La mort de Vivek Oji
Chapitre XXII
Osita n’avait pas envie d’accompagner les filles chez sa tante pour lui
montrer les photographies. Il en parla à Juju quand elle l’appela pour
l’informer qu’ils s’y rendraient ce dimanche, après la messe.
« Osita dit qu’il ne viendra pas », apprit-elle aux autres filles, réunies dans
la chambre de Somto.
Elizabeth haussa les épaules. Elle était tout à fait heureuse de ne pas voir
Osita.
« Attends, répète un peu, fit Somto. Il t’a dit quoi ?
— Qu’il n’a pas l’intention de venir, que nous pouvons nous débrouiller
seules. Entre femmes, tu vois.
— Entre femmes wetin ? Abeg, compose son numéro pour moi. C’est
n’importe quoi. » Une fois qu’elle l’eut au téléphone, elle se mit aussitôt à
crier : « Tu es fou ? Ce n’est pas ta tantie que nous allons voir, peut-être ?
Et ce n’est pas toi qui as dit, oh, il faut absolument qu’on lui montre ces
photos ? Tu as intérêt à te pointer ici, mon vieux, sinon, j’annule tout.
Espèce de lâcheur et d’incapable. »
Osita écarta le combiné de son oreille. « Ah-ahn, Somto, du calme ! Tu
veux que je fasse tout ce chemin juste pour passer, à tout casser, une demi-
heure là-bas ?
— Parce que tu n’es pas venu l’autre jour quand nous nous sommes tous
retrouvés, peut-être ? Osita, je ne plaisante pas. Vivek était ton cousin.
Kavita est ta tante. Ne crois pas que tu vas y échapper. »
Olunne se pencha vers le téléphone et intervint : « En plus, comme on te
voit sur certaines photos, elle saura que tu étais mêlé à tout ça. Il vaut mieux
que tu sois là pour t’expliquer plutôt que d’essayer de te dérober.
— Il est hors de question de montrer celles-ci, répondit Osita. Juju était
d’accord.
— En fait, je m’en fiche, reprit Somto. Si tu ne viens pas, ta tante les
verra. »
Son chantage arracha un soupir au jeune homme. « Oya, c’est bon. Je serai là.
— Dimanche à quinze heures. Si tu n’es pas là, j’obligerai les autres à
faire demi-tour. » Somto raccrocha sans attendre la réponse d’Osita.
Juju haussa les sourcils. « Cette fille, elle ne plaisante pas.
— Je n’ai pas de temps à perdre avec ce garçon. Qu’on en termine au plus
vite. »
Elizabeth grignotait bruyamment des cacahuètes de marque Burger.
« Vous croyez qu’on devrait toutes le dire à nos parents avant d’en parler à
tantie Kavita ? Vu que nous sommes mêlées à cette histoire. »
Olunne lui décocha un regard. « T’es folle ? C’était son fils. Comment est-
ce qu’on pourrait dévoiler qui il était à d’autres personnes avant que sa
propre mère le découvre ? Tu imagines à quel point elle en serait humiliée ?
— Ne fais pas attention à Elizabeth, dit Somto. Elle s’inquiète juste de la
réaction de ses parents si c’est tantie Kavita plutôt qu’elle qui leur apprend
qu’elle était impliquée. » En guise de réponse, Elizabeth lui fit une grimace.
« Mais vous savez quoi ? fit Juju. Il est même possible qu’elle ne dise rien.
Elle voudra peut-être garder tout ça pour elle.
— Ou bien elle appellera tout le monde pour les engueuler, riposta
Elizabeth.
— Nous lui raconterons qu’aucun de nos parents n’était au courant »,
proposa Olunne.
Sa sœur la dévisagea. « Pourquoi est-ce que tu présentes les choses de
cette façon ? Ils ne savent rien du tout. Ce n’est pas comme si nous
mentions.
— Elle croira peut-être qu’ils savaient – par exemple, elle se demandera
comment Vivek a pu se comporter comme ça sous leur propre toit sans
qu’ils s’en rendent compte, ce genre de choses.
— Arrête un peu. C’est le Naija. Tu connais des parents qui apprendraient
une chose pareille sans aller tout lui raconter immédiatement ? »
Les autres filles acquiescèrent d’un signe de tête. Ce que Somto disait
tenait du bon sens. C’était la raison pour laquelle elles n’avaient rien révélé
à leurs parents, afin de protéger Vivek de ceux qui ne le comprenaient pas.
Elles le comprenaient à peine elles-mêmes, mais elles l’aimaient, et cela
avait suffi.
Le dimanche venu, Osita les attendait devant le portail de la maison de Chika et de Kavita, appuyé contre la barrière, les mains enfoncées dans les
poches.
« Tu es là, parfait », commenta Somto.
Il s’écarta de la barrière. « Et ça te surprend ? Vous avez les photos ? »
Juju lui montra l’enveloppe.
« OK, allons-y.
— Attends, fit Olunne. Est-ce que ton oncle est là ? Je croyais qu’on n’en
parlerait d’abord qu’à tantie Kavita.
— Il va au club sportif tous les dimanches après-midi, répondit Osita. Il a
recommencé à le fréquenter. Avant, il refusait de sortir de la maison, tu le
sais.
— C’est bien qu’il soit là-bas, dit Juju. Mon pater a dit qu’ils s’y
retrouvaient pour prendre un verre. »
Olunne hocha la tête, soulagée. C’était une chose de montrer ces
photographies à tantie Kavita, quand bien même son comportement était
instable ces derniers temps, mais c’en était une autre de le faire en présence
d’oncle Chika. Personne ne savait comment un homme igbo réagirait en
voyant des clichés pareils de son fils unique. Mieux valait ne rencontrer que
sa mère. C’était plus prudent ainsi.
Kavita les fit tous asseoir dans le salon sans rien leur offrir, parce que
c’étaient des enfants, qu’ils étaient là à propos de Vivek et que cela faisait
bien longtemps qu’elle avait renoncé à se soucier de mondanités. Au fond
d’elle, elle savait que ce qu’ils lui raconteraient, quoi que ce fût, serait le
point culminant des semaines durant lesquelles elle n’avait cessé de les
harceler afin d’obtenir des réponses. Cette idée fit naître en elle une colère
ténue. Quand elle avait dit à Chika que les amies de Vivek mentaient, quand
elle avait dit à leurs parents qu’elles mentaient, personne ne l’avait crue. Et
pourtant elles étaient toutes ici à présent – accompagnées de son propre
neveu, pour couronner le tout –, installées les unes à côté des autres sur son
canapé en affichant des mines coupables, dissimulant des secrets derrière
leurs lèvres. Elle avait envie de les gifler.
Les filles échangèrent des coups d’œil, ne sachant qui devait prendre la
parole. Osita était assis à l’écart, dans un fauteuil, les bras croisés sur le
ventre, les yeux baissés vers le tapis. Juju avait le sentiment que cette tâche
lui incombait ; Elizabeth et Somto se montreraient trop effrontées, et Olunne trop douce. En outre, c’était Juju qui avait apporté les photos.
L’enveloppe lui brûlait la main, et son poids pesait sur son bras ballant. Elle
la posa sur ses genoux et se tourna vers Kavita.
« Nous avons quelque chose à te montrer, dit-elle. Mais d’abord, je veux
t’expliquer pourquoi nous ne t’en avons pas parlé avant.
— C’est parce que Vivek nous l’avait interdit, voilà tout », précisa Somto
tout bas. Les autres la fusillèrent du regard, et elle leva les mains, contrite.
« Nous essayions de le protéger, reprit Juju, et nous essayions aussi de
vous protéger, oncle Chika et toi. »
Kavita était assise bien droite, juchée sur le bord du coussin de son siège.
Ses yeux tombèrent sur l’enveloppe, et elle plaça une main sur sa poitrine
comme si elle cherchait à apaiser son cœur. « Qu’y a-t-il à l’intérieur ? »
demanda-t-elle.
Juju observa l’enveloppe. À quoi bon en dire davantage ? Les
photographies parleraient d’elles-mêmes, mieux qu’elle ne pourrait le faire.
D’une main un peu tremblante, elle lui tendit l’enveloppe. Kavita
l’examina, qui planait entre elles, puis s’en empara. Elle ne l’ouvrit pas de
suite. Comment le pouvait-elle ? On peut traquer la vérité, mais qui est
capable d’éviter l’instant d’hésitation qui survient lorsqu’on se demande si
l’on désire vraiment ce que l’on a tant réclamé ? Kavita savait que le
contenu de l’enveloppe avait du pouvoir, assez pour la mettre en déroute,
assez pour que ces jeunes gens se soient alliés contre elle pendant si
longtemps, malgré un enfant mort, malgré son chagrin à elle.
Elle ouvrit le rabat et sortit les photographies. Sur la première, Vivek
portait un costume traditionnel bleu pâle, un caftan dans lequel il
disparaissait. Ses yeux étaient soulignés de noir. Cela ne surprit pas Kavita
outre mesure ; elle l’avait déjà vu vêtu ainsi et avait présumé qu’il imitait
les habitants du Nord. Cela avait déplu à Chika, qui n’avait pas hésité à le
lui faire savoir en émettant des remarques narquoises autour de la table du
petit déjeuner, mais Vivek y était resté indifférent. Chika en aurait dit
davantage, en aurait fait davantage, s’il n’avait pas été quelque peu effrayé
par son fils et son étrangeté. Plus tard, une fois Vivek parti, Kavita avait
réprimandé son mari en lui disant qu’un trait d’eye-liner n’avait rien de
répréhensible. « Ça commence avec de l’eye-liner, avait répondu Chika. Et
où est-ce que ça va se terminer ? Je croyais que tu avais peur qu’il soit en
danger, et tu le laisses sortir comme ça ? Et si quelqu’un lui jetait un pneu dessus ? » Elle avait fait peu de cas de ses inquiétudes, et Chika avait quitté
la pièce, impuissant et bouillant de colère.
Kavita mit de côté la première photo pour découvrir la suivante. Juju
cacha son visage entre ses mains, les coudes en appui sur les genoux. Elle
n’avait pas envie d’assister à ce qui allait se passer. Osita se tourna vers la
fenêtre pour contempler le soleil qui filtrait à travers les rideaux de dentelle
ajourés. Somto et Olunne observaient Kavita, un voile de nervosité
dissimulant leurs traits, tandis qu’Elizabeth se curait les ongles en feignant
l’indifférence.
Lorsque Kavita lâcha un hoquet, ce fut comme un léger choc qui se
répercuta à travers la pièce. Elle laissa tomber les autres photographies sur
ses genoux et, saisissant la deuxième entre ses mains, la regarda fixement.
Comme Juju les avait ordonnées elle-même, elle savait laquelle Kavita
tenait à présent. On y voyait Vivek, la première fois où il avait porté une
robe. Juju l’avait placée là parce qu’il avait l’air si heureux dessus ; elle
s’était dit que Kavita aurait peut-être un peu moins de difficulté à la voir,
que son expression de bonheur l’attendrirait peut-être. Juju avait déniché
cette robe dans l’une des vieilles valises de Maja, où celle-ci conservait tous
les vêtements qui ne lui allaient plus, de même que de vieux souvenirs
datant de l’époque où elle n’avait pas encore trente ans et des photos de ses
anciens petits amis. La robe, ajustée à la taille, avait une coupe trapèze, des
rayures blanches et bleu marine de l’encolure jusqu’à l’ourlet, des manches
courtes et raides, des pinces au niveau de la poitrine.
Vivek n’avait rien qui ait pu remplir ces pinces, mais cela lui était égal.
Sur la photo, il tournait sur lui-même, si bien que la jupe formait une masse
confuse, comme de l’eau que l’on asperge, et ses cheveux étaient vaporeux.
Juju avait toutefois réussi à rendre son visage net, et sa bouche était grande
ouverte sur un rire entier, ses yeux fermés, plissés. Elle lui avait peint les
lèvres avec un rouge audacieux qui lui encadrait les dents, et il avait
appliqué de l’eye-liner, sombre sur la paupière inférieure et d’un trait plus
épais sur la paupière supérieure, de telle sorte que ses yeux paraissaient
perdus entre deux liserés noirs.
Les mains de Kavita, qui scrutait la photo, se mirent à trembler. « Qu’est-
ce que ça signifie ? » chuchota-t-elle, lançant des coups d’œil à Juju, puis
aux autres. Ces derniers avaient incliné ou détourné la tête pour ne pas avoir
à la dévisager. Seule Juju accepta de croiser ses yeux, à présent embués de larmes. « Qu’est-ce que ça signifie ? répéta-t-elle d’une voix mal assurée.
Pourquoi est-il vêtu ainsi ? »
Juju avait les nerfs à vif, mais elle ne pouvait détacher son regard de la
mère de Vivek, pas même pour puiser du courage auprès de ses
compagnons. « Il aimait s’habiller comme ça, se hasarda-t-elle à dire,
craintive. Il ne voulait pas que tu saches – il ne voulait pas qu’oncle Chika
et toi vous vous inquiétiez pour lui.
— Il aimait porter des robes ? » Kavita lâcha la photographie et reprit les
autres, son saisissement de plus en plus visible sur son visage à mesure
qu’elle les parcourait dans le désordre : Vivek dans des robes de toutes
sortes, sans manches, courtes et moulantes, imprimées de motifs criards, les
lèvres peintes en rouge, en rose ou juste ornées de brillant, ses yeux
toujours soulignés de noir, les paupières parfois éclaboussées d’un fard de
couleur vive.
« Mon Dieu, fit-elle. Il s’habillait en femme ?
— Il disait qu’il s’habillait en ce qu’il était, lâcha soudain Somto d’un air
résolu. Ça le rendait heureux, tantie Kavita. »
Celle-ci leva lentement la tête pour observer les jeunes filles. « Et vous
étiez toutes au courant ? » Elles baissèrent les yeux. « Même toi, Osita ? »
Elle s’adressa à lui d’une voix fragilisée par le sentiment d’avoir été trahie,
mais le garçon la regarda en face, sans crainte.
« Il voulait que ça reste confidentiel, alors nous respections son souhait,
tantie.
— Il était malade ! Vous saviez tous ce qui se passait, vous autres, et ça
n’est jamais venu à l’esprit de l’un d’entre vous d’en parler à son père ou à
moi ? Nous aurions pu l’aider !
— Il n’avait pas besoin d’aide », marmonna Elizabeth. Olunne lui donna
un coup de pied dans la cheville.
« Pardon ? fit Kavita.
— J’ai dit qu’il n’avait pas besoin d’aide, répéta Elizabeth, son regard
entêté rivé sur elle. Ça le rendait heureux, tantie ! Sans ça, il aurait été plus
mal encore. C’était la seule raison pour laquelle il allait bien. Alors non,
nous n’avons rien dit à personne. Vivek était notre ami. »
Incrédule, Kavita secoua la tête. « Non, je refuse d’entendre ça. C’est
forcément votre faute, les filles ! Vous le déguisiez – vous profitiez de lui !
Vous saviez qu’il était malade ! »
Elizabeth et Somto semblaient être sur le point de s’emporter, mais Juju
intervint avec douceur. « Ce n’était pas ça, tantie. Vivek disait que ça faisait
partie de qui il était, qu’il avait ça en lui et qu’il voulait avoir l’occasion de
l’exprimer, et c’est cette occasion que nous lui avons offerte. C’est effrayant
de le voir si différent, je sais. Moi aussi, je me suis inquiétée quand il m’en
a parlé, quand il a commencé à s’habiller de cette manière. Mais il était
tellement heureux, ça changeait vraiment tout pour lui », ajouta-t-elle – un
souvenir qui la fit légèrement sourire. « Je regrette que tu n’aies pas pu le
voir. Il n’avait pas été aussi heureux depuis qu’oncle Chika l’avait ramené.
Parfois, il nous demandait de l’appeler par un autre prénom ; il déclarait
qu’on pouvait parler de lui en disant il ou elle, qu’il était les deux. Je sais
que ça paraît…
— Bas ! l’interrompit Kavita, levant la main pour lui intimer le silence. Ça
suffit. Vous n’allez pas rester là, vous autres, et me dire comment mon fils
voulait que vous l’appeliez. C’est… c’est contre-nature.
— C’est pourtant la vérité, répondit Elizabeth. C’était qui il était, voilà
tout.
— Mon fils n’était pas comme ça ! cria Kavita en jetant les photographies
par terre. J’ignore ce que vous lui avez fait, vous autres, mais ce n’était pas
mon fils ! Ce n’était pas mon Vivek ! »
Malgré la douleur qui lui traversait la poitrine, Osita ne savait pas quoi
dire. Il craignait que le moindre mot qui sortirait de sa bouche ne transpire
la culpabilité, et le fait que Juju avait accepté de mettre de côté les photos
les montrant ensemble, lui et Vivek, lui procurait un soulagement écœurant.
Olunne regardait Kavita avec pitié. Sa sœur, en revanche, était furieuse.
« Il ne t’appartenait pas », gronda Somto, et tous la dévisagèrent, atterrés.
« Simplement parce que tu étais sa mère, tu n’arrêtes pas de parler comme
s’il t’appartenait, mais ce n’était pas le cas. Il n’appartenait à personne, sauf
à lui-même. Et vu ta réaction… c’est pour cette raison que nous ne
pouvions rien te dire. C’est pour cette raison qu’il a vécu secrètement
pendant ses derniers mois. C’est pour cette raison qu’il ne pouvait pas te
faire confiance. Tu crois qu’il était à toi, alors que tu ne savais rien de ce
qui se passait dans sa vie. »
Elle aspira de l’air entre ses dents, et les larmes de Kavita se tarirent, avant
tout parce que l’impolitesse de Somto la stupéfiait. Olunne pinça le bras de
sa sœur pour l’obliger à se taire.
« Est-ce à moi que tu t’adresses ainsi ? demanda Kavita, sans y croire.
— Nous essayions juste de le protéger, assura Elizabeth. Nous ne voulions
pas qu’il lui arrive quoi que ce soit. Nous veillions sur lui.
— Vraiment ? fit Kavita en se tournant vers elle. Dans ce cas, où étais-tu
le jour où il est mort ? Où étiez-vous, vous tous ? Est-ce que quelqu’un peut
enfin me répondre sur ce point ? »
Un silence pesant, palpable, suivit ces questions. Puis, à contrecœur, Juju
reprit la parole en baissant le ton : « Il était chez moi. Il s’était mis à sortir
régulièrement vêtu d’une robe, et j’ai tâché de l’en empêcher. Je lui ai dit
que c’était risqué, et il a répondu qu’il allait juste au bout de la rue, qu’il
n’en aurait pas pour longtemps. D’habitude, il revenait rapidement, mais ce
jour-là… » À cet instant, la voix de Juju s’étrangla. « Il n’est pas revenu du
tout. Et ensuite il y a eu l’émeute au marché…
— Et le marché a été incendié », compléta Kavita d’une voix blanche. Le
tissu akwete qui couvrait le corps de Vivek avait senti la fumée.
Juju, les larmes aux yeux, hocha la tête. « Je crois qu’il est allé se
promener trop loin et qu’on s’en est pris à lui », dit-elle.
La gorge de Kavita se noua. Elle imaginait la scène : Vivek piégé au
milieu d’une foule, quelqu’un l’observant de trop près avant de hurler C’est
un homme ! Des corps pressés autour de lui, se resserrant comme un nœud
coulant, des mains lui arrachant ses vêtements, quelqu’un d’autre lui
lançant une pierre qui lui avait fendu l’arrière du crâne. Son corps
s’affaissant sur le sol. Un sanglot déchirant la traversa, et elle se plia en
deux pour l’étouffer.
« Tantie Kavita ! Est-ce que ça va ? » Juju tendit la main vers elle pour lui
effleurer le bras.
Kavita se ressaisit péniblement, surmontant sa souffrance, et se redressa.
« Vous pensez donc que c’est ainsi qu’il est mort ? demanda-t-elle,
s’adressant à eux cinq. Qu’il est sorti comme ça, ajouta-t-elle en indiquant
les photos qui jonchaient le sol, et que les émeutiers l’ont attrapé ? »
Ils opinèrent tous du chef. « C’est le scénario le plus plausible, répondit
Olunne.
— Mais alors, comment s’est-il retrouvé ici ? s’enquit Kavita. Qui l’a
ramené ?
— Un bon Samaritain, peut-être, suggéra Juju. Quelqu’un a pu le
reconnaître, et même si cette personne a eu trop peur d’arrêter ses agresseurs, elle s’est dit que le porter jusque chez lui était la moindre des
choses. »
Kavita plaqua une main contre sa bouche. Elle voulait se dominer au
moins jusqu’au départ des enfants. « Je vois », parvint-elle à articuler. Ce
n’était pas comme si elle s’était un seul instant figuré que sa mort n’avait pu
être violente. Les circonstances dans lesquelles elle l’avait trouvé étaient
beaucoup trop suspectes : sa blessure, la disparition de ses vêtements.
Pourtant, entendre tout cela, apprendre de quelle manière il avait été habillé
quand il était sorti, savoir qu’il avait pu être lynché – elle en était
transpercée.
« J’aurais dû lui couper les cheveux », pensa-t-elle, bien qu’elle ignorât si
cela aurait changé quoi que ce soit. Aurait-il malgré tout porté des robes ?
Mis de l’eye-liner ? Sa vie aurait-elle été davantage en danger s’il n’avait
pas eu cette longue chevelure pour convaincre les gens qu’il était une
femme ? Elle se pinça l’arête du nez et prit une profonde inspiration.
« Nous sommes désolés, tantie Kavita, dit Olunne. Nous voulions juste
que tu saches la vérité. »
La vérité, songea Kavita. On aurait pu croire qu’elle en éprouverait du
soulagement, après tout ce temps à quémander des réponses ; au lieu de
quoi elle n’éprouvait qu’un sentiment creux d’irrévocabilité. C’était
terminé. Elle savait maintenant ce qui s’était produit, le mystère était résolu,
ils lui avaient montré son fils sous un jour inconnu qu’il lui fallait accepter,
et il était trop tard pour l’interroger, pour lui parler et découvrir ce qui se
passait, pour en apprendre davantage sur celui qu’il avait été à l’insu de sa
mère. C’était terminé.
Comme si elle pouvait lire dans ses pensées, Juju se pencha en avant. « Si
tu as des questions, tantie Kavita, tu peux toujours nous les poser. Nous ne
te cacherons plus rien, c’est promis. Pas vrai ? » ajouta-t-elle en lançant aux
autres un regard noir.
Ils s’empressèrent de dodeliner de la tête.
« Nous avons dit la vérité », insista Elizabeth. Malgré leur acquiescement,
Somto et Osita gardèrent le silence. La première essayait de refouler sa
colère ; le second était honteux, car c’était sur lui que le devoir de discrétion
pesait le plus lourdement. Kavita était sa tante ; c’était lui qui aurait dû lui
parler. Pourtant, plutôt que de le faire, il avait cloué sa langue au fond de sa
bouche et laissé Juju conduire cette rencontre du début à la fin. Mais sa honte ne pouvait triompher de sa peur ; ses secrets avaient cadenassé sa
gorge.
« Je crois que vous devriez tous vous en aller », reprit Kavita d’une voix
lasse. Les jeunes gens se levèrent d’un bond en murmurant des excuses.
Olunne ramassa les photos et, sans un mot, les déposa sur une petite table.
Avant de s’éloigner, elle fit doucement courir ses doigts dessus. Kavita les
raccompagna jusqu’à la porte ; alors qu’elle s’apprêtait à la fermer, une idée
lui vint.
« Juju, fit-elle. Quel prénom avait-il choisi ? Tu as dit qu’il voulait parfois
qu’on l’appelle autrement. »
Juju marqua une pause. « Nnemdi. Son autre nom était Nnemdi. »
Kavita lui adressa un signe de tête, puis verrouilla la porte derrière eux
avec, en tête, ce nom qui l’accablait. Pourquoi lui paraissait-il aussi
familier ? Elle s’y accrocha, le tourna et le retourna dans son esprit pendant
des heures, tant et si bien qu’il finit par remplacer l’image d’un Vivek
ensanglanté qui défilait en boucle dans son esprit.
Quand le déclic se fit, elle en fut surprise. Elle décrocha le téléphone et,
d’une main tremblante, composa un numéro.
« Allô ? répondit un homme.
— Ekene ? C’est Kavita. »
Son beau-frère en eut le souffle coupé. « Kavita ! Oh, mon Dieu ! Je suis
si heureux que tu appelles. Comment vas-tu ? Comment va Chika ?
— Tu te souviens, quand Vivek est né ? » demanda-t-elle de but en blanc,
comme s’il n’avait rien dit.
Ekene se tut un instant. « Oui, évidemment.
— Tu as affirmé que nous aurions dû lui donner un nom igbo, au moins en
deuxième prénom, n’est-ce pas ?
— Je m’en souviens, Kavita, que…
— Quel était le prénom que, selon toi, nous aurions dû lui donner ?
— Pourquoi est-ce que tu… ?
— Dis-moi simplement ce prénom, Ekene. S’il te plaît. »
À l’autre bout du fil, il soupira. « Nnemdi. Ce n’est pas un prénom
courant, mais c’était pour Mama. Parce qu’ils avaient la même cicatrice sur
le pied. » Kavita imagina presque son haussement d’épaules. « Si notre père
avait eu cette cicatrice, nous l’aurions appelé Nnamdi, tu sais ? Mais Chika
n’était pas d’accord. Si Vivek avait été une fille, il aurait peut-être accepté. Je n’en suis pas sûr. Il était très bizarre avec tout ça, alors je n’ai pas insisté.
Pourquoi tu voulais savoir ça ?
— En as-tu parlé un jour à Vivek ?
— Non. Je n’ai abordé le sujet qu’une seule fois, avec Chika, avant la
cérémonie du nom. C’est tout. Que se passe-t-il, Kavita ? »
Elle eut l’impression que ses poumons étaient soudain privés d’air.
« Merci, dit-elle. Je te rappellerai plus tard. » En dépit des protestations de
son beau-frère, elle raccrocha et s’affaissa sur le sol. Comment était-ce… ?
Si Vivek avait été une fille… Qu’est-ce que cela signifiait à présent ? Il avait
fini par en être une, de toute façon, et par porter le prénom qu’on lui avait
refusé – par être battu à mort et jeté devant la porte de sa maison ; et elle, sa
mère, n’en avait rien su parce qu’il ne lui faisait pas confiance. Assise par
terre, Kavita pleura par intermittence jusqu’au retour de Chika, qui la trouva
ainsi.
Elle n’arriva même pas à parler. Elle se borna à pointer du doigt les photos
restées sur la petite table et regarda son mari s’y diriger. Après toutes ces
années, son corps était encore svelte, ses bras se balançant avec aisance
depuis ses épaules, sa nuque pareille à une traînée d’argile. Elle le regarda
prendre le tas de clichés et les examiner rapidement, regarda ses sourcils se
contracter, tempétueux, et sa bouche s’ouvrir sur un cri qui se prolongea
tant et tant que sa colère fit trembler les cadres accrochés aux murs. Puis
elle lui expliqua ce que Juju et les autres lui avaient raconté, lui expliqua
qu’Osita savait, et Chika fut plus furieux encore, jetant violemment les
photos loin de lui, si bien que Vivek, le visage figé, voleta d’un bout à
l’autre du salon avant de se poser sur le tapis, le canapé et les tables basses.
Kavita contempla son époux comme si la posture de son corps exprimait
le trouble qu’elle ressentait. Elle lui fit part de sa théorie – selon laquelle
leur fils était mort pendant l’émeute, après avoir été battu et déshabillé –, et
ce fut alors que toute ardeur quitta le corps de Chika et que, le visage
cendreux, il s’écroula près de sa femme. Kavita savait quelles images se
succédaient dans son esprit, savait que la colère provoquée en lui par le
secret de Vivek était balayée par une prise de conscience : quelqu’un l’avait
tué pour ce seul motif. Pour finir, Chika laissa tomber sa tête sur l’épaule de
Kavita et pleura. Elle posa la main sur la joue de son mari pour y sentir ses
larmes, et murmura des mots que, plus tard, elle ne put se remémorer.
Ce soir-là, dans leur lit, la tête reposant sur la poitrine de Chika, Kavita
leva les yeux vers lui. « Il se faisait appeler Nnemdi », dit-elle.
Le corps de son mari se raidit.
« Comment savait-il ? demanda-t-elle.
— Comment savait-il quoi ?
— Que ça a failli être son prénom. Ekene affirme qu’il ne le lui a jamais
dit.
— Quand en as-tu parlé avec Ekene ?
— Avant que tu ne rentres à la maison. Je lui ai téléphoné. Je voulais
savoir comment Vivek connaissait ce prénom.
— Tu as tout raconté à Ekene ? » Chika fit mine de se redresser, la colère
enflant de nouveau en lui, mais Kavita l’obligea à rester allongé.
« Ne sois pas bête, répondit-elle. Je ne lui ai rien raconté. Je lui ai juste
demandé s’il avait un jour parlé de ce prénom à Vivek, et il m’a assuré que
non. Il a dit que c’était un prénom pour Mama, à cause de la cicatrice de
Vivek. Je me suis toujours interrogée à ce sujet.
— Ekene s’est montré superstitieux. Il aurait mieux fait de ne pas te
répéter de pareilles absurdités. Oublie tout ça.
— Mais comment Vivek savait-il ?
— Je t’ai dit d’oublier ça, Kavita ! » Chika la repoussa et se tourna sur le
côté, dos à elle.
Elle attendit un petit moment, puis glissa un bras autour de lui. « Demain,
je veux aller sur sa tombe. » Elle sentit ses muscles se décontracter, et il
opina brièvement de la tête.
« Dors, nwunye m, dit-il. Il y en a assez de cette histoire de prénom. »
Le lendemain, ils se rendirent à la maison du village et se recueillirent
devant la tombe de Vivek, avec sa large dalle rectangulaire. L’espace d’une
seconde, Kavita ne put s’empêcher d’imaginer la grand-mère du garçon
tendre le bras hors de sa sépulture à travers son cercueil, à travers la terre,
fendant en éclats le bois de celui de son petit-fils pour lui saisir la main. Au
moins, il n’était pas seul. Ils étaient ensemble, la génération précédente et la
suivante, disparus de l’instant présent, laissant le reste de la famille flotter
au gré de la vie.
Kavita s’agenouilla et fit courir sa main sur l’inscription. Quelque chose n’allait pas, lui semblait-il, quelque chose clochait. « C’est notre faute, se
surprit-elle à dire.
— Qu’est-ce qui est notre faute ? demanda Chika, baissant les yeux vers
elle.
— Qu’il soit mort comme ça, comme un animal. »
Son époux s’accroupit à côté d’elle. « Mba, c’est la faute des voyous qui
ont commis ça.
— Il ne pouvait pas nous faire confiance, poursuivit-elle sans relever sa
remarque. Il se cachait dans les maisons des autres comme s’il n’avait pas
de chez lui. Nous ne savions rien de la vie de notre enfant.
— Ce n’était pas Vivek. Il était malade, Kavita. Il avait des troubles
mentaux. C’est pour ça qu’il s’habillait ainsi. » Chika posa une main sur
son épaule, mais elle se dégagea.
« Arrête de dire ça !
— Il était malade. Il avait juste besoin de davantage d’aide. Nous aurions
dû nous en apercevoir.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles. » Kavita se releva et s’en prit à son
époux : « Nous ne savions rien de lui. Tu avais simplement en tête une idée
de ce que ton fils était censé être, et tu étais tellement occupé avec ta liaison
que tu as loupé ses derniers mois sur terre. Nous ne pouvons pas continuer
d’insister sur le fait qu’il était tel que nous l’imaginions, alors qu’il
souhaitait être quelqu’un d’autre et qu’il est mort en étant cette personne,
Chika. Nous avons échoué, tu ne comprends donc pas ? Nous n’avons pas
su le voir et nous avons échoué. »
Dès qu’elle mentionna sa liaison, Chika blêmit. Son premier instinct fut de
nier, mais il était impossible de la détourner de la vérité. Impuissant, il la
regarda, campée au-dessus de lui, le visage assombri par la fureur ; puis,
fulminante, elle repartit vers la porte de derrière. En un éclair, elle s’empara
d’une houe qui traînait là et revint vers la sépulture d’un pas énergique.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda-t-il en essayant de se mettre en travers
de son chemin. Mais Kavita passa rapidement devant lui sans s’arrêter ; une
seconde plus tard, elle levait la houe et la faisait retomber sur la pierre
tombale, la lame plate, métallique, projetant des étincelles contre la dalle.
« Kavita, arrête ça ! »
Sans lui prêter attention, elle brandit l’outil encore et encore, et Chika se
contenta de la regarder fixement, trop abasourdi pour tenter de la retenir. Kavita grognait et pleurait – plus de rage que de chagrin, semblait-il –, et la
pierre, sous cet assaut, s’ébrécha. S’apercevant qu’elle prenait à présent
l’inscription pour cible, il tressaillit.
« Il… y… a… au… moins… une… chose… que… nous… pouvons…
faire… correctement ! » lança-t-elle, hargneuse, ponctuant chaque mot d’un
coup de houe. De minuscules fissures fleurissaient à la surface de la dalle ;
l’herbe était jonchée d’éclats de pierre. Chika recula d’un pas pour éviter
que l’un d’eux ne vienne se loger dans son œil. Il croisa les bras et décida
de la laisser donner libre cours à sa colère. Elle mania l’instrument jusqu’à
ce que ses bras se fatiguent, puis s’arrêta, hors d’haleine, le long manche de
la houe pendant au bout de ses mains et se cognant doucement à ses
genoux. Son visage était couvert de sueur et ses cheveux mouillés étaient
plaqués sur sa joue.
« Tu as terminé ? » demanda-t-il. Il y avait maintenant, sur la pierre
tombale, une petite entaille aux bords déchiquetés. Kavita murmura
quelques mots, et Chika s’approcha. « Qu’y a-t-il ? » Elle leva vers lui des
yeux empreints d’une douleur farouche, palpitante, et il l’enlaça. Elle ne se
dégagea pas de son étreinte, ce qui le surprit.
« Il faut que tu arranges ça, chuchota-t-elle d’une voix pâteuse, figée. Il
faut que tu arranges ça. »
Chika la serra fort. « Bien sûr, dit-il, sans toutefois savoir au juste ce
qu’elle entendait par là. J’arrangerai ça. Bien sûr, j’arrangerai ça. »
Ce fut seulement quand ils rentrèrent chez eux, après qu’il lui eut fait du
thé et se fut assis près d’elle sur la véranda pour écouter les oiseaux chanter
dans le frangipanier, que Kavita lui expliqua enfin ce qu’elle désirait : leur
dernier geste pour leur enfant mort, leur excuse tardive. « Il serait peut-être
encore en vie s’il s’était senti suffisamment en sécurité dans notre maison
pour se montrer tel qu’il était, plutôt que de sortir ainsi. Comment
pouvions-nous le protéger si nous ne savions pas ? De plus, il disait aux
autres de ne pas nous en parler parce qu’il ne pouvait pas nous faire
confiance, et il n’avait pas tort. Imagine un peu comment nous aurions
réagi. »
La mâchoire de Chika se crispa, même s’il savait qu’elle avait raison. Si
Vivek avait été en vie, jamais il n’aurait concédé ce point à son épouse,
mais lorsqu’on s’est tenu près d’une tombe en sachant que les os de son enfant se putréfient sous ses pieds, rage et amour-propre s’évanouissent
comme de la poussière par grand vent.
« D’ailleurs, ajouta Kavita, trop posément, tu me dois bien ça. »
Eloise planait entre eux, et Chika inclina la tête, conscient d’avoir été
vaincu. Kavita avait fixé son prix, et son choix à lui était clair : le payer ou
la perdre.
Il appela l’entrepreneur et commanda une nouvelle pierre avec une autre
inscription. Il n’en parla à aucun membre de la famille, mais il savait qu’ils
se rendaient sur la tombe ; aussi, quand Ekene l’appela et déclara « Mieux
vaut tard que jamais », Chika l’accepta. Il ne dit rien de plus à Kavita de sa
honte, de la pierre tombale neuve ou des photographies. Kavita ne lui dit
rien non plus quand elle les sortit d’un tiroir et les rangea dans un album
qu’elle cacha sous son côté du matelas. Elle s’y plongeait durant des heures
lorsque Chika s’absentait, s’efforçant d’y trouver l’enfant qu’elle avait
perdu, s’efforçant de mémoriser les traits de l’enfant qu’elle avait trouvé.
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