage à la

hauteur de sa nuque, et elles souriaient et chuchotaient entre elles parce

qu’il était beau. Il possédait une beauté qui aurait dû être éternelle ainsi que

des traits singuliers qu’il transmit à Vivek – les dents, les yeux en amande,

la peau douce –, traits qui moururent avec Vivek.

La photographie suivante dans la pile serait celle d’Ahunna, la mère de

Chika, assise sur sa véranda quand arriva son fils, un bol d’udara1 posé près

d’elle. Son pagne était noué autour de sa taille, ce qui dévoilait ses seins

nus, et sa peau était plus rouge que celle de Chika, d’une teinte plus intense

et plus ancienne, comme une poterie qui, à la cuisson, se serait couverte de

coulures. Elle avait de minces rides autour des yeux, des cheveux nattés en

tresses serrées près du crâne, et son pied gauche, enveloppé dans un

bandage, était calé sur un tabouret.

« Mama ! Gịnị mere ? ! » s’écria Chika à sa vue, tout en montant

précipitamment les marches de la véranda. « Est-ce que ça va ? Pourquoi tu

n’as pas envoyé quelqu’un pour m’avertir ?

— À quoi bon te déranger ? » répondit Ahunna, ouvrant un udara en deux

pour en sucer la chair. Le vaste domaine qui entourait sa maison de village

se déployait autour d’eux – une terre appartenant de longue date à la

famille, tout un héritage agraire auquel elle s’était raccrochée depuis la mort du père de Chika, plusieurs années auparavant. « J’ai trébuché sur un bâton

alors que j’étais en visite à la ferme, expliqua-t-elle pendant que son fils

s’asseyait à côté d’elle. Mary m’a emmenée à l’hôpital. Tout va bien,

maintenant. » Elle cracha des graines d’udara, telles de minuscules balles

noires.

Mary était l’épouse d’Ekene, le frère de Chika, une fille replète et douce,

aux joues pareilles à de petits nuages. Ils s’étaient mariés quelques mois

plus tôt, et Chika avait regardé Mary remonter l’allée centrale de l’église

d’un pas léger, son corps enveloppé de dentelle blanche, sa jolie bouche

dissimulée derrière un voile. Ekene l’attendait devant l’autel, l’échine rigide

et altière, sa peau luisante, comme du terreau humide, se détachant sur son

costume noir goudron. Chika n’avait jamais vu son frère afficher un air

aussi tendre – il fallait voir ses longs doigts trembler, ses yeux frémir

d’amour et de fierté. Lorsqu’ils récitèrent les vœux, Mary dut lever la tête

vers Ekene – dans la famille, les hommes avaient toujours été grands –, et

Chika avait vu la gorge de la jeune femme se cambrer, son visage rayonner

quand Ekene avait soulevé le voile de tulle et l’avait embrassée. Après le

mariage, Ekene décida de quitter le village pour s’installer à Owerri, une

ville animée et bruyante ; Mary demeura donc chez Ahunna pendant que

son mari partait organiser leur nouvelle vie. Depuis la véranda, Chika lança

un coup d’œil furtif à Mary, qui arrosait le jardin d’hibiscus, ses cheveux

noués en arrière en une torsade effilochée, vêtue d’une ample robe de

cotonnade imprimée de fleurs décolorées. Elle évoquait un chez-soi, une

chose dans laquelle il était capable de sombrer, pour tournoyer entre ses

hanches, ses cuisses, ses seins.

Sa mère fronça les sourcils. « Prends garde », le prévint-elle, comme si

elle lisait dans ses pensées. « C’est l’épouse de ton frère. »

Le visage de Chika s’empourpra. « Je ne vois pas de quoi tu parles,

Mama. »

Ahunna ne cilla pas. « Va donc te trouver une épouse à toi, mais ne

cherche pas à causer des wahala avec cette fille dans cette maison. Ton

frère viendra bientôt la chercher. »

Chika prit sa main dans la sienne. « Je ne cherche pas à causer le moindre

ennui, Mama. » Elle le dévisagea d’un air moqueur, sans pourtant retirer ses

doigts. Ils restèrent assis là, composant une autre photographie, tandis que

le soir recouvrait peu à peu la véranda et le ciel, et que quelque chose d’ardent couvait à petit feu à l’intérieur de Chika, vibrant au fond de sa

gorge. C’était avant Vivek, avant l’incendie, avant que Chika ne découvre

exactement combien il était difficile de creuser sa propre tombe avec les

ossements de son fils.

 

Une fois la blessure d’Ahunna guérie, il lui resta une cicatrice sur le cou-

de-pied – une marque marron foncé en forme d’étoile de mer amollie. Son

fils Ekene vint chercher son épouse et l’emmena dans leur nouvelle maison

d’Owerri, un bungalow blanc avec un flamboyant qui poussait près du

portail et des goyaviers plantés le long de la clôture ; Chika alla leur rendre

visite. Telles seraient les photographies du bonheur : Mary tout sourire dans

sa cuisine ; Mary nattant ses cheveux avec des extensions et chantant à

gorge déployée dans la chorale de son église ; Mary et Chika papotant dans

la cuisine pendant qu’elle préparait le repas. Les femmes volubiles

agaçaient Ekene et il n’était pas du genre jaloux, de telle sorte que cela lui

était égal que son frère cadet et son épouse s’entendent si bien.

Quant à Chika, la chose qui couvait en lui se faisait plus ardente encore

dès qu’il était près de Mary. Cette chose bourdonnait, bouillonnait,

l’ébouillantait à l’insu des autres. En compagnie des siens, il plaisantait,

affirmant qu’il aimait simplement se trouver dans une maison où vivait une

femme plutôt que dans son appartement vide de célibataire, et Mary le

croyait – jusqu’au moment où, un après-midi, il s’approcha derrière elle

alors qu’elle cuisinait et plaqua sa bouche contre sa nuque. Elle se retourna

vivement et entreprit de le frapper avec la longue cuiller en bois dont elle se

servait pour remuer le garri.

« Tu es fou ? » cria-t-elle, tandis que des gouttes bouillantes de garri

giclaient de sa cuiller et brûlaient les avant-bras de Chika, qui les avait

levés pour parer ses coups. « Qu’est-ce que tu as osé faire, hein ?

— Désolé ! Désolé ! » Il tomba à genoux, inclinant la tête sous ses bras.

« Biko, Mary, arrête ! Je ne recommencerai pas, c’est juré ! »

Elle s’interrompit, le souffle court, une expression perplexe et blessée sur

le visage.

« C’est quoi, ton problème, ehn ? Pourquoi est-ce que tu cherches à tout

gâcher ? Ekene et moi, nous sommes heureux, tu entends ? Nous sommes

heureux.

— Je sais. Je sais. » Chika se redressa lentement, dépliant un genou à la fois, sans baisser les mains et en la regardant dans les yeux. « Je sais. Je ne

veux rien gâcher. S’il te plaît, pardonne-moi. »

Mary secoua la tête. « Tu ne peux plus venir ici, si c’est pour cette raison

que tu viens. » Chika avait envie de tendre le bras vers elle, mais son poing

était encore serré autour de la cuiller.

« Je sais, répéta-t-il d’une voix douce.

— Je suis sérieuse, dit-elle. Ne reviens pas ici avec ces idioties. »

Chika vit les larmes qui perlaient dans les yeux de Mary et laissa retomber

ses mains.

« Je comprends. Je te jure, à partir de maintenant, tu ne seras plus que ma

sœur. » Il sentit le regard de Mary braqué sur lui tandis qu’il attrapait ses

clés de voiture. « Je m’en vais. À la semaine prochaine. Je t’en prie,

oublions ce qui s’est passé aujourd’hui, d’accord ? »

Mary garda le silence. Elle se contenta de le regarder partir et attendit que

la porte se referme derrière lui pour desserrer les doigts autour du manche

de bois recourbé.

 

Au cours des mois suivants, Chika évita de se rendre à Owerri. Il trouva

un emploi de comptable dans une verrerie de Ngwa, le bourg où il s’était

installé après avoir quitté le village. Le médecin de l’entreprise était un

certain Dr Khatri, un Indien pâle de visage avec de grosses touffes de

cheveux gris au niveau des tempes. Parfois, le Dr Khatri venait avec sa

nièce, Kavita, qui l’assistait dans ses tâches administratives. La première

fois que Chika la rencontra, il était venu voir le médecin pour une toux, et

Kavita était à l’accueil, feuilletant les dossiers empilés autour d’elle,

sourcils froncés. C’était une petite femme à la peau brun foncé, et une

épaisse tresse noire lui descendait au-dessous de la taille. Ce matin-là, elle

portait une robe de coton orange ; elle ressemblait à un soleil couchant

embrasé, et Chika sut aussitôt que son histoire se terminerait avec elle, qu’il

se noierait dans ses grands yeux limpides et que ce serait la plus parfaite

façon de s’éteindre. Rien ne bouillait plus en lui, seule résidait là une

exhalation intense et claire, une paix pesante qui s’enroulait autour de son

cœur. Kavita leva les yeux et lui sourit et, sans savoir comment, Chika eut

le cran de l’inviter à déjeuner. Quand elle accepta, cela les surprit tous deux,

de même que l’affection qui se déploya entre eux durant les semaines qui

suivirent.

Quand le sérieux de leur relation amoureuse devint évident, le docteur

convia Chika chez eux, où Kavita leur servit du thé et des murukku dans de

petits bols. Elle avait des poignets délicats, et sa chevelure sombre tombait

en pluie sur ses épaules. Après la mort de ses parents, raconta le Dr Khatri à

Chika, Kavita lui avait été confiée et avait par la suite quitté l’Inde pour

l’accompagner au Nigéria. « Nous avions des… problèmes de famille à

Delhi, dit-il. À cause de la caste de son père. Mieux valait prendre un

nouveau départ. » Chika hocha la tête. C’était pour une raison semblable

qu’il avait choisi de ne pas vivre dans la même ville que les siens. Il était

bon de prendre un nouveau départ ; cette séparation physique permettait de

se sentir soi-même, c’était ainsi que l’on pouvait apprendre qui l’on était,

loin de tous les autres.

Photographie : le jeune couple dans le jardin à l’arrière de la maison, après

le dîner, longeant une plate-bande de rosiers nus ; Kavita fait doucement

courir ses doigts sur les branches.

« Je suis impatiente de les voir en fleur, dit-elle. Quand nous vivions à

Delhi, je détestais le parfum des roses, mais mon oncle les adore et, à

présent – chose étrange –, elles me rappellent simplement mon pays. »

Photographie : la main de Chika couvrant les siennes, des feuilles

dentelées écrasées sous leurs paumes, un baiser silencieux dans lequel

s’enchevêtrent leurs souffles.

 

Après quoi Chika retourna au village et parla de Kavita à sa mère. « Je

veux que tu fasses sa connaissance », dit-il en évitant de croiser son regard.

Ahunna l’observa, lui et ses épaules voûtées, la façon qu’il avait de sans

cesse sortir ses mains de ses poches pour les y enfoncer de nouveau. Les

enfants ont beau grandir, songea-t-elle, ils ne changent jamais vraiment.

« Amène-moi cette fille, répondit Ahunna. Nsogbu adịghị. » Elle se remit

à éplucher des ignames, assise sur un tabouret bas devant la bassine qui

contenait les tubercules, jetant les pelures dans l’arrière-cour pour ses

chèvres. Chika se tenait au-dessus d’elle, un sourire hébété se répandant sur

son visage.

« Oui, Ma, dit-il au bout d’un moment. Daalụ. »

C’est alors qu’il se sentit finalement prêt à retourner à Owerri pour

annoncer la nouvelle à Mary et Ekene, maintenant qu’il pouvait se présenter chez eux la conscience tranquille. Mary et lui ne parlèrent jamais de ce qui

s’était produit, de cet instant de désir déplacé dans une cuisine étouffante.

Trois mois plus tard, Chika demanda Kavita en mariage dans la roseraie de

son oncle. Des fleurs roses et rouges couvraient à présent les branches, et

leur senteur imprégnait l’air. Kavita sourit, se jeta au cou d’argile de Chika

et, refoulant ses larmes, lui dit oui d’un baiser. Dans les jours qui suivirent,

des querelles éclatèrent à propos de la dot. Chika essaya d’expliquer au

Dr Khatri que c’était à la famille du fiancé de la payer, mais cette idée

même rendait furieux le vieux médecin. « Nous avons parcouru tout ce

chemin depuis l’Inde avec la dot de Kavita ! C’est son héritage. Je ne peux

pas la donner en mariage sans ces biens, comme si elle ne valait rien à nos

yeux !

— Et je ne peux pas accepter une dot de la part du père de ma fiancée ! »

En entendant ce mot – père –, le Dr Khatri se mit à pleurer, et leur dispute

connut quelques ratés. « Pour moi, elle est vraiment ma fille », dit-il d’une

voix chargée d’émotion.

Levant les yeux au ciel, Ahunna s’interposa. « Vous autres, les hommes,

vous aimez trop crier. Les dots n’ont qu’à s’annuler mutuellement, et

personne ne paiera rien. » Le Dr Khatri inspira, s’apprêtant à protester, mais

Ahunna leva la main. « Vous pouvez garder la dot de Kavita pour ses

enfants. Stop, je ne veux plus en entendre parler. »

Les choses en restèrent donc là. La dot de Kavita se composait d’une

petite collection de lourds bijoux en or que sa mère avait apportée en se

mariant et qui lui avait été transmise par les femmes de sa famille.

Photographie : Chika et Kavita dans leur chambre à coucher, tout jeunes

époux, les pesants colliers et bracelets répandus sur les mains du jeune

homme. « Je ne sais même pas quoi dire. C’est comme un trésor qu’on ne

trouve que dans les livres. »

Kavita les lui reprit et les rangea dans leur coffret. « Pour nos enfants »,

lui rappela-t-elle, ignorant qu’ils n’en auraient qu’un seul. « Oublions

jusqu’à l’existence de ces bijoux. »

La plupart restèrent dans ce coffret pendant les vingt années suivantes,

blottis contre le velours rouge foncé, gemmes et maillons d’or luisant dans

l’obscurité. Même s’il arriva à Chika et à Kavita de vendre une breloque ou

deux quand les temps étaient difficiles, ils en conservèrent la majeure

partie, projetant de s’en servir pour envoyer leur fils, Vivek, aux États-Unis. Mais le jour où les bijoux quittèrent enfin le coffret, ce fut la main de Vivek

qui les en sortit.

Photographie : le garçon, torse nu, plaçant des colliers contre sa poitrine,

les drapant au-dessus de sa chaîne en argent, fixant des boucles d’oreilles en

or à ses lobes, ses cheveux tombant en cascade sur ses épaules. Il ressemble

à une jeune mariée à demi dévêtue.

Il y a maintenant un autre garçon sur cette photographie. Il se prénomme

Osita. Il est aussi grand que Vivek, mais plus large d’épaules, sa peau

pareille à du terreau foncé. C’est le fils d’Ekene, né de Mary ; ses yeux sont

étroits, sa bouche incroyablement charnue. Sur ce cliché, le visage d’Osita

est comme sculpté, assombri par l’inquiétude. Il est debout, les bras croisés,

la mâchoire serrée, prête à affronter une chose qu’il ne saurait prédire.

Des gouttelettes d’or tombant sur ses sourcils, Vivek sourit à son cousin.

« Bhai, lance-t-il d’une voix carillonnante. Tu me trouves comment ? »

Beaucoup plus tard, Osita regretta de ne pas avoir avoué la vérité à Vivek,

de ne pas lui avoir dit qu’il était si beau que l’air autour de lui en était terni

et le corps d’Osita raidi de désir. « Enlève ça, répondit-il d’un ton brusque,

la gorge rêche. Range ça avant qu’on nous surprenne. »

Vivek ne tint pas compte de sa remarque et se tourna vivement. Une telle

luminosité était piégée dans son visage qu’Osita en fut douloureusement

ébloui.

« Je ferais n’importe quoi, dit-il après l’enterrement de Vivek, je donnerais

n’importe quoi pour le revoir ainsi encore une fois, rien qu’une fois, vivant

et couvert de richesses. »

 

Le marché qui fut incendié était situé juste après le deuxième rond-point

lorsqu’on descendait Chief Michael Road, au-delà des immeubles de

bureaux abandonnés et du carrefour où s’installait le réparateur de pneus,

un petit homme dont la joue droite était barrée d’une balafre. Il s’appelait

Ebenezer et avait toujours travaillé à ce croisement, du plus loin qu’on s’en

souvienne. Kavita lui amenait la voiture familiale quand les pneus avaient

besoin d’être rafistolés. C’était une Peugeot 504 gris argenté que Chika

avait achetée après avoir été employé des années durant à la verrerie, afin

de remplacer sa vieille auto déglinguée. Enfant, Vivek posait sa petite

paume sur la carrosserie brûlante de la voiture et se tenait en équilibre sur

un pied, puis sur un autre, tout en regardant Ebenezer travailler. Sur la joue de l’homme, la balafre formait une bande épaisse, d’un rouge brillant,

coagulé, qui saillait de son visage brun. Lorsqu’il souriait à Vivek, cette

même balafre résistait à la pliure de sa peau, et ses lèvres ne se relevaient

que d’un côté.

« Petit oga », le taquinait Ebenezer, dont les mains maniaient clés à

molette, chambres à air et pompes. Vivek gloussait et cachait son visage

dans la jupe de Kavita. Il était tout jeune à l’époque, en vie. Lorsque Kavita

laissait retomber sa paume, elle épousait la courbe arrière de son crâne de

garçon, ses doux cheveux et la peau tiède au-dessous, l’os bien formé

façonnant l’enfant. Des années plus tard, lorsqu’elle trouva son corps

étendu de toute sa longueur sur la véranda située à l’avant de leur maison,

sous quatre mètres de tissu akwete dont elle n’oublierait jamais, disait-elle,

le motif rouge et noir, l’arrière de son crâne était fendu et suintait sur le

paillasson. Malgré tout, Kavita souleva le cou de son fils, pressa sa joue

contre la sienne et hurla. Les cheveux de Vivek, humides, longs et épais,

retombèrent sur ses bras, et elle se lamenta.

« Beta ! cria-t-elle d’une voix qui cisela l’air. Réveille-toi, beta ! »

L’un des pieds de Vivek était tordu, près d’un pot de fleurs renversé, et de

la terre s’était répandue autour de sa cheville. Une odeur de fumée

imprégnait tout. Comme il était déchaussé, on voyait la cicatrice sur son

cou-de-pied gauche : une étoile de mer molle, d’un marron foncé.

Le jour où Vivek était né, Chika avait tenu le bébé dans ses bras et observé

cette cicatrice. Il l’avait déjà vue – Kavita faisait toujours des commentaires

sur sa forme chaque fois qu’elle massait les pieds d’Ahunna. Kavita avait

vécu sans mère pendant si longtemps que son amour pour Ahunna était

tactile, pétri d’une affection enfantine, composé de centaines de milliers de

contacts. Elles s’asseyaient ensemble, lisaient ensemble, déambulaient

ensemble dans la ferme ; Ahunna rendait grâce à Dieu car elle avait donné

naissance à deux fils et on lui avait fait don de deux filles. Quand Ekene et

Mary avaient eu leur enfant, Osita, Ahunna avait pleuré en découvrant son

petit visage et lui avait chanté un air dans un doux igbo. Elle était

impatiente que naisse le bébé de Chika et de Kavita.

À présent, une année s’était écoulée, et Chika, son nouveau-né dans les

bras, sentit quelque chose s’édifier lentement en lui – tels des plis de ciment

que l’on verse et qui, en durcissant, deviennent peur malsaine –, mais il

n’en tint pas compte. Ces choses étaient seulement des histoires ; elles ne pouvaient être réelles. Ce ne fut que le lendemain qu’un petit messager

venu du village arriva à Ngwa pour annoncer à Chika qu’Ahunna était

morte la veille : son cœur s’était arrêté sur le seuil de sa maison, son corps

s’était affaissé dans la cour, la terre avait reçu son visage flasque.

Il aurait dû s’en douter, songea Chika tandis que Kavita hurlait de chagrin,

Vivek agrippé à son sein. Il s’en était bel et bien douté. Autrement,

comment cette cicatrice aurait-elle pu s’introduire dans le monde et se poser

sur une peau si, au préalable, elle ne l’avait pas quitté ? Une chose ne peut

pas se trouver dans deux endroits en même temps. Et pourtant, Chika refusa

de l’admettre pendant de nombreuses années, aussi longtemps qu’il le put.

C’était de la superstition, disait-il. Ces cicatrices sur leurs pieds respectifs

étaient une coïncidence – de surcroît, Vivek était un garçon, pas une fille,

alors comment cela aurait-il été possible ? Et pourtant. La mère de Chika

s’était éteinte, la famille était affligée et, au beau milieu, il y avait ce

nouveau bébé.

Ce fut ainsi que naquit Vivek, après une mort et en plein chagrin. Cela le

marqua, voyez-vous, cela le terrassa comme un arbre. On l’amena dans une

maison emplie d’une peine qui empêchait tout ; sa vie entière était un deuil.

Kavita n’eut jamais d’autres enfants. « Vivek suffit, affirmait-elle. Cela a

suffi. »

Photographie : une maison plongée dans les gémissements le jour où

Vivek la quitta, rendue à l’état dans lequel elle se trouvait quand il y était

entré.

Photographie : son corps enveloppé.

Photographie : son père anéanti, sa mère devenue folle. Un pied mort avec

une étoile de mer distendue déployée en travers de sa cambrure, le

commencement et la fin de tout.

 

1. Les termes étrangers en italique figurent dans le glossaire proposé en fin d’ouvrage. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

 

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