La mort de Vivek Oji

Akwaeke Emezi · Chapitre 2 sur 27

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La mort de Vivek Oji

III. Osita

III

 

 

Osita

 

Quand j’avais onze ans, Vivek m’a ébréché une dent. Maintenant, quand je

me regarde dans un miroir et que j’ouvre la bouche, je pense à lui et je sens

la tristesse s’insinuer de nouveau en moi. Mais, à l’époque où il était en vie,

lorsque cela s’est produit, il suffisait que je voie cette dent pour que la

colère enfle en moi. J’ai éprouvé une émotion semblable après sa mort,

cette même forte colère, comme du poivre qu’on avalerait de travers.

Petits, nous nous battions sans cesse, lui et moi. La plupart du temps, ce

n’était rien, juste des bagarres par-ci par-là. Pourtant, un jour que nous nous

repoussions l’un l’autre dans l’arrière-cour de sa maison, nos pieds dérapant

sur le sable sous le frangipanier, tous deux furieux à propos de je ne sais

quoi, Vivek m’a fait basculer ; je suis tombé contre un puisard de béton, me

suis fendu la lèvre, et c’est ainsi que ma dent a été ébréchée. J’ai pleuré,

puis j’ai eu honte de mes larmes, et j’ai refusé d’adresser la parole à Vivek

pendant quelques jours. Il s’apprêtait à partir en pensionnat dans le nord du

pays – une école militaire où tonton Chika voulait absolument l’envoyer,

même si tantie Kavita l’avait supplié des mois durant de n’en rien faire.

Mon oncle tenait cependant à ce qu’il s’endurcisse, à ce qu’il cesse d’être

aussi doux et sensible. J’avais envie que Vivek reste, mais j’étais trop fâché

pour le lui dire. Il s’en est allé et je suis resté, pansant mes blessures

d’amour-propre, lesquelles m’incitaient à me battre avec quiconque

mentionnait le coin absent de ma dent. Je me suis beaucoup bagarré à

l’école pendant ce trimestre.

La fin d’année approchait, et il me manquait terriblement ; je me suis mis

à attendre avec impatience son retour à Ngwa pour les vacances, durant la

saison des pluies. C’est au cours de l’un de ces longs congés que la mère de

Vivek a convaincu la mienne de nous inscrire tous les deux à un cours de

préparation aux SAT2.

« Les enfants seront prêts pour les universités américaines, a expliqué

tantie Kavita. Ensuite, ils pourront obtenir des bourses et un visa étudiant.

Réfléchis, c’est ce qu’il y a de plus simple. »

Tonton Chika et elle attendaient de Vivek qu’il aille étudier à l’étranger,

avec une conviction qu’ils lui avaient transmise : il savait que son séjour

dans son pays n’était que temporaire et qu’une porte de sortie s’offrirait à

lui dès qu’il aurait réussi les examens organisés par le WAEC3. Plus tard,

j’ai pris conscience que c’était l’or ruisselant de la dot qui alimentait cette

certitude, mais, à l’époque, je me disais qu’ils se montraient tout bonnement

optimistes, et cela me surprenait, car même ma propre mère, qui croyait aux

prières immodérées, n’avait jamais parlé de m’envoyer à l’étranger. L’or

était une porte secrète, un compte d’épargne qui permettrait à Vivek de

s’acheter les États-Unis.

Je n’avais pas envie de suivre les cours de préparation, mais tantie Kavita

m’a supplié. « Vivek refuse d’y aller, sauf si tu y vas toi aussi. Il t’admire

vraiment. Tu es comme un frère aîné pour lui. Je tiens à ce qu’il prenne ces

cours au sérieux. » Elle m’a tapoté la joue et a hoché la tête, à croire que

j’avais déjà accepté, puis m’a adressé un sourire avant de s’éloigner. Je ne

pouvais pas lui dire non, et elle le savait. Ainsi, pendant les vacances, tous

les vendredis et les samedis, Vivek et moi prenions un bus qui longeait

Chief Michael Road jusqu’au centre d’examen. Je me suis habitué à passer

mes week-ends chez Vivek, aux petits déjeuners du samedi quand tonton

Chika détachait les pages des bandes dessinées de son journal pour son fils

et moi, quand tantie Kavita faisait cuire des ignames et des œufs comme si

elle avait préparé ce plat toute sa vie.

Elle avait appris la cuisine nigériane auprès de ses amies – un groupe de

femmes, étrangères elles aussi, qui avaient épousé des Nigérians et que les

enfants des unes et des autres considéraient comme des tanties. Elles

appartenaient à une association baptisée Nigerwives4, qui les aidait à

s’intégrer et à mener leur nouvelle vie, si loin de leurs pays d’origine. Ce

n’étaient pas de riches expatriées, du moins celles que nous fréquentions.

Elles n’étaient pas venues travailler pour les compagnies pétrolières ; elles

étaient seulement là pour leurs maris, pour leurs familles. Certaines

connaissaient le Nigéria parce qu’elles y résidaient depuis des décennies, y

ayant parfois même vécu durant la guerre ; d’autres parlaient couramment

igbo ; toutes ensemble, elles avaient montré à Kavita comment préparer la soupe d’oha, le riz wolof et l’ugba. Elles célébraient Pâques et les

anniversaires, et, quand nous étions petits, j’accompagnais Vivek à ces

fêtes. Nous nous mettions en rang pour la photo derrière le gâteau

d’anniversaire ; nous nous déguisions en ninjas lors du bal costumé et

passions nos week-ends dans la piscine du club sportif du quartier avec les

enfants des Nigerwives.

Une année, alors que nous devions tous avoir treize ou quatorze ans, un

repas informel a été organisé chez tantie Rhatha. Originaire de Thaïlande,

celle-ci avait deux filles, Somto et Olunne, des gamines au visage rond qui

riaient comme des carillons à vent identiques et nageaient aussi vite que des

poissons. Son époux travaillait à l’étranger, mais tantie Rhatha se

débrouillait apparemment très bien sans lui. Elle confectionnait des

cupcakes roses et jaunes, gonflés d’air et de sucre, ornés de décorations en

glaçage et de motifs soigneusement appliqués au moyen d’une poche à

douille – des oiseaux et des papillons aux couleurs saisissantes. Bien qu’il

ait eu un faible pour les sucreries, Vivek détestait les cupcakes ; ce jour-là,

il a malgré tout accepté sa part pour pouvoir me la donner. Nous nous

sommes promenés autour de la maison tandis que des ailes fondaient dans

ma bouche, nos pieds nus en contact avec les carreaux de marbre frais.

Tantie Eloise arpentait de long en large le salon situé à l’arrière ; elle était

au téléphone avec quelqu’un, probablement l’un de ses fils, qui étaient déjà

partis faire leurs études au Royaume-Uni. Petite et grassouillette, Eloise

avait d’épais cheveux d’un blond roux et affichait en permanence un

sourire. Son mari, un docteur originaire de la ville d’Abiriba, et elle

travaillaient tous deux au centre hospitalier universitaire, et elle aimait

organiser des fêtes et des dîners chez elle dans le seul but de recréer de

l’animation entre ses quatre murs maintenant que ses enfants n’étaient plus

là.

« Pourquoi est-ce qu’elle ne va pas tout simplement rejoindre ses fils ? » a

demandé Vivek à haute voix.

J’ai haussé les épaules tout en ôtant le papier qui entourait un cupcake.

« Elle aime peut-être bien vivre ici. Ou alors elle aime peut-être bien son

mari, voilà tout.

— Tu plaisantes ? Cet homme est tellement distant. » Vivek a regardé

alentour ; les autres Nigerwives s’étaient rassemblées dans le salon, où elles

disposaient des plats de curry, de poulet et de riz sur la table. « En plus, la plupart d’entre elles sont là pour leurs enfants. Sinon, ça ferait un bail

qu’elles seraient parties. » Il a claqué des doigts pour insister sur ce point.

« Et ta mère aussi, nko ?

— Mba, pour elle, c’est pas pareil. Elle vivait déjà là avant de se marier. »

Nous avons entendu la porte d’entrée s’ouvrir et la voix aiguë, pétillante de

tantie Rhatha qui accueillait une nouvelle venue. Vivek a incliné la tête sur

le côté et s’est efforcé d’écouter cette dernière, puis il m’a souri d’un air

malicieux. « Je crois que c’est tantie Ruby, a-t-il dit en remuant les sourcils.

Tu sais ce que ça signifie – ta petite copine est arrivée. » J’étais content

qu’il ne puisse pas me voir rougir sous ma peau sombre, mais il me

dévisageait de toute façon de ses yeux rieurs. Tantie Ruby, une grande

femme originaire du Texas, dirigeait une garderie ; son mari possédait un

magasin de tapis et leur enfant, Elizabeth, était l’une des plus belles filles

que j’aie jamais vue de toute ma courte vie. C’était une coureuse, svelte,

aux membres élancés. J’ai un jour tenté de la battre lors d’une course à

pied, en vain : elle se déplaçait comme si le sol se dérobait sous ses

semelles, comme si l’avenir se précipitait vers elle. Je me suis donc tenu à

l’écart et l’ai regardée faire la course avec tous les autres garçons des

environs qui se croyaient capables de l’affronter. Elizabeth gagnait toujours,

la poitrine haute et bombée, le sable voletant derrière elle. La plupart de ces

garçons craignaient même de lui adresser la parole, ne sachant comment s’y

prendre avec une fille plus rapide qu’eux ; de mon côté, j’essayais toujours

de bavarder un peu avec elle. Je crois que cela l’étonnait, mais elle ne

semblait pas m’apprécier autant que je l’appréciais. Elle était néanmoins

toujours gentille avec moi, quoiqu’un brin silencieuse.

« Laisse-moi tranquille, jo, ai-je répondu à Vivek. C’est parce que Juju

n’est pas là ? »

Mon cousin a aussitôt rougi, et je lui ai ri au nez, tandis que Somto et

Olunne apparaissaient au coin de la maison avec un bol rempli de

friandises.

« Vous en voulez ? » a proposé Somto d’une voix blasée en nous tendant

le récipient. Elle avait horreur que sa mère reçoive des invités, car sa sœur

et elle devaient alors aider à tout installer, à faire le service et ensuite le

ménage. Vivek a secoué la tête, mais j’ai fouillé dans le bol et choisi les

caramels au chocolat de la marque Cadbury, mes préférés.

Olunne, qui se tenait près de sa sœur, faisait tournoyer le bâton blanc d’une sucette dans sa bouche. « De quoi est-ce que vous parliez ? a-t-elle

demandé.

— De sa femme, ai-je dit avec un grand sourire. Juju. »

Somto a aspiré de l’air entre ses dents. « Arrête. Je n’ai pas d’énergie à

perdre avec celle-là.

— Ah-ahn, c’est quoi, ton problème ? a répliqué Vivek.

— Elle ne vient jamais à ces repas, s’est plainte Somto. Nous autres, on

est obligés d’y être, mais celle-là, elle laisse sa mère venir seule. Pour qui

elle se prend, abeg ? » Somto avait raison : Jukwase, que nous

surnommions tous Juju, n’aimait pas participer aux fêtes des Nigerwives.

Sa mère était tantie Maja, une infirmière philippine mariée à un homme

d’affaires beaucoup plus âgé qu’elle. Cela faisait des années que je voyais

Vivek languir après Juju, mais cette fille était un peu trop bizarre.

« Elle se trouve peut-être trop british pour vivre ici », dit Olunne avec un

haussement d’épaules. Juju était en effet née au Royaume-Uni ; elle y avait

même fréquenté l’école pendant quelques années avant que ses parents ne

reviennent s’installer au Nigéria. Elle était encore très jeune à l’époque,

mais elle avait gardé un accent différent du nôtre. Il était trop tentant de dire

du mal d’elle dans son dos, d’autant plus qu’elle nous évitait tous.

« Ne t’occupe pas d’elle, elle fait la fière à cause de ses cheveux », déclara

Somto avec une moue de dédain. Je me suis mordu la langue ; cette histoire

de cheveux était un sujet délicat pour Somto, qui avait été contrainte de

couper les siens l’année précédente, quand elle était entrée au collège. En

revanche, la mère de Juju l’avait inscrite dans un établissement privé où

l’on permettait aux métisses de les faire pousser, si bien que Juju avait

continué à les avoir longs, tombant en boucles dans son dos. Vivek a froncé

les sourcils, mais il savait qu’il valait mieux ne pas insister avec Somto ni

trop défendre Juju. Il a attendu qu’on soit sur le chemin du retour pour se

plaindre à voix basse.

« Les filles ne donnent pas sa chance à Juju parce qu’elles sont tellement

jalouses. C’est injuste. »

J’ai hoché la tête, conscient qu’il avait été vraiment blessé de les entendre

parler d’elle ainsi. « Oui, c’est injuste », ai-je acquiescé, surtout par égard

pour lui. Il aimait beaucoup trop cette fille. Elle vivait non loin du pavillon

de tonton Chika, au bout d’une rue paisible située près de l’hôpital

Anyangwe. Nous y allions très souvent à vélo et ralentissions quand nous passions devant chez elle. Tantie Maja aimait tant les fleurs que leur clôture

était littéralement envahie de bougainvillées roses et blanches.

« Va frapper à la porte, disais-je à Vivek. Pour voir si elle est chez elle.

— Et pour lui dire quoi ? » répliquait-il, ses roues décrivant de lentes

boucles au milieu de la chaussée.

Je haussais les épaules, déconcerté par les complexités auxquelles il fallait

faire face pour courtiser une fille dans la maison de son père. Nous

rentrions et laissions nos vélos dans l’arrière-cour des parents de Vivek,

près des balançoires. Devant le logement réservé aux domestiques

poussaient plusieurs buissons de vernonie qui luttaient contre une haie

d’ixoras envahissante. Par le passé, ce bungalow avait été occupé par

l’employée de maison de tantie Kavita et tonton Chika, mais elle était

retournée dans son village au bout d’un an ou deux – à cause d’un décès

dans sa famille, je crois –, et ils ne l’avaient jamais remplacée. Vivek et moi

nous chargions du ménage ; nous balayions son ancienne chambre comme

si quelqu’un y vivait encore, traînant le balai sous le cadre de lit en métal.

Nous y passions du temps quand nous n’avions pas envie de la compagnie

des adultes ; affalés sur les draps vieux rose, nous mangions des arachides

bouillies et nous bombardions avec les coques. Tantie Kavita nous laissait

tranquilles, se contentant de crier depuis la porte de derrière du bâtiment

principal si elle avait besoin de quoi que ce soit. Tonton Chika n’y mettait

jamais les pieds. Tout cela m’a permis de leur cacher un peu plus aisément

le problème de Vivek lorsque celui-ci est apparu.

 

J’ignore si cela se produisait depuis longtemps quand je m’en suis rendu

compte. Quelqu’un l’avait peut-être déjà remarqué et n’en a simplement

rien dit, ou bien il est possible que personne ne s’en soit aperçu. C’était

l’année après qu’il avait ébréché ma dent, un dimanche où je les avais

accompagnés à la messe, que je l’ai vu de mes propres yeux pour la

première fois. C’était l’après-midi, et Vivek et moi portions encore le

costume que nous avions mis pour l’église. Nous avions déjeuné,

débarrassé la table, puis nous étions réfugiés dans le bungalow des

domestiques avec une petite pile d’Archie, des bandes dessinées que tantie

Eloise avait rapportées de chez ses neveux lors de son dernier voyage à

Londres. J’en avais étalé une sur le sol de ciment, la tête et le bras pendant

au-dessus du bord du lit, les pieds appuyés contre le mur à la peinture écaillée. Vivek était assis en tailleur sur le matelas, près de moi, sa colonne

courbée en avant, penché sur les pages. Il faisait chaud, tout était paisible,

on n’entendait que les bruissements du papier fin et, de temps en temps, le

gloussement d’une des poules au-dehors.

La voix de Vivek, basse et rouillée, a rompu le silence. « Le mur

s’écroule. »

J’ai relevé la tête. « Quoi ?

— Le mur s’écroule, a-t-il répété. On aurait dû réparer le toit après les

dernières pluies, je le savais. Dire qu’on vient juste d’entreposer les

ignames à l’intérieur. »

J’ai refermé ma bande dessinée et me suis rassis. Il avait la tête encore

inclinée, mais sa main était immobile, posée sur une page à demi tournée.

Ses ongles étaient ovales, coupés très ras. « Qu’est-ce que tu racontes ? ai-je

demandé. Est-ce que ça va ? »

Il a levé les yeux et m’a regardé sans me voir. « Tu n’entends pas la

pluie ? a-t-il dit. Elle tombe si fort. »

Seul le soleil se déversait par les persiennes de verre, derrière les vieux

rideaux en cotonnade. J’ai scruté Vivek et tendu la main vers son épaule.

« Il ne pleut pas », ai-je commencé à répondre, mais, quand mes doigts ont

frôlé sa chemise de coton et, au-dessous, l’os de son articulation, ses yeux

se sont révulsés et son corps s’est effondré sur le côté, contre le matelas.

Dès que sa joue est entrée en contact avec la mousse, une secousse l’a

parcouru, comme s’il se réveillait et, battant des bras et des jambes, il s’est

redressé tant bien que mal en haletant bruyamment. « Hein ? Qu’est-ce qui

s’est passé ?

— Chut ! Tu cries », ai-je dit. Je ne l’ai plus touché par crainte de

déclencher une autre crise.

Ses yeux étaient écarquillés, nerveux. Il a embrassé la pièce de son regard,

lequel m’a effleuré tandis que sa respiration s’apaisait. « Oh », a-t-il fait, et

ses épaules se sont affaissées. « C’est de nouveau cette chose », a-t-il

ajouté, presque pour lui-même.

J’ai froncé les sourcils. « De nouveau ? Quelle chose ? »

Vivek s’est frotté la nuque, l’air mal à l’aise. « C’est rien. Juste de tout

petits étourdissements. Laisse tomber. »

Je continuais de l’observer, mais il refusait de me rendre mon regard. « Tu

as parlé de la pluie, ai-je dit. Et d’ignames.

— Ehn ? » a-t-il répliqué, parvenant à glisser un « ah bon ? » dans ce seul

son. « Je ne m’en souviens pas. Oublie tout ça, biko. » Il a ramassé sa bande

dessinée et s’est étendu sur le flanc, dos à moi. Je n’ai rien dit, parce que

Vivek était ainsi : quand il en avait assez d’un sujet, il se taisait et se repliait

sur lui-même, comme si des boucliers de métal étaient tombés tout autour

de lui. Mais je l’ai surveillé, après cet épisode – je l’ai surveillé pour voir si

cela se reproduirait.

Il y avait des moments où il devenait complètement immobile ; il cessait

simplement de bouger pendant que le monde poursuivait sa course sans lui.

J’en ai été témoin un soir où, en file, nous sortions de classe : Vivek s’est

arrêté, et nos camarades l’ont bousculé pour le dépasser. Il y avait quelques

personnes entre nous, mais, lorsque je suis arrivé à sa hauteur, mon cousin

ne s’était pas encore remis en marche. Les autres lui lançaient des regards

furieux et aspiraient de l’air entre leurs dents en passant près de lui. Il a

commencé à avancer, comme ivre, titubant et trébuchant, remuant

lentement les lèvres, sans émettre un son. Je l’ai saisi par le coude et l’ai

propulsé en avant tout en le tirant à moi pour éviter qu’il ne tombe. Tandis

que le flot d’élèves continuait de sortir de l’enceinte de l’établissement – les

examens du JAMB5 approchaient, et le centre était comble –, je suis

parvenu à faire franchir la grille à Vivek et à l’écarter de la foule en le

poussant contre une barrière près des caniveaux, sur le bas-côté.

« Est-ce que ça va ? » ai-je demandé en lâchant son coude.

Il m’a regardé, et les boucliers sont retombés au-dessus de son visage. « Je

vais bien. Partons. » Sur mes gardes, mais silencieux, je l’ai suivi pendant

qu’il se dirigeait à grandes enjambées vers l’arrêt de bus.

Allez savoir pourquoi, chaque fois qu’il revenait de l’école militaire,

même quand nous allions séjourner au village pendant les vacances, la

situation prenait cette tournure : moi qui le surveillais de près et intervenais

quand je le pouvais, et Vivek qui ne m’expliquait jamais vraiment ce qui

arrivait. Si je m’en mêlais, ainsi que je l’avais fait au centre de préparation

des examens, il se bornait à me remercier, et la vie reprenait son cours

comme si de rien n’était. Je m’y suis habitué.

Ni ses parents ni les miens ne s’en apercevaient, sans doute parce qu’il se

dominait toujours très bien en leur présence et n’était jamais aussi détendu

qu’il l’avait été dans le logement des domestiques. Il leur semblait

simplement qu’il était sujet à des accès de mutisme. Tantie Kavita, le supposant fatigué, lui disait d’aller dormir. Puis ma mère lui a conseillé de

vérifier si Vivek n’était pas anémique, de telle sorte que tantie Kavita,

pendant un temps, lui a servi de grosses portions d’ugu, juste par

précaution. Quand j’étais en ville, lui et moi continuions de lire nos bandes

dessinées et de manger des arachides bouillies dans le bungalow à l’arrière

de sa maison ; nous continuions de faire du vélo dans la rue ; munis d’une

canne de bambou creuse, nous continuions de faire tomber goyaves et

mangues des arbres, puis de les manger allongés sur le capot de la voiture

de mon oncle.

Nous étions jeunes, nous étions des garçons, les années s’écoulaient dans

la chaleur. Plus tard, beaucoup plus tard, je me suis demandé si j’aurais dû

raconter à ses parents ce qui se passait, si cela l’aurait aidé ou en partie

sauvé.

 

Deux ans avant la fin de mes études secondaires, j’ai enfin rassemblé

assez de courage pour aborder Elizabeth. Elle suivait les mêmes cours de

préparation aux SAT que nous et, pour la baratiner, je m’y suis pris comme

nous le faisions tous avec les filles qui nous plaisaient – je lui ai acheté un

yaourt glacé FanYogo après la classe et, quand son chauffeur est venu la

chercher, je l’ai escortée jusqu’à la grille.

Vivek m’a regardé et il a ri. « Tu t’es finalement décidé à draguer cette

fille ? a-t-il dit. Dieu merci. Au moins, tu n’as pas attendu la remise des

diplômes. »

Après que j’ai passé une semaine à lui écrire et à soigneusement lui

recopier les paroles des chansons d’amour les plus passionnées qui soient,

Elizabeth a enfin accepté d’être ma petite amie. Elle a gardé mes lettres,

toutes rédigées sur des feuilles de papier ministre arrachées à mes cahiers

d’exercices, et m’a envoyé des messages pour me dire que j’étais

extrêmement romantique. Je lui ai rendu visite chez elle, à Ngwa, à

quelques reprises – je savais déjà que je ne pourrais jamais l’emmener à

Owerri.

Un week-end, elle a suggéré de m’accompagner lorsque je repartirais à la

maison.

« J’ai une tantie qui vit là-bas, a-t-elle dit. Et comme mes parents

connaissent la tienne, ils m’autoriseront à y aller avec toi. Tu sais comment fonctionnent les Nigerwives. » L’idée commençait à l’enthousiasmer.

« Nous pourrons prendre le même bus ! »

J’ai refusé. Je ne voulais pas courir le risque qu’on nous voie ensemble à

l’arrêt de bus d’Owerri et qu’on me dénonce à ma mère. Celle-ci m’avait

déjà mis en garde contre le fait d’avoir des petites amies, au cours d’une

diatribe sur les péchés de la chair, quand elle m’avait dit qu’elle me mettrait

à la porte si jamais elle me surprenait en train de me masturber. Je n’en

revenais pas qu’elle, plutôt que mon père, aborde ce sujet avec moi, mais

elle s’en moquait. Elle avait alors acquis une implacable ferveur religieuse

et s’astreignait à la prière. Quand tonton Chika me racontait des histoires à

propos de la jeune femme joyeuse que mon père avait épousée, celle avec

laquelle il papotait autrefois dans la cuisine, je ne reconnaissais pas ma

mère en elle. La mère que je connaissais s’exprimait sans ambages, priait

longuement tous les soirs, enveloppait toujours ses cheveux dans un foulard

et citait son pasteur dès qu’elle ouvrait la bouche, ou presque.

Pendant ce temps, mon père restait chaque jour un peu plus longtemps au

bureau et je passais davantage de week-ends chez Vivek, même quand nous

n’avions pas de cours de préparation aux SAT. Ma mère s’en est aperçue

immédiatement, bien entendu. Comment cela aurait-il pu lui échapper alors

qu’elle n’avait que nous au monde ? Elle s’est plainte à mon père de son

absence puis, constatant qu’il continuait de s’attarder sur son lieu de travail,

elle a décrété qu’il avait une maîtresse. C’était une peur alimentée par les

femmes de son église. Pour quel autre motif, raisonnaient-elles, serait-il

incité à passer moins de temps en famille ? Il entretenait forcément une fille

dans une pension, ici ou là. Les soirs où j’étais à la maison, j’entendais

parfois des cris provenant de leur chambre tandis qu’elle lui lançait des

mots accusateurs tendus, ramassés sur eux-mêmes.

« Tu crois que tu peux simplement prendre une autre femme, ehn ? ! Et

que moi, je vais simplement croiser les bras et l’accepter ? Tufiakwa ! Tu as

intérêt à me dire qui c’est, Ekene – tout de suite, là, maintenant ! Tu ne

dormiras pas tant que tu ne m’auras pas dit la vérité et humilié le diable !

— Mary, parle moins fort, a dit mon père sur un ton las et posé. Le garçon

dort.

— Qu’il m’entende ! » s’est-elle exclamée, ponctuant ces paroles de

battements de mains. « Je te le répète : qu’il m’entende ! C’est ainsi que tu veux m’humilier devant tout le monde ? Oya, commençons dès maintenant

avec notre fils ! »

J’ai couvert ma tête de mon oreiller pour étouffer ses mots.

« Ta mère souhaite que tu passes plus de temps ici », m’a dit mon père le

lendemain, au petit déjeuner. « C’est ici que tu vis. Pas dans la maison de

ton oncle. »

J’ai gardé le silence et mangé mes corn flakes, même si j’avais envie de

lui répondre qu’il était tout aussi coupable que moi. Il n’était jamais là.

C’était lui qui me laissait seul avec ma mère, laquelle me faisait l’effet

d’être un marteau plutôt qu’une personne. J’évitais donc autant que possible

d’être chez moi, inventant toute une liste impressionnante d’excuses :

tonton Chika était malade et ils avaient besoin de moi ; des vols à main

armée ne cessaient de survenir sur la route reliant Ngwa à Owerri, et il était

dangereux de voyager. Si ma mère avait simplement dit à mon oncle qu’elle

souhaitait me voir plus souvent à la maison, il m’aurait aussitôt renvoyé à

Owerri, mais elle n’abordait jamais le sujet, et lui ne s’apercevait pas que

j’étais si souvent chez eux. Je crois que ma mère n’en soufflait mot parce

qu’elle ne voulait pas qu’on croie que mon père et elle ne savaient pas s’y

prendre avec moi.

Un jour, tantie Kavita m’avait expliqué que ma mère aurait aimé avoir

d’autres enfants et qu’elle avait renoncé après plusieurs fausses couches.

J’avais du mal à imaginer ce qu’elle avait pu endurer – à imaginer tout ce

que je n’avais su percevoir de l’existence de ma mère car j’étais un

enfant –, mais je me demandais si c’était cela qui l’avait changée. Elle avait

dû tant prier durant ces années-là. Peut-être était-ce à cette époque que la

femme radieuse et pleine d’entrain dont parlait tonton Chika s’en était

allée ; peut-être s’était-elle ternie à force d’être érodée par le chagrin et des

prières inexaucées.

Elle se raccrochait ainsi à sa foi avec une sorte d’amertume obstinée,

comme si c’était là tout ce qui lui restait – un amour pris au piège, plein de

ressentiment. Comment pouvait-on rester joviale et pétillante après avoir

perdu un bébé, puis un autre, et un autre encore ? Que faire lorsqu’il n’est

pas permis d’en vouloir à Dieu ? Je comprenais pourquoi elle rendait tout si

pesant, mais je continuais de la fuir, m’empressant de gagner le bungalow

des domestiques de la maison de tonton Chika ou de rejoindre Elizabeth,

dont la présence me dissuadait de jamais retourner à Owerri.

« Je n’aime pas être chez moi non plus », me disait-elle. Sa famille

possédait peu de meubles et, même si Elizabeth affirmait que c’était une

simple question de style, j’avais entendu ma tante et mon oncle discuter de

son père à voix basse. C’était un homme discret, affable, un mouchoir

ornant toujours la poche de son veston ; cependant, d’après ce que j’avais

pu saisir, c’était aussi un ivrogne. Son magasin de tapis était constamment

menacé de fermeture – l’argent lui filait entre les doigts –, et tantie Ruby

était obligée de cacher ce qu’elle gagnait à la garderie. Elizabeth n’en

parlait jamais, et jamais je ne l’interrogeais à ce sujet. Elle me laissait venir

chez elle quand il était absent, mais elle préférait me rendre visite chez

tonton Chika, dans le bungalow.

« J’aime bien cet endroit, disait-elle en tournoyant d’un bout à l’autre de la

pièce. C’est comme notre petit monde rien qu’à nous. » Le cœur battant la

chamade, je contemplais ses bras et ses jambes, si longs et si bruns, qui

jaillissaient de ses vêtements pour se terminer sur des mains étroites et des

pieds chaussés de sandales. Il y avait bien eu une ou deux filles de mon

école avec qui j’avais tiré un coup, mais Elizabeth était la première que

j’amenais ici, dans cette petite chambre avec ses draps vieux rose. Elle ne

restait jamais plus d’une heure ou deux ; après son cours de piano ou de

français, Vivek venait voir si j’étais là, et elle rajustait toujours ses

vêtements et partait avant qu’il n’arrive. Je passais ces instants, même

courts, dans l’incrédulité : comment cette personne – celle-là même que,

autrefois, je regardais fendre l’air en pleine course – pouvait-elle se trouver

ici et choisir d’être avec moi ? Je me rappelais dans les moindres détails de

quelle manière, chaque fois qu’elle remportait une compétition, son visage

s’illuminait, ses lèvres s’ouvraient tandis qu’elle cherchait à reprendre son

souffle et que ses yeux victorieux brillaient. J’avais envie de recréer cette

expression. Je refermais la porte du bungalow au moyen d’une cale et me

pressais contre Elizabeth, qui gloussait, assaillie par mes mains et ma

bouche. « Ne t’arrête pas », soupirait-elle pendant que je l’embrassais dans

le cou. Sa jupe était amidonnée, verte et plissée. Je faisais remonter mes

doigts le long de ses cuisses, mais elle les repoussait, alors je me contentais

de la tenir par la taille.

Un après-midi, nous nous pelotions sur le lit, jouant des hanches à travers

des couches de vêtements, quand Elizabeth a rejeté la tête en arrière et

fouillé mon regard. « Touche-moi », a-t-elle chuchoté, et je me suis figé en me demandant si je l’avais bien entendue. Elle a écarté les jambes et

cambré les reins vers moi. « Touche-moi », a-t-elle répété, et j’ai obéi,

passant les mains sous sa jupe. Nous avons baisé là, sur le matelas – la

sueur de son corps contre la mienne, ses jambes autour de ma taille –, et

cela m’a fait l’effet d’une vie meilleure. À l’époque, j’avais les cheveux

courts, mais je les tressais en petits tortillons comme si je cherchais à faire

pousser des dreadlocks. Elle a glissé sa main entre eux et les a tirés ; mon

cuir chevelu a été parcouru d’une douleur électrisante, parfaite. Ensuite, il

m’a fallu enlever les draps pour cacher où je m’étais retiré et où tout s’était

répandu.

Deux heures plus tard, allongé à même le matelas de mousse jaune, j’ai

tout raconté à Vivek, les bruits qu’elle avait faits et comment je m’étais

senti en elle. Debout près de la fenêtre, vêtu d’un tee-shirt vert, il mangeait

des biscuits au chocolat de la marque Speedy, l’emballage violet serré dans

son poing.

« Tu n’as pas utilisé de préservatif ? » a-t-il demandé en faisant la

grimace.

J’ai haussé les épaules. « Abeg, je n’étais pas préparé. Comment je

pouvais savoir que ce serait aujourd’hui qu’elle serait partante, cette

nénette ?

— C’est idiot, a-t-il dit d’une voix blanche.

— Petit garçon », ai-je raillé, un peu piqué au vif par son commentaire.

Mon cousin était puceau, je le savais. Il a traîné un pied sur le sol et regardé

par la fenêtre. Il avait une ecchymose sombre autour de l’œil droit. J’ai

soupiré et, indiquant son visage, j’ai changé de sujet. « Oya, c’était qui,

cette fois ?

— Cet imbécile de Tobechukwu, qui habite à côté. Il croit qu’il peut

l’ouvrir comme il veut et raconter des bêtises. » Il a fait jouer les

articulations écorchées de ses doigts, puis a mangé un autre minuscule

biscuit. Des années s’étaient écoulées depuis qu’il m’avait ébréché une

dent, mais Vivek se battait encore beaucoup, avec d’autres garçons à

présent. Son tempérament coléreux était semblable à de la poudre à canon

tassée dans un tuyau, une force tapie qui s’était développée au fil du temps,

et, parce qu’il était fluet et taciturne, personne ne s’attendait à ce qu’une

telle violence explose parfois de ce corps. J’avais assisté à deux ou trois de

ses bagarres, et elles étaient pires que lorsqu’il en décousait avec moi par le passé. Au début, j’essayais de séparer les adversaires, mais j’avais fini par

renoncer le jour où, étant arrivé un peu tard, j’avais vu Vivek rouer un autre

garçon de coups. Il n’avait pas besoin de mon aide.

« Où est-ce que vous vous êtes battus ? » ai-je demandé, surpris qu’il ne se

soit pas attiré d’ennuis.

« Dans la rue, un peu plus loin.

— Tu as de la chance que sa mère ne t’ait pas aperçu. Et la tienne, qu’est-

ce qu’elle a dit en découvrant ton visage ? » Je savais que tantie Kavita en

aurait été bouleversée.

« Elle n’a rien vu du tout, a-t-il sèchement répondu. Laisse tomber cette

affaire. Cause-moi un peu d’Elizabeth. Combien de fois ? »

J’ai affiché un grand sourire. « Deux fois de suite », me suis-je vanté. Je

ne lui ai pas raconté ce que j’ai ressenti quand elle a soufflé mon nom à

mon oreille et que ses doigts se sont enfoncés dans mon dos – comme si, à

cet instant, j’étais un monde à part entière.

Vivek a levé les yeux au ciel. « C’est ici que tu l’amènes ?

— Oui, mais il n’y a qu’aujourd’hui qu’on a fait ça. »

Il a observé le matelas de mousse tachetée. « Elle va revenir ici ?

— Peut-être. C’est quoi, ton problème ? »

Vivek a passé la main sur son crâne rasé, dont la peau était pareille à de

l’or brûlé. « La prochaine fois, je veux regarder », a-t-il dit en levant vers

moi son menton.

Je me suis soulevé sur les coudes, torse nu, dégageant encore une odeur de

sexe et celle d’Elizabeth. « Attends une minute, ai-je répondu en riant.

Répète un peu. »

Il a haussé un sourcil, sans un mot. Je me suis de nouveau affalé sur le

matelas.

« T’es cinglé, ai-je repris en observant le plafond texturé. Regarder ? Pas

question. » J’ai aspiré de l’air entre mes dents.

« Je suis sérieux, a dit Vivek. Sinon, je peux raconter à mon père ce que tu

fabriques dans ce bungalow. » Je me suis rassis bien droit et je l’ai regardé

fixement, mais il réprimait un sourire et, à la vue de mon visage affolé, il a

ri. « Je ne vais pas te dénoncer, abeg. Je trouve que tu devrais me faire

participer un petit peu, voilà tout.

— Pourquoi tu as envie de regarder ? ai-je demandé. C’est parce qu’elle te

plaît, hein ? »

Vivek a lâché une exclamation moqueuse. « Je veux juste savoir pourquoi

on en fait tout un flan. Vous autres, vous parlez sans arrêt de la baise, la

baise, toujours la baise.

— Ehn ? Si je comprends bien, tu veux simplement te poser sur une chaise

dans un coin et nous regarder, les bras croisés. »

Il m’a décoché un regard sarcastique. « Nna mehn, ne sois pas bête. Je

peux juste vous observer par la fenêtre.

— Et si quelqu’un te surprend dehors, nko ?

— Qui me verra, avec tous ces buissons ? Je n’aurai qu’à me cacher

derrière. »

Avec désinvolture, Vivek a mangé une autre poignée de biscuits, comme si

ce qu’il me proposait était parfaitement normal. Je me suis étendu et j’ai

observé les murs décolorés en m’efforçant d’imaginer Elizabeth de retour

dans cette pièce, ses cheveux courts frottant le matelas au rythme de mes

coups de reins, à la différence que, cette fois, une paire d’yeux se presserait

contre la moustiquaire déchirée de la fenêtre.

« Tu ne pourras pas me voir », a dit Vivek avec impatience – à croire qu’il

lisait dans mes pensées. « Tu n’auras qu’à faire comme si je n’étais pas là. »

J’ai cédé. J’avais des amis qui agissaient ainsi, c’est vrai. Ils réservaient

une chambre d’hôtel, puis certains d’entre eux s’asseyaient sur le balcon,

dans le noir, et regardaient la fille qu’on baisait à l’intérieur de la pièce tout

en buvant et riant doucement derrière la vitre de la porte-fenêtre

coulissante, cachés par des rideaux très fins et l’absence de lumière. À

plusieurs, nous étions des hommes et nous aimions frimer, alors j’ai

accepté.

La semaine suivante, Elizabeth est revenue. Nous nous sommes assis l’un

à côté de l’autre sur le matelas ; j’avais le dos transpirant. Son col

déboutonné dévoilait son cou élancé.

« Comment tu vas ? » ai-je demandé en caressant d’un doigt la paume de

sa main.

Elle m’a souri. « Je vais bien. Je suis heureuse de te voir.

— Je n’étais pas sûr que tu reviendrais après la dernière fois. »

Elizabeth a ri. « Pourquoi donc ?

— Je n’ai peut-être pas été à la hauteur. »

Elle m’a décoché un coup d’œil et, durant cette brève seconde, j’ai saisi

qu’elle était nettement moins innocente que je me l’étais imaginé. J’avais présumé qu’elle était un peu inexpérimentée parce qu’elle était placide et

s’était fait désirer, de telle sorte que j’avais éprouvé de la satisfaction à

l’idée d’être celui qui baisait avec elle sur ce matelas. Comme si

j’accomplissais quelque chose. Mais, à son regard, j’ai deviné que j’en

savais peut-être beaucoup moins qu’elle en la matière.

« Si tu n’avais pas été à la hauteur, tu crois que je serais là ? » a-t-elle dit,

et elle m’a adressé un sourire si effronté que j’en suis resté sans voix

pendant quelques minutes.

« Si je comprends bien, tu te sers de moi juste pour mon habileté ? » ai-je

réussi à dire en plaisantant, et Elizabeth a ri en rejetant la tête en arrière.

« Ne te tracasse pas, a-t-elle répondu. Contente-toi d’en profiter. C’est

quoi, ton problème ? » Elle s’est penchée et m’a embrassé, et j’ai arrêté de

penser. Le pouls battant plus fort, j’ai déboutonné son corsage de coton

blanc, sans regarder vers la fenêtre par crainte de voir le visage de Vivek

derrière les minces rideaux. Il avait tenu à ce que je replace les draps sur le

lit (« Tu es fou ? Tu veux la baiser à même la mousse ? ») et à ce que je me

serve d’un préservatif (« Si elle s’imagine que tu espères un rapport sexuel,

ce n’est pas mon problème. C’est justement ce que tu espères. Et si elle

tombait enceinte, hein ? »). Nous avons donc lavé les draps vieux rose avant

de les faire sécher sur la corde à linge, et à présent ma paume y prenait

appui pendant que je tirais sur sa culotte de l’autre main.

Elle a soupiré et laissé tomber un bras en travers de son visage, qu’elle a

tourné sur le côté. Je l’ai embrassée dans le cou, et une brise entrée par la

fenêtre a fait voleter les rideaux. Je me suis concentré sur la courbe de son

oreille, et sa main a agrippé ma nuque – sa paume était fraîche et sèche. Les

sons qu’elle émettait devaient porter jusqu’aux interstices des persiennes. Je

me suis brièvement demandé ce que Vivek faisait, là-dehors. Est-ce qu’il se

touchait ou quoi ? C’était ce que n’importe qui ferait, pas vrai ? Et si tonton

Chika ou tantie Kavita le surprenaient derrière les buissons, ainsi exposé

aux regards ?

Elizabeth s’est légèrement tortillée sous moi, attirant de nouveau mon

attention sur son corsage ouvert et ses petits seins nichés dans un maillot de

corps de coton bordé de dentelle. J’en ai baissé l’échancrure, j’ai plaqué

mes lèvres sur son mamelon, tâtonné entre nos jambes et me suis introduit

en elle en soupirant, ignorant le préservatif dans ma poche.

« Nwere nwáyọ̀, a-t-elle prévenu.

— Oh ! » Les mains en appui sur le lit, je me suis légèrement retiré.

« Ndo. »

Elle a souri et m’a embrassé, puis a enroulé ses jambes autour de ma taille,

sa jupe remontant au niveau de ses hanches. Nous nous mouvions

doucement et, quand le plaisir a commencé à se faire trop intense, je me

suis écarté pour reprendre mon souffle. Elizabeth a ri et m’a touché la joue

– c’est alors qu’elle a jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule et a soudain

hurlé, se relevant précipitamment pour se couvrir et me repoussant. Je me

suis retourné : Vivek était là, debout dans l’embrasure de la porte,

parcourant la pièce de ses yeux voilés, dans le vague.

« Seigneur Dieu ! » Je me suis levé d’un bond et j’ai remonté mon

pantalon. « Qu’est-ce que tu fous, merde ? »

Il se retenait au chambranle, ses doigts s’enfonçant dans le bois, et il n’a

pas répondu. Elizabeth pleurait et rajustait ses vêtements de ses mains qui

tremblaient violemment. J’ai poussé Vivek et posé de nouveau ma question

en haussant la voix, mais il s’est borné à se balancer en arrière comme une

eau ondulante avant de ruisseler en avant, titubant un peu.

« Qu’est-ce qu’il fait ici ? a crié Elizabeth entre deux sanglots de rage.

Fiche-le dehors ! »

Je l’ai poussé plus fort hors de la pièce, puis une autre fois, et il s’est

contenté de se laisser faire, la bouche entrouverte, avec l’air d’un foutu

mumu.

« Chineke, qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? » Je savais qu’il avait une de

ses crises, je savais qu’il allait mal, mais je m’en moquais. J’en avais assez

de le couvrir, assez qu’il soit malade ou bizarre, quel que soit son problème.

Elizabeth me plaisait vraiment, vous savez, et elle était là à présent, furieuse

et en larmes sur un coin du lit, après qu’il s’était tenu sur le seuil à nous

regarder pendant Dieu sait combien de temps. Alors j’ai repoussé Vivek

avec toute la colère qui était en moi ; il a basculé du perron en béton et il est

tombé par terre, deux marches plus bas. Comme par réflexe, il a amorti sa

chute en se contorsionnant, de telle manière que ses hanches et ses épaules

ont heurté le sable ; mais sa tête était encore ébranlée par le choc, ses yeux

révulsés : il n’était toujours pas revenu à lui. Elizabeth a hurlé, et je suis

retourné dans la pièce en courant, terrifié à l’idée que tantie Kavita

l’entende depuis la maison, terrifié à l’idée d’avoir blessé Vivek en le

rejetant si brutalement.

« Chut… Tout va bien, ai-je dit en grimpant sur le lit et en l’enlaçant. Tout

va bien.

— Je veux rentrer chez moi, a-t-elle sangloté.

— Pas de wahala. Viens. » Je lui ai pris la main, l’ai aidée à descendre du

lit, et nous sommes sortis du bungalow. Recroquevillé sur le sable en

contrebas, les mains plaquées sur le visage, Vivek était en hyperventilation.

« Ne fais pas attention à lui, ai-je dit en passant près de mon cousin. Il

n’est pas bien dans sa tête. »

Je l’ai conduite jusqu’à l’avenue, où elle est montée dans un taxi sans me

lancer un regard, claquant la portière si fort que le véhicule en a tremblé. Je

l’ai observé qui s’éloignait, son pot d’échappement crachotant des gaz

noirs. Elle ne reviendrait plus jamais, ai-je songé à cet instant ; c’en était

terminé de notre relation. Les mains enfoncées dans les poches, je suis

reparti vers la maison en traînant des pieds.

Vivek était assis sur le perron, adossé au chambranle de la porte.

« Je suis désolé », a-t-il dit dès qu’il m’a aperçu, essayant de se relever

avec empressement. « Je ne sais pas ce qui est arrivé…

— Tu sais très bien ce qui est arrivé, l’ai-je coupé. Ça m’est complètement

égal, maintenant. Je suis fatigué. Chaque fois c’est pareil, avec ton

problème.

— Osita, s’il te plaît…

— Je suis fatigué, je te dis. »

L’air peiné, il a passé la main sur son crâne. « Qu’est-ce que je peux

faire ? Veux-tu que j’aille m’excuser auprès d’elle ?

— Ne t’avise pas de lui parler, putain », ai-je répondu, hargneux, et Vivek

a tressailli. J’ai secoué la tête et levé les mains, paumes en avant, en

reculant. « Ça suffit, ai-je dit. Ça suffit. » Je me suis éloigné sans un regard

vers lui. J’ai fourré mes vêtements dans un sac avant d’aller prendre un bus

pour Owerri, conscient que je manquerais le cours de préparation aux SAT

du lendemain matin. Ça m’était égal.

Quand j’ai franchi le seuil de la maison, ma mère m’a dévisagé. « Tu es de

retour », a-t-elle constaté, les sourcils froncés. Cela faisait un moment que

je n’étais pas rentré chez moi. D’habitude, elle me criait dessus, m’accusant

d’avoir été absent trop longtemps ; mais, cette fois, les épaules arrondies et

lasses, elle a simplement levé les yeux vers moi. Assise dans le salon avec un plateau de haricots sur les genoux, elle était occupée à les trier pour en

ôter les petits cailloux, et j’ai eu l’impression qu’elle avait peut-être pleuré.

J’ai posé mon sac. « Oui, ai-je dit. Je suis de retour. »

 

2. Scholastic Aptitude Tests, examens permettant d’entrer dans une université américaine.

3. Le West African Examinations Council (Conseil ouest-africain des examens) coordonne les examens scolaires et délivre les diplômes dans les pays anglophones de l’Afrique occidentale, dont le Nigéria, depuis 1951.

4. Organisation d’entraide fondée en 1979 au Nigéria par des étrangères ayant épousé des Nigérians.

5. Au Nigéria, les examens d’entrée à l’université sont administrés par un conseil d’admission appelé le JAMB (Joint Admission and Matriculation Board).

 

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