La mort de Vivek Oji
Chapitre XV
Juju ne savait pas qu’elle avait un demi-frère, jusqu’au jour où elle le vit
de ses propres yeux.
Elle s’était rendue au bureau de poste, situé à deux bus de chez elle et
bondé à cause du marché au poisson qui se trouvait en face. Maja avait
conseillé à Juju de ne jamais prendre un okada dans ce quartier – les
chauffeurs conduisaient si imprudemment, c’était dangereux –, ainsi,
lorsqu’elle descendit du bus, elle termina son trajet à pied en évitant des
motocyclettes qui roulaient à toute allure et en longeant sur la pointe des
pieds des caniveaux nauséabonds. L’air avait une odeur d’eau de mer
putride.
Juju projetait de troquer certains de ses livres et de dénicher quelque chose
pour Elizabeth au marché d’occasion à ciel ouvert qui se tenait tous les
samedis au bureau de poste. « Vois s’il y a des Pacesetters11 », avait dit
Elizabeth. Depuis peu, Juju avait avec elle une liaison amoureuse qu’elles
cachaient à leurs parents respectifs, et elle se sentait coupable de ne pas être
assez présente. Elle était presque convaincue que son père avait une
maîtresse et que ses parents ne lui en parlaient pas, ce qui était absurde,
étant donné que ce secret était trop gros, trop flagrant. Sa mère ne cessait de
chuchoter au téléphone, puis de crier sur son mari lorsqu’ils croyaient Juju
endormie. La voix de son père embrasait la nuit, et Juju entendait le bruit
sourd et familier de ses mains qui frappaient sa mère. Elle fut surprise
quand il s’en alla pour de bon – cela donnait beaucoup trop l’impression
qu’il laissait son épouse l’emporter, et Juju savait de quoi il était capable –,
mais elle se réjouit de ce départ, de l’atmosphère apaisée dans la maison, où
sa mère et elle pouvaient évoluer un peu plus librement. Cependant, entre sa
nouvelle histoire d’amour et ce qui se passait avec Vivek, Juju avait été
distraite. C’était la première fois qu’elle sortait avec une fille, et il était plus
facile, à certains égards, de se concentrer sur d’autres choses plutôt que sur
Elizabeth et sur les sentiments terrifiants qu’elle inspirait à Juju. Malgré tout, elle tenait à se procurer des livres pour Elizabeth. En tant que petite
amie, elle pouvait au moins lui rendre ce service.
Juju, avec un sentiment de victoire, feuilletait les cinq Pacesetters qu’elle
avait réussi à dénicher quand elle leva les yeux et vit son père. Déconcertée,
elle lâcha gauchement l’un des livres, dont les pages affolées voletèrent.
Charles était à côté d’une petite femme aux larges hanches et au tissage12
auburn. Il tenait par la main un garçonnet de cinq ou six ans. La
ressemblance entre Charles et l’enfant était si frappante que Juju comprit
immédiatement qu’elle avait sous les yeux l’autre famille de son père. Elle
recula d’un pas, se fondant dans la foule qui l’entourait, y disparaissant. Il
était censé être à Onitsha, songea-t-elle. Pour affaires. Et pourtant il était là,
dans la ville où ils vivaient, avec cette femme et ce petit garçon.
Sa première pensée fut de rentrer précipitamment chez elle et d’en parler à
sa mère. Elle se frayait déjà un chemin entre les gens pour se diriger vers
l’arrêt de bus, quand un haut-le-cœur la saisit : sa mère était déjà au
courant. Rien de surprenant à ce qu’il soit parti. Il avait une autre vraie
famille chez qui rentrer, et il n’avait même pas besoin de quitter Ngwa pour
la rejoindre. Juju se retourna pour jeter un coup d’œil à son père ; la femme
lui souriait, ses dents brillant comme dans une publicité pour Colgate. Cette
joie éclatante donna envie à Juju de ramasser une pierre et de s’en servir
pour fracasser le visage de cette femme.
Quelques jours plus tôt seulement, elle s’était pressée contre la porte de la
salle de bains et avait observé sa mère qui pleurait sans bruit tout en
s’arrachant une molaire décolorée avec une paire de petites tenailles. La
mâchoire de Maja était restée enflée pendant un moment – elle avait dit à
Juju que la dent était infectée, ce qui était vrai, mais c’était aussi à cause
d’une bagarre avec Charles. Elle dissimula l’ecchymose sous du
maquillage.
« Mama, pourquoi tu ne vas pas voir un dentiste ? » s’enquit Juju,
grimaçant à la vue de la molaire qui tomba dans le lavabo avec un cliquetis.
Sa mère se gargarisa avec de l’eau oxygénée, puis cracha un jet
tourbillonnant d’écume sanglante. « Il faut voyager pour trouver un bon
dentiste. Parfois même se rendre à l’étranger.
— Dans ce cas, pourquoi tu ne pars pas ? »
Les yeux de Maja étincelèrent de colère, une émotion qu’elle cachait
d’ordinaire à sa fille. « Tu n’as qu’à demander à ton père ! Dis-lui que toutes mes dents pourrissent dans ma bouche ! » Elle bouscula Juju pour
sortir de la pièce et alla s’enfermer dans sa chambre, claquant la porte
derrière elle et laissant sa fille seule, hésitante, dans son sillage.
À présent, après avoir vu son père au marché aux livres, Juju éprouva un
sentiment de répulsion si fort qu’elle eut envie de se pencher au-dessus du
caniveau et de vomir tout ce qu’elle avait avalé ce jour-là. Elle avait envie
de le tuer ; peut-être le ferait-elle, si jamais il revenait à la maison. Elle
empoisonnerait sa soupe ou quelque chose dans ce genre-là. Ce ne devait
pas être bien compliqué, et personne ne pourrait lui dire qu’il ne le méritait
pas, vu le cœur brisé de sa mère, vu sa dent ensanglantée abandonnée dans
le lavabo.
Juju rentra chez elle, jeta les livres dans un coin de sa chambre, puis se mit
au lit et écouta son pouls galoper en elle. Elle était trop furieuse pour
pleurer, trop jeune pour sauver sa mère et l’emmener loin de ce pays et de
l’homme qui l’y avait piégée. Elle hurla dans l’oreiller dont elle s’était
couvert le visage, et ce fut à cet instant qu’elle éclata en gros sanglots
sonores ; elle ne s’arrêta que lorsqu’elle s’endormit d’un sommeil
d’épuisement.
Juju se réveilla en entendant de légers coups frappés à la porte ; leur son
sinueux montait dans l’escalier depuis le rez-de-chaussée et ils
s’enchaînaient, pressants. Elle gémit, roula sur son lit et se leva, puis
descendit pour aller ouvrir. Vivek se tenait sur le seuil, habillé d’un jean et
d’un tee-shirt vert dont le devant était décoré d’une nuée de papillons. Au-
dessous, le mot Philippines était brodé en lettres cursives. Juju reconnut le
vêtement – sa mère l’avait donné à Vivek après que Charles avait refusé de
le porter. (« Nous sommes au Nigéria, avait-il dit. Personne ne s’intéresse à
ton pays. »)
Vivek passa près de Juju et entra. On lui avait natté ses cheveux, qui
pendaient comme un serpent entre ses omoplates. « Tu dormais ? demanda-
t-il. C’est encore l’après-midi. »
La jeune fille referma derrière lui. « J’ai fait une sieste. » Elle avait l’esprit
lourd et embrouillé. Vivek grimpa les escaliers quatre à quatre pour gagner
sa chambre, et Juju le suivit, le regardant tournoyer et atterrir sur son lit.
« Ouah ! fit-elle. Tu as de l’énergie à revendre, aujourd’hui. »
Il la toisa de la tête aux pieds. « Contrairement à certaines, rétorqua-t-il. Qu’est-ce qui te tracasse ? »
Juju secoua la tête. La douleur était encore trop intime, la nouvelle trop
récente. Elle voulait la retenir, la garder entre les mains un peu plus
longtemps avant de déplier les doigts pour l’exposer aux yeux des autres.
Elle s’assit sur le lit, à côté de Vivek, puis s’affala sur le dos, les yeux rivés
au plafond. « Est-ce que tu trouves que je suis une mauvaise petite amie ? »
demanda-t-elle.
Vivek se tourna vers elle et, allongé sur le flanc, souleva la tête et la cala
sur une main. « Avec Elizabeth ? Pourquoi tu vas t’imaginer une chose
pareille ?
— Je ne sais pas. » Juju entortilla l’extrémité d’une de ses tresses entre ses
doigts. « Je ne sais pas si je m’y prends bien. » Elle n’avait rien projeté de
ce qui lui arrivait ; en grandissant, elle n’en avait pas pincé pour Elizabeth,
contrairement à Osita. Elle avait été réticente à se lier d’amitié avec les
enfants des autres Nigerwives, parce qu’elle ne croyait pas aux
communautés toutes faites – on ne pouvait tout simplement pas réunir des
individus au hasard et s’attendre à ce qu’ils s’entraident réellement pour la
seule raison qu’ils avaient une ou deux choses en commun. Leurs mères en
étaient peut-être capables, mais c’était parce qu’elles formaient une
organisation officielle. Cela ne voulait pas dire que leurs enfants devaient
en faire autant.
Et puis Vivek était revenu chez lui, Somto et Olunne l’avaient soutenu et,
quand elles le conduisirent chez Juju, celle-ci s’emballa pour lui, si l’on
peut dire – pas de la façon dont, plus tard, elle s’éprendrait d’Elizabeth,
mais Vivek et elle s’entendirent d’emblée. Chacun était en accord avec
l’univers solitaire de l’autre. Tout le monde s’en rendait compte ; cela ne
dérangea pas même Somto et Olunne de voir Vivek et Juju devenir proches
si rapidement, sans doute parce que, en tant que sœurs, elles avaient
toujours su ce que c’était que d’avoir une meilleure amie. Pour Juju, c’était
nouveau ; pour Vivek, songeait-elle, cette amitié avait peut-être atténué en
partie l’absence cuisante d’Osita. Mais ce dernier était maintenant de retour,
et Juju avait maintenant Elizabeth. Elle n’arrivait toujours pas à croire
qu’elle avait une petite amie – chacune ayant été propulsée dans la vie de
l’autre grâce aux Nigerwives, qui ne se lassaient apparemment jamais de
pousser leurs enfants à faire connaissance.
Ce n’était pas comme si Maja et Ruby avaient cherché à ce que leurs filles tombent amoureuses, ni comme si elles savaient quoi que ce soit à ce sujet.
Elles s’étaient contentées d’entreprendre une expérience culinaire. Elles
avaient toute une liste de confitures qu’elles comptaient faire : goyaves,
mangues, papayes. Peut-être même de la marmelade d’agrumes. Maja avait
entraîné Juju dans cette affaire en achetant un sac de grosses goyaves vertes
– de celles que la jeune fille appréciait, à la chair croquante et blanche.
Ruby avait toutefois suggéré qu’il serait sans doute préférable de les
mélanger avec l’autre sorte de goyaves, des petits fruits doux à la chair rose
ou jaune ; Maja avait donc envoyé Juju chez Ruby afin d’en récupérer un
sac. « Nous essaierons les deux recettes et nous verrons laquelle marche le
mieux. »
Juju avait levé les yeux au ciel, mais elle aimait sa mère et cette
expérience l’amusait, alors elle y était allée. Ce fut ce jour-là qu’elle revit
Elizabeth, un jour dont elle n’oublia jamais la chaleur. Celle-ci pesait dans
l’air, humide et insistante, se frayait tant et si bien un chemin à travers la
peau qu’on avait même la sensation d’avoir les os brûlants. Juju prit un bus
presque plein et s’assit sur le siège dépliable du contrôleur, l’arrière de ses
cuisses collant au siège recouvert de vinyle déchiré. Le contrôleur, quant à
lui accroupi près de la portière ouverte, était agrippé au châssis du bus, qui
descendait la rue en toussotant. Juju se pencha sur le côté pour s’écarter de
la femme installée à côté d’elle, qui empestait le stockfisch et la
transpiration. La chaleur faisait fermenter la puanteur, l’aggravant au point
qu’elle en était accablante, presque suffocante. Lorsque Juju gagna la
maison de tantie Ruby, elle avait déployé le bas de son tee-shirt pour tâcher
de faire venir un peu d’air sur sa peau. Comme le portail n’était pas
verrouillé, elle pénétra dans la propriété et se dirigea directement vers
l’entrée de derrière. Elle était ouverte, mais la porte-moustiquaire était
fermée au loquet.
« Ohé ! appela-t-elle en s’épongeant le front. Il y a quelqu’un ? »
Un bruit de pas résonna dans le couloir ; puis Elizabeth apparut, toute
floue derrière la toile verte de la moustiquaire. Elle était vêtue d’un short et
d’un débardeur, et elle n’avait jamais paru aussi grande. Elle ouvrit, et Juju
afficha un sourire poli.
« Bonjour, dit-elle tout en grimaçant légèrement, consciente de son
intonation trop cérémonieuse. Je suis la fille de tantie Maja. »
Elizabeth la scruta un instant, impassible, et Juju lui rendit son regard. Elle se rappelait le visage d’Elizabeth, mais à l’époque celle-ci avait été une
enfant dégingandée, foncée de peau, avec des tresses au fil et des robes
bouffantes. Elle avait à présent le crâne rasé, et Juju se surprit à observer
toute cette surface de peau, depuis son cuir chevelu jusqu’à ses bras et ses
jambes, même le décolleté lisse que le débardeur ne couvrait pas tout à fait.
Elle ne portait pas de soutien-gorge. Juju rougit.
« Oh, tantie Maja », finit par dire Elizabeth après un silence interminable,
passé à l’examiner. Sa voix était grave et mélodieuse. « Tu es Juju. Entre. »
Elle s’écarta, mais l’autre jeune fille ne put franchir le seuil sans la frôler, et
Elizabeth ne bougea pas davantage. Elle se contenta de sourire et de
regarder Juju se glisser près d’elle. « C’est sympa de te voir », ajouta-t-elle,
et la visiteuse crut détecter, dans ces mots, une pointe d’amusement.
« De même », répondit Juju.
Elizabeth referma la porte au loquet et la conduisit dans la cuisine. « Tu
veux boire quelque chose ? »
Sa question sembla venir de très loin. Prêtant à peine attention à ce qu’elle
disait, Juju observait ses jambes, le renflement de ses mollets satinés, le
creux moelleux à l’arrière de ses genoux. Cela faisait un certain temps
qu’elle examinait les filles de cette manière, en s’intéressant à la texture de
leur corps, mais elle craignait toujours que celles-ci la surprennent et lisent
dans ses pensées, qu’elles y découvrent des endroits que Juju elle-même
avait un peu peur de découvrir. Aussi évita-t-elle de croiser le regard
d’Elizabeth, au cas où cette dernière s’apercevrait que Juju avait très envie
de poser ses lèvres sur sa nuque. Elle leva les yeux, les baissa, les tourna
vers les murs carrelés de la cuisine, n’importe où plutôt que de dévisager
directement cette belle et grande fille. Plus tard, lorsqu’elles furent
ensemble, Elizabeth lui dit qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi adorable.
Juju s’était attendue à récupérer les goyaves et à repartir, au lieu de quoi elle
accepta un verre d’eau, sans savoir pourquoi, et puis elles se mirent à
bavarder, de telle sorte qu’elle ne s’en alla qu’au bout de quelques heures
avec les fruits.
Elles se revirent lorsque Elizabeth vint chez Juju pour apporter des pots à
confiture à Maja, qui insista pour que sa fille invite Elizabeth dans sa
chambre en se figurant qu’elles deviendraient amies.
Ce jour-là, Elizabeth embrassa Juju pour la première fois, rapidement,
alors qu’elle s’apprêtait à sortir de la maison.
« Tu ne dois pas avoir si peur, lui dit-elle. Je t’aime bien, moi aussi. »
Et voilà, ce fut ainsi que Juju se trouva une petite amie.
« À mon avis, tu es formidable avec Elizabeth », dit Vivek, ses bras et
jambes, qu’il avait longs, étalés en travers du lit de Juju. « Tu as
l’impression de ne pas bien t’en tirer ? »
Juju roula elle aussi sur le côté, face à lui. « Je ne lui raconte pas tout. »
Vivek la regarda, et ses yeux étaient des mares douces et sombres qui
ondoyaient sous de longs cils. « Nous ne racontons pas tout aux autres »,
répondit-il gentiment. Il était allongé si près d’elle que Juju sentait son
souffle frôler ses pommettes. Soudain, l’air parut empli de secrets, telle une
bulle irisée qui les entourait.
« Qu’est-ce que tu ne me racontes pas ? » chuchota-t-elle, veillant à ce que
sa voix reste à l’intérieur de la bulle.
Vivek tendit la main et, du pouce, lui caressa la joue. « Je te raconte tout.
C’est aux autres que je ne dis pas tout.
— Tu ne dis pas tout à Osita ? »
Son regard se posa brièvement sur la bouche de la jeune fille. « Non,
reconnut-il après une pause, reportant ses yeux sur les siens. Pas tout. »
Le sang monta au visage de Juju. Elle avait cru qu’il avait oublié –
presque cru qu’elle avait rêvé – ce qui s’était produit le lendemain de la
visite d’Osita, venu chez elle en quête de Vivek. Juju avait respecté
l’intimité des garçons et vaqué à ses occupations en essayant de ne rien
entendre de ce qui se passait dans la chambre en face de la sienne. Le matin,
elle s’était réveillée tôt, avait fait du thé, puis s’était assise à sa fenêtre pour
contempler les oiseaux dans le jardin de sa mère. Quand sa porte s’était
ouverte dans un grincement, elle sut d’emblée que c’était Vivek. Il s’était
approché de la banquette située sous la fenêtre, avait déposé un baiser au
sommet du crâne de Juju avant de s’asseoir à côté d’elle, emmêlant ses
jambes aux siennes. Il était torse nu et sentait le sexe. Juju se pencha en
avant et l’embrassa pour la première fois, sa tasse de thé entre eux, son
souffle âpre et adouci par la menthe. Elle ne savait pas si Vivek en fut
surpris, mais il lui avait rendu son baiser, son haleine matinale aigre sur
leurs langues, avant de s’interrompre et de lui mordiller le nez. « Bonjour »,
dit-il en lui prenant la tasse des mains pour boire à petites gorgées, ses
cheveux ébouriffés et sombres. Il regarda par la fenêtre et le soleil matinal darda ses rayons sur son visage ; Juju s’interrogea : pourquoi venait-elle de
l’embrasser ? Peut-être parce qu’il avait été à elle et qu’elle savait à présent
qu’il ne l’était plus, ou peut-être ne l’avait-il jamais été. Mais Vivek ne
mentionna jamais ce baiser et, même maintenant, Juju se demandait s’il y
avait vraiment fait allusion ou si elle s’imaginait des choses.
« Qu’est-ce que tu caches à Elizabeth ? s’enquit-il.
— Je ne lui parle pas d’Osita et toi. »
D’amusement, les coins de la bouche de Vivek se relevèrent. « Pourquoi ?
— Ce ne sont pas ses affaires, et tu sais comment elle est à ton sujet. » Il
avait fallu beaucoup de temps à Elizabeth pour pardonner à Vivek ce qui
s’était produit dans le bungalow des domestiques avec Osita des années
auparavant. Juju avait dû lui expliquer à maintes reprises les absences du
garçon, expliquer qu’il n’avait pas su ce qu’il se passait, qu’il ne s’en
souvenait même pas. « Et tu sais comment elle est au sujet d’Osita. C’est
juste que… je ne peux pas me fier à elle, car elle risque de réagir
bizarrement à l’idée que, tous les deux, vous êtes…
— Amants.
— Ouais. »
Vivek observa son visage un instant. « Mais c’est ta petite amie. Tu ne
crois pas que tu devrais lui faire confiance ? »
Juju roula sur le dos, se détournant de lui. « Parlons d’autre chose »,
déclara-t-elle. Elizabeth et elle discutaient rarement de leur relation
amoureuse. Elles étaient ensemble, certes, mais à qui pouvaient-elles
l’annoncer ouvertement ? Et si on ne pouvait pas même en informer qui que
ce soit, tout cela était-il réel ou bien seulement une histoire qu’elles se
racontaient à elles-mêmes ? Parfois, Juju trouvait plus facile de considérer
qu’elles étaient des amies proches, comme le faisaient les autres. Par
conséquent, une question la préoccupait à présent : fallait-il qu’elle parle à
son amie intime de ce qui s’était passé avec Vivek ce matin-là ? C’était
juste un baiser, il ne comptait absolument pas, aussi Juju garda-t-elle le
silence.
« Bon », reprit Vivek. Elle sentait ses yeux posés sur sa joue. « Qu’est-ce
que tu me caches ? »
Juju fixa le plafond du regard et les larmes lui brouillèrent bientôt la vue.
« Mon père a une maîtresse.
— Quoi ? » Vivek se rapprocha d’elle et plaça la main sur ses tresses. « Comment tu le sais ?
— Mes parents n’ont pas cessé de se bagarrer et de crier. Et aujourd’hui,
je l’ai vu au marché aux livres avec son… avec son autre famille, Vivek.
Avec une femme et un petit garçon. » Les larmes s’échappèrent de ses yeux
et coulèrent sur ses joues, se répandant dans ses oreilles. Vivek en essuya
quelques-unes.
« Je suis tellement désolé, murmura-t-il. Viens. »
Juju lui enlaça le cou et sanglota contre son épaule. « J’ai l’impression
d’être une erreur, dit-elle d’une voix étouffée, chargée d’émotion. Il a
toujours voulu un garçon. Si j’en avais été un, il ne frapperait peut-être pas
autant Mama.
— Chut, ne dis pas ça. Ce n’est pas vrai. »
Juju tâcha de cesser de pleurer, sans y parvenir. « Il nous déteste, gémit-
elle. Il nous a remplacées, il refuse que Mama rentre dans son pays, elle a
les dents qui tombent, il la bat sans arrêt, et je ne peux rien faire, Vivek, je
ne peux rien faire du tout. » Sa voix s’étrangla, des nœuds de douleur lui
obstruant la gorge, et Vivek se contenta de la serrer plus fort, de chuchoter à
son oreille, d’étreindre son corps contre le sien. Juju pleura dans ses bras
pendant des heures, alors que l’après-midi cédait lentement la place au soir,
que la lumière du jour baissait, que le soleil se couchait, et Vivek ne la lâcha
pas une seule seconde.
11. Collection de cent trente romans populaires écrits par d’éminents auteurs africains (principalement nigérians, mais pas seulement), publiés en livres de poche par les Éditions Macmillan entre 1977 et 1989.
12. Méthode consistant à « tisser » (ou coudre) des mèches naturelles ou synthétiques à des cheveux tressés à la base du cuir chevelu, et son résultat.
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