La mort de Vivek Oji

Akwaeke Emezi · Chapitre 7 sur 27

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La mort de Vivek Oji

Chapitre VIII

 

 

Kavita se disait que c’était une phase, que Vivek traversait simplement une

période difficile et que cela lui passerait. Ainsi, elle priait et égrenait

inlassablement son chapelet, altérant la couleur des grains à force de les

frotter et de réciter des centaines de Je vous salue Marie, au point qu’elle

finit par penser que ses mains étaient réellement pleines de grâce. Elle

conduisit son fils à la cathédrale pour qu’il rencontre le père Obinna, le

prêtre qui l’avait baptisé et lui avait donné sa première communion. Vivek

était ressorti de leur conversation le front couvert d’eau bénite. « Priez

davantage », leur conseilla le prêtre, et Kavita le crut, elle lui faisait

confiance. S’il y avait eu autre chose à l’œuvre, un phénomène spirituel, ne

l’aurait-il pas vu ? Elle n’en était pas certaine. « L’Église catholique ne peut

rien faire, lui dit Mary au téléphone. Tu devrais laisser venir Vivek à Owerri

afin que je puisse l’emmener dans mon église. On y combat ces choses avec

le feu sacré.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, répondit Kavita. Il se porte un

peu mieux depuis notre retour du village, tu sais ? Il mange de nouveau et il

dort dans son lit.

— Il s’est coupé les cheveux ?

— Je ne crois pas que ce soit important…

— Ahn ! Kavita. Tu sais comment les choses se passent, ici. Il est

dangereux qu’il se promène à Ngwa avec une apparence aussi… féminine.

Si quelqu’un comprend de travers, si on le prend pour un homosexuel, que

crois-tu qu’il lui arrivera ? »

L’estomac de Kavita se noua. Cette pensée l’avait inquiétée, elle aussi,

mais ce n’était pas pareil de l’entendre ainsi exprimée – c’était plus

terrifiant. Vivek ne pouvait pas finir comme ces corps que l’on trouvait

lynchés au carrefour, noircis par le feu, raidis, de larges entailles infligées

par des machettes dévoilant de la vieille chair rouge au-dessous. La plupart

d’entre eux étaient des voleurs, du moins le prétendait-on ; mais les foules

en colère n’écoutent pas et sont ensuite prêtes à raconter ce qui les arrange.

« Il ne lui arrivera rien, dit-elle à Mary. Il est né ici, il a grandi ici. Les

gens savent qui il est. »

Sa belle-sœur lâcha un rire amer. « Tu crois que ça importe ? Tu ne

connais pas le Nigéria. Des gens y ont tué leurs voisins et incendié leurs

maisons. C’est dangereux, je te le répète. »

Kavita commença à en être contrariée. « Pourquoi lances-tu des idées

pareilles ? Vivek ne fait de mal à personne.

— C’est dur à entendre, j’en ai conscience, reprit Mary d’une voix

adoucie. Mais tu sais comment sont ces hommes. Ce garçon est mince, il a

les cheveux longs – il suffit qu’un idiot le prenne, de dos, pour une femme,

ou une bêtise comme ça, puis qu’il se fâche en se rendant compte que ce

n’est pas le cas. Parce que si c’est un garçon et que l’idiot en question était

attiré par lui, alors qu’est-ce que cela laisserait entendre à propos de ce

dernier ? Et c’est avec des questions de ce genre que quelqu’un finit

généralement par être blessé. Si Ekene tient à ce que Chika coupe les

cheveux de ce garçon, ce n’est pas par méchanceté, tu sais. Nous essayons

de nous occuper de lui. Ce n’est pas parce qu’il est métis qu’il bénéficiera

toujours d’un traitement de faveur, pas avec son comportement. Tu es sa

mère. Il te revient de le protéger. Je te le répète : amène-le à Owerri. Ici, à

l’église, nous pouvons l’aider.

— Je vais en parler à Chika », répondit Kavita. Elle invoquait cette excuse

quand elle souhaitait terminer une discussion, feignant d’être incapable de

prendre une décision sans la contribution de son mari, et Mary, comme tout

le monde, cessa de l’ennuyer dès ces paroles prononcées. Elles se dirent au

revoir, raccrochèrent, et Kavita se rendit dans le salon, où Chika lisait un

journal. « Ta belle-sœur me tape sur les nerfs », déclara-t-elle avant de

s’asseoir dans un fauteuil ; elle croisa les jambes et rejeta sa natte par-

dessus son épaule – sa chevelure noire, avec l’âge, était devenue argentée.

« Elle essaie constamment de me convaincre d’emmener Vivek dans son

église. »

Chika ne leva pas les yeux de sa lecture. « Mary est pleine de bonnes

intentions, répondit-il, ses lunettes cerclées d’or reposant en équilibre sur

son nez.

— Elle affirme que Vivek est en danger, qu’il a l’apparence de… » Elle

s’interrompit brièvement. « Que les gens voudront peut-être lui faire du mal. » Sa voix se voila, hésitante, rechignant à énoncer l’éventualité d’un

incident pire encore.

Son époux soupira et lâcha son journal sur ses genoux avant de tourner la

tête vers elle. « Eh bien, est-ce qu’il en a l’apparence ?

— Chika !

— C’est une question légitime, Kavita. Tu vois bien quelle allure il a.

— Mon Dieu, ce sont juste des cheveux ! Ça ne veut rien dire du tout. »

Chika lui adressa un regard doux, mais entendu. « Est-ce moi que tu

cherches à persuader ou toi-même ? »

Ils s’observèrent pendant quelques secondes, puis Kavita baissa les yeux.

« Et si c’était quelque chose que nous avions fait, Chika ? Et si nous avions

commis une erreur qui expliquerait pourquoi il est ainsi ? »

Son époux tendit la main et caressa le genou de sa femme à travers son

pantalon de soie. « Ne te fais pas de reproches. Ce garçon vit sa vie, et nous

ne pouvons pas en contrôler tous les aspects. »

Kavita hocha la tête et se ressaisit. « Tu as raison. Et puis, il y a du

progrès. Il sort même de la maison, précisa-t-elle en levant les yeux vers

son mari. Bientôt, il pourra retourner à l’université et tout reviendra à la

normale. Tu verras. »

Chika regarda son épouse, vit l’espoir palpitant qui sourdait de ses yeux et

resta silencieux. Kavita ne prêta pas attention à ce qu’il garda pour lui, quoi

que ce fût. Cela n’avait pas d’importance, car elle savait qu’il voulait lui

aussi que tout aille mieux pour Vivek. Il verrait. Tout s’arrangerait.

 

Comme Vivek continuait de perdre du poids, Kavita le conduisit chez un

médecin, une femme qui lui prit la tension et le pouls, l’ausculta et

l’interrogea sur son alimentation ; ses réponses la firent tiquer.

Le col de sa blouse blanche contrastant avec son cou, elle mit ses notes de

côté et regarda Vivek. « Vous savez que vous ne mangez pas assez, le

réprimanda-t-elle.

— Je n’ai pas d’appétit, répliqua-t-il avec un haussement d’épaules. J’ai

l’impression que rien n’a de goût.

— Tu dois essayer, lui dit Kavita. Beta, je vois tes côtes. »

Vivek renfila sa chemise, dans laquelle il flottait. « Oui, Amma, j’essaierai.

C’est promis.

— Fumez-vous ? demanda la médecin.

— Le cigare ou l’igbo ? » railla Vivek, et Kavita lui donna une claque sur

le bras.

« Arrête ces bêtises. »

La médecin parut tout simplement lasse, ou peut-être s’ennuyait-elle.

« Les deux, reprit-elle.

— Non », dit Vivek. Il répondit aux autres questions pendant que Kavita

observait son visage, les taches sombres qui cernaient ses yeux. On lui fit

un prélèvement sanguin pour des analyses et la médecin lui répéta qu’il

fallait manger davantage avant de les congédier.

« Laisse-moi l’emmener dans mon église », insista Mary, lorsqu’elle

téléphona ce soir-là pour s’enquérir de la visite médicale. « Ça ne peut pas

lui faire de mal, Kavita. Ils tâcheront d’extirper tout esprit malfaisant qui a

pu s’attacher à lui. Tu crois en la prière, je le sais. Ton église à toi n’a rien

su faire pour ton fils. Permets-moi d’essayer, biko. »

Kavita demeurait indécise ; elle était cependant la mère de Vivek, après

tout. Elle ne pouvait garder les bras croisés et ne pas tout tenter. Ainsi, en

fin de semaine, elle l’envoya à Owerri. Elle avait voulu attendre qu’Osita y

soit lui aussi, mais Mary le lui déconseilla. « Ce garçon ne va pas à l’église,

répondit-elle. Il persuaderait simplement Vivek de refuser. Il ne faut pas

qu’un autre obstacle empêche sa délivrance. » Par conséquent, ses parents

ne dirent pas à Osita que son cousin viendrait leur rendre visite, et il n’était

pas chez lui le week-end où Mary conduisit Vivek à son église.

Le dimanche, en fin de soirée, Kavita se trouvait dans son salon quand

Vivek revint d’Owerri et entra en ouvrant violemment la porte-

moustiquaire. « Beta ? appela-t-elle. Comment c’était ? »

Vivek s’immobilisa pour la regarder, et elle tressaillit. Elle ne l’avait

jamais vu aussi en colère, avec des yeux brûlants chargés de tant de fureur.

« Je ne retournerai plus jamais à Owerri, dit-il d’une voix tendue. Vous

pouvez y aller si vous voulez, vous autres, mais je ne vous y accompagnerai

pas. Tu entends ?

— Que s’est-il passé ? » Kavita ravala son angoisse. Non, il ne s’était rien

passé. Si tel avait été le cas, Mary aurait appelé. « C’est à cause de

l’office ? »

Vivek dévisagea sa mère. « As-tu déjà été dans son église ?

— Oui, bien sûr, beta. » Elle se tordit les doigts. « La messe y est

interminable, mais tout m’a semblé normal. Qu’est-il arrivé ?

— Non, je veux savoir si tu as déjà assisté à une séance de délivrance. »

Kavita fit non de la tête et son fils se pencha en avant, ses yeux

impitoyables la clouant à son fauteuil. « Et tu m’y as quand même

envoyé. »

Elle commença à s’alarmer. « Vivek, que s’est-il passé ?

— Ce sont des connards ! cracha-t-il. Tu trouves normal de traiter

quelqu’un comme un animal ? Au nom de leur délivrance qui ne sert à

rien ? Mba, attends. Ils appellent ça un exorcisme. Parce qu’il paraît que j’ai

un démon en moi, tu le savais ? Ils ont voulu le chasser par la force. » Il

souleva sa chemise, dévoilant une large bande de zébrures rouge foncé sur

son flanc.

Elle en eut le souffle coupé et se leva de son siège pour se diriger vers lui,

mais il laissa retomber sa chemise et tendit la main devant lui pour lui

déconseiller d’approcher. « Ne me touche pas, dit-il. Et arrête de vouloir

m’aider. Tu en as fait assez. »

Après quoi Vivek s’enferma dans sa chambre et ne réapparut pas de toute

la soirée. Les mains tremblantes, Kavita décrocha le téléphone et composa

le numéro du domicile d’Ekene avec, en elle, une rage mordante. Elle ne

comprenait pas. Comment Mary avait-elle pu leur permettre d’infliger ça au

fils de Kavita, à son propre neveu ? « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ?

cria-t-elle lorsque sa belle-sœur décrocha. Ehn ? Tu es folle, ou quoi ?

— Kavita, Gịnị mere ? dit Mary, l’air déconcertée. J’ai essayé de te

joindre tout l’après-midi. Est-ce que Vivek est rentré sans problème ?

— Est-ce que Vivek est rentré sans problème ? répéta Kavita en imitant le

ton de sa belle-sœur. Oui, il vient juste d’arriver – et il m’a montré ce que

ces gens de la brousse lui ont infligé dans ton église !

— Quoi ?

— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre, ma vieille. J’ai vu les

marques de coups sur son corps. Tu leur as permis de le flageller ?

— Kavita, j’ai essayé de te joindre depuis, pour tout te raconter. Ce n’est

pas lui qu’ils ont flagellé, ịghọtala ? C’est le démon qui est en lui. »

Kavita, choquée, marqua une pause. Mary plaisantait forcément. « Qu’est-

ce que tu viens de dire ? demanda-t-elle en espérant avoir mal entendu.

— Le démon qui est en lui, répéta Mary. Oui o, c’est ce que mon pasteur a

dit. Le garçon est possédé par un esprit très très malfaisant, un démon

puissant. C’est à cause de lui, tout ça, cette histoire de cheveux longs et le fait que Vivek se laisse dépérir. Des forces surnaturelles se repaissent de lui

– de ton enfant ! Mon pasteur a dit qu’il fallait lui couper les cheveux parce

que c’est d’eux qu’elles tirent leur pouvoir, comme Samson avec ses

boucles. C’est l’une des sources de leur vigueur. Mais quand l’un des

diacres s’est approché de lui avec des ciseaux, le démon a commencé à

résister ! »

Kavita l’écoutait avec une incrédulité grandissante. Ce ne pouvait pas être

la Mary qu’elle connaissait depuis des années, tout de même ? Impossible.

Elle avait toujours été pieuse, mais là, c’était différent, comme une chose

qui avait la puanteur de la viande pourrie ou de la folie.

« Ce n’était pas ton fils, poursuivit allègrement Mary. Mon pasteur nous

l’a dit, et nous tous, les membres de la congrégation, avons pu le constater.

C’était le démon qui luttait pour ne pas perdre son pouvoir. Ils ont essayé de

le retenir, mais il avait la force de nombreux hommes. C’est ainsi qu’on a su

qu’il s’agissait d’un démon. Aucun mortel n’aurait pu se débarrasser de

tous les fidèles qui tentaient de le maîtriser. Eh hehn, alors mon pasteur a dit

qu’il fallait à tout prix soumettre le démon, et donc nous avons prié, cerné

et rejeté le démon, et il a sorti sa badine pour le fouetter, parce qu’il faut le

fouetter avec le feu sacré et la sienne est comme le bâton de Moïse…

— Arrête, arrête, arrête. » Kavita pressa ses doigts sur son front. « Tu es

en train de m’expliquer que tu as laissé ce pasteur battre mon fils et que tu

l’as regardé faire ?

— Kavita, tu ne me comprends pas. Ce n’était pas ton fils. » Mary

commençait apparemment à être agacée. « Je devrais peut-être me tourner

les pouces pendant que le diable se sert de mon neveu ? J’ai prié avec eux,

na ! J’ai prié pour sa délivrance, pour que son esprit soit purgé du mal qui

l’a frappé, mais, crois-moi, cette chose était trop puissante. Il a repoussé les

mains des gens qui le retenaient et il s’est enfui de l’église, piam ! Quand

nous sommes allés le chercher chez moi, il avait déjà filé après avoir

récupéré ses affaires. Voilà pourquoi j’ai essayé de t’appeler pour être sûre

qu’il était rentré chez vous sans encombre – parce que la délivrance n’est

pas terminée. Chika et toi, vous devez le ramener, ehn ? D’après mon

pasteur, il est vraiment crucial de finir le rituel, maintenant que le démon

sait que nous l’avons démasqué. Il n’y a pas un instant à perdre. »

Kavita écarta le combiné de son visage et le scruta comme si ce morceau

de plastique noir pouvait l’aider à donner un sens à toute cette histoire. Lorsqu’elle le replaça lentement contre son oreille, la voix de Mary s’y

déversa de nouveau.

« Demain, si possible. Tu es là ? Est-ce que tu m’entends ? »

Kavita eut le plus grand mal à trouver ses mots. Elle avait la sensation

qu’une pierre était logée au fond de sa gorge ; elle avait envie d’y enfoncer

ses doigts, de l’en retirer et de s’en servir pour cogner le crâne de Mary,

encore et encore. Ce désir la surprit. « Ne t’approche plus de mon fils,

parvint-elle à prononcer d’une voix étranglée.

— Ehn ? Qu’est-ce que tu as dit ?

— Ne t’approche plus jamais de mon fils », répéta Kavita, articulant plus

nettement cette fois, de manière plus cassante. Elle entendit Mary inspirer

brusquement, comme si celle-ci se tenait juste derrière elle, mais Kavita

s’obstina à poursuivre. « Vous êtes cinglés, ton pasteur et toi. Laissez ma

famille tranquille, c’est compris ? Sinon, je te jure que tu auras affaire à

moi ! » Ses mains tremblaient de nouveau.

« Ah-ahn. Tu oses me parler comme ça ? À moi, Mary ?

— Et ça t’étonne ? Y a-t-il une autre Mary qui est allée à l’église pour y

malmener mon fils ?

— Alors que j’essaie de vous aider, ton fils et toi, c’est ainsi que tu

entends me traiter, ehn, Kavita ? Par pure gentillesse, j’ai demandé à mon

pasteur de l’aider, et c’est ainsi que tu te comportes ? Sais-tu combien de

personnes supplient notre pasteur d’apposer les mains sur elles ? J’ai même

fait une offrande supplémentaire pour Vivek. Et, en récompense, je n’ai

droit qu’à ton ingratitude. » Mary aspira de l’air entre ses dents. « C’est à se

demander pourquoi je perds mon temps avec vous autres ! »

Kavita raccrocha brutalement, la peau parcourue de fourmillements. Elle

aurait aimé que Chika soit là, mais elle était seule avec son fils. Elle

s’approcha de la chambre de Vivek et s’immobilisa devant la porte, les yeux

rivés sur le battant de bois. Il ne voulait pas lui parler, évidemment, songea-

t-elle, pas après qu’elle l’avait envoyé là-bas. Kavita se laissa tomber sur le

sol et s’adossa au mur, les pieds sur le linoléum frais. Elle appuya son front

contre ses paumes et pleura.

 

Kavita ne raconta pas à son mari ce qui s’était produit, pas tout de suite.

Chika ne fut pas surpris que Vivek soit enfermé dans sa chambre ; c’était

normal, désormais, alors il ne posa aucune question. En revanche, Kavita, habitée par une rage vibrante, se demandait comment elle n’avait pas su

voir ce que Mary était devenue ; le mal infligé à Vivek était-il le résultat de

sa propre négligence ? Il n’y avait personne avec qui elle pouvait en parler.

Le lendemain matin, Rhatha l’appela. Les Nigerwives convoquaient une

réunion en urgence autour de Maja. « Elle vient de découvrir que Charles

entretient une seconde famille, annonça Rhatha d’une voix basse,

scandalisée. Tu imagines un peu ? Pauvre chérie. Nous avons décidé de

toutes aller chez elle cet après-midi. »

La nouvelle détourna brièvement Kavita de sa colère. « Il est encore dans

la maison ?

— Mon Dieu, non. Elle l’a flanqué dehors, et c’est tant mieux pour elle !

Avoir une liaison, ou même une maîtresse, c’est une chose, mais une vraie

famille ? ajouta Rhatha avant de claquer la langue. Tu comptes venir ?

— Oui. Oui, bien sûr. À tout à l’heure. » Dès qu’elle eut raccroché, Kavita

s’empara de son sac à main et se rendit chez Maja, quand bien même la

réunion ne débuterait pas avant plusieurs heures. Maja était sa meilleure

amie ; il était absurde que Kavita ait appris la nouvelle par les autres – et,

pour couronner le tout, par Rhatha.

Dès qu’elle ouvrit sa porte, Maja fondit en larmes. Kavita lâcha son sac à

main et la prit dans ses bras.

« Oh, ma chérie ! Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Je suis… je suis désolée, sanglota Maja contre son cou. Simplement…

tu as déjà tant de soucis avec Vivek, je ne voulais pas te déranger…

— Chut, fit Kavita en caressant les cheveux de son amie. Je suis là,

maintenant. Ça va s’arranger. » Elle s’écarta pour essuyer le visage mouillé

de Maja. « Viens t’asseoir et tu pourras tout me raconter. »

C’était pire que ce à quoi Kavita s’était attendue. Non seulement Charles

avait une autre famille, mais l’enfant qu’il avait eu avec cette autre femme

était un garçon, son premier fils, un fils unique. Et ce n’était pas une banale

liaison : il voulait épouser cette femme, prendre une seconde épouse.

« C’est une plaisanterie, dit Kavita, atterrée.

— Il est sérieux. » Maja se tamponna les yeux avec un mouchoir. « Il dit

que je ne peux pas le lui reprocher, que personne ne lui reprocherait de

prendre une autre épouse alors que la première n’a pas réussi à lui donner

un fils. L’enfant de cette femme porte le même prénom que lui. »

Kavita se couvrit la bouche d’une main. « Oh, Maja, je suis tellement navrée !

— Il a accepté de partir parce que je faisais une vraie scène, mais il a dit

qu’il reviendrait, Kavita. Il dit qu’il va amener cette femme dans notre

maison. Que je ne peux pas m’y opposer. Je lui ai répondu que j’emmènerai

Juju avec moi, et il a dit qu’il ne valait mieux pas que je m’y risque. » Des

larmes traçaient des sillons sur ses joues. « Je partirais bien, je le voudrais

vraiment, mais je n’arrive pas à trouver nos passeports. Je crois qu’il les a

cachés. Et je ne sais même pas comment l’annoncer à mes parents, tu vois,

parce qu’ils m’avaient prévenue. Ils m’avaient dit que les hommes africains

se conduisaient comme ça, qu’il était stupide de le suivre jusqu’ici, d’y

amener Juju. Il affirme que Juju ne suffit pas, que ce n’est pas un garçon. Et

si elle l’entendait parler de la sorte ? Comme si elle ne signifiait rien,

comme si elle n’était rien ? »

Kavita serrait fort la main de Maja dans la sienne. « Lui as-tu déjà appris

la nouvelle ?

— Non ! » lança Maja d’une voix pointue, sonore. Elle secoua la tête et

baissa d’un ton : « Non, je ne peux pas lui dire. Il faut que je trouve une

autre explication. Il ne faut pas qu’elle sache ce qu’il a fait, qu’il est comme

ça. Cela l’anéantirait, et il a déjà fait assez de dégâts. Elle le croit en voyage

d’affaires. »

Que répondre ? se demandait Kavita. Elle n’approuvait pas les secrets,

mais elle était aussi consciente qu’il était dangereux de dire à une autre

femme comment élever son enfant. Elle-même avait eu le plus grand mal à

réchapper d’une dispute dans sa propre famille lorsque Chika et elle avaient

décidé de ne pas révéler à Vivek qu’il était né le jour où Ahunna était

morte. Ce concours de circonstances avait créé des difficultés lors de ses

anniversaires – la façon dont tout le monde tâchait de garder le sourire afin

de repousser le chagrin qui s’agglutinait en eux. Ils refusaient d’en parler à

Vivek parce qu’ils ne voulaient pas qu’il s’imagine que c’était sa faute s’ils

étaient toujours tristes le jour de son anniversaire, comme si son arrivée

avait provoqué la mort de sa grand-mère. Kavita s’était figuré que la

douleur s’estomperait au fil des années, mais en réalité elle s’était accrue,

tel un fardeau qui, porté sur la tête, se fait de plus en plus pesant à mesure

que l’on avance.

Pour finir, alors que Vivek était âgé de sept ou huit ans, Ekene avait contesté leur décision. « Il mérite de savoir, insista-t-il. C’est son histoire,

l’histoire de notre famille. Il faut qu’il sache ce qui s’est passé !

— Vraiment ? » Kavita avait croisé les bras et foudroyé son beau-frère du

regard. « Comment expliques-tu une chose pareille à un enfant ? »

Ekene s’était tu.

Bizarrement, c’était Mary qui s’en était chargée – Mary, avant qu’elle ne

devienne la femme qu’elle était désormais. Elle s’était assise, Vivek sur les

genoux, ses petites jambes lançant des coups de pied paresseux dans le

vide, ses cheveux lui tombant dans les yeux. On ne les lui coupait pas

encore, cela commencerait au collège.

« Ta grand-mère était une femme merveilleuse, Vivek », lui dit sa tante. Le

garçon, occupé à tourner et à retourner entre ses mains une figurine du

catcheur Hulk Hogan, ne la regardait pas. « Le jour de ta naissance, elle est

montée au ciel et devenue un ange afin de pouvoir veiller sur toi et te

protéger. »

Il avait levé vers elle ses yeux aux longs cils. « Elle est montée au ciel ?

— Oui, nkem. Elle est montée au ciel le jour où tu es né. C’est pourquoi ta

Mama et ton Papa sont parfois tristes, parce qu’elle leur manque beaucoup.

Tu te rappelles quand tu es venu chez nous à Owerri pour la première fois,

et que ta Mama et ton Papa te manquaient et que tu pleurais ? » Vivek

hocha la tête. « Eh bien c’est ce qu’ils ressentent parfois, eux aussi. Mais ils

sont aussi très heureux parce qu’ils t’ont, c’est donc un sentiment heureux

et triste en même temps, tu comprends ? »

Doux-amer : c’était le mot qui définissait son anniversaire, quoiqu’il fût

trop jeune à l’époque pour le savoir. Doux sur la pointe de la langue, tandis

que des notes aigres et amères égratignaient le reste de la bouche.

Kavita et Chika perfectionnèrent encore leurs sourires de telle sorte que

Vivek s’y laissa bientôt tromper ; ils contenaient leur chagrin afin de le

protéger. Qu’est-ce qui avait changé ? Rien, en réalité.

Kavita observa Maja, qui se comportait de la même manière, en définitive.

Enfouissant sa douleur afin que sa fille ne puisse la voir, s’efforçant de la

préserver. Elles essayaient toutes de préserver leurs enfants. Kavita resta

auprès d’elle jusqu’à l’arrivée des autres Nigerwives ; certaines apportèrent

de la nourriture parce que c’était leur habitude, parce que cela éviterait à

Maja de devoir cuisiner pour les siens, ou du moins ce qui en restait. Kavita

se leva et les laissa s’attrouper autour de Maja, écouter de nouveau son histoire, s’exclamer, claquer la langue et faire pleuvoir des jurons sur

Charles, un salaud et un bon à rien. Kavita ne parla pas de Vivek ni de ce

qui s’était produit à l’église d’Owerri. Ce n’était ni l’endroit ni le moment ;

en outre, il y avait en elle une vrille de honte qui se dépliait pour former une

plante touffue. C’était elle qui avait permis à Mary d’infliger cela à Vivek,

alors qu’elle n’aurait pas dû céder. Toutes les Nigerwives aimaient se

moquer de ceux qu’elles appelaient les chrétiens fanatiques, qui passaient

leur temps à se laisser posséder par le Saint-Esprit et à se convulser sur des

tapis, mais Kavita avait prétendu qu’ils n’avaient pas contaminé sa famille,

comme si elle ne savait pas qui était Mary. Comme si Mary était restée la

fille qu’elle avait connue toutes ces années auparavant, à l’époque où

Ahunna était en vie.

Un sanglot monta à la gorge de Kavita. Ahunna aurait su quoi faire à

propos de Vivek. Elle aurait su exactement comment s’y prendre avec

Mary, quoi lui dire. Kavita prit une profonde inspiration et composa son

visage. Il lui avait fallu des années pour apprendre à écarter de son esprit

toute pensée relative à Ahunna et à son oncle, car le chagrin qu’elle

éprouvait en songeant à eux était susceptible de la paralyser. Elle avait un

enfant ; elle ne pouvait se permettre de s’effondrer. Chika avait ressenti la

même chose, lui aussi, après la mort d’Ahunna, après que tous deux avaient

presque renoncé à être des parents et que Mary et Ekene avaient dû

intervenir pour les aider. « Plus jamais », avait dit Chika, une fois que le

pire fut passé. « Nous ne pouvons plus jamais nous autodétruire de cette

manière. Nous avons Vivek, maintenant. Nous devons être plus forts. » Par

conséquent, Kavita était forte.

Après être restée une heure ou deux de plus avec Maja et les autres

Nigerwives, Kavita rentra chez elle et se rendit dans la chambre qu’elle

partageait avec son mari. Il était en train d’enlever la tenue qu’il portait au

travail, et son maillot de corps couvrait son torse et son ventre. Kavita

s’assit au bord du lit et lui raconta ce qui s’était produit à Owerri, que Mary

et les membres de son église avaient battu Vivek. Elle garda les mains

croisées sur ses genoux et s’exprima d’une voix calme, même lorsque

Chika se tourna vers elle, tandis qu’une incrédulité furieuse se répandait sur

son visage.

« Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a fait ? »

Kavita contracta la mâchoire. « Ça faisait partie de leur délivrance absurde.

— Non, non. Ça dépasse les bornes. » Chika se leva, les mains sur les

hanches, et se mit à arpenter la pièce. « Tu vois ? Quand j’ai dit à Ekene

que cette église corrompait l’esprit de Mary, est-ce qu’il m’a écouté ? Bien

sûr que non. Il se figure toujours qu’il sait ce qu’il fait parce qu’il est l’aîné.

C’est à cause de tout ça qu’Osita a cessé de rentrer chez lui, et Ekene refuse

pourtant d’en entendre parler. C’est allé trop loin, tu entends ? Il faut qu’il

contrôle sa femme ! Qui sont ces animaux de la brousse qui battent un jeune

homme dans la maison de Dieu ? »

Kavita inspira profondément et s’approcha de son mari pour poser les

mains contre sa poitrine. « Tout va bien, assura-t-elle. J’ai dit à Mary de

nous laisser tranquilles. Nous n’avons pas besoin de ce genre de bêtises

dans notre vie. Je m’en suis occupée. »

Chika ôta les mains de son épouse et secoua la tête. « Il faut quand même

que je parle à Ekene. Ce qui s’est passé entre vous autres, femmes, ça reste

entre vous, mais mon frère et moi, nous devons régler cette affaire. » Il

sortit de la chambre. Kavita le regarda s’en aller puis, quelques minutes

plus tard, l’entendit hausser la voix d’un ton pendant que son frère et lui

aggravaient encore la situation. C’était ainsi qu’il s’y prenait constamment

ces temps-ci, la repoussant gentiment sans l’écouter. Elle avait parfois

l’impression qu’il avait cessé de l’écouter depuis des années et qu’elle ne

s’en était tout simplement pas rendu compte. Comme s’ils vivaient dans

deux mondes séparés qui se trouvaient par hasard sous le même toit, pressés

l’un contre l’autre, mais sans jamais empiéter l’un sur l’autre, sans jamais

se chevaucher.

 

Après la mort de Vivek, leurs mondes s’éloignèrent encore davantage l’un

de l’autre. Chika refusait de poser la moindre question. En revanche, Kavita

était uniquement pétrie de questions, des questions avides sous lesquelles

elle ployait, affamée de réponses. Ils se querellaient à présent tous les jours,

de l’aube au crépuscule.

« Est-ce que ça va le ramener ? ! » finit par lui hurler Chika, un soir,

debout dans la cuisine. « Toutes tes questions, à quoi elles serviront ? Mon

fils est mort !

— Notre fils ! ! » hurla à son tour Kavita en lui jetant une assiette dessus. Il s’inclina vivement, et l’objet se brisa contre le mur. « Notre fils ! Notre

fils ! »

Il la dévisagea, puis sortit de la pièce, mais Kavita s’en moquait. Elle

n’était pas comme lui. Elle n’avait pas l’intention de baisser les bras et de

sombrer au fond de l’auge de chagrin dans laquelle son mari avait envie de

s’effondrer et de se vautrer. Ses questions étaient réelles. Qui avait déposé

le corps de Vivek devant leur porte ? Qui avait déshabillé son enfant, l’avait

enveloppé dans de l’akwete et l’avait livré comme un colis, comme un

présent, comme une surprise ensanglantée ? Qui lui avait fendu le crâne ?

Il fallut à la police plusieurs jours pour enfin trouver le temps de rédiger

un semblant de rapport. Ils rejetèrent la faute sur les émeutes qui avaient

éclaté le jour où Vivek était mort, lorsque le marché avait craché de la

fumée noire au-dessus de ce quartier de Ngwa. « Nous avons eu beaucoup

de morts et de blessés là-bas, madame, dit l’agent de police. C’est ce qui

arrive quand les crapules envahissent une ville. » Il se pencha en arrière sur

sa chaise, les yeux injectés de sang. « Mes condoléances à vous et à votre

famille. Nous poursuivrons notre enquête. »

« Ils ne poursuivront rien du tout », déclara Chika d’un ton morne lorsque

Kavita et lui sortirent du poste de police. « Vivek a probablement été

dévalisé.

— Dans ce cas, qui a ramené son corps à la maison ? demanda sa femme.

Comment cette personne savait-elle où nous vivions ? »

Chika posa sur elle ses yeux impassibles. « Au moins, quelqu’un l’a fait.

Au moins, nous avons un corps à enterrer. »

Il prononça ces paroles comme si cela suffisait. Pour Kavita, cela faisait de

lui un menteur, à l’instar de tous les autres. À l’instar de cet agent de police

qui lui annonça, des semaines plus tard, qu’ils ne pouvaient pas l’aider

davantage. À l’instar des amies de Vivek, qui ne cessaient de répéter

qu’elles ignoraient ce qui était arrivé. Cela n’avait pas de sens. Au cours des

dernières semaines de la vie de Vivek, ses amies avaient été avec lui

presque tous les jours. L’une d’elles savait forcément quelque chose. Elles

refusaient de le dire à Kavita, voilà tout. Celle-ci en était certaine.

Peu lui importait que toutes les Nigerwives la croient devenue folle parce

qu’elle ne voulait pas enterrer son fils et se taire, tout simplement. À sa

place, elles se seraient comportées exactement de la même manière. Elles

n’avaient pas la moindre idée de ce qu’on éprouvait quand on savait au plus profond de soi que quelqu’un avait une réponse à ses questions, que

quelqu’un de son entourage mentait. Chaque respiration était pour Kavita

un calvaire, et elles n’en avaient pas la moindre idée non plus. Elle avait la

ferme intention de découvrir la vérité, même si elle devait pour cela

l’arracher de la gorge des amies de Vivek. Quelqu’un savait forcément ce

qui lui était arrivé.

 

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