La mort de Vivek Oji
Chapitre XXI
Avant l’enterrement de Vivek, Chika repeignit entièrement la demeure
d’Ahunna en blanc cassé, des gouttes de couleur éclaboussant le sol le long
des murs. Ekene avait déjà bâti sa propre maison au bout de la route, mais
Chika, qui restait attaché à celle de sa mère, la rénovait et l’agrandissait,
comme un parasite qui personnaliserait le corps de son hôte. Dans les
années qui avaient suivi sa mort, il avait planté des haies et des arbres sur le
domaine, construit une barrière surmontée de fil de fer barbelé. Il choisit du
blanc même s’il savait qu’il lui faudrait souvent repasser une couche de
peinture, car la poussière de la route non goudronnée maculait les murs
d’un rouge terne, grumeleux. Chika fut pris dans un tourbillon d’activité au
cours des semaines qui précédèrent l’époque où il s’effondra sur son lit et
succomba de nouveau à l’hébétude familière du chagrin.
Durant ces premiers jours, ils se retirèrent tous au village, Chika, Kavita et
le corps de Vivek, Mary et Ekene ; c’était le seul endroit où ils pouvaient
être. L’inhumation à venir obligea les deux femmes à observer une trêve, ce
en quoi les frères leur furent reconnaissants. Osita resta à Owerri jusqu’à la
dernière minute, en dépit d’une vive querelle avec ses parents. « Je serai là
pour l’enterrement », insista-t-il, mais son refus de venir aider aux
préparatifs mit Ekene dans une fureur telle qu’il leva la main sur son fils,
geste qu’il n’avait pas eu depuis des années. Néanmoins, avant que le coup
ne retombe, il aperçut brièvement les yeux d’Osita et ce qu’il y vit – une
indifférence totale – l’inquiéta assez pour qu’il baisse le bras et sorte de la
pièce avec raideur, sa rage amère et impuissante au fond de la gorge.
Une fois au village, Ekene trouva que Chika en faisait trop avant la mise
en terre, mais il ne pouvait rien dire puisque son propre fils était en vie. Il
l’observait repeindre la maison avec dans le cœur une peine ardente, il
observait les yeux rougis, brillants, de son frère. Chika ne dormait plus.
Pendant que Kavita était au lit, son mari rôdait d’une pièce à l’autre parmi
les seaux de peinture et les pinceaux, les bâches étalées sur le sol carrelé,
les tapis roulés et les meubles sous des housses. Tout paraissait mort ou suspendu, tout était interrompu en un long moment de silence tangible pour
marquer la perte de son enfant. Vivek reposait chez un embaumeur des
environs qui le préparait à son inhumation, tandis que Chika passait ses
nuits à marcher, la poussière s’accumulant sur sa peau. Le matin, Ekene
apportait son petit déjeuner à son frère cadet et l’obligeait à manger tout en
l’écoutant bavarder sans relâche à propos de ses projets pour l’enterrement.
Ekene se taisait – à propos de la peinture, du nettoyage du domaine, de la
nourriture et de la musique à prévoir –, mais, quand Chika parla de tuer une
vache, il s’y opposa.
« Mba, dit-il. Tu ne peux pas faire ça. » Il croisa les bras et dévisagea son
frère, qui leva vers lui des yeux furieux.
« Comment ça, je ne peux pas ? répliqua Chika. C’est mon argent, non ?
Est-ce qu’on t’a demandé d’acheter la vache ?
— Tu n’as pas les idées claires, et c’est compréhensible. Mais à présent,
écoute-moi bien, Chika, tu ne peux pas tuer une vache pour ton fils. Ce
n’est pas convenable. »
Chika prit une profonde inspiration. « Tu veux m’imposer ce qui convient
à l’enterrement de mon propre fils ? »
Ekene soupira et s’assit à côté de lui. « Il était trop jeune, Chika. On tue
une vache pour rendre hommage à une vie. C’est ce qu’on fait pour
quelqu’un qui a pleinement vécu, qui n’a pas été emporté avant l’heure. Si
tu célèbres ça avec une vache entière, c’est comme si tu célébrais une chose
contre-nature, vu que ton fils est mort si jeune. Ịghọtala m ? »
Chika s’affaissa de nouveau sur sa chaise. « Je veux seulement honorer
mon enfant.
— Et tu en as le droit, et c’est ce que tu vas faire, répondit Ekene en
posant la main sur son bras. Tu sais quoi ? Tue une chèvre. Les gens
jaseront quand même, et puis après ? Rends hommage à ton fils.
— C’était mon unique enfant, poursuivit Chika. Nous n’avons pas tué de
vache pour Mama.
— Elle nous l’avait interdit, répondit Ekene, reculant sur son siège et ôtant
la main du bras de son frère. Tu te souviens de la façon dont elle a tourné
ça ? Si elle mourait un soir, nous devions faire en sorte que le soleil ne se
lève ni ne se couche de nouveau sur son cadavre. »
Chika sourit tristement. « Ensuite, elle a ajouté que si nous avions une chèvre ou un chien, nous devions l’abattre, en toute simplicité. Un
enterrement discret. Elle nous a suppliés.
— Et nous avons fait selon son souhait. Dans ce cas, comment pourrais-tu
tuer une vache pour ton fils alors que nous n’avons tué qu’une chèvre pour
Mama ? Ça paraîtrait bizarre.
— Tu as raison, acquiesça Chika avec un signe de tête.
— Mary a proposé de se rendre à l’abattoir tôt le matin pour acheter assez
de viande pour les invités.
— C’est elle qui organise le repas ? »
Ekene décocha à son frère un regard qui en disait long. « Qui s’en
occupait, d’après toi ? Kavita ? »
Honteux, Chika baissa vivement la tête. Il avait supposé que l’une des
femmes se chargeait de ces choses ; il n’avait même pas posé la question à
son épouse. Ces temps-ci, il avait du mal à la dévisager, à voir son propre
chagrin amplifié dans ses yeux à elle.
« Mary est ta sœur, reprit Ekene en se radoucissant. Kavita est en deuil et
toi, pour une raison qui m’échappe, tu as décidé de repeindre toute la
maison. C’est donc Mary qui s’en occupe, naturellement.
— Je ne savais même pas qu’elles étaient réconciliées. »
Ekene eut un rire bref. « Non, elles ne le sont pas, pas vraiment, répondit-
il en haussant les épaules. Tu connais les femmes.
— S’il te plaît, promets-moi que son église ne va pas s’en mêler.
— Ah non. Mary a essayé, mais j’y ai mis le holà. Kavita la tuerait sur-le-
champ si elle amenait un seul de ses membres. Nous avons demandé à un
prêtre catholique de venir sur le domaine.
— Je m’excuse de ne pas m’être davantage impliqué dans ces préparatifs,
dit Chika. Tout paraît si étrange autour de moi.
— Concentre-toi sur la maison. » Ekene était heureux que les travaux
stimulent son frère, même s’il en faisait de longues insomnies. Il n’avait pas
oublié ce qui s’était produit après la mort de leur mère. « Nous nous
chargerons du reste. »
La veille de l’inhumation, Chika termina de tout repeindre. Ekene envoya
un groupe de jeunes garçons chez l’embaumeur des environs. Ils revinrent
avec le corps de Vivek dans un cercueil, le maintenant en équilibre à
l’arrière d’un bus dont on avait ôté les sièges, tandis que le véhicule bringuebalait bruyamment sur la route pleine d’ornières et de dos-d’âne.
Lorsqu’ils arrivèrent à destination, ils le portèrent dans le salon du rez-de-
chaussée et le placèrent sur une table au centre de la pièce. Kavita les
regarda faire depuis l’escalier. Justement, elle le descendait quand ils
entrèrent dans la maison en se bousculant, s’interpellant à grands cris pour
ne pas faire basculer le cercueil. À sa vue, elle s’était lentement affaissée,
les mains agrippées aux barreaux de la balustrade, les yeux braqués devant
elle. Elle entendit le léger bruit sourd qu’il fit quand ils le déposèrent sur la
table, la voix d’Ekene, le claquement des mules des porteurs sur le
carrelage lorsqu’ils sortirent en file indienne, certains lui jetant des regards
curieux.
Une fois qu’il eut refermé la porte derrière eux, Ekene vint s’accroupir sur
la marche juste au-dessous d’elle. « Kavita ? Veux-tu le voir ? »
Elle avait levé les yeux vers lui, et il lui avait tendu la main. Le cœur
tremblant violemment, elle l’avait prise dans la sienne et s’était laissé faire
lorsqu’il l’avait aidée à se mettre debout pour la conduire dans le salon. Le
cercueil était encore clos. Ekene lâcha Kavita et alla soulever le couvercle,
puis resta à l’avant du coffre, attendant qu’elle approche. La chevelure de
Kavita était nattée en une longue tresse qui lui tombait dans le dos et,
l’espace d’un instant, elle l’imagina qui se dressait au-dessus d’elle pour
l’entraîner vers la porte – parce que si elle ne regardait pas à l’intérieur du
cercueil alors peut-être pourrait-elle faire comme si rien de tout cela n’était
réel, comme si Vivek était ailleurs et que tout le monde s’était
complètement trompé sur ce qui s’était passé. Elle s’avança pourtant et
replia les doigts autour du rebord en bois astiqué. Vivek était étendu là, les
mains déployées le long du corps, les yeux et la bouche fermés, les cheveux
étalés sur un oreiller de satin, exactement comme elle l’avait demandé.
Remarquant qu’ils avaient l’air secs, elle les effleura en se demandant si
elle ne devait pas les peigner avec de l’huile de noix de coco, comme elle
en avait eu l’habitude.
Les gens aiment à dire que les morts semblent endormis, et elle l’aurait
sans doute cru dans d’autres circonstances. Ahunna avait eu l’air assoupie,
mais après tout elle était morte dans son sommeil, de telle sorte que, dans
son cas, mort et repos s’étaient confondus et, quand ils l’avaient enterrée le
lendemain, elle avait emporté cette sérénité dans sa tombe. Mais Kavita
avait déjà vu un Vivek différent dans la mort : celui qu’elle avait découvert sur la véranda, dont le sang se coagulait, dont le pied était tordu – on ne
pouvait la duper avec cette version épurée, on ne pouvait apporter une
sérénité qui n’avait jamais été présente. Non que l’embaumeur n’ait pas fait
de son mieux, le revêtant du costume blanc traditionnel qu’il préférait, ses
pieds aussi nus que lorsque l’un d’eux avait renversé le pot de fleurs près de
la porte d’entrée. Kavita fondit en larmes, son corps se recroquevillant sur
lui-même, et Ekene se précipita pour la rattraper avant qu’elle ne
s’effondre. Il plaça un bras autour d’elle et la guida, pesante, jusqu’à sa
chambre, tout en lui murmurant des paroles idiotes qui ne changeaient rien
à la situation, même lui le savait.
Elle redescendit plus tard, cette fois avec Chika, et ils restèrent
longuement près du cercueil.
« Où est son pendentif ? finit par demander Chika.
— Je ne sais pas. Il ne l’avait pas sur lui quand je l’ai trouvé.
— Il le portait tout le temps. Tu es certaine qu’il n’est pas tombé chez
l’embaumeur ? Ou qu’il n’a pas été volé là-bas ? »
Le visage de Kavita était figé, durement forgé par la douleur. « J’en suis
certaine, Chika. Il ne l’avait pas sur lui. » Elle voyait bien qu’il avait envie
de se disputer tout en sachant qu’il ne le pourrait pas. Après avoir découvert
le corps, elle avait refusé de s’en écarter ; elle avait passé les mains sur le
visage de Vivek et, la joue appuyée contre son torse, avait gémi. En outre,
son cadavre avait été entièrement déshabillé. Si l’amulette s’y était trouvée,
elle l’aurait vue.
« Il faudrait l’enterrer avec. Ça fait bizarre de le voir sans son pendentif. »
Kavita acquiesça et tapota le bras de Chika. Il avait besoin de fixer son
attention sur autre chose maintenant qu’il avait terminé de tout repeindre,
maintenant que son chagrin le pourchassait de pièce en pièce, l’implorant
de passer du temps seul avec lui. Chacun savait ce qui se produirait le
moment venu : ce même chagrin lui trancherait l’arrière des genoux, le
renverserait, et Chika basculerait dans les ténèbres où il avait déjà sombré
après la mort d’Ahunna.
« Nous retrouverons l’amulette, affirma Kavita, acceptant à bras ouverts
cette fixation. Elle est forcément quelque part. Il l’avait peut-être enlevée.
— Il ne la quittait jamais.
— Il a pu l’enlever pour la nettoyer.
— Oui, pour la nettoyer », répéta Chika.
Ils demeurèrent là, le salon vide autour d’eux, avant l’arrivée des
pleureuses et du cortège funèbre, tous deux seuls avec leur fils.
Ekene les observait depuis le seuil en s’appliquant à ne pas s’immiscer,
réticent à déchirer le voile de chagrin qui s’était tissé autour de ce tableau. Il
finit par les laisser et par rentrer chez lui, où il retrouva Mary.
« Tu n’as pas l’intention d’assister à la veillée mortuaire ? lui demanda-t-
il.
— J’irai plus tard. Shebi, ils vont y passer la nuit ?
— La famille, peut-être. Je ne crois pas que Kavita restera jusqu’au bout.
C’est trop douloureux pour elle. »
Mary hocha la tête. « Et elle n’appréciera pas de se retrouver avec tout le
monde. Chika et elle n’aiment pas se mêler aux autres. »
Ekene acquiesça, et ce fut peu avant minuit que Mary sortit discrètement
pour aller se joindre à la veillée. Avec les autres parentes, les cousines de
cousines et ainsi de suite, les participantes se couvrirent la tête et chantèrent
des gospels jusqu’à l’aube. Kavita et Chika s’étaient retirés à l’étage,
s’assoupissant et se réveillant sans cesse, pleurant dans l’intimité de leur
chambre. L’une des femmes leur apporta un plateau de nourriture auquel ils
ne touchèrent pas, l’huile se figeant et formant une peau solitaire sur les
aliments.
Les Nigerwives accoururent en masse dans la matinée, s’attroupant autour
de Kavita comme des oiseaux protecteurs déployant leurs ailes et les
imbriquant les unes aux autres. Chika et Ekene les observaient en secouant
la tête.
« Elle se sentira peut-être mieux maintenant qu’elles sont là », dit Ekene.
Chika répondit par un grognement, et son frère lui serra l’épaule.
Au rez-de-chaussée, Mary coordonnait les activités des femmes qui
cuisinaient à l’arrière de la maison. Les enfants des Nigerwives – celles qui
étaient venues, les filles qui avaient été réellement amies avec Vivek –
s’étaient rassemblées elles aussi au rez-de-chaussée. Elles attendirent
l’arrivée d’Osita pour le suivre dans le salon afin de voir le corps de Vivek.
Debout près du cercueil de son cousin, Osita baissa les yeux, les
lamentations qui l’entouraient pareilles à des parasites dans l’atmosphère. Il
sentit Juju glisser sa main dans la sienne et presser son épaule contre lui.
Osita, sans détacher son regard du visage de Vivek, hésita d’abord à dire quelques mots. Quel intérêt ? songea-t-il cependant. Il n’était plus là-
dedans, de toute manière.
« À quoi bon ? » murmura-t-il. Sa voix était rude à force d’endiguer ses
larmes, mais, il avait beau paraître furieux, il ne s’écarta pas du cercueil.
Juju lui serra la main et, en silence, s’adressa au corps de son ami. Près
d’elle, Olunne priait doucement ; Somto se tenait à côté d’eux, un bras
plaqué en travers du ventre, une main contre la bouche, les yeux humides.
À l’arrière de la maison, sur la véranda, Kavita regardait un groupe
d’hommes traîner une chèvre derrière eux au moyen d’une corde usée. Elle
avait demandé à ce qu’on la prévienne quand viendrait le moment de tuer
l’animal, et elle l’observa tandis qu’on lui ligotait les pattes et qu’on
creusait un trou peu profond dans le sol. Les hommes déposèrent la chèvre
sur le flanc et ses bêlements résonnèrent dans la cour. L’un d’eux produisit
un couteau muni d’un vieux manche en bois et d’une lame aiguisée quoique
ébréchée. On tira la tête de l’animal vers l’arrière jusqu’à ce que son cou se
cambre, puis on le trancha d’un geste presque désinvolte. Du sang jaillit,
rouge et épais, et s’écoula dans le petit trou creusé dans la terre. Kavita
contempla la scène sans un mot pendant que la chèvre se taisait peu à peu
dans un silence gris. Elle pensa à ses mains maculées de sang après qu’elle
avait découvert le corps de Vivek, et, prise d’un profond dégoût, rentra en
courant pour vomir dans les toilettes les plus proches. Elle distingua le rire
lointain des hommes, et elle sut que c’était d’elle qu’ils se moquaient. Ils
ignoraient sans doute qu’elle était la mère du jeune défunt, mais cela n’avait
pas d’importance ; personne ne savait ce que c’était, ce qu’elle avait
ressenti lorsqu’elle avait trouvé son corps.
Elle en faisait encore des cauchemars, malgré tout : des rêves dans
lesquels elle se précipitait dehors et où il n’y avait rien sur la véranda, à
l’exception d’une mare de sang qui continuait de se répandre, suffisamment
étale pour lui renvoyer son reflet. Des rêves dans lesquels il ouvrait les yeux
et riait lorsqu’elle écartait le morceau de tissu, dans lesquels c’était un tour
qu’on lui jouait, une farce qu’on lui faisait. Des rêves dans lesquels il
tombait en poussière lorsqu’elle lui soulevait la tête si bien qu’il ne lui
restait plus rien entre les mains, sauf le tissu en akwete. Appuyée contre la
cuvette en porcelaine des toilettes, elle se demanda ce qui se serait produit
si on n’avait pas ramené Vivek chez elle, s’il avait simplement été laissé à l’endroit où il était mort, où que ce fût. Se serait-il putréfié sur place ?
Aurait-on emporté son cadavre ? Elle pensa à ce qu’elle devait à l’inconnu
qui l’avait ramené. Cela l’accablait de ne pas savoir de qui il s’agissait, de
ne pas savoir ce qui s’était passé.
Dehors, elle entendit les crépitements du feu qu’on allumait. Une fois le
service funèbre achevé, dans l’après-midi, la viande de chèvre serait cuite.
Avec les entrailles, on préparerait de la soupe au poivre. Kavita tira la
chasse d’eau et baissa l’abattant, son horreur emportée dans un tourbillon
d’eau bleue.
Quand le prêtre arriva, les garçons qui étaient allés chercher le cercueil le
refermèrent et le portèrent à l’extérieur, où une fosse avait été creusée près
de la tombe d’Ahunna. Ils le déposèrent par-dessus deux longueurs de
corde, puis reculèrent pendant que le prêtre entamait un court office.
Parents et amis s’étaient assis sur des chaises en plastique louées pour
l’occasion ou bien se tenaient debout derrière elles. Kavita écouta le prêtre
lire l’Évangile, les mots psalmodiés montant lentement au-dessus d’elle ;
hébétée, elle le regarda procéder à la consécration de la tombe. On
s’apprêtait à lui arracher son enfant, à l’écraser sous le poids de tant de
terre. La tombe était une cavité béante, rouge ; près d’elle, le tas de terre
était de la même teinte que la peau de Chika. Si celui-ci se déshabillait,
s’allongeait dans la sépulture et qu’elle baissait les yeux vers lui, que
verrait-elle ? Y serait-il tout simplement absorbé, comme s’il avait toujours
été fait d’argile, modelé avec une petite quantité d’eau, animé pour Kavita
afin qu’ils puissent tous deux avoir un enfant ensemble dans le seul but de
l’enterrer ?
Elle observa ses mains, le programme funéraire que quelqu’un avait conçu
et fait imprimer. Ekene ou Mary, probablement. Elle regretta presque de ne
pouvoir leur pardonner l’incident à l’église. Le programme était couvert de
photographies de Vivek petit garçon, bébé ; aucune ne ressemblait à celui
qu’il était devenu. Comme si la personne qui avait choisi les clichés avait
décidé de mettre un terme à son histoire avant qu’il ne se fasse pousser les
cheveux. Fallait-il qu’elle éprouve du soulagement à ce qu’il soit ainsi figé
dans le temps ou de l’agacement à l’idée que l’on veuille faire croire qu’il
était quelqu’un d’autre ? Elle l’ignorait. Elle avait déjà entendu des
commentaires, des remarques chuchotées flottant dans l’escalier, parce que
personne ne savait vraiment chuchoter : des gens demandant pourquoi on ne lui avait pas coupé les cheveux, pourquoi ses parents permettaient qu’il soit
enterré ainsi. Ils rejetaient la responsabilité sur Kavita, disaient que c’était à
cause d’elle si Chika autorisait des choses pareilles. Elle avait envie de se
mettre en colère, mais tout ce qu’elle parvenait à ressentir, c’était un brin
d’étonnement à l’idée qu’ils puissent s’exprimer de la sorte alors que le
corps de son fils était encore dans la maison.
Les jeunes garçons, au nombre de quatre, s’avancèrent de nouveau et
saisirent les cordes tendues sous le cercueil. Les muscles luisants à force de
les bander, ils commencèrent à faire descendre le coffre dans la fosse.
Kavita entendit Chika émettre un son étouffé et, à tâtons, elle chercha sa
main, raide et transpirante. Une secousse parcourut les cordes, qui glissèrent
tandis que le cercueil était englouti, la terre rouge masquant son bois
sombre. Quand il atteignit le fond, les garçons retirèrent les cordes, les
firent remonter et les enroulèrent. Chika et Kavita se levèrent pour jeter des
mottes de terre dans la tombe, murmurant leurs adieux à travers leurs
larmes. Mary et Ekene les suivirent, bientôt imités par Osita et les amies de
Vivek. Une fois que tout le monde eut fait de même, les garçons, équipés de
pelles, entreprirent de remplir la fosse. Kavita retourna dans la maison et se
rendit à l’étage. Chika resta au rez-de-chaussée pour s’occuper des visiteurs
qui lui exprimèrent leur sympathie par tant de poignées de main qu’il eut
bientôt la sensation d’avoir les doigts gourds.
Osita laissa les autres dans le salon situé à l’étage et descendit faire
quelques pas au rez-de-chaussée. Il entendit la voix de sa mère et la suivit
jusque dans l’arrière-cour, où les femmes enveloppaient de petits tas d’akpụ
dans du film alimentaire avant de les ranger dans des glacières. Des
marmites noires arrondies étaient posées sur des cadres métalliques, sous
lesquels on avait placé des fagots de bois pareils à des nids de braises
rouges et grises. L’air chaud était odorant, et les cuisinières s’épongeaient le
visage avec des mouchoirs.
Alors que son fils s’approchait d’elle, Mary leva les yeux. « Est-ce que
tout va bien ? » demanda-t-elle. Elle portait un corsage vert au-dessus
duquel elle avait noué un pagne doré.
Osita ne savait que répondre ni s’expliquer pourquoi il était descendu. Il se
contenta de se pencher vers elle et de l’enlacer. Il lui fallut une minute pour
qu’elle se remette de sa surprise et l’étreigne à son tour. « Ehn, mon fils. Tout ira bien. Tu entends ? Ne t’inquiète pas. Dieu se charge de tout. » Elle
lui tapota le dos. « Tout va bien. Retourne dans la maison et va voir ce que
fait ton oncle. »
Osita hocha la tête, et Mary le regarda s’éloigner, débordante de gratitude
à le voir vivant, en mouvement. Elle contempla la tombe de Vivek, couverte
de terre meuble, fraîchement remuée, et fit une prière rapide avant de se
remettre à sa tâche.
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