La mort de Vivek Oji
XIX. Osita
XIX
Osita
Juju m’a appelé pour me dire que nous nous réunirions dimanche au club
sportif. Quand je suis arrivé, Elizabeth et elle étaient déjà là, assises assez
loin l’une de l’autre pour que je comprenne qu’elles ne s’étaient pas encore
réconciliées, en dépit de leurs corps inconsciemment tournés l’un vers
l’autre. Les jambes croisées, Juju tapait l’herbe du pied. Elizabeth bougeait
à peine. Je percevais la colère silencieusement accumulée en elle, tandis
qu’elle regardait dans le vague, installée sur une chaise en plastique.
Depuis l’incident qui avait eu lieu dans l’ancien logement des
domestiques, Elizabeth et moi tâchions de ne pas nous retrouver trop
souvent en présence l’un de l’autre. Lorsque Juju et elle ont commencé à se
fréquenter, il est devenu plus difficile de s’éviter, étant donné que nous
étions tous liés à Vivek – auquel elle avait pardonné beaucoup plus vite
qu’à moi, soit dit en passant. Mais pas de wahala. Je vivais à Owerri sans
me mêler de leurs affaires, et tout allait pour le mieux entre nous. De plus,
l’Elizabeth avec qui j’étais sorti était très différente de celle qu’elle était
devenue, avec son crâne rasé et son eye-liner épais. D’autres filles auraient
porté de grosses boucles d’oreilles et du rouge à lèvres pour compenser
cette absence de cheveux, comme si elles avaient encore été au lycée, mais
Elizabeth s’en moquait, c’était flagrant. Parfois, j’avais envie de lui dire
qu’elle avait une telle allure de lesbienne qu’il était miraculeux que tantie
Maja ne se soit pas rendu compte qu’elle couchait avec sa fille – mais, là
encore, je ne me mêlais pas de leurs affaires.
Quand j’ai rejoint leur table, Juju s’est levée et m’a serré dans ses bras.
Elle m’a étreint un petit peu trop longtemps, et j’ai vu Elizabeth plisser les
yeux. « Merci d’avoir fait tout ce chemin », a murmuré Juju. Après que
tantie Kavita était venue me chercher à Port Harcourt, j’étais reparti à
Owerri. Je ne pouvais pas rester dans la maison où Vivek avait vécu, mais le chagrin s’était déployé jusqu’à la mienne. Ma mère pleurait beaucoup,
même si je n’ai jamais su si c’était parce qu’il était mort ou parce qu’elle
l’avait laissé glisser entre ses doigts. Je ne lui ai jamais posé la question.
Mon père errait ici et là, la peau de son visage distendue par les années, et
adressait à peine la parole à ma mère. Je savais qu’il voulait être présent
pour tonton Chika, et le fait que leurs épouses avaient creusé ce sillon béant
entre eux l’accablait.
« Nous sommes frères », avait-il dit un jour, avec dans la voix de
l’étonnement et de l’incrédulité, après que je lui avais demandé comment il
allait. « Nous sommes encore frères, et pourtant il refuse de me parler. » J’ai
failli lui dire que je savais ce que cela faisait de perdre un frère, mais c’était
un sentiment trop compliqué à exprimer, alors je l’ai gardé en moi.
« Tu as dit que c’était important », ai-je rappelé à Juju comme nous nous
écartions l’un de l’autre.
Elle a reniflé et s’est essuyé le nez. « Ça l’est. Nous attendons juste les
autres.
— Elizabeth, ai-je dit à l’intéressée en la saluant d’un signe de tête.
— Osita. » Elle m’a décoché un bref coup d’œil, m’a souri d’un air pincé,
lèvres serrées, et a ajouté sur un ton acéré : « Contente que tu aies pu
venir. »
Je me doutais désormais que Juju avait dû lui parler de ma liaison avec
Vivek. Son hostilité ne m’a pas surpris, et je ne m’en souciais pas assez
pour en faire toute une histoire. Pour quel motif nous serions-nous
disputés ? Mon cousin était mort. Je me suis assis et j’ai patienté, lançant un
regard à Juju. Elle avait l’air épuisée. Contrairement à son habitude, sa
chevelure châtain foncé n’était pas tressée, mais nouée en un chignon à la
diable ; elle avait des cernes sous les yeux, ne portait pas de brillant à
lèvres, et pourtant je ne me souvenais pas de l’avoir vue aussi belle, alors
même qu’elle paraissait sur le point de s’effondrer. La pensée qui m’est
ensuite venue en tête – Vivek aurait souhaité que je prenne soin d’elle – m’a
paru étrange. « Comment est-ce que tu vas ? lui ai-je demandé.
— Elle va bien », a sèchement répliqué Elizabeth. J’ai failli riposter, mais
Somto et Olunne sont arrivées, et nous nous sommes tous salués, avons
réarrangé la disposition des chaises, distribué des menus. Juju et Elizabeth
ont dû rapprocher leurs sièges pour faire de la place aux nouvelles venues,
annulant ainsi le petit champ de forces qui subsistait entre elles, si bien qu’en son absence elles ont retrouvé leurs aises, leurs voix s’entrecroisant
comme les fils d’une même étoffe. Nous avons passé commande auprès du
serveur, puis Olunne s’est tournée vers Juju. « Bon, de quoi il s’agit ?
Pourquoi avons-nous fait venir Osita d’Owerri ? »
Juju a lancé un coup d’œil à Elizabeth, qui lui a adressé un léger signe de
tête. « Montre-leur », a-t-elle dit.
Juju a plongé la main dans son sac et en a tiré une enveloppe aux couleurs
vives, couverte de visages lumineux et souriants empruntés à des banques
d’images. « L’autre jour, j’ai fait développer ces photos à partir d’une
pellicule restée dans l’appareil de Vivek. Je… je crois que nous devrions les
donner à tantie Kavita », a-t-elle expliqué en tendant l’enveloppe à Somto,
assise à côté d’elle.
Celle-ci l’a ouverte et en a eu le souffle légèrement coupé. Elle a dévisagé
Juju d’un air troublé.
« Tu as pris des photos de lui comme ça ? »
La mâchoire de Juju s’est crispée. « C’est lui qui le souhaitait. Est-ce que
j’étais censée refuser ? »
Somto a refermé le rabat de l’enveloppe sans regarder les autres
photographies. « Tu veux donc dire que les employés du magasin les ont
vues, eux aussi ? »
Elizabeth a levé les yeux au ciel. « Réfléchis un peu. Ils les ont vues,
évidemment. Et alors ? » Olunne a tendu le bras par-dessus la table pour
prendre l’enveloppe des mains de sa sœur. « Tu les as déjà regardées,
Elizabeth ?
— Je suis allée les chercher avec Juju. »
Somto paraissait furieuse. « Tu n’aurais pas dû prendre ces photos, Juju. Je
me fiche de savoir que c’était ce qu’il voulait. Et si quelqu’un les trouvait ?
Et si un des employés en avait gardé une reproduction ?
— Tu ne l’as donc pas écoutée ? » Olunne examinait les clichés un à un ;
sa voix était douce, presque amusée. « Elle veut les montrer à la mère de
Vivek.
— T’es cinglée, a dit Somto à Juju. Tu entends ? Tu n’es pas bien dans ta
tête. Tantie Kavita ne doit jamais voir ces photos. Tu imagines l’effet que ça
lui ferait ?
— Je pense qu’elle devrait savoir. » Juju semblait hésitante, apeurée.
Elizabeth a posé la main sur son bras. « C’est toi qui le connaissais le mieux, a-t-elle dit.
— Il n’est pas là ! » a crié Somto. Elizabeth l’a foudroyée du regard. « Il
n’est pas là, a répété Somto en baissant le ton. On l’a déjà enterré. À quoi
bon montrer ces photos à sa mère ? »
Olunne me les a tendues et je les ai prises, le cœur battant. Je savais déjà
ce que j’y verrais, que cela me percuterait la poitrine aussi violemment
qu’un camion. Je n’avais pas vu de photographie de lui depuis son
inhumation.
« Tu ne sais pas dans quel état elle est, s’est défendue Juju. Elle passe son
temps à poser des questions. Elle n’a pas l’intention d’arrêter. Elle tient à
savoir ce qui lui est arrivé.
— Nous ne savons pas ce qui lui est arrivé, répondit Olunne.
— Justement, elle s’imagine que si. Ou du moins que moi, je suis au
courant, car c’est chez nous qu’il est venu en dernier.
— Elle nous a souvent rendu visite, mais elle a arrêté, a dit Somto.
— Oui, parce que c’est moi qu’elle dérange, maintenant ! a rétorqué Juju.
Ma mère et elle se sont disputées à ce sujet, vous le saviez ? Mama lui a
même dit qu’elle ne devrait plus venir chez nous – alors que ça fait des
années qu’elles sont amies. Depuis, elle téléphone sans arrêt pour me
supplier de me souvenir de quelque chose que je refuse de lui avouer.
— Et c’est ça que tu veux lui avouer ? a demandé Somto en haussant les
sourcils d’un air moqueur. Tu ne crois pas que ça va provoquer d’autres
questions ? »
Juju a haussé les épaules. « Ces photos disent la vérité. Elle sait qu’il
cachait quelque chose. Pourquoi ne pas les lui montrer, tout simplement ?
— Parce que cette femme est presque folle, Juju », a déclaré Olunne
comme si elle énonçait un fait banal. Je continuais d’inspecter les
photographies, dont le papier brillant glissait sous mes doigts. Je me vis sur
l’une d’elles, souriant à l’objectif. Je me rappelais celle-ci. Juju l’avait prise
en fin d’après-midi alors que le soleil couchant était devenu une ligne en
travers du mur de sa chambre. La lumière fendait durement mon visage en
deux, plongeant mon sourire dans l’ombre. J’ai placé le cliché sous la pile
et poursuivi mon examen tandis que les filles se querellaient.
« Elizabeth, s’il te plaît, calme un peu ta copine, a dit Somto en levant les
mains au ciel. Elle raconte n’importe quoi.
— Non, mais sérieusement, a repris Olunne en se tournant vers Elizabeth. Tu crois qu’on devrait tout dire à tantie Kavita ? »
Elizabeth s’est mordillé la lèvre. « Écoute, tous les secrets finissent par
s’éventer. C’est juste une affaire de temps. Et justement, plus ça prend du
temps, plus ça aggrave les choses au bout du compte. » Elle a soulevé une
épaule et l’a abaissée. « Nous connaissons tous ça d’expérience, abi ? »
J’ai presque eu l’impression que Juju réprimait une grimace, et j’ai
compris qu’elle pensait à son père. Ou bien aux secrets qu’elle n’avait pas
révélés à Elizabeth.
Somto n’était pas convaincue. « Comment est-ce qu’elle l’apprendrait ?
demanda-t-elle. Parce que vous comptez lui dire, c’est ça ? En fait, à part
nous tous, qui était au courant ? » Personne n’a répondu. « Exactement. Par
conséquent, à moins que l’un de nous décide d’ouvrir sa grande gueule, il
n’y a pas de raison pour que tantie Kavita sache quoi que ce soit. Vous
n’avez aucun respect, vous autres. Laissez-la se souvenir de Vivek tel
qu’elle l’a connu, haba ! C’est quoi, votre problème ? Je suis la seule à ne
pas avoir perdu la raison, ici ? »
Olunne a croisé les mains et hoché la tête. « Pourquoi créer des ennuis ? »
Juju et Elizabeth ont échangé un regard. « Deux contre deux », a déclaré la
seconde, et elles se sont toutes tournées vers moi.
« Je crois que c’est à Osita de décider », a dit Juju.
Somto a aspiré de l’air entre ses dents. « Pourquoi lui ? »
Mon cœur s’est accéléré. Juju s’apprêtait-elle à leur parler de Vivek et
moi ?
Olunne a donné une claque sur le bras de sa sœur. « Idiote. Vivek était son
cousin. C’est de sa famille qu’il est question. »
Juju a opiné du chef. « Kavita est ta tante. À toi de décider. »
Les lèvres d’Elizabeth se sont retroussées en un sourire carnassier. « Oui,
a-t-elle approuvé d’une voix mielleuse. C’était ton cousin. » Elle
m’observait frontalement ; son dégoût était visible. Je me suis demandé ce
que Juju avait pu lui raconter, ou si, à ce stade, cela avait encore de
l’importance.
Juju a jeté un regard noir à Elizabeth, puis s’est de nouveau tournée vers
moi. « Est-ce qu’on devrait la mettre au courant ? »
J’ai ouvert la bouche pour répondre, mais notre commande est arrivée, et
j’ai ravalé mes mots. Nous nous sommes tous tus pendant un moment et
avons réarrangé les affaires posées sur la table pour faire de la place.
Une fois le serveur reparti, Juju a pris un morceau d’igname sautée et a
attendu que je réponde. Elizabeth a entamé son suya sans me lâcher du
regard. Les deux sœurs ont soufflé sur le bol de soupe au poivre qu’elles
partageaient, et j’ai baissé les yeux vers mon assiette pendant un instant,
observant l’ugba en nappe huileuse et la noirceur des escargots frits. Le plat
dégageait une odeur riche et prononcée.
« Montre-les-lui, ai-je dit, allant jusqu’à me surprendre moi-même.
— Bon Dieu », a réagi Somto.
Juju s’est étranglée sur un morceau d’igname. « Hein, vraiment ? » Elle ne
s’était pas attendue à ce que je consente. Elle pensait que j’aurais préféré
cacher qui Vivek avait été.
« Montre-les-lui, ai-je répété en refermant l’enveloppe pour la rendre à
Juju.
— Vous allez tuer cette femme, vous autres, a commenté Somto.
Wallahi. »
Je ne lui ai pas prêté attention. « Tu as raison, ai-je dit à Juju. Elle a besoin
de réponses. Nous faisons tous comme s’il n’avait pas été tué. Comme si la
mort de Vivek était un événement normal.
— Mais nous savons pourquoi il a été tué, a marmonné Olunne en
enfonçant sa paille dans son verre.
— Exactement, ai-je acquiescé. Nous savons. Mais pas elle. Il faut donc
lui montrer les photos pour qu’elle comprenne. Pour qu’elle arrête de poser
des questions.
— Si tu crois que ça va l’en empêcher, tu es fou. » Somto a pris sa cuiller
et a vivement remué sa soupe au poivre.
« Non, elle continuera. Mais celles qu’elle posera seront différentes. Et ce
sera peut-être des questions auxquelles nous pourrons répondre. »
Juju paraissait au bord des larmes. « Merci. Je ne peux plus mentir comme
ça.
— Bon sang, a fait Olunne. Ça va être dingue. Si tu lui dis, nos parents
vont tous être au courant. Ça signifie qu’ils vont nous interroger. Tous
autant que nous sommes. Ils voudront savoir pourquoi nous avons laissé
faire. Pourquoi nous ne leur avons rien raconté.
— Ça ne les regardait pas, a répliqué Juju.
— C’est ce que tu crois ? Je tiens à être là quand tu l’expliqueras à ta mère. Je suis sûre qu’elle comprendra. » Olunne a lâché sa paille dans le
verre et a croisé les bras. « Ça va être un désastre. Ils vont nous tuer.
— Au moins, nous sommes en vie, a dit Juju. Pas Vivek. »
Le silence est tombé autour de la table. Puis Somto a enfoui son visage
entre ses mains et a gémi. « Je n’arrive pas à croire que tu vas nous forcer à
faire ça. »
J’ai regardé fixement mon assiette ; j’avais perdu l’appétit et, après avoir
vu les photos, je me sentais oppressé. « Je dois me mettre en route pour
Owerri », ai-je annoncé en quittant mon siège. Les filles, surprises, ont levé
les yeux vers moi.
« Tu ne loges pas chez tantie Kavita ? a demandé Somto.
— Non, ai-je répondu en secouant la tête. J’ai dit à ma mère que je
rentrerai ce soir.
— Tu devrais rester ici, a affirmé Olunne. Il est dangereux de voyager
jusqu’à Owerri aussi tard dans la journée.
— Ça ira. Je l’ai déjà fait. »
Juju s’est redressée à son tour. « Je te raccompagne jusqu’à la sortie », a-t-
elle proposé. J’ai dit au revoir aux autres et observé Elizabeth qui observait
Juju tandis que nous nous éloignions. Nous avons traversé le bâtiment situé
à l’avant du club, puis le hall d’entrée, et nous sommes immobilisés juste
après le portail.
« Tu es certain de devoir repartir ? » a demandé Juju.
Elle se tenait près de moi, mais je n’avais pas envie de reculer. « Je suis
sûr qu’Elizabeth sera heureuse de me savoir loin.
— Ne fais pas attention à elle. Ça a juste été très pénible pour elle quand
elle a appris la nouvelle, tu vois ? »
Je ne savais absolument pas quoi répondre à ça – au fait que sa petite amie
avait découvert que j’avais eu une liaison avec mon cousin –, alors nous
sommes simplement restés dans le rond de lumière de la lampe à détecteur
de mouvement pendant quelques minutes.
« Si tu ne veux pas loger chez ton oncle et ta tante, je comprends, a dit
Juju. Sans Vivek, je n’aurais moi non plus pas envie de dormir dans cette
maison. Tu peux toujours venir passer la nuit chez moi, tu le sais. »
J’ai ri. « Imagine ce que ton père en penserait.
— Il est en voyage d’affaires. Pour de bon, cette fois. Mama te connaît, et
tu as déjà logé chez nous. Ce n’est pas un problème.
— Merci, mais ça ira. Il faut que j’y aille. »
Juju m’a enlacé et je l’ai serrée à mon tour, fort. La même pensée m’est
revenue en tête : Vivek aurait souhaité que je prenne soin d’elle. Cependant,
je n’étais pas lui, et je ne pouvais remplacer ce qu’il avait représenté à ses
yeux. Je n’étais pas une pièce de leur puzzle à eux. Une fois que je me suis
écarté, elle a agité la main, et je lui ai fait signe moi aussi tout en me
dirigeant vers la rue principale. Je savais qu’elle était encore plantée là,
seule sous la lampe, et qu’elle me regardait l’abandonner.
À l’arrêt de bus, j’ai acheté un sachet d’eau potable que j’ai bu lentement.
J’étais bête de m’inquiéter pour elle, me suis-je dit. Elle se débrouillait très
bien avant que je vienne, comme chacun d’entre nous. Comme si la vie des
parents de Vivek ne s’était pas arrêtée, du moins tous les aspects importants
de leur existence, même quand il leur fallait se réveiller le matin et
contempler le soleil se déplacer dans le ciel. Nous faisions tous semblant
d’aller bien, peut-être parce que le monde ne nous laissait pas d’autre choix.
Soudain, je me suis senti épuisé, complètement miné. Je me suis installé
sur un banc et j’ai regardé les gens s’affairer autour de moi. Mon bus est
arrivé puis est reparti, et je suis resté assis là, les appels du contrôleur –
Owere ! Owere ! – résonnant sous mon crâne. Après que ses phares ont
disparu dans la nuit, je me suis résigné au fait que j’avais pris une décision,
et j’ai hélé un okada pour gagner la maison de tantie Maja. Le chauffeur
m’a déposé près de la barrière couverte de fleurs que j’ai franchie d’un
bond, près du portail, là où rien ne poussait. Une fois devant la porte de
derrière, j’ai envoyé un texto à Juju : Je suis en bas. Au bout de quelques
minutes seulement, le cadenas de la grille de protection a cliqueté, et elle
m’a ouvert.
« Enlève tes chaussures », a-t-elle chuchoté tout en verrouillant de
nouveau la porte. Mes souliers à la main, je l’ai suivie sur la pointe des
pieds et nous avons gravi l’escalier en respirant à peine, attendant d’être en
sécurité dans sa chambre, qu’elle a fermée à clé derrière nous. « Ça me fait
plaisir que tu sois revenu », a-t-elle dit.
Je n’ai pas répondu. Je parcourais la pièce du regard en me demandant
pourquoi diable j’avais cru que la maison de tonton Chika me rappellerait
trop douloureusement Vivek, alors que mes autres souvenirs étaient ici,
chez Juju. « Je n’aurais peut-être pas dû, ai-je répondu.
— Ma foi, c’est trop tard maintenant. » Elle s’est allongée, vêtue d’une chemise de nuit de coton qui s’arrêtait au-dessus des genoux. « Puisque tu
es là, tu ferais mieux de dormir un peu. »
J’ai hésité. « Et si j’allais dans la chambre d’amis ? »
Juju s’est assise contre les oreillers et s’est essuyé le visage. « Osita. S’il
te plaît. Je ne… » Elle a ouvert les mains, paumes vers le haut, et les a
laissées retomber sur le dessus-de-lit. « Je n’y arrive tout simplement pas. »
Ses yeux se sont emplis de larmes ; j’ai ôté mon pantalon, déboutonné ma
chemise et, en maillot de corps et en boxer-short, je me suis étendu près
d’elle. Prends soin d’elle. Elle a l’air si seule. « Je suis désolé, ai-je dit en
l’attirant à moi. Chut, tout va bien. Je suis désolé. »
Elle a éclaté en sanglots, les étouffant contre moi afin qu’ils ne se glissent
pas sous la porte et ne se faufilent jusque dans la chambre de ses parents. Je
me suis tu. Je me suis contenté de la tenir tandis qu’elle tremblait de
chagrin, et j’ai pleuré moi aussi, mais en silence, mes larmes mouillant ses
cheveux. Quand j’étais avec elle, il m’était impossible de ne pas souffrir de
l’absence de Vivek ; c’était comme si on m’avait enfoncé une pelle dans la
poitrine avant de l’en extirper avec tout ce qu’elle pouvait contenir, laissant
derrière elle un chaos hurlant. La douleur a enflé tant et si bien que j’ai à
mon tour fondu en sanglots, m’efforçant de la refouler dans l’espace situé
entre le cou et l’épaule de Juju, mes bras l’enlaçant comme pour me sauver
moi-même, et pas seulement elle. Là, j’ai perdu la notion du temps,
tourmenté par les souvenirs de nous trois dans cet endroit, quand Vivek était
vivant et heureux ; même d’Olunne, de Somto et d’Elizabeth avec nous,
quand nous jouions tous au Monopoly et que Vivek trichait ; quand il nous
avait appris à faire des réussites avec de vraies cartes ; quand il dansait et
que les filles dansaient avec lui et que je pensais, Que Dieu me pardonne, je
l’aime vraiment, pour de bon ; quand il était radieux, éclatant et en vie, mon
cousin, mon frère, l’amour de ma vie dissolue.
C’est tard dans la nuit et dans un hoquet que j’ai retrouvé mes esprits.
Nous avions dû nous endormir ou plonger dans une sorte d’hébétude à force
de pleurer. Juju a reniflé et s’est redressée, les joues sillonnées de larmes
séchées et les yeux rouges.
« Tu n’es pas belle à voir, ai-je dit en m’asseyant près d’elle.
— Va te faire foutre », a-t-elle riposté en s’essuyant le visage.
J’ai souri et doucement ramené en arrière des mèches de ses cheveux. « Est-ce que ça va ? »
Elle a appuyé la tête contre mon épaule. « Oui. Ça faisait longtemps que je
ne l’avais pas autant pleuré. Depuis que j’ai appris la nouvelle.
— Je ne l’avais pas pleuré ainsi du tout. »
Elle a levé les yeux vers moi. « Vraiment ? »
J’ai opiné du chef. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à dire. Elle a
entouré mon torse de ses bras et m’a légèrement serré, comme si elle
comprenait.
« Qu’est-ce que tu vas dire à ta mère demain matin, quand elle me verra ?
ai-je demandé.
— Ne t’inquiète pas, elle s’en va vers huit heures. Elle ne nous dérangera
pas. » Elle s’est glissée hors du lit et s’est dirigée vers son lecteur de CD.
« Qu’est-ce que tu fais ? Tu vas mettre de la musique ? À une heure
pareille ? »
Juju a ri. « Maman en a l’habitude. J’aime m’endormir en écoutant
quelque chose. » Elle a inséré un album de Mariah Carey, Daydream, a
sauté une piste puis appuyé sur lecture.
Lorsque le morceau a débuté sur un tintement de carillons, je me suis
crispé. « Pas cette chanson », ai-je dit. C’était la préférée de Juju – elle la
passait sans arrêt du vivant de Vivek. J’ai eu mal en entendant la voix de
Mariah chanter par-dessus un air de piano indolent et de douces
percussions, mais Juju n’a pas éteint le lecteur. Au contraire, elle s’est mise
à danser lentement, exécutant un pas de deux nonchalant, sa chemise de
nuit tournoyant délicatement autour d’elle. Ses cheveux dénoués se
balançaient près de ses épaules. « Pas celle-ci, je t’ai dit. »
Juju a regagné le lit et m’a enfourché. Dans ma poitrine, la douleur était
presque insoutenable, mais elle a pris ma tête entre ses mains, et ses yeux se
sont repus de la souffrance qui suintait de ma peau. « Tout va bien », a-t-
elle murmuré. J’ai fermé les paupières parce que je n’avais pas envie de
pleurer de nouveau. « Tout va bien. » Je l’ai sentie qui m’embrassait et son
goût m’a fait comprendre qu’elle devait déjà verser des larmes. J’ai glissé
mes mains dans son dos et enfoncé mes doigts le long de sa colonne
vertébrale tout en lui rendant son baiser. Je percevais presque le frôlement
des cheveux de Vivek traînant sur mes épaules, sa paume vigoureuse sur ma
nuque. Sans que je m’en rende compte, des larmes avaient commencé à
s’accumuler à la commissure de mes lèvres : elle les avalait en même temps que les siennes, et nous remplissions nos bouches de sel, de langues et de
chagrin liquide. J’ai retiré mon maillot de corps, et Juju s’est redressée,
assez pour que je puisse aussi ôter mon boxer-short, puis elle a levé les bras
pour que je la débarrasse de sa chemise de nuit.
La voix de Mariah nous enveloppait de notes aiguës, et cela me faisait
l’effet d’une peine immense infligeant un millier de piqûres d’épingle à nos
peaux. Juju s’est penchée sur le côté pour atteindre le tiroir de sa table de
chevet et j’ai embrassé la courbure de son cou, l’aile de sa clavicule, la
partie charnue de son épaule. Elle a reporté son attention sur ma bouche, a
déchiré l’emballage du préservatif et s’est encore une fois relevée pour le
dérouler. J’ai eu le souffle coupé lorsqu’elle s’est abaissée de nouveau, ses
genoux s’enfonçant dans le matelas, ses mains pareilles à des tisons qui me
brûlaient. J’ai imaginé Vivek derrière elle, ses jambes emmêlées aux
miennes, sa bouche collée au dos de Juju ; j’ai imaginé que je parvenais à
tendre les mains derrière elle pour saisir ses avant-bras à lui, l’attirer plus
près jusqu’à ce que nous soyons tous trois pressés les uns contre les autres.
Mais mes doigts n’ont rencontré que le vide, immobile et chaud.
« Il n’est pas là », a chuchoté Juju, comme si elle avait lu dans mes
pensées.
J’ai ramené mes mains vers elle, les posant sur ses hanches qu’elle faisait
rouler vers l’avant.
« Je sais, ai-je dit. Je suis là pour toi. »
Il était pourtant présent, d’une manière ou d’une autre, même si ce n’était
que dans les souvenirs que nous avions de lui – il était là parce que son
absence s’imposait. Cela ne nous dérangeait pas. Cela ne l’aurait pas
dérangé non plus. Il aurait affiché le petit sourire agaçant dont il avait le
secret, se serait allongé près de nous et nous aurait observés d’un air
heureux. Comment pouvait-il avoir disparu alors que sa présence nous avait
autant bouleversés ?
Un peu plus tard, Juju s’est étendue, la tête posée sur mon torse. « Je ne
l’ai dit à personne », a-t-elle murmuré.
Je me suis légèrement tourné vers elle. « Qu’est-ce que tu n’as dit à
personne ?
— Que tu es passé parce que tu le cherchais, le jour où il est mort. Après
qu’il était parti de chez moi. Je ne l’ai pas dit à ta tante. »
D’une main, je lui ai caressé l’épaule.
« Merci.
— Tu ne l’as pas trouvé, abi ? C’est ce que tu m’as raconté. » Elle avait
une voix de petite fille.
J’ai embrassé le sommet de sa tête, content qu’elle ne puisse pas voir mes
yeux. « Non, ai-je répondu. Je ne l’ai pas trouvé. Dors. » Elle s’est blottie
contre moi et j’ai attendu que sa respiration devienne plus régulière. Malgré
tout, je suis resté éveillé, scrutant le plafond, me demandant si je faisais
bien de mentir. L’obscurité m’a rendu mon regard et est restée silencieuse,
comme toujours.
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