La mort de Vivek Oji

Akwaeke Emezi · Chapitre 14 sur 27

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La mort de Vivek Oji

Chapitre XV

 

Juju ne savait pas qu’elle avait un demi-frère, jusqu’au jour où elle le vit

de ses propres yeux.

Elle s’était rendue au bureau de poste, situé à deux bus de chez elle et

bondé à cause du marché au poisson qui se trouvait en face. Maja avait

conseillé à Juju de ne jamais prendre un okada dans ce quartier – les

chauffeurs conduisaient si imprudemment, c’était dangereux –, ainsi,

lorsqu’elle descendit du bus, elle termina son trajet à pied en évitant des

motocyclettes qui roulaient à toute allure et en longeant sur la pointe des

pieds des caniveaux nauséabonds. L’air avait une odeur d’eau de mer

putride.

Juju projetait de troquer certains de ses livres et de dénicher quelque chose

pour Elizabeth au marché d’occasion à ciel ouvert qui se tenait tous les

samedis au bureau de poste. « Vois s’il y a des Pacesetters11 », avait dit

Elizabeth. Depuis peu, Juju avait avec elle une liaison amoureuse qu’elles

cachaient à leurs parents respectifs, et elle se sentait coupable de ne pas être

assez présente. Elle était presque convaincue que son père avait une

maîtresse et que ses parents ne lui en parlaient pas, ce qui était absurde,

étant donné que ce secret était trop gros, trop flagrant. Sa mère ne cessait de

chuchoter au téléphone, puis de crier sur son mari lorsqu’ils croyaient Juju

endormie. La voix de son père embrasait la nuit, et Juju entendait le bruit

sourd et familier de ses mains qui frappaient sa mère. Elle fut surprise

quand il s’en alla pour de bon – cela donnait beaucoup trop l’impression

qu’il laissait son épouse l’emporter, et Juju savait de quoi il était capable –,

mais elle se réjouit de ce départ, de l’atmosphère apaisée dans la maison, où

sa mère et elle pouvaient évoluer un peu plus librement. Cependant, entre sa

nouvelle histoire d’amour et ce qui se passait avec Vivek, Juju avait été

distraite. C’était la première fois qu’elle sortait avec une fille, et il était plus

facile, à certains égards, de se concentrer sur d’autres choses plutôt que sur

Elizabeth et sur les sentiments terrifiants qu’elle inspirait à Juju. Malgré tout, elle tenait à se procurer des livres pour Elizabeth. En tant que petite

amie, elle pouvait au moins lui rendre ce service.

Juju, avec un sentiment de victoire, feuilletait les cinq Pacesetters qu’elle

avait réussi à dénicher quand elle leva les yeux et vit son père. Déconcertée,

elle lâcha gauchement l’un des livres, dont les pages affolées voletèrent.

Charles était à côté d’une petite femme aux larges hanches et au tissage12

auburn. Il tenait par la main un garçonnet de cinq ou six ans. La

ressemblance entre Charles et l’enfant était si frappante que Juju comprit

immédiatement qu’elle avait sous les yeux l’autre famille de son père. Elle

recula d’un pas, se fondant dans la foule qui l’entourait, y disparaissant. Il

était censé être à Onitsha, songea-t-elle. Pour affaires. Et pourtant il était là,

dans la ville où ils vivaient, avec cette femme et ce petit garçon.

Sa première pensée fut de rentrer précipitamment chez elle et d’en parler à

sa mère. Elle se frayait déjà un chemin entre les gens pour se diriger vers

l’arrêt de bus, quand un haut-le-cœur la saisit : sa mère était déjà au

courant. Rien de surprenant à ce qu’il soit parti. Il avait une autre vraie

famille chez qui rentrer, et il n’avait même pas besoin de quitter Ngwa pour

la rejoindre. Juju se retourna pour jeter un coup d’œil à son père ; la femme

lui souriait, ses dents brillant comme dans une publicité pour Colgate. Cette

joie éclatante donna envie à Juju de ramasser une pierre et de s’en servir

pour fracasser le visage de cette femme.

Quelques jours plus tôt seulement, elle s’était pressée contre la porte de la

salle de bains et avait observé sa mère qui pleurait sans bruit tout en

s’arrachant une molaire décolorée avec une paire de petites tenailles. La

mâchoire de Maja était restée enflée pendant un moment – elle avait dit à

Juju que la dent était infectée, ce qui était vrai, mais c’était aussi à cause

d’une bagarre avec Charles. Elle dissimula l’ecchymose sous du

maquillage.

« Mama, pourquoi tu ne vas pas voir un dentiste ? » s’enquit Juju,

grimaçant à la vue de la molaire qui tomba dans le lavabo avec un cliquetis.

Sa mère se gargarisa avec de l’eau oxygénée, puis cracha un jet

tourbillonnant d’écume sanglante. « Il faut voyager pour trouver un bon

dentiste. Parfois même se rendre à l’étranger.

— Dans ce cas, pourquoi tu ne pars pas ? »

Les yeux de Maja étincelèrent de colère, une émotion qu’elle cachait

d’ordinaire à sa fille. « Tu n’as qu’à demander à ton père ! Dis-lui que toutes mes dents pourrissent dans ma bouche ! » Elle bouscula Juju pour

sortir de la pièce et alla s’enfermer dans sa chambre, claquant la porte

derrière elle et laissant sa fille seule, hésitante, dans son sillage.

À présent, après avoir vu son père au marché aux livres, Juju éprouva un

sentiment de répulsion si fort qu’elle eut envie de se pencher au-dessus du

caniveau et de vomir tout ce qu’elle avait avalé ce jour-là. Elle avait envie

de le tuer ; peut-être le ferait-elle, si jamais il revenait à la maison. Elle

empoisonnerait sa soupe ou quelque chose dans ce genre-là. Ce ne devait

pas être bien compliqué, et personne ne pourrait lui dire qu’il ne le méritait

pas, vu le cœur brisé de sa mère, vu sa dent ensanglantée abandonnée dans

le lavabo.

Juju rentra chez elle, jeta les livres dans un coin de sa chambre, puis se mit

au lit et écouta son pouls galoper en elle. Elle était trop furieuse pour

pleurer, trop jeune pour sauver sa mère et l’emmener loin de ce pays et de

l’homme qui l’y avait piégée. Elle hurla dans l’oreiller dont elle s’était

couvert le visage, et ce fut à cet instant qu’elle éclata en gros sanglots

sonores ; elle ne s’arrêta que lorsqu’elle s’endormit d’un sommeil

d’épuisement.

 

Juju se réveilla en entendant de légers coups frappés à la porte ; leur son

sinueux montait dans l’escalier depuis le rez-de-chaussée et ils

s’enchaînaient, pressants. Elle gémit, roula sur son lit et se leva, puis

descendit pour aller ouvrir. Vivek se tenait sur le seuil, habillé d’un jean et

d’un tee-shirt vert dont le devant était décoré d’une nuée de papillons. Au-

dessous, le mot Philippines était brodé en lettres cursives. Juju reconnut le

vêtement – sa mère l’avait donné à Vivek après que Charles avait refusé de

le porter. (« Nous sommes au Nigéria, avait-il dit. Personne ne s’intéresse à

ton pays. »)

Vivek passa près de Juju et entra. On lui avait natté ses cheveux, qui

pendaient comme un serpent entre ses omoplates. « Tu dormais ? demanda-

t-il. C’est encore l’après-midi. »

La jeune fille referma derrière lui. « J’ai fait une sieste. » Elle avait l’esprit

lourd et embrouillé. Vivek grimpa les escaliers quatre à quatre pour gagner

sa chambre, et Juju le suivit, le regardant tournoyer et atterrir sur son lit.

« Ouah ! fit-elle. Tu as de l’énergie à revendre, aujourd’hui. »

Il la toisa de la tête aux pieds. « Contrairement à certaines, rétorqua-t-il. Qu’est-ce qui te tracasse ? »

Juju secoua la tête. La douleur était encore trop intime, la nouvelle trop

récente. Elle voulait la retenir, la garder entre les mains un peu plus

longtemps avant de déplier les doigts pour l’exposer aux yeux des autres.

Elle s’assit sur le lit, à côté de Vivek, puis s’affala sur le dos, les yeux rivés

au plafond. « Est-ce que tu trouves que je suis une mauvaise petite amie ? »

demanda-t-elle.

Vivek se tourna vers elle et, allongé sur le flanc, souleva la tête et la cala

sur une main. « Avec Elizabeth ? Pourquoi tu vas t’imaginer une chose

pareille ?

— Je ne sais pas. » Juju entortilla l’extrémité d’une de ses tresses entre ses

doigts. « Je ne sais pas si je m’y prends bien. » Elle n’avait rien projeté de

ce qui lui arrivait ; en grandissant, elle n’en avait pas pincé pour Elizabeth,

contrairement à Osita. Elle avait été réticente à se lier d’amitié avec les

enfants des autres Nigerwives, parce qu’elle ne croyait pas aux

communautés toutes faites – on ne pouvait tout simplement pas réunir des

individus au hasard et s’attendre à ce qu’ils s’entraident réellement pour la

seule raison qu’ils avaient une ou deux choses en commun. Leurs mères en

étaient peut-être capables, mais c’était parce qu’elles formaient une

organisation officielle. Cela ne voulait pas dire que leurs enfants devaient

en faire autant.

Et puis Vivek était revenu chez lui, Somto et Olunne l’avaient soutenu et,

quand elles le conduisirent chez Juju, celle-ci s’emballa pour lui, si l’on

peut dire – pas de la façon dont, plus tard, elle s’éprendrait d’Elizabeth,

mais Vivek et elle s’entendirent d’emblée. Chacun était en accord avec

l’univers solitaire de l’autre. Tout le monde s’en rendait compte ; cela ne

dérangea pas même Somto et Olunne de voir Vivek et Juju devenir proches

si rapidement, sans doute parce que, en tant que sœurs, elles avaient

toujours su ce que c’était que d’avoir une meilleure amie. Pour Juju, c’était

nouveau ; pour Vivek, songeait-elle, cette amitié avait peut-être atténué en

partie l’absence cuisante d’Osita. Mais ce dernier était maintenant de retour,

et Juju avait maintenant Elizabeth. Elle n’arrivait toujours pas à croire

qu’elle avait une petite amie – chacune ayant été propulsée dans la vie de

l’autre grâce aux Nigerwives, qui ne se lassaient apparemment jamais de

pousser leurs enfants à faire connaissance.

Ce n’était pas comme si Maja et Ruby avaient cherché à ce que leurs filles tombent amoureuses, ni comme si elles savaient quoi que ce soit à ce sujet.

Elles s’étaient contentées d’entreprendre une expérience culinaire. Elles

avaient toute une liste de confitures qu’elles comptaient faire : goyaves,

mangues, papayes. Peut-être même de la marmelade d’agrumes. Maja avait

entraîné Juju dans cette affaire en achetant un sac de grosses goyaves vertes

– de celles que la jeune fille appréciait, à la chair croquante et blanche.

Ruby avait toutefois suggéré qu’il serait sans doute préférable de les

mélanger avec l’autre sorte de goyaves, des petits fruits doux à la chair rose

ou jaune ; Maja avait donc envoyé Juju chez Ruby afin d’en récupérer un

sac. « Nous essaierons les deux recettes et nous verrons laquelle marche le

mieux. »

Juju avait levé les yeux au ciel, mais elle aimait sa mère et cette

expérience l’amusait, alors elle y était allée. Ce fut ce jour-là qu’elle revit

Elizabeth, un jour dont elle n’oublia jamais la chaleur. Celle-ci pesait dans

l’air, humide et insistante, se frayait tant et si bien un chemin à travers la

peau qu’on avait même la sensation d’avoir les os brûlants. Juju prit un bus

presque plein et s’assit sur le siège dépliable du contrôleur, l’arrière de ses

cuisses collant au siège recouvert de vinyle déchiré. Le contrôleur, quant à

lui accroupi près de la portière ouverte, était agrippé au châssis du bus, qui

descendait la rue en toussotant. Juju se pencha sur le côté pour s’écarter de

la femme installée à côté d’elle, qui empestait le stockfisch et la

transpiration. La chaleur faisait fermenter la puanteur, l’aggravant au point

qu’elle en était accablante, presque suffocante. Lorsque Juju gagna la

maison de tantie Ruby, elle avait déployé le bas de son tee-shirt pour tâcher

de faire venir un peu d’air sur sa peau. Comme le portail n’était pas

verrouillé, elle pénétra dans la propriété et se dirigea directement vers

l’entrée de derrière. Elle était ouverte, mais la porte-moustiquaire était

fermée au loquet.

« Ohé ! appela-t-elle en s’épongeant le front. Il y a quelqu’un ? »

Un bruit de pas résonna dans le couloir ; puis Elizabeth apparut, toute

floue derrière la toile verte de la moustiquaire. Elle était vêtue d’un short et

d’un débardeur, et elle n’avait jamais paru aussi grande. Elle ouvrit, et Juju

afficha un sourire poli.

« Bonjour, dit-elle tout en grimaçant légèrement, consciente de son

intonation trop cérémonieuse. Je suis la fille de tantie Maja. »

Elizabeth la scruta un instant, impassible, et Juju lui rendit son regard. Elle se rappelait le visage d’Elizabeth, mais à l’époque celle-ci avait été une

enfant dégingandée, foncée de peau, avec des tresses au fil et des robes

bouffantes. Elle avait à présent le crâne rasé, et Juju se surprit à observer

toute cette surface de peau, depuis son cuir chevelu jusqu’à ses bras et ses

jambes, même le décolleté lisse que le débardeur ne couvrait pas tout à fait.

Elle ne portait pas de soutien-gorge. Juju rougit.

« Oh, tantie Maja », finit par dire Elizabeth après un silence interminable,

passé à l’examiner. Sa voix était grave et mélodieuse. « Tu es Juju. Entre. »

Elle s’écarta, mais l’autre jeune fille ne put franchir le seuil sans la frôler, et

Elizabeth ne bougea pas davantage. Elle se contenta de sourire et de

regarder Juju se glisser près d’elle. « C’est sympa de te voir », ajouta-t-elle,

et la visiteuse crut détecter, dans ces mots, une pointe d’amusement.

« De même », répondit Juju.

Elizabeth referma la porte au loquet et la conduisit dans la cuisine. « Tu

veux boire quelque chose ? »

Sa question sembla venir de très loin. Prêtant à peine attention à ce qu’elle

disait, Juju observait ses jambes, le renflement de ses mollets satinés, le

creux moelleux à l’arrière de ses genoux. Cela faisait un certain temps

qu’elle examinait les filles de cette manière, en s’intéressant à la texture de

leur corps, mais elle craignait toujours que celles-ci la surprennent et lisent

dans ses pensées, qu’elles y découvrent des endroits que Juju elle-même

avait un peu peur de découvrir. Aussi évita-t-elle de croiser le regard

d’Elizabeth, au cas où cette dernière s’apercevrait que Juju avait très envie

de poser ses lèvres sur sa nuque. Elle leva les yeux, les baissa, les tourna

vers les murs carrelés de la cuisine, n’importe où plutôt que de dévisager

directement cette belle et grande fille. Plus tard, lorsqu’elles furent

ensemble, Elizabeth lui dit qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi adorable.

Juju s’était attendue à récupérer les goyaves et à repartir, au lieu de quoi elle

accepta un verre d’eau, sans savoir pourquoi, et puis elles se mirent à

bavarder, de telle sorte qu’elle ne s’en alla qu’au bout de quelques heures

avec les fruits.

Elles se revirent lorsque Elizabeth vint chez Juju pour apporter des pots à

confiture à Maja, qui insista pour que sa fille invite Elizabeth dans sa

chambre en se figurant qu’elles deviendraient amies.

Ce jour-là, Elizabeth embrassa Juju pour la première fois, rapidement,

alors qu’elle s’apprêtait à sortir de la maison.

« Tu ne dois pas avoir si peur, lui dit-elle. Je t’aime bien, moi aussi. »

Et voilà, ce fut ainsi que Juju se trouva une petite amie.

 

« À mon avis, tu es formidable avec Elizabeth », dit Vivek, ses bras et

jambes, qu’il avait longs, étalés en travers du lit de Juju. « Tu as

l’impression de ne pas bien t’en tirer ? »

Juju roula elle aussi sur le côté, face à lui. « Je ne lui raconte pas tout. »

Vivek la regarda, et ses yeux étaient des mares douces et sombres qui

ondoyaient sous de longs cils. « Nous ne racontons pas tout aux autres »,

répondit-il gentiment. Il était allongé si près d’elle que Juju sentait son

souffle frôler ses pommettes. Soudain, l’air parut empli de secrets, telle une

bulle irisée qui les entourait.

« Qu’est-ce que tu ne me racontes pas ? » chuchota-t-elle, veillant à ce que

sa voix reste à l’intérieur de la bulle.

Vivek tendit la main et, du pouce, lui caressa la joue. « Je te raconte tout.

C’est aux autres que je ne dis pas tout.

— Tu ne dis pas tout à Osita ? »

Son regard se posa brièvement sur la bouche de la jeune fille. « Non,

reconnut-il après une pause, reportant ses yeux sur les siens. Pas tout. »

Le sang monta au visage de Juju. Elle avait cru qu’il avait oublié –

presque cru qu’elle avait rêvé – ce qui s’était produit le lendemain de la

visite d’Osita, venu chez elle en quête de Vivek. Juju avait respecté

l’intimité des garçons et vaqué à ses occupations en essayant de ne rien

entendre de ce qui se passait dans la chambre en face de la sienne. Le matin,

elle s’était réveillée tôt, avait fait du thé, puis s’était assise à sa fenêtre pour

contempler les oiseaux dans le jardin de sa mère. Quand sa porte s’était

ouverte dans un grincement, elle sut d’emblée que c’était Vivek. Il s’était

approché de la banquette située sous la fenêtre, avait déposé un baiser au

sommet du crâne de Juju avant de s’asseoir à côté d’elle, emmêlant ses

jambes aux siennes. Il était torse nu et sentait le sexe. Juju se pencha en

avant et l’embrassa pour la première fois, sa tasse de thé entre eux, son

souffle âpre et adouci par la menthe. Elle ne savait pas si Vivek en fut

surpris, mais il lui avait rendu son baiser, son haleine matinale aigre sur

leurs langues, avant de s’interrompre et de lui mordiller le nez. « Bonjour »,

dit-il en lui prenant la tasse des mains pour boire à petites gorgées, ses

cheveux ébouriffés et sombres. Il regarda par la fenêtre et le soleil matinal darda ses rayons sur son visage ; Juju s’interrogea : pourquoi venait-elle de

l’embrasser ? Peut-être parce qu’il avait été à elle et qu’elle savait à présent

qu’il ne l’était plus, ou peut-être ne l’avait-il jamais été. Mais Vivek ne

mentionna jamais ce baiser et, même maintenant, Juju se demandait s’il y

avait vraiment fait allusion ou si elle s’imaginait des choses.

« Qu’est-ce que tu caches à Elizabeth ? s’enquit-il.

— Je ne lui parle pas d’Osita et toi. »

D’amusement, les coins de la bouche de Vivek se relevèrent. « Pourquoi ?

— Ce ne sont pas ses affaires, et tu sais comment elle est à ton sujet. » Il

avait fallu beaucoup de temps à Elizabeth pour pardonner à Vivek ce qui

s’était produit dans le bungalow des domestiques avec Osita des années

auparavant. Juju avait dû lui expliquer à maintes reprises les absences du

garçon, expliquer qu’il n’avait pas su ce qu’il se passait, qu’il ne s’en

souvenait même pas. « Et tu sais comment elle est au sujet d’Osita. C’est

juste que… je ne peux pas me fier à elle, car elle risque de réagir

bizarrement à l’idée que, tous les deux, vous êtes…

— Amants.

— Ouais. »

Vivek observa son visage un instant. « Mais c’est ta petite amie. Tu ne

crois pas que tu devrais lui faire confiance ? »

Juju roula sur le dos, se détournant de lui. « Parlons d’autre chose »,

déclara-t-elle. Elizabeth et elle discutaient rarement de leur relation

amoureuse. Elles étaient ensemble, certes, mais à qui pouvaient-elles

l’annoncer ouvertement ? Et si on ne pouvait pas même en informer qui que

ce soit, tout cela était-il réel ou bien seulement une histoire qu’elles se

racontaient à elles-mêmes ? Parfois, Juju trouvait plus facile de considérer

qu’elles étaient des amies proches, comme le faisaient les autres. Par

conséquent, une question la préoccupait à présent : fallait-il qu’elle parle à

son amie intime de ce qui s’était passé avec Vivek ce matin-là ? C’était

juste un baiser, il ne comptait absolument pas, aussi Juju garda-t-elle le

silence.

« Bon », reprit Vivek. Elle sentait ses yeux posés sur sa joue. « Qu’est-ce

que tu me caches ? »

Juju fixa le plafond du regard et les larmes lui brouillèrent bientôt la vue.

« Mon père a une maîtresse.

— Quoi ? » Vivek se rapprocha d’elle et plaça la main sur ses tresses. « Comment tu le sais ?

— Mes parents n’ont pas cessé de se bagarrer et de crier. Et aujourd’hui,

je l’ai vu au marché aux livres avec son… avec son autre famille, Vivek.

Avec une femme et un petit garçon. » Les larmes s’échappèrent de ses yeux

et coulèrent sur ses joues, se répandant dans ses oreilles. Vivek en essuya

quelques-unes.

« Je suis tellement désolé, murmura-t-il. Viens. »

Juju lui enlaça le cou et sanglota contre son épaule. « J’ai l’impression

d’être une erreur, dit-elle d’une voix étouffée, chargée d’émotion. Il a

toujours voulu un garçon. Si j’en avais été un, il ne frapperait peut-être pas

autant Mama.

— Chut, ne dis pas ça. Ce n’est pas vrai. »

Juju tâcha de cesser de pleurer, sans y parvenir. « Il nous déteste, gémit-

elle. Il nous a remplacées, il refuse que Mama rentre dans son pays, elle a

les dents qui tombent, il la bat sans arrêt, et je ne peux rien faire, Vivek, je

ne peux rien faire du tout. » Sa voix s’étrangla, des nœuds de douleur lui

obstruant la gorge, et Vivek se contenta de la serrer plus fort, de chuchoter à

son oreille, d’étreindre son corps contre le sien. Juju pleura dans ses bras

pendant des heures, alors que l’après-midi cédait lentement la place au soir,

que la lumière du jour baissait, que le soleil se couchait, et Vivek ne la lâcha

pas une seule seconde.

 

11. Collection de cent trente romans populaires écrits par d’éminents auteurs africains (principalement nigérians, mais pas seulement), publiés en livres de poche par les Éditions Macmillan entre 1977 et 1989.

12. Méthode consistant à « tisser » (ou coudre) des mèches naturelles ou synthétiques à des cheveux tressés à la base du cuir chevelu, et son résultat.

 

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