La mort de Vivek Oji
XIII. Osita
XIII
Osita
Ma mère a renoncé à tonton Chika et à sa famille. Elle était convaincue
que Vivek était possédé par quelque chose qui les détruirait tous, nous
également si nous le laissions faire.
« J’ai conseillé à Kavita de ramener le garçon afin qu’il soit délivré, mais
elle refuse de m’écouter. » Il y avait dans sa voix une note sévère de
condamnation. « Ne t’occupe plus d’eux. »
Il était dur de voir de quelle façon elle tranchait les liens de son amour
pour eux. Quand j’ai enfin décidé d’aller leur rendre visite, il m’a été facile
de ne pas en informer ma mère. J’hésitais encore ; des mois s’étaient
écoulés depuis que nous nous étions retrouvés tous ensemble dans la
maison du village et, entre-temps, je ne leur avais plus reparlé. Pourtant,
quand tantie Kavita a ouvert la porte de derrière, elle n’a pas paru surprise
de me voir.
« Vivek n’est pas là », a-t-elle dit en me serrant dans ses bras.
Je l’ai embrassée sur la joue. « Ah bon ? » Je m’étais attendu à ce qu’il
soit enfermé dans sa chambre, jouant aux reclus, tel que je me l’imaginais.
« Il est probablement chez Maja, pour voir Juju. » Tantie Kavita sentait la
citronnelle et le curry. Elle s’est essuyé les mains sur sa jupe et m’a souri.
« Tu te rappelles où elles habitent, n’est-ce pas ?
— Bien sûr. N’oublie pas de me mettre du curry de côté, vu qu’on ne me
nourrit pas chez moi. » Son rire a flotté derrière la porte-moustiquaire, qui
s’est refermée.
C’était le début de la saison sèche ; j’ai descendu la rue pour gagner la
maison de Juju dans l’air pur et vif. Comme le portail de tantie Maja n’était
pas verrouillé, je suis entré, j’ai traversé le jardin jusqu’à la porte et sonné.
Juju a ouvert, et je l’ai fixée du regard. Elle avait natté ses cheveux, dont
les extrémités tombaient sur ses épaules nues, frôlant la robe rose qu’elle portait – elle n’avait plus du tout l’apparence de la fille grande, maigre et
inamicale que j’avais connue plus jeune. Je distinguais à présent sur ses
traits de légères ressemblances avec sa mère, dissimulées sous le miel
sombre et limpide de sa peau.
« Salut », ai-je lancé, et elle m’a scruté à son tour.
« Qu’est-ce que tu fais là ?
— C’est comme ça qu’on m’accueille ? ai-je plaisanté. Tu ne peux même
pas me dire bonjour ? » Nous ne nous étions pas revus depuis des années.
Elle a souri et m’a embrassé la joue, mais son sourire était réticent et son
baiser superficiel. « Je ne m’attendais pas à te voir, c’est tout.
— Nsogbu adịghị. » Mes lèvres ont à leur tour effleuré sa joue. « Je
cherche juste Vivek. »
Le visage de Juju s’est fermé. « Oh, en fait… »
J’ai levé la main pour lui éviter d’avoir à inventer un mensonge. « Je veux
seulement le voir, Juju. C’est mon cousin. »
Elle a laissé échapper un gros soupir et m’a observé. « Il faut que j’aille
vérifier, a-t-elle dit. Attends ici. » La porte a claqué derrière elle et je suis
resté seul sur la véranda, à contempler les joncs en fleur de sa mère. Un
nœud serré d’appréhension s’est insinué entre mes omoplates. Je m’étais
tant évertué à ne pas penser à la raison de ma présence ici, à la raison pour
laquelle j’essayais de voir Vivek. Je la connaissais – évidemment –, mais il
m’était insupportable de l’admettre. Il me fallait feindre de l’ignorer, sinon
j’aurais tourné les talons, remonté l’allée bordée d’hibiscus, franchi ce
portail et je serais reparti en voiture à Owerri pour ne plus jamais revenir.
J’ai donc compté les joncs pour m’interdire de fuir. J’en étais à quinze
quand Juju a rouvert.
« Il dit que c’est bon, m’a-t-elle annoncé en s’écartant pour me laisser
entrer.
— Mais tu n’es pas d’accord », ai-je constaté en étudiant son visage.
Juju n’a pas répondu tout de suite, se contentant de me conduire jusqu’à
une chambre, située à l’étage. Elle s’est toutefois immobilisée devant la
porte. « Je ne sais même pas pourquoi il veut te voir, après ce que tu lui as
dit au village. Mais s’il estime que c’est bon, je suppose que ça l’est. »
De honte, mes joues se sont enflammées. « Il t’en a parlé ? »
Le regard de Juju n’a pas flanché. « Ouais, il m’en a parlé. Et il a changé,
Osita, beaucoup changé. Alors fais attention. Si tu as l’intention de lui répéter le même genre de choses, il vaut mieux que tu rentres chez toi tout
de suite, ịnụkwa ?
— Je ne vais rien dire de la sorte, je le jure. Simplement… il faut que je le
voie. Je veux savoir s’il va bien. »
Elle a fait un pas de côté, sans cesser de m’observer, et, tandis que je
tournais la poignée, elle a posé la main sur mon bras. « Vas-y doucement
avec lui, s’il te plaît.
— J’ai compris. Je n’ai pas l’intention de faire quoi que ce soit. » J’ai
poussé la porte et l’ai refermée derrière moi, laissant Juju dans le couloir
pendant que le battant de bois, dans un cliquetis, reprenait sa place dans le
chambranle.
Vivek était debout près de la fenêtre, appuyé contre le mur, les doigts
légèrement enroulés autour d’un des barreaux de fer de la grille de
protection. J’ai inspiré une brève goulée d’air, mon cœur battant à tout
rompre contre sa membrane. Mon cousin avait perdu plus de poids encore ;
ses cheveux lui arrivaient à la taille. J’ai regardé ses poignets, ses fines
chevilles, le caftan blanc qu’il portait. En m’entendant entrer, il a tourné la
tête, et j’ai vu à la fois les cernes bleutés sous ses yeux et le rouge pâle
d’une encre à lèvres qui maculait sa bouche. Il n’a pas bougé.
« Osita », a-t-il dit, et sa voix était un flot de mémoire, ma plus vieille
amie. Le voir m’a transpercé la poitrine. Il me faisait l’effet d’être mourant.
« Juju m’a dit que tu avais changé. »
Vivek a souri. « En pire, je sais. Ne t’inquiète pas, j’ai juste été malade.
Mais je me remets.
— OK. Et… le rouge à lèvres ? » À quoi bon faire semblant de ne pas
l’avoir remarqué ? Il a haussé une épaule, puis l’a laissée retomber avec
indifférence. Il m’observait, curieux de voir comment j’allais réagir. « Tu
sais que ça te donne l’air de… »
Vivek a ri. « Que ça me donne l’air de quoi, bhai ? D’un pédé ? D’une
femme ? »
Gêné, j’ai écarté sa remarque d’un geste de la main. « Non, non, ce n’est
pas ce que j’entendais par là. J’allais dire que ça te donne l’air différent,
c’est tout. » Même moi, je ne savais si je mentais. Je ne savais pas quoi en
penser. Mon cousin a croisé les bras et affiché un petit sourire narquois, ce
qui m’a agacé. « Allez, quoi, ai-je ajouté. Ce n’est pas comme si je te
mentais.
— Comment elle va, ta copine ? » a demandé Vivek, repoussant une
mèche de cheveux derrière son oreille. J’ai tressailli, et il a souri. « Tu sais,
celle qui est à Nsukka. Tu n’as jamais réussi à me dire son nom. »
Il dégageait en effet quelque chose de différent, et cela n’avait rien à voir
avec son apparence extérieure. C’était une chose plus insidieuse, lovée dans
ses yeux, que je n’avais jamais décelée auparavant. Pour la première fois,
j’ai eu peur en sa présence. Je n’avais pas la sensation d’être dans une pièce
avec mon cousin, avec l’homme que j’avais toujours considéré comme un
quasi-frère, à défaut d’en avoir un. J’avais au contraire le sentiment d’être
entré dans l’orbite d’un inconnu, comme si j’avais trébuché dans un autre
monde et que je m’y retrouvais maintenant, hors d’haleine et en équilibre
instable.
« Il n’y a pas de copine », ai-je dit. Confronté à mon propre trouble, j’ai eu
recours à la vérité.
Vivek a relevé le menton, avec dans les yeux un éclat légèrement
triomphant. « OK, a-t-il répondu. Ça te fait du bien de ne plus mentir ? »
J’ai froncé les sourcils. Il y avait dans sa voix une note à peine perceptible
qui me déplaisait. « Tu es fâché contre moi ? » lui ai-je demandé. Il a paru
vexé et a détourné le regard, se dirigeant vers le lit et s’y asseyant, ses pieds
nus posés sur le tapis à motifs.
« Je ne sais pas. Peut-être. » Il a levé les bras et les a laissés retomber sur
les draps. « Putain, oui. » Il m’a observé et ses yeux étaient des trous dans
son visage. « Je t’en veux parce que tu m’as abandonné, tu vois ? Tu m’as
simplement… jeté. »
J’ai soudain revu Vivek assis sur le perron du bungalow des domestiques,
larmoyant et contrit tandis que je m’éloignais de lui. « Nous étions des
enfants », ai-je dit sans grande conviction.
Mon cousin a ri. « Ça fait bien longtemps que nous ne sommes plus des
enfants. Je n’ai plus eu de nouvelles de toi après le village, fini. Je croyais
que tu m’aurais contacté. »
L’atmosphère de la pièce était pesante et silencieuse. Il ne portait aucune
accusation, pas encore, mais je les percevais malgré tout, comme des
piqûres d’épingle sur ma peau. « Je n’avais pas l’intention de disparaître
comme ça », ai-je répondu, incapable de poursuivre.
« En tout cas, j’ai eu l’impression que tu ne voulais pas me voir. Je me
suis dit que tu étais peut-être dégoûté.
— Vivek…
— J’ai eu l’impression de te dégoûter. » Un coin de sa bouche se
contracta. « Crois-moi, je sais quel effet ça produit, venant de toi. J’en ai
déjà fait l’expérience. » Je me suis souvenu de la façon dont je l’avais
regardé après l’incident avec Elizabeth : il avait raison, à l’époque, il
m’avait dégoûté, mais seulement parce que j’avais perdu Elizabeth.
« Je suis désolé, lui ai-je dit. Ce qui s’est passé dans le bungalow des
domestiques n’était pas ta faute. Tu ne pouvais pas contrôler ce qui
t’arrivait.
— Ces excuses viennent trop tard, a répliqué Vivek. Je n’en ai plus besoin.
Je sais que ce n’était pas ma faute. »
Il a soupiré et m’a dévisagé. « Pourquoi tu es venu ici ? Qu’est-ce que tu
veux ? »
J’avais honte à présent. Je n’étais pas venu voir s’il allait bien ; j’étais
venu parce que j’avais besoin de lui, et je commençais tout juste à saisir
l’ampleur de mon incroyable égoïsme. « Je suis un imbécile, ai-je déclaré à
voix haute. Tu as raison, je n’aurais pas dû venir. » Je commençais à tourner
les talons quand Vivek s’est levé.
« Attends, attends. Je n’ai pas dit ça. Sérieusement, je veux savoir.
Pourquoi es-tu là ? »
Je ne me suis pas retourné vers lui. Il était plus facile de raconter mon
histoire si je ne le regardais pas, si je regardais plutôt le mur, la fenêtre, les
arbres au-dehors. « C’est idiot », ai-je répondu et, horrifié, j’ai senti des
larmes cuisantes me monter aux yeux. « Ça n’a pas d’importance.
— Osita. » La voix de Vivek était une règle graduée, plate et dure. « Dis-
moi. »
C’est donc ce que j’ai fait, d’une petite voix mal assurée : j’ai parlé de la
boîte de nuit sombre et exiguë où je m’étais rendu le week-end précédent,
du jeune étudiant qui s’était penché pour m’embrasser dans un recoin
enfumé, de la façon dont je m’étais laissé faire, dont je l’avais laissé faire
alors que n’importe qui pouvait nous voir, dont j’avais laissé sa langue
s’enfoncer dans ma bouche ; et je lui avais même rendu son baiser avant de
retrouver mes esprits, de le repousser et de partir. J’ai raconté comment, le
lendemain, rayonnant et enthousiaste, il avait essayé de m’en parler, à quel
point j’avais été pris de panique : que me croyait-il capable de lui offrir ?
Dans quel monde croyait-il que nous vivions, un monde où il était sans danger d’agir de la sorte ? Je l’ignorais. J’ai raconté que j’avais menti
quand il avait abordé le sujet, affirmant que je n’avais aucun souvenir de
l’incident, mettant mes actions sur le compte de ce que nous avions bu. La
façon dont son visage s’était décomposé, blessé et empreint d’une solitude
neuve.
« Tu étais le seul à qui je pouvais me confier, ai-je dit à Vivek, les yeux
baissés vers mes mains. Alors je suis venu jusqu’ici. »
Il est demeuré silencieux pendant un instant. « Pourquoi fallait-il que tu te
confies à qui que ce soit ? a-t-il fini par demander. Pourquoi n’as-tu pas
gardé ça secret ? Ce n’est pas ce que tout le monde fait, peut-être ? »
J’ai ouvert la bouche pour répondre, puis l’ai refermée parce que je ne
savais pas comment l’expliquer – la chose que le baiser avait exhumée en
moi, son intensité, le fait que je ne puisse pas la faire taire. Il fallait que
j’agisse, que je lui laisse la place de se déployer, et Vivek était le seul
endroit où je me sentais en sécurité.
« C’est donc pour ça que tu es venu ? a-t-il poursuivi. Est-ce que tu as
honte ? Tu n’as pas envie d’être comme ça ? »
J’ai lâché une exclamation moqueuse, sans pour autant me tourner vers
lui. « Comment suis-je censé répondre à ça ? Tu veux que je te dise
franchement que je n’ai pas envie d’être comme toi ? »
La voix de Vivek s’est faite glaciale. « Si c’est vrai, pourquoi ne pas le
dire ? C’est quoi, ton problème ? Avant, ça ne t’embêtait pas de le dire. »
Je suis resté muet.
« Sais-tu au moins ce que je suis ? » Son ton était maintenant assombri par
le dédain ; je le dégoûtais. « Finalement, oublie ça. Tu es venu ici pour
quoi, au juste ? Pour que je t’aide à te sentir mieux ? Même après la façon
dont tu m’as traité, histoire que je te dise, “Oh, ne t’inquiète pas, Osita, ce
n’est pas grave d’être comme ça” ? » Le son de sa voix se rapprochait, mais
j’ai gardé les yeux rivés sur le mur. Vivek m’a poussé dans le dos. « C’est
pour ça que tu es venu ? Histoire que j’arrange ça pour toi ? »
Il m’a poussé de nouveau, et j’ai trébuché en avant, me rattrapant contre le
carreau de la fenêtre. Je ne pouvais pas l’éviter ; il n’y avait nulle part où
aller, alors je lui ai fait face. Mon cousin était furieux. Ses yeux étaient durs,
étincelants, ses lèvres serrées. Je comprenais sa colère – après ce que je lui
avais dit au village, revenir ainsi pour lui avouer que j’étais en fin de
compte précisément ce que j’avais nié être avait dû lui faire l’effet d’une trahison. Je l’avais rejeté d’un coup de pied, et j’étais revenu en rampant
pour qu’il accepte de me voir. J’ai songé à faire marche arrière, à affirmer
que le garçon rencontré en boîte s’était trompé, mais il était trop tard : nous
saurions tous deux que je mentais et, autant ce mensonge m’attirerait le
mépris de Vivek, autant je m’en voudrais davantage encore.
« Tu n’as aucune honte, a-t-il craché. Qu’est-ce que tu attends de moi ? »
Par le passé, je connaissais la réponse à cette question. J’avais juste voulu
parler à quelqu’un qui comprendrait, mais, maintenant, confronté à lui et sa
bouche marquée par l’épuisement, je me suis stupéfié moi-même. J’ai
regardé ma main se refermer autour de son poignet, mes doigts meurtrissant
sa peau tandis que je m’élançais en avant et l’embrassais si brutalement que
nos dents se sont heurtées, l’embrassais ainsi que j’en avais eu l’envie
depuis le jour où je l’avais vu assis sur mon lit dans la maison de mes
parents, depuis que je m’étais réveillé cette nuit-là avec ses cheveux sur
mon bras et son corps si près du mien. Lorsque mon autre main s’est
contractée autour de sa nuque, les pupilles de Vivek se sont dilatées. De sa
main libre, il m’a frappé à la poitrine, a essayé de se dégager, mais je ne
pouvais pas le lâcher. Nos yeux, quatre tourbillons affolés, étaient soudés. Il
a arraché son visage du mien. Je retenais encore sa nuque et son poignet.
« Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu fais ? »
Sa voix tremblait violemment. J’aurais dû le lâcher – j’aurais vraiment dû
le lâcher, mais je n’en ai rien fait.
« Je ne sais pas. » Mon souffle caressait son visage, tant il était proche. Je
ne pouvais détourner le regard. Ses yeux ont vacillé, décortiquant la peur
qui était dans les miens. « Je ne sais pas », ai-je répété. Je commençais à
vraiment m’effrayer du pas que je venais de franchir. Lentement, j’ai libéré
son poignet et glissé mes doigts près de son oreille pour les plonger dans
ses cheveux, avant de tenir son crâne entre mes deux mains. J’avais la
sensation que des fourmis brûlantes frémissaient sous ma peau, me
parcouraient tout le corps. Je m’efforçais de ne pas penser à mon
humiliation prochaine, lorsqu’il s’écarterait, lorsqu’il me dévisagerait avec
un dégoût neuf. J’ai retenu sa tête afin qu’il ne puisse pas bouger, pas tout
de suite – j’étais plus fort que lui –, et j’ai de nouveau approché mes lèvres
des siennes. J’ignore pourquoi ; je n’avais pas eu l’intention de faire quoi
que ce soit de ce genre, je n’avais rien projeté.
Je l’ai embrassé comme si je voulais chasser toute incertitude, lentement et gentiment, emplissant ma bouche d’une supplication pour la déverser
dans la sienne. Il avait une odeur d’herbe, de vent et de vêtements séchés au
soleil. Peu à peu, je l’ai senti se détendre, et le soulagement s’est emparé de
moi. Sa bouche s’est faite plus douce et il s’est mis à me rendre mon baiser,
sa main pareille à une fleur affaissée contre ma poitrine, de la légèreté d’un
pétale, tremblante et comme agitée par une brise. J’ai cessé de l’embrasser
et lâché sa tête avant de laisser mes bras pendre le long de mon corps. Il
pouvait partir s’il le voulait, il pouvait s’en aller.
Vivek se tenait là, la main toujours posée sur mon torse, sa respiration
irrégulière. Il avait incliné la tête et des boucles noires tombaient sur le col
brodé de son caftan, se détachant sur les fils d’argent. Il paraissait réfléchir,
alors je suis resté immobile, les yeux baissés vers lui, attendant qu’il prenne
une décision. J’ai délibérément fait le vide dans mon esprit, sauf pour
songer à lui, car je savais que je perdrais peut-être la raison à l’idée de ce
que je venais de faire dès que je me mettrais à penser de nouveau.
Les minutes se sont écoulées. Vivek restait muet ; ses pensées à lui
suivaient un cours rapide et invisible, trop éloigné de moi. J’ai rassemblé
mon courage, puis glissé ma main droite le long de sa braguette. Mes doigts
ont frôlé l’étoffe tendue du pantalon et il en a eu le souffle coupé, levant
vers moi des yeux bouleversés. J’ai été soulagé de découvrir qu’il était
vraiment prêt, de savoir que je n’étais pas le seul à l’être. Il a chuchoté mon
nom, et je l’ai regardé fixement, sans bouger. J’ai saisi sa main gauche et
l’ai attirée à moi, la plaquant sur mon jean afin qu’il voie à quel point j’étais
dur, à quel point c’était douloureux. Mon cousin, frémissant, a pris appui
sur moi, sur ma main et contre moi, et mon corps entier est devenu un
violent frisson.
« Tu vois ? » ai-je murmuré. Je ne savais pas de quoi je parlais,
simplement de désir, sans doute, mais Vivek a hoché la tête comme si cela
lui semblait évident.
« OK, a-t-il dit avant de se détourner de moi. O.K. »
Il a traversé la pièce et s’est couvert le visage de ses mains, étirant sa peau
vers le bas. « Est-ce qu’on peut juste s’étendre un instant ? Il faut que je
m’étende.
— Bien sûr. » Je me suis efforcé d’adopter un ton calme.
« OK. Merci. » Il s’est mis au lit et s’est allongé sur le dos, drapant ses
avant-bras sur ses yeux. J’ai hésité avant de me coucher à côté de lui, puis j’ai observé le plafond. Je l’entendais près de moi, prenant des inspirations
longues et mesurées. Il essayait de s’apaiser.
« Est-ce que c’est réel ? » a-t-il demandé.
Je savais exactement ce qu’il voulait dire. C’était comme si nous nous
étions écartés de tout ce que nous connaissions auparavant pour pénétrer
dans tout à fait autre chose, à croire que ce qui venait de se produire
n’aurait pu arriver que de ce côté-ci, pas de l’autre.
« Oui et non, ai-je répondu d’une voix hésitante. C’est comme tu veux. »
Vivek a tourné la tête et découvert ses yeux pour me dévisager. « Est-ce
que tu l’as déjà fait ? »
J’ai failli rire. Nous étions si loin de l’époque où il était le puceau et que
j’étais celui qui se moquait de lui. Maintenant, c’était comme si je repartais
de zéro, comme si j’étais parfaitement ignorant.
« Non, ai-je admis. Jamais. Et toi ? »
Il n’a pas cillé. « Si. »
J’ai été surpris par l’élancement qui m’a transpercé. « Oh. OK. »
Vivek a roulé sur son flanc et posé la main sur ma joue, m’obligeant à
tourner mon visage vers lui. « Tu es jaloux ? » Il semblait amusé.
« Va te faire foutre », ai-je répondu, et il a ri, moqueur.
« Tu es jaloux », a-t-il chantonné ; puis il m’a embrassé, a soulevé ma
chemise, touché mon ventre, plongé les doigts à l’intérieur de mon jean.
« Ne sois pas jaloux », a-t-il chuchoté, tandis que ces mêmes doigts
sortaient mon sexe de mon pantalon. Mon corps s’est cambré vers le
plafond et Vivek a incliné la tête tant et si bien que sa chevelure est devenue
une ombre renversée en travers de mes hanches.
J’ai succombé à sa bouche.
Jamais je n’avais fait l’expérience d’une terreur et d’un plaisir aussi
limpides. Comment était-il possible que le garçon qui m’avait autrefois
ébréché une dent soit le même dont la joue était à présent pressée contre
mon nombril ? Je percevais ma honte, telle une ombre dans ma poitrine,
mais elle était vague, insignifiante. Je m’en moquais. Je m’en moquais. Je
le referais, du début à la fin, pour lui, toujours pour lui. J’ai empoigné sa
tête et poussé un cri tout en jouissant, mon corps entier pareil à un fil
dénudé. Vivek s’est redressé et m’a enlacé. Je ne pouvais pas m’arrêter de
trembler.
« Hé, du calme. » Il a resserré son étreinte. « Osita, tout va bien. Tout va bien. Allez, respire. »
Mes doigts étaient agrippés à l’étoffe de son caftan et chacun de mes
muscles était comme contracté. Il a posé son front contre le mien, et sa peau
était fraîche. « Bhai, a-t-il murmuré. Détends-toi. »
Pour une raison qui m’échappe, j’ai eu envie de le frapper. Je n’aurais su
dire s’il me réconfortait ou me retenait de force, mais il avait beaucoup plus
de vigueur que ce à quoi je m’étais attendu. Je pouvais à peine bouger dans
ses bras. J’avais été si bête de croire que c’était moi qui, un peu plus tôt, le
retenais de force, de croire que j’étais le plus vigoureux de nous deux. Il
était resté entre mes mains parce qu’il en avait envie, non parce que je l’y
contraignais. J’avais été vraiment bête, un point c’est tout. Je me suis
débattu, mais il a refusé de me libérer.
« Lâche-moi », ai-je ordonné, et j’ai senti ma gorge se déformer, pleine de
sons étranglés. « Je suis là. Tout va bien. Laisse-toi aller, bhai. » Mon
visage était appuyé contre sa poitrine et, quand le cri a réussi à sortir de ma
bouche, il a sombré contre son corps, ce qui a assourdi son intensité. Je
sanglotais – des sanglots idiots, embarrassants –, et Vivek a posé les lèvres
au sommet de mon crâne. « Tu es en sécurité, a-t-il murmuré. Ce n’est que
moi. C’est juste toi et moi. »
Nous sommes restés ainsi étendus jusqu’à ce que les larmes se soient
toutes extraites de moi, jusqu’à ce que nous nous endormions tous deux,
humides de nos sels mêlés.
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