La mort de Vivek Oji

Akwaeke Emezi · Chapitre 22 sur 27

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La mort de Vivek Oji

XXIII. Osita

XXIII

 

Osita

 

Pour l’anniversaire de Vivek, je me suis rendu sur sa tombe, très tôt le

matin.

Sachant que tonton Chika et tantie Kavita viendraient plus tard ce jour-là

et passeraient la nuit au village, je suis arrivé la veille et j’ai dormi dans la

chambre de ma grand-mère. Lorsque l’aube s’est levée, aux toutes

premières lueurs pareilles aux fêlures d’une coquille d’œuf avant qu’elle ne

s’ouvre en se fendant en éclats, je suis sorti dans la cour et me suis recueilli

devant la tombe, qui portait la nouvelle inscription que tantie Kavita avait

obligé tonton Chika à faire graver.

L’air environnant était humide, la rosée se cramponnant à l’herbe et aux

feuilles, et le petit carambolier planté à l’arrière de la sépulture s’efforçait

de grandir. Je ne savais pas vraiment pourquoi tantie Kavita avait opté pour

un arbre fruitier qui se nourrirait du corps de Vivek. Tonton Chika aurait

probablement choisi autre chose, un palmier, par exemple. Attendait-elle

avec impatience le jour où de véritables caramboles étoilées seraient

suspendues à ses branches ? Les cueillerait-elle et les mangerait-elle en

ayant l’impression d’absorber Vivek, de le ramener en elle, d’où il était

originaire ? Ce serait une sorte de sainte communion, me disais-je, corps et

sang transmués en chair jaune et en peau vert pâle, débordant de jus. Ou

bien elle ne toucherait jamais aux fruits – personne ne les toucherait, peut-

être –, et ils tomberaient sur le sol pour y pourrir, pour disparaître de

nouveau dans la terre afin que les racines de l’arbre s’emparent de nouveau

d’eux, et tout recommencerait ainsi, perpétuellement, en circuit fermé. Ou

bien des oiseaux se poseraient pour les manger, puis transporteraient Vivek

ici et là, et il donnerait vie à des choses même après que la sienne lui avait

été ôtée.

Je me suis d’abord accroupi à côté de la tombe, les jambes encore engourdies par le sommeil, mais j’ai renoncé et me suis assis sur la dalle

après avoir jeté un coup d’œil alentour pour m’assurer que j’étais seul.

J’avais apporté un sac en plastique noir et jaune. Ainsi juché sur la tombe

de mon cousin, j’ai entrepris de défaire le nœud, extrêmement serré ; je

l’avais fait avec rudesse, les mains tremblantes, avec l’intention de brûler ce

sac – en tout cas je n’avais pas projeté de le rouvrir un jour. Il était ensuite

resté sous mon lit pendant des mois. Parfois je le sortais et le tenais contre

moi, luttant contre l’envie de le déchirer pour en déballer le contenu. Je le

remettais toujours à sa place. Sauf aujourd’hui ; aujourd’hui, la situation

était différente.

Il m’a bien fallu quelques minutes pour réussir à l’ouvrir à coups de dent,

puis j’ai écarté la partie supérieure et rabattu le plastique vers le bas. S’y

trouvait une robe en coton doux, à l’exception de taches raidies par le sang

coagulé. Je l’avais soigneusement pliée avant de la ranger dans le sac ; du

plat de la main, j’ai lissé le carré d’étoffe qu’elle formait sur mes genoux.

Elle était d’un bleu intense, semblable à l’effet que ferait un plongeon dans

la mer, m’imaginais-je, si on s’obstinait à en atteindre le fond. Elle était

constellée de fleurs d’hibiscus rouges, des points jaunes frémissants en

guise d’étamines. Ces hibiscus n’avaient pas été imprimés à l’échelle ; ils

étaient plus petits que dans la réalité, de sorte que le fond bleu puisse être

couvert d’un grand nombre d’entre eux. Ça avait été la robe préférée de

Vivek.

Il la portait sur l’une des photos que Juju avait prévu de montrer à tantie

Kavita, mais, comme je l’avais subtilisée le matin qui avait suivi notre

rencontre au club sportif, elle ne s’était jamais retrouvée entre les mains de

ma tante. Juju dormait encore quand j’étais parti et je ne l’avais pas

réveillée. Il aurait été excessif de lui dire au revoir, trop bizarre, après ce qui

était survenu cette nuit-là. J’avais donc discrètement traversé sa chambre

pour ramasser mon boxer-short et mon pantalon, les avais enfilés en

équilibre précaire sur un pied, puis sur l’autre, avant de passer mon maillot

de corps et ma chemise froissée. Le sac de Juju était posé sur sa coiffeuse,

et j’ai délicatement plongé la main dedans pour en sortir l’enveloppe. J’ai

rapidement parcouru les photos, en quête de celle que j’avais repérée au

club sportif. Les filles l’avaient vue elles aussi, mais elles connaissaient

Vivek et avaient dû penser qu’il avait juste cherché à s’amuser, ainsi qu’il le

faisait souvent avec nous. Le sentiment de culpabilité que j’éprouvais me rendait peut-être parano, mais cette photographie me donnait le sentiment

d’être exposé aux yeux de tous, et il ne fallait pas que ma tante la voie. Dieu

m’en préserve. Si elle en parlait à mes parents, les conséquences en seraient

inimaginables.

Sur la photographie, Vivek portait la robe, dont la jupe portefeuille était

nouée à sa taille, du côté gauche. Le décolleté en V dévoilait son sternum.

Ses cheveux dénoués encadraient son visage. Juju les avait peignés et

tressés avec du gel en une centaine de fines nattes, avant de les laisser

sécher et de les défaire, de telle façon que la chevelure se déployait en

petites ondulations cascadant le long de son corps. Il était assis sur mes

genoux, les jambes croisées, la robe retroussée jusqu’aux cuisses, le torse

incliné en avant tandis qu’il offrait son rire à l’objectif. Un bras était passé

autour de mon cou et je regardais son visage. L’air que j’y affichais

m’embarrassait à présent au plus haut point. C’était une expression

d’adoration – faute d’un terme plus adéquat. Une expression sans entraves.

Comme s’il n’y avait aucun danger à ce qu’on me voie le contempler de la

sorte. Comme si nous étions seuls, que je ne craignais rien, que nous

n’étions pas cousins et que rien de tout cela n’était terrifiant.

Vivek s’était rasé la poitrine et les jambes – ce qu’il faisait souvent au

cours des derniers mois – et ses orteils étaient vernis d’un rouge assorti aux

fleurs d’hibiscus. Je me rappelais la première fois que je l’avais vu dans

cette robe, dont les manches longues et les épaulettes m’avaient surpris.

Sans le décolleté, que Vivek couvrait de ses cheveux, elle aurait presque pu

passer pour très sage. Mais il avait tournoyé afin de me la faire admirer, et

pour une fois il semblait heureux, non plus fatigué, et ne faisait plus l’effet

d’être mourant ou souffrant. Je n’avais pu m’empêcher d’être heureux pour

lui. J’avais déjà capitulé, à cette époque, voyez-vous ; nous étions chez

Juju, dans notre bulle où tout allait bien et où le monde extérieur n’existait

pas. Assis sur sa tombe avec sa robe entre les mains, j’ai senti mes pleurs

bouillonner en moi.

Tout aurait continué à bien aller s’il n’avait pas quitté la bulle. S’il n’avait

pas éprouvé le besoin de sortir et de se mettre en danger. Comment étions-

nous censés le protéger s’il refusait de rester à l’intérieur ?

Le jour où le marché a brûlé, je suis allé le chercher chez Juju. Elle m’a dit

qu’il était ressorti. Je l’ai engueulée, injustement, comme si j’ignorais

qu’elle ne pouvait pas l’en empêcher. Personne ne le pouvait – nous avions tous déjà essayé, à de nombreuses reprises. J’ai tourné les talons, sauté sur

un okada et je suis parti à sa recherche. Comme je savais qu’il aimait se

rendre sur un stand près du marché, où une femme vendait des puff-puffs,

j’ai demandé au conducteur de l’okada de descendre Chief Michael Road.

Nous venions de passer la première intersection quand nous avons entendu

le vacarme et aperçu la foule dans le lointain. Le motocycliste a fait une

embardée sur le bas-côté et s’est arrêté.

« Commot, commot ! a-t-il braillé.

— Tu ne vas pas plus loin ? ai-je demandé.

— T’es fou ou quoi ? T’as pas vu l’émeute ? Commot, frère, file donc. Et

garde ton argent, hein. »

Je suis descendu en maugréant et en jurant, et il est reparti à toute vitesse.

J’ai soupiré et regardé autour de moi ; c’est alors que j’ai vu Vivek à

quelques pâtés d’immeubles de là – dans cette robe, on ne pouvait pas ne

pas le reconnaître. Je l’ai appelé ; comme il ne s’est pas retourné, j’ai couru

dans sa direction et, en arrivant près de lui, je lui ai donné un coup sur

l’épaule.

« T’entends pas quand on t’appelle ? »

Cette fois, mon cousin s’est tourné vers moi et m’a regardé calmement.

« Je suis Nnemdi », a-t-elle précisé.

D’un geste de la main, je me suis essuyé le visage. Elle avait bien choisi

son jour. « OK, désolé, Nnemdi. On peut repartir chez Juju, s’il te plaît ?

— Pas de problème. Mais avant, je veux des puff-puffs. »

Je l’ai scrutée, puis j’ai indiqué le chaos devant nous. « Tu veux te risquer

là-dedans ? Pour des puff-puffs ? »

Elle a observé la foule et a paru hésiter. Elle se tordait les mains, ainsi

qu’elle le faisait quand elle était tendue. « Ça ne va pas me prendre

longtemps. On n’aura qu’à s’en aller dès que j’en aurai acheté. »

J’avais envie de lui crier après, mais, la dernière fois que j’avais agi ainsi

en public, elle avait menacé de me donner un coup de poing dans la figure

avant de s’enfuir. Je n’avais pas pu partir à sa poursuite – cela aurait semblé

trop bizarre –, alors j’étais rentré chez Juju où j’avais attendu qu’elle

revienne de son plein gré. Cette fois, je l’ai gentiment retenue par les

épaules et regardée dans les yeux. Le coton de sa robe était doux sous mes

paumes. « Nnemdi, je suis sûr que même la femme qui en vend a remballé ses marchandises et a déjà filé. Elle ne sera pas là. Tout le monde s’en va, tu

vois. »

Un panache de fumée s’élevait du marché, se détachant sur l’horizon. Près

de nous, la rue était bondée de véhicules qui s’éloignaient à vive allure –

des bus, des taxis, des voitures particulières. Une commerçante qui portait

des métrages d’étoffe pliés, empilés en équilibre précaire autour d’elle, était

installée sur un okada qui roulait à fond de train ; se faufilant entre les

autres engins, il est passé devant nous et, à cet instant, a dévié de sa course

pour éviter une ornière : une partie des tissus est tombée de la motocyclette

et a atterri dans un nuage de sable. La femme a hurlé au conducteur de

s’arrêter, mais celui-ci n’en a rien fait, se contentant de lui répondre sur le

même ton en s’éloignant à vive allure des émeutiers en colère.

« Il faut qu’on y aille, ai-je dit à Nnemdi. Biko, avant qu’il ne t’arrive

quelque chose. »

Elle m’a foudroyé du regard. « Pourquoi tu crois que c’est à moi qu’il va

arriver quelque chose ? Et pas à toi, nko ?

— S’il te plaît, tu ne vas pas t’y mettre maintenant. Tu sais que c’est

dangereux pour toi de sortir ainsi de chez Juju, sans parler de venir dans ce

quartier ni de te retrouver dans ce genre de situation ! Ne sois pas stupide.

Allons-y !

— Je vois. » Son visage arborait une expression glaciale. « Tu me trouves

stupide, maintenant ?

— Nnemdi, s’il te plaît. Tu pourras te disputer avec moi quand nous

serons chez Juju. Partons. Biko.

— Tu as honte de moi, a-t-elle dit d’une voix étonnée. C’est pour ça que

ça te déplaît quand je sors ainsi. On a l’impression que tu as toujours honte,

Osita. D’abord de toi, puis de nous, et maintenant de moi.

— Bon Dieu. Ce n’est pas vrai. Abeg…

— Non, c’est la vérité. Rien ne te dérange quand nous sommes à

l’intérieur et que personne ne peut nous voir, mais c’est pour ça que ça te

déplait quand je sors comme ça. Tu ne veux pas que les autres me voient.

Ou bien est-ce parce que tu ne veux pas qu’on me voie avec toi ? »

J’ai gémi et me suis pris la tête entre les mains. Ce n’était vraiment pas le

moment. Que se produirait-il si quelqu’un l’examinait de trop près, un

individu muni d’une machette et ballotté par une foule hostile ? Elle serait

probablement blessée, tuée en moins de rien. Je l’ai saisie par le bras pour l’entraîner. « Nous n’avons pas le temps de nous chamailler au milieu de la

rue ! »

Elle a essayé de se libérer et s’est mise à me frapper. « Lâche-moi ! Hapu

m aka ! »

Je me suis emporté. « Il faut qu’on parte tout de suite ! Tu sais ce qu’ils te

feront ? »

Nnemdi en a eu le souffle coupé, s’est dégagée de toutes ses forces et m’a

échappé. J’ai été alarmé par la douleur qui se lisait dans ses yeux, surpris

que la vérité puisse autant la blesser. Elle s’est écartée si violemment

qu’elle a trébuché ; son talon s’est accroché à une pierre, et elle est tombée.

Tout est arrivé si vite. J’ai vu son crâne heurter l’arête de ciment surélevée

du caniveau, au bord de la chaussée. J’ai vu son corps s’affaisser, yeux clos,

le sang formant une flaque dans le sable en quelques secondes.

J’ai hurlé.

« Non, non non non ! » J’ai couru et me suis agenouillé près d’elle,

glissant une main sous sa nuque pour lui soulever la tête. « Nnemdi !

Nnemdi ! » Elle ne reconnaîtrait peut-être pas ce prénom après s’être cogné

la tête. « Vivek, ai-je chuchoté. Vivek, ouvre les yeux. S’il te plaît, bhai.

Ouvre les yeux. » Ma main était à présent trempée de sang – il y en avait

tant. La panique était un vautour qui tentait de sortir de mon corps en

battant frénétiquement des ailes et en me donnant des coups de bec. J’ai

fouillé les environs du regard et me suis empressé de récupérer le tissu

tombé de l’okada. J’ai déchiré l’emballage de plastique, soulevé de

nouveau le cou de Nnemdi et me suis servi de l’étoffe pour essayer

d’étancher le sang.

Un hôpital. Il fallait que je l’emmène jusqu’à un hôpital. Autour de nous,

personne ne nous prêtait attention ; le chaos régnait ; des gens couraient de

tous côtés. J’ai pris Nnemdi dans mes bras et l’ai portée contre ma poitrine,

la partie supérieure de mon bras lui protégeant la tête. Debout au bord de la

voie, j’ai vu un okada s’arrêter devant moi en dérapant. Chose inattendue,

c’était une femme qui le conduisait.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? a-t-elle demandé en observant Nnemdi.

— Elle est tombée. Vous pouvez nous emmener jusqu’à un hôpital, s’il

vous plaît ? »

Elle a acquiescé. « Montez. » Je me suis assis derrière elle, prudemment, m’installant à l’arrière de la selle afin de laisser de la place pour Nnemdi

entre nous. Nous avons démarré à vive allure.

« L’hôpital Anyangwe, ai-je lancé à la motocycliste. Vous le

connaissez ? » On pouvait facilement s’y rendre à pied depuis la maison de

tonton Chika et tantie Kavita. Je pourrais aller les chercher en courant

pendant que les médecins s’occuperaient de Nnemdi. La conductrice a

hoché la tête et j’ai incliné mon visage vers celui de Nnemdi, le vent sifflant

près de nous. « Réveille-toi, ai-je supplié. Réveille-toi pour moi. » Nous

nous glissions entre les voitures, et je gardais les bras fermement serrés

autour d’elle, l’arrière de ses genoux reposant au creux de mon coude. Ses

chaussures sont tombées, mais je m’en moquais. Nous avons atteint le

croisement qui donnait sur une rue transversale menant à l’hôpital, où une

vaste fondrière barrait la majeure partie de la chaussée. L’okada s’est

immobilisé.

« Ma moto peut pas passer par là, a dit la conductrice. Ça risque d’abîmer

mon moteur. On peut faire le tour par la rue principale. Abi l’hôpital est

juste à côté ?

— Pas de wahala, ai-je répondu en descendant prudemment de la moto.

Ce n’est plus très loin à pied. Ego ole ? »

Elle a agité la main. « Laisse tomber l’argent. Assure-toi que ta femme va

bien. »

J’ai opiné du chef, de grosses larmes aux yeux ; elle est repartie, et j’ai

avancé en pataugeant le long de la flaque. Cette petite rue était un raccourci

étroit, non pavé, ombragé par des arbres. Je connaissais bien ce passage –

un portail latéral donnait sur le terrain de tonton Chika. Quand Vivek et moi

étions encore collégiens, nous avions brisé le cadenas rouillé et déblayé un

chemin afin de pouvoir sortir en douce de la propriété. J’ai traversé la

fondrière, de l’eau jusqu’aux chevilles, et je passais devant le portail quand

j’ai baissé les yeux vers Nnemdi. Je me suis arrêté.

Son visage arborait une expression nouvelle. Je ne la reconnaissais plus. Je

me suis empressé de m’agenouiller et de l’allonger par terre afin de

chercher son pouls au niveau du cou. Je n’ai rien senti. J’ai placé la main

devant son nez. Rien. Ma chemise était imbibée de sang. Je n’arrivais plus à

respirer. Mes yeux se sont voilés, et je me suis cru sur le point de perdre

connaissance. Je l’ai secouée, appelée par ses deux prénoms, comme si cela avait pu changer quoi que ce soit. Nous étions sous un flamboyant. Une

fleur orange en est tombée et s’est posée sur sa poitrine.

Je suis resté agenouillé près de la barrière, sur la voie déserte. J’ai porté la

main à son visage et répété ses prénoms. Toute la scène paraissait se

dérouler dans mon imagination.

J’étais là, dans la rue, le corps de mon cousin étendu devant moi.

Quelqu’un allait me voir.

Cette pensée l’emporta sur tout le reste et une poussée d’adrénaline me

traversa. Je ne peux vous expliquer pourquoi j’ai agi comme je l’ai fait

ensuite, sauf que la maison de tonton Chika était juste devant moi, qu’il ne

servait plus à rien d’aller à l’hôpital, je le savais, et j’ignorais de quelle

manière je répondrais aux questions qu’on me poserait si je me rendais dans

l’un ou l’autre de ces endroits. Vivek nous avait toujours répété, à Juju et à

moi : « Veillez à ce que mes parents ne l’apprennent pas. Ils ont déjà tant de

soucis. Veillez à ce qu’ils n’apprennent jamais rien à propos de Nnemdi. »

J’ai donc agi selon son souhait.

J’ai dénoué le nœud qui fermait la robe et je la lui ai enlevée sans cesser

de pleurer, les mains tremblantes, l’esprit égaré. J’ai déplié le pan d’étoffe

dont je m’étais servi pour étancher le sang. C’était de l’akwete, orné d’un

motif rouge et noir. J’en ai couvert Nnemdi et je l’ai de nouveau prise dans

mes bras pour me diriger vers le portail latéral, que j’ai ouvert du pied – la

serrure n’avait jamais été réparée. J’ai traversé l’arrière-cour au pas de

course, longé la maison jusqu’à la véranda, où j’ai allongé Nnemdi près du

paillasson. Il y avait tant de sang, nous en étions tous deux couverts. Je ne

pouvais pas m’arrêter de pleurer.

« Je suis désolé, ai-je chuchoté. Je suis tellement désolé. » D’une caresse,

j’ai écarté une mèche de cheveux de son visage et pressé mon front contre

le sien, mes larmes tombant sur son nez et ses lèvres. La voix de mon oncle

m’est parvenue depuis une fenêtre.

« Tu as entendu ça ? a-t-il demandé à ma tante.

— On a frappé à la porte ? » a-t-elle répondu.

J’ai ravalé un sanglot, reniflé et, la tête de Nnemdi entre les mains, je l’ai

embrassée sur la bouche. « Je dois m’en aller, lui ai-je dit. Je t’en prie,

pardonne-moi. Je dois m’en aller. »

J’ai défait la chaîne en argent qu’elle portait autour du cou, le pendentif de

Ganesh encore tiède contre ma paume. Je l’ai serré dans mon poing.

« Je t’aime », ai-je dit à ses yeux silencieux. Puis je me suis relevé et j’ai

couru, à moitié courbé pour ne pas être vu par les fenêtres. Je me suis enfui

par l’arrière, j’ai franchi le petit portail, ne m’arrêtant que pour le refermer

derrière moi. Sans cesser de courir j’ai descendu la petite rue après avoir

ramassé la robe et secoué les pétales orange et jaune qui s’étaient

accumulés dessus. J’ai descendu la voie principale toujours en courant, je

suis passé devant les grilles de l’hôpital ; les gens me regardaient, mais, si

proche de cet établissement, mon expression affligée devait paraître

familière, comme si j’y avais perdu quelqu’un. J’ai demandé un sac en

plastique à une femme qui vendait des oranges sur le bas-côté. Elle a

observé mes vêtements ensanglantés avec inquiétude, mais elle m’a donné

un sac noir et jaune et m’a tendu un sachet d’eau potable.

« Lave-toi le visage, m’a-t-elle dit. Gịnị mere gị ?

— Je me suis retrouvé dans un accident, ai-je répondu tout en me rinçant,

de l’eau rouge pâle dans les mains.

— Chineke ! Est-ce que ça va ?

— Oui, Ma. J’essaie juste de rentrer chez moi.

— Il y a du sang partout sur ta chemise.

— Ce n’est pas le mien.

— Ce n’est pas une bonne idée de se balader dans cet état. » Elle a appelé

une femme qui vendait des vêtements dans un kiosque voisin – des tee-

shirts à paillettes aux couleurs voyantes ainsi que des robes en wax

suspendues à des mannequins sans tête, d’un blanc ivoire. « Vero ! Biko,

file un tee-shirt à ce garçon. »

La femme a sorti la tête de son kiosque. « Cinquante nairas ! » a-t-elle

lancé en retour. J’ai tiré de ma poche un billet de cent que j’ai tendu à la

vendeuse d’oranges. Elle m’a regardé d’un air étonné, puis l’a agité en

direction de l’autre femme, qui a acquiescé avant de sortir avec un tee-shirt

noir orné d’une couronne pailletée. « Il va lui aller, çui-là », a-t-elle affirmé.

La vendeuse d’oranges lui a passé les cent nairas et en a reçu cinquante en

échange. Elle a voulu me les remettre, mais j’ai secoué la tête. « C’est bon,

Ma. » J’ai placé le sac en plastique entre mes jambes et enlevé ma chemise

en pleine rue avant d’enfiler le tee-shirt noir. Il était un peu serré, mais il

m’allait en effet. J’ai fourré ma chemise ensanglantée et la robe de Nnemdi

dans le sac et, quand j’ai levé les yeux, les deux femmes m’observaient.

« Tu te mets à poil même quand t’es pas chez toi, hein ? a commenté la marchande de vêtements.

— Occupe-toi de tes affaires, a répliqué la vendeuse d’oranges. Rentre

chez toi et sois prudent, tu entends ? » a-t-elle ajouté à mon intention, et j’ai

hoché la tête.

« Daalụ, Ma. »

Il y avait encore du sang qui séchait sur mon jean, mais cela ne se voyait

pas trop car le pantalon était sombre. Je me suis rendu directement à l’arrêt

de bus et suis parti pour Owerri. Lorsque j’ai payé le contrôleur, certains

billets étaient maculés de sang, mais il n’a même pas cillé.

Comme mes parents n’étaient pas là quand je suis arrivé à la maison, j’ai

pris la clé sous le paillasson et je suis entré. J’avais assez de temps pour

prendre un bain et brûler les vêtements souillés avec les ordures dans

l’arrière-cour – ce dont j’étais censé m’occuper de toute manière. Je ne sais

pas pourquoi j’ai conservé la robe dans ce sac, que j’ai fermé avant de le

placer sous mon lit. J’ai rincé le pendentif et l’ai caché sous mon matelas,

en dépit du fait que ma mère risquait de le trouver au cas où elle viendrait

dans ma chambre. C’était pourtant peu probable. Je ne pouvais pas

l’enterrer – cela m’était tout simplement impossible.

Je revois encore le sang entraîné dans le tuyau d’évacuation de la

baignoire tandis que je me versais des seaux sur le corps ; je me suis frotté

vigoureusement jusqu’à ce que l’eau soit claire, avant d’en verser encore et

de me frictionner de nouveau, utilisant tant de seaux que j’ai fini par vider

la citerne de la salle de bains. Je me suis essuyé avec une serviette blanche

afin d’être sûr qu’il ne restait plus une goutte de sang de mon cousin sur

moi, puis je suis allé chercher de quoi remplir la citerne. Je suis ensuite

sorti, conscient que ce n’était plus qu’une question de temps avant que

tonton Chika appelle mon père pour lui annoncer ce qui était arrivé, et je

n’avais pas envie d’être là et de devoir décrocher.

Quand je suis revenu, tard dans la soirée, mes parents pleuraient dans le

salon. Lorsqu’ils m’ont appris la nouvelle, j’ai pleuré avec eux comme si

c’était la première fois.

Depuis, je fais constamment semblant. J’ai fait semblant avec les filles, à

l’enterrement et avec tout le monde. C’est pour cette raison que je ne suis

allé voir personne, que je suis resté à Owerri. Il fallait que j’apprenne à bien

me tenir avec ce secret qui déposait ainsi des pétales en moi. J’ai aidé tantie

Kavita à chercher l’amulette après qu’elle m’a ramené de Port Harcourt, alors que, une fois chez moi, j’avais l’intention de la sortir de sa cachette,

de la presser contre mes lèvres et d’étouffer mes sanglots afin que mes

parents ne m’entendent pas.

Quand nous avons fait part à tantie Kavita de notre théorie selon laquelle

Vivek était allé se promener en se faisant passer pour Nnemdi et qu’on

l’avait probablement tué pendant l’émeute, je pouvais à peine parler tant ma

gorge était enflée. Elles ont cru que c’était du chagrin. « Les garçons étaient

très proches », a plus tard déclaré ma tante, autorisant enfin d’autres gens à

pleurer son enfant. Je les ai écoutées qui se demandaient ce qui avait pu

arriver à la robe, quand bien même je savais depuis le début qu’elle était

cachée sous mon lit, douce et raide au toucher. J’ai regardé ma tante verser

des larmes et imaginer les souffrances que Vivek avait endurées. J’avais

envie de lui avouer que Nnemdi n’avait plus rien senti dès l’instant où elle

était tombée, qu’elle était morte endormie dans mes bras, qu’elle n’avait pas

souffert, mais je ne pouvais rien dire. Je me suis tu. Nous lui avions livré

une part de la vérité, et elle n’aurait pas été capable d’en appréhender

davantage. Je gardais le reste pour moi.

Je me retrouvais donc avec la robe, assis sur la tombe, tandis

qu’apparaissait dans le ciel un soleil d’un jaune dilué. Je ne savais pas à

quelle heure mon oncle et ma tante seraient là. J’avais l’impression de

toujours les devancer de quelques pas précipités, de détenir des secrets

qu’ils ne pouvaient attraper. Je suis allé ramasser une houe posée près de la

porte de derrière et, au pied du petit carambolier, j’ai soigneusement

entrepris de faire un trou, assez profond pour que la pluie ne le rouvre pas,

tout en m’efforçant d’écarter les racines. J’ai fini par creuser à la main

autour de ces dernières, pratiquant de petites cavités dans lesquelles je

versais de l’eau pour ramollir la terre. J’ai ensuite sorti la robe du sac. Je

l’ai portée à mon visage pour tâcher d’y distinguer l’odeur de la peau de

mon cousin tout en essayant de ne pas trop prêter attention à celle du sang

séché. Elle ne sentait pas grand-chose. Je l’ai placée au fond du trou et l’ai

enterrée, puis j’ai ajouté du sable et des feuilles au-dessus pour ne pas

qu’on s’aperçoive que quelque chose avait été enfoui là.

« Je suis tellement désolé, ai-je dit à la tombe. C’était un accident. Jamais

je ne t’aurais fait du mal, au grand jamais. Je le jure devant Dieu. Tu étais

mon frère, et je t’aimais. Je voulais seulement te protéger. »

J’ai posé la main sur le ciment, qui était froid. « Tu me manques à chaque instant. »

Ma voix s’est brisée, et la tombe n’a rien répondu. Je suis resté agenouillé

là un long moment ; j’ai fini par me relever et j’ai épousseté mes genoux

sales. Le soleil était maintenant plus ardent dans le ciel. Je me suis essuyé

les yeux et j’ai ramassé le sac en plastique. Tout en le serrant fort dans mon

poing, j’ai tiré de ma poche arrière la photographie où nous étions

ensemble. J’avais envisagé de l’enterrer elle aussi, mais je ne l’avais pas

pu ; je ne pouvais pas tout laisser se putréfier dans cette tombe avec mon

cousin. Du pouce, j’en ai caressé la surface brillante avant de la rempocher

avec le pendentif. Puis je me suis éloigné en sachant que je m’en irais, que

je partirais loin, dans un lieu où je pourrais passer cette amulette autour de

mon cou et la porter tous les jours, et peut-être aurais-je alors le sentiment

qu’en définitive il ne m’avait pas quitté.

 

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