La mort de Vivek Oji
Chapitre XVI
Ebenezer connaissait bien son métier.
Cela faisait quinze ans qu’il rechapait et rafistolait des pneus au même
carrefour depuis tout ce temps. Il travaillait vite de ses mains et il était
fiable. Même des clients qui auraient pu aller trouver un réparateur plus
proche de chez eux se rendaient jusqu’à Chief Michael Road simplement
pour lui confier leurs véhicules. Tous les conducteurs d’okadas le
préféraient aux autres rechapeurs de pneus car Ebenezer n’essayait jamais
de leur faire payer trop cher ; parfois, si leurs affaires allaient mal, il leur
faisait crédit. Ils l’appelaient Dede, et quand ses concurrents cherchaient à
lui créer des ennuis, les motocyclistes intervenaient et tout était réglé.
Les conducteurs d’okadas formaient une bande, ainsi qu’on s’en
apercevait bientôt si on en renversait un sur la chaussée. Les garçons
encerclaient alors la voiture et empêchaient le chauffeur de s’échapper,
brisant ses vitres et cabossant ses portières s’ils le jugeaient bon. Malgré
tout, Ebenezer les aimait bien. Ils étaient bruyants et rudes, mais c’étaient
des jeunes gens, et ils lui rappelaient ses frères cadets.
Sa femme, Chisom, était commerçante au marché situé au bout de la rue,
où elle vendait du tissu et cousait des vêtements. Cela faisait six ans qu’ils
étaient mariés, mais ils n’avaient pas d’enfant, ce qui était devenu un
problème depuis un an ou deux. La famille d’Ebenezer tenait Chisom pour
responsable, affirmant qu’elle était stérile ou maudite, que, par sa faute,
quelque chose avait bloqué son utérus. Ils ne l’avaient jamais aimée car,
avant d’épouser Ebenezer, elle s’était toujours débrouillée seule.
« Fais attention avec les femmes dans son genre, l’avait prévenu l’un de
ses frères. Elles se prennent vite pour des hommes et, sans que tu t’en
aperçoives, elles essaient de gérer le ménage, comme si tu étais leur boy. »
Ebenezer n’avait tenu aucun compte d’eux. Il voulait une épouse qui ait le
sens des affaires, pas quelqu’un qui passerait ses journées assise à la maison
en attendant qu’il subvienne à tous leurs besoins. De plus, elle se moquait
de sa balafre et ne le trouvait pas laid. Une femme comme Chisom se concentrerait sur son commerce, il le savait, parce que c’était ce qu’elle
avait toujours fait. Même s’ils avaient un bébé – non, quand ils en auraient
un –, Ebenezer savait déjà qu’elle l’attacherait dans son dos, comme les
autres femmes qui travaillaient au marché, et qu’elle poursuivrait tout
simplement son activité. Il se voyait fondant une famille de bosseurs qui se
hisseraient dans le monde, mais l’absence d’enfant entravait cette vision.
Partout les murs étaient couverts d’affiches et de publicités destinées aux
familles et qui s’efforçaient de convaincre les gens d’avoir moins d’enfants,
alors qu’Ebenezer et Chisom se démenaient pour en avoir ne serait-ce
qu’un. C’était humiliant.
Un jour, après qu’ils s’étaient disputés à ce propos, elle leva les bras au
ciel.
« Chaque fois, c’est moi qui vais au docteur. Ah-ahn ! J’en ai marre. Et toi,
pourquoi t’irais pas, pour voir si le problème vient pas de toi, hein ? »
Ebenezer, stupéfait, eut un mouvement de recul. Avant qu’il puisse même
répliquer, elle se retourna dans leur lit et tira son pagne à elle pour s’en
couvrir, faisant mine de s’endormir. Il resta assis là quelques minutes et,
quand enfin il eut réfléchi à quoi lui dire, il lui parut puéril de la réveiller et
il se coucha lui aussi. Quelques jours plus tard, lorsqu’il mentionna cette
conversation à l’un de ses frères, celui-ci s’esclaffa.
« Shey, qu’est-ce que je t’avais dit ? Et voilà qu’elle te met ça sur le dos
parce que son ventre est stérile. Tu vois à quoi ça t’a mené ? » Il alla le
répéter au reste de la famille si bien que, à partir de ce moment-là, tout le
monde se mit à blâmer Chisom et à dire à Ebenezer que son épouse était
décidément une bonne à rien.
Ce fut pour cette raison que Chisom cessa de parler à son mari et qu’ils
commencèrent à se côtoyer à la manière d’inconnus. Elle manquait à
Ebenezer, mais il estimait qu’il n’avait pas à s’excuser d’avoir raconté ses
problèmes maritaux à sa famille. Quant à Chisom, voici ce qu’elle se disait :
s’il savait déjà ce que les siens pensaient d’elle, pourquoi se confier à eux et
leur donner plus d’armes contre elle ? Par conséquent, grandit entre eux un
silence qu’Ebenezer était trop orgueilleux pour rompre.
Il se mit à regarder davantage les autres femmes – pas de façon délibérée,
simplement en s’interrogeant paresseusement sur le genre d’épouses
qu’elles auraient fait, songeant à quoi ressemblerait sa vie s’il s’était marié
avec l’une d’elles et qu’ils avaient eu des enfants. Il y avait une femme originaire de la ville d’Abiriba qui tenait une petite gargote de l’autre côté
de l’intersection où il travaillait. Tout le monde l’appelait Mama Ben, et elle
cuisinait les meilleurs haricots qu’Ebenezer ait jamais mangés. Elle avait
peut-être quatre ou cinq enfants, il n’en était pas certain, et elle était encore
jolie : dotée d’une peau très claire, d’un sourire agréable, elle s’habillait
bien. Ebenezer se demandait donc quel genre d’existence il mènerait s’il
était son mari, avec tous ces enfants et une femme dirigeant sa propre
affaire, comme il l’avait toujours souhaité.
Il se mit à fréquenter de plus en plus souvent la gargote de Mama Ben,
s’asseyant à la table ronde en plastique, avec du carton plié sous l’un des
pieds pour l’équilibrer. Elle l’accueillait toujours avec un sourire, ainsi
qu’elle le faisait pour chacun de ses clients, et même s’il était tentant de
croire que celui qu’elle lui adressait était différent, spécial, Ebenezer savait
que ce n’était pas le cas. Il était malgré tout plaisant de s’asseoir là, de boire
du Pepsi et de bavarder avec le reste de la clientèle. Mama Ben le regardait
comme s’il n’avait pas de cicatrice sur le visage, et Chisom était la seule
autre femme qui s’était comportée ainsi. Ebenezer restait à la gargote jusque
tard, gardant l’œil sur le trottoir d’en face au cas où un client s’arrêterait,
puis il rentrait chez lui d’un pas nonchalant, plein de bonne volonté et de
contentement. Il ne prêtait pas attention au silence de son épouse et allait se
coucher avec, en tête, le souvenir du sourire de Mama Ben.
Un soir, alors que les autres clients étaient partis, il lui proposa de lui
donner un coup de main dans la cuisine, ce qui lui fournit une excuse pour
se retrouver seul avec elle. Là, à l’arrière, dans un recoin, il lui débita de
douces bêtises, elle gloussa et il embrassa son cou transpirant. Elle avait un
goût de sel. Cette nuit-là, dans l’obscurité de son lit, il tendit la main et tira
à lui la hanche de Chisom, qui lui céda ; mais, tout le temps que cela dura,
ce ne fut pas à elle qu’il songea. En réalité, à un moment, il ne parvint qu’au
prix d’un gros effort à prononcer son nom, et seulement parce qu’il ne
connaissait pas le vrai prénom de Mama Ben ; et puis, qu’est-ce qu’on
pouvait bien lancer d’autre quand on était au lit, hein ?
Malgré tout, Chisom dormit aussi loin de lui que possible sur le matelas,
même après qu’ils eurent fait l’amour. Le lendemain matin, elle ne lui
décrocha pas un mot, mais cette fois Ebenezer s’en moquait. Il ne songeait
même plus à Mama Ben. Non, la femme qui occupait à présent ses pensées
était une vendeuse d’oranges qu’il avait aperçue la semaine précédente, pourvue d’une voix douce et d’un fessier qui roulait de manière séduisante
sous son pagne. Elle avait fait irruption dans son rêve, ce qu’il considérait
comme un signe. Elle avait, semblait-il, les hanches de quelqu’un qui
pouvait facilement avoir des enfants. Ebenezer s’était réveillé avec une
érection, et il pensa à cette femme tout en prenant un petit déjeuner rapide
composé de pain et de thé. Il la chercha des yeux en se rendant au travail et
pendant qu’il s’occupait du premier client de la journée, mais il ne la vit
pas. Le client en question, employé à l’Emerald Bank située à deux pas,
transpirait dans sa chemise boutonnée ; il était occupé à papoter avec une
collègue qu’il avait prise en voiture, une femme de petite taille avec des
tresses épaisses, serrées près du crâne, et une jupe en polyester nettement
repassée.
« Je sais que le directeur a peur que je lui prenne son travail, disait
l’employé de banque. Et pourquoi pas ? Ce type est un fainéant ! Je serais
capable de remplir les mêmes tâches que lui, si seulement on m’en donnait
l’opportunité. C’est la clé du succès, tu sais. » Composant son visage pour
arborer le sérieux d’un homme qui prodigue de précieux conseils de vie, il
baissa les yeux vers sa collègue. « Retiens bien ce que je vais te dire. Dans
la vie, c’est l’opportunité qui t’assurera la réussite. Quand tu vois la porte
s’ouvrir, il faut que tu entres ! Je suis sûr que ton mari en a fait l’expérience.
Pose-lui la question. Il sait forcément. »
Elle lui décocha un regard mauvais qui échappa complètement à l’homme,
car son attention avait été détournée par une autre femme, laquelle passait
devant la gargote de Mama Ben sur le trottoir d’en face. Elle était grande et
ses longs cheveux, évoquant ceux de Mammy Water13, étaient tressés en
deux nattes qui lui tombaient dans le dos ; elle portait une robe fleurie qui
lui arrivait aux mollets. Ses sandales étaient ordinaires et marron, mais ses
orteils étaient vernis en rouge vif. Elle marchait comme un mannequin et
elle en avait l’allure, avec ses bras maigres et ses pommettes saillantes.
L’employé de banque la reluqua, puis, avançant les lèvres, fit des bruits de
baisers dans sa direction. Constatant qu’elle ne se retournait pas, il cria :
« Eh, grande nénette ! Viens, que je te grimpe un peu dessus ! » Il éclata
d’un rire tonitruant, comme s’il avait lancé la remarque la plus spirituelle
qui soit. « Ce sont tes cheveux ? continua-t-il.
— Qu’est-ce que c’est que cette question stupide ? l’interrompit sa
collègue. Tu crois vraiment que ce sont les siens ? »
L’homme lui adressa un regard méprisant. « Ce n’est pas parce que tes
cheveux ressemblent à des manches à balai cassés qu’une autre ne peut pas
se faire pousser les siens. »
Elle ne releva pas l’insulte. « Aussi longs que ça ? Abeg, c’est du tissage.
Un peu de jugeote !
— C’est faux, j’ai déjà vu des tas de nanas qui avaient les cheveux longs.
— Biko, elles ont toutes du tissage ! T’es bête, ou quoi ?
— Et les nanas du Nord, nko ? Leurs cheveux naturels poussent bien.
— Celles-là, elles passent leur temps à les tresser. De toute manière, où
est-ce que tu as bien pu les voir, hein ? » Elle aspira de l’air entre ses dents
et leva les yeux au ciel.
L’employé de banque réfléchit. « Je sais que j’ai déjà aperçu quelqu’un
avec de très longs cheveux de ce genre. Pas avec ce tissage débile dont tu
parles. » Il claqua des doigts de la main gauche, puis de la droite, à croire
que cela lui permettrait de faire resurgir ce souvenir. « J’ai vu ça quelque
part, oui, quelque part. »
Sa collègue le prit en pitié. « Pas grave. Après tout, ce n’est pas comme si
on pouvait espérer de vous autres, les hommes, que vous sachiez faire la
différence en matière de cheveux. Encore maintenant, mon frère n’arrive
pas à distinguer des extensions de vrais cheveux. » Cette ignorance
masculine sur le sujet lui arracha un rire. « Il croyait qu’une fois qu’on les
défrise ils deviennent plus longs et qu’on peut alors les natter.
— C’était à la banque ! s’exclama son collègue, qui n’avait rien écouté de
ce qu’elle avait raconté. Eh hehn ! Il y a ces deux filles qui sont entrées, et
elles avaient des cheveux fins, très très longs ! Kai ! Je crois qu’elles étaient
sœurs. Elles sont venues avec leur père, mais je suis sûr que leur mère est
étrangère.
— Oh, fit la femme, aspirant de nouveau de l’air entre ses dents. Si tu
veux parler de métisses, alors c’est pas pareil.
— Je connais ces filles », dit Ebenezer en serrant le pneu qu’il venait de
remplacer sur la voiture de l’homme. Surpris, les deux employés de banque
baissèrent les yeux vers le réparateur accroupi, graisseux, aux mules usées
et aux pieds poussiéreux.
« Ehn, tu les connais ? fit l’homme avec un sourire narquois. Comment
est-ce que tu les connais ?
— Leur père est un client. On dirait des jumelles, sauf qu’il y en a une plus grande que l’autre, abi ? »
L’employé hocha la tête à contrecœur. « C’est vrai, admit-il. Moi aussi,
j’ai cru qu’elles étaient peut-être jumelles. »
La conversation commençait à impatienter sa collègue. « Et alors ? Je te
dis que cette grande fille porte du tissage. Point final. »
Ils se tournèrent tous trois pour regarder la fille en question ainsi que sa
chevelure, mais elle s’était déjà éloignée.
Les employés de banque payèrent et s’en allèrent, et Ebenezer se demanda
de nouveau si la vendeuse d’oranges passerait dans le coin ce jour-là.
Au cours des semaines suivantes, il revit la grande fille à quelques
reprises. Une fois, elle revenait du marché avec des sacs en plastique
remplis de légumes ; une autre fois, elle se dirigeait vers le Mr Biggs situé
au croisement. Une autre fois encore, elle lui donna l’impression d’être
juste en promenade, occupée à écouter de la musique sur un Discman rangé
dans son sac à main. Ebenezer se dit qu’elle devait vivre dans le quartier vu
qu’elle se déplaçait toujours à pied, jamais en okada ou en taxi. Elle était
visiblement du genre à aimer marcher partout, tout simplement. C’est
probablement pour ça qu’elle est si mince, songea-t-il.
Elle portait généralement des lunettes de soleil et, contrairement au
premier jour, ses cheveux étaient maintenant toujours noués en arrière.
Ebenezer ne réussissait jamais à dire si c’était du tissage ou pas. Il
envisagea même d’interroger Chisom à ce sujet, cependant, elle ne
l’autorisait même plus à la toucher la nuit. « Comment est-ce qu’on est
censés avoir un enfant si tu refuses même d’essayer ? » se plaignait-il,
tandis qu’elle feignait de ne pas l’entendre. Elle voulait qu’il aille se faire
examiner à l’hôpital, Ebenezer le savait, mais c’était beaucoup trop
honteux, et ils continuaient donc de vivre de la sorte. Chisom aurait su dire
s’il s’agissait d’un tissage ou pas, sha. Sa petite sœur était coiffeuse.
Un après-midi, alors que la clientèle se faisait rare, il posa la question à
Mama Ben.
« Ah-ahn. Ça fait combien de temps que tu zieutes cette fille ? » Comme
elle paraissait un peu désapprobatrice, il s’empressa de la rassurer.
« Mba, c’est un de mes clients qui l’a remarquée. Moi, je ne regarde pas
les gamines comme elle. Elles sont plates comme du stockfisch. J’aime les
vraies femmes. » Des mains, il mima des formes généreuses et lui décocha
un clin d’œil. Elle rit, apaisée.
« Cette fille vient peut-être du Niger, suggéra-t-elle. Une de ces réfugiées
qui sont toujours sur le marché. »
L’une des amies de Mama Ben intervint : « Mais enfin, celles-ci, c’est des
mendiantes. J’ai vu la fille dont il parle. Elle donne l’impression de venir
d’une bonne famille. Et puis, elle n’a pas le teint assez clair pour être
nigérienne. C’est probablement du tissage. Au-dessous, je suis sûre qu’ils
sont comme ça. » Elle attrapa une touffe de sa coiffure afro et tira dessus en
riant. Ebenezer rit à son tour, tandis que ses yeux croisaient ceux de Mama
Ben.
Au cours des dernières semaines, celle-ci lui avait révélé son nom :
Florence. Il avait aussi appris qu’elle était veuve et qu’elle avait trois
enfants, non pas quatre ou cinq ainsi qu’il l’avait d’abord cru. Sa sœur
célibataire vivait à présent avec elle et l’aidait à prendre soin des petits. Il
était même allé jusque chez elle en une occasion après avoir raconté à
Chisom qu’il devait se rendre chez un client dans la soirée. Il n’était pas
entré dans la maison ; il s’était contenté de raccompagner Mama Ben et de
bavarder dehors un moment. Elle était consciente que ses voisins jaseraient,
mais elle s’en moquait. Ce n’était pas comme s’ils savaient qu’Ebenezer
était marié.
Ce dernier avait le sentiment d’aller quelque part avec elle – il n’était pas
certain de savoir où, exactement, mais il était impatient de parvenir à
destination. Le jour où le marché brûla, il mangeait un plat de riz et de
ragoût, savourant la viande de chèvre, quand les premiers bruits se firent
entendre au bout de la rue. Devant la gargote, Mama Ben et ses clients
scrutèrent les alentours, et des sons leur parvinrent lentement aux oreilles :
d’abord des cris, puis quelques hurlements alarmants. Certains clients se
dépêchèrent de terminer leur repas et s’en allèrent dans la direction opposée
au vacarme.
Mama Ben semblait inquiète. « On dirait bien le début d’une émeute. Est-
ce que je devrais fermer ?
— Ce n’est pas par là-bas que tu habites ? demanda Ebenezer.
— Si, et je n’ai pas envie de me retrouver en plein milieu. On ne sait
jamais ce qui va se passer.
— Attends ici », lui dit-il. Il traversa la rue en courant, jeta une bâche sur
ses outils, puis revint vers elle. « Remballe tout », reprit-il en empilant les
chaises en plastique pour les porter à l’intérieur. Mama Ben fit basculer les tables sur le côté et les poussa contre les murs. Ils s’activaient, conscients
du tapage qui s’amplifiait. Ebenezer fourra des bouteilles vides dans leurs
caisses et les tira vers l’arrière de la gargote. Il ne voulait surtout pas que du
verre traîne à portée de main. Un jour, il avait vu un homme frappé à la tête
avec une bouteille cassée : son cuir chevelu s’était nettement détaché de son
crâne avant que le sang ne jaillisse de la blessure. C’était le pire incident
qu’il ait gardé en mémoire.
À deux, ils baissèrent la grille de métal, fermèrent les portes de l’intérieur
et s’assirent dans l’espace exigu près des étagères de bonbons et de biscuits.
Mama Ben paraissait effrayée, mais calme. Il y avait eu de si nombreuses
émeutes ces derniers temps qu’il n’était pas vraiment surprenant d’être pris
dans l’une d’elles.
« Je me demande ce qui l’a provoquée, dit-elle.
— C’est peut-être de nouveau une histoire avec les musulmans. Tu sais
comment les gens sont capables de réagir avec les habitants du Nord. »
Mama Ben secoua la tête. « Je ne comprends pas pourquoi. Ils sont juste
venus ici pour travailler et gagner un peu d’argent pour leur famille.
Pourquoi est-ce qu’il faut toujours aller les embêter ? »
Ebenezer lui adressa un bref coup d’œil. « À cause de ce qui se passe dans
le Nord. On est donc censés rester les bras ballants et les regarder maltraiter
nos frères et nos sœurs ?
— Mais c’est pas ceux d’ici qui agissent comme ça. Dans ce cas, pourquoi
les embêter ? Si on veut embêter quelqu’un, eh hehn, on n’a qu’à aller dans
le Nord pour y chercher des ennuis ! »
Ebenezer secoua la tête à son tour. Il n’avait pas envie de se disputer avec
une femme sur ce sujet.
« D’ailleurs, c’était probablement un voleur, voilà tout, continua-t-elle.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Ça vient bien de la direction du marché, non ? Il a dû dérober quelque
chose, l’un des vendeurs a crié et, à partir de ce moment-là, tu sais comment
les choses s’emballent. Un pneu. De l’essence. »
Ebenezer se redressa sur son siège. Le marché, pensa-t-il. Le bruit venait
du marché. Chisom s’y trouvait encore.
« Chineke m ee, fit-il, consterné, tout en inspirant une brusque goulée
d’air. Mon épouse est là-bas. » Il se leva d’un bond et entreprit de
déverrouiller la porte. Mama Ben le saisit par le bras.
« Ils se rapprochent ! dit-elle. N’ouvre pas, abeg.
— Et mon épouse, dans tout ça ? répliqua-t-il d’un ton sec. Je devrais
l’abandonner là-bas et me cacher ici avec toi comme une femme ?
— Tu veux te risquer au milieu de l’émeute ? Tu es fou ? Ils vont juste te
régler ton compte vite fait.
— Hapu m aka ! » Il repoussa sa main et souleva la grille de métal sans
prêter attention à son grincement.
Derrière lui, Mama Ben lança un juron. « N’y va pas oo ! C’est mieux que
tu restes ici, prévint-elle. Je suis sûre que ton épouse va bien. Ce n’est pas
maintenant qu’elle va avoir besoin de toi. »
Ebenezer s’arrêta, puis se retourna pour dévisager Mama Ben. « Qu’est-ce
que tu as dit ? » Elle croisa les bras avec entêtement. Il abaissa brutalement
la grille d’acier tout en la regardant fixement à travers les barreaux. « Tu es
une méchante femme, déclara-t-il avant de tourner les talons.
— Ebenezer ! brailla-t-elle. Ebenezer ! »
Il ignora ses appels et se dirigea vers le marché en avançant dans le
caniveau rudimentaire au bord de la chaussée. Durant les quelques minutes
qui avaient suivi les premiers cris, la scène avait basculé dans le chaos, ce
dont il s’aperçut même de loin. La rue était pleine de voitures et d’okadas
aux passagers affolés. Un homme s’essuya la tête avec un mouchoir,
observa sa main souillée de sang, puis, l’espace d’un instant, riva ses yeux
sur ceux d’Ebenezer, pendant que la motocyclette qui le transportait passait
comme une flèche. La gorge d’Ebenezer se serra, et il se mit à courir à
petites foulées. Il se sentait extrêmement coupable et honteux de s’être
caché dans la gargote de Mama Ben sans d’abord penser à son épouse
restée sur son stand au marché, sans grille de métal derrière laquelle se
protéger. Il se demanda si elle s’était enfuie quand le chaos s’était installé,
si elle était aussitôt montée sur un okada, s’il la verrait depuis le bas-côté.
Mais il savait que Chisom était têtue, qu’elle n’abandonnerait pas ses
marchandises, émeute ou pas. Cela reviendrait à jeter de l’argent par les
fenêtres – chose parfaitement absurde à ses yeux. Tout en essayant de les
remballer, elle se serait probablement attardée, et qui sait ce qui avait pu lui
arriver entre-temps ? Une balle perdue tirée par l’une des crapules, ou bien
par l’un des policiers si ces derniers se pointaient. Bon Dieu, se dit
Ebenezer, et si, au beau milieu de cette folie, quelqu’un s’emparait d’elle ?
Et si elle était violée ? Son esprit prit appui sur cette idée et s’élança vers un « Et si elle était violée et qu’elle tombait enceinte ? ». Saisi d’une nausée
vertigineuse, il se mit à courir plus vite. À mesure qu’il s’approchait du
marché, il voyait de minces et sombres filets de fumée monter dans le ciel
en ondoyant. « Chineke, le marché est en feu », chuchota-t-il pour lui-
même, si abasourdi qu’il s’immobilisa. Il imaginait à présent Chisom
mourant dans l’incendie, ou simplement brûlée, assez pour survivre,
horriblement défigurée, la peau de son visage pelant comme celle de ces
femmes qui, dans le Nord, sont agressées à l’acide. Ebenezer reprit sa
course. Il devait sauver son épouse. Il ne pouvait supporter l’idée de la
perdre seulement parce qu’il avait passé du temps avec Mama Ben, qui
voulait visiblement du mal à Chisom depuis le début. Qui sait ce qu’elle
avait mis dans la nourriture d’Ebenezer ? Après tout, il ne se serait jamais
comporté ainsi en temps normal, il ne se serait pas rendu chez une autre
femme. Elle avait dû l’envoûter. Forcément. Mais il avait maintenant
l’impression d’avoir rompu son sortilège ; maintenant, tout irait bien. À
condition de retrouver Chisom.
Tout en courant, il passa près d’un couple qui se querellait au bord de la
chaussée. C’était la grande fille à la longue chevelure. L’homme qui
l’accompagnait la tenait par le bras, la secouant tant et si bien que ses
cheveux lui tombaient devant les yeux.
« Il faut qu’on s’en aille tout de suite ! hurlait-il. Tu sais ce qu’ils te
feront ? »
Elle se dégagea si brutalement qu’elle trébucha en arrière. Ebenezer vit sa
jupe couverte de petites fleurs rouges voleter dans les airs, mais il les
dépassait déjà : le couple fut bientôt loin derrière lui, et il n’entendit plus
rien à cause du vacarme dans sa tête et autour de lui.
Quand il fut plus près de la foule, il ralentit l’allure en tâchant de rester sur
le côté de la voie. Des gens se cognaient contre ses épaules et il fut
bousculé à quelques reprises, mais personne ne le dérangea vraiment. Tous
étaient concentrés sur leur destination, quelle qu’elle soit. Plus tard, il apprit
que la plupart d’entre eux se dirigeaient vers le quartier proche de la
mosquée, sur le marché principal situé dans Chief Michael Road, où un
groupe de Haoussas exerçaient le métier de cordonnier sur leurs propres
étals. Une altercation s’était envenimée entre un marchand haoussa et un
client igbo, éminent propriétaire d’un magasin, tant et si bien que le premier
avait fini par gifler le second. En quelques instants à peine une foule s’était rassemblée, tendue et furieuse, prête à faire payer cher n’importe quel
habitant du Nord pour l’impertinence de cet homme-là. Ce n’était pas leur
ville – ils ne pouvaient pas l’ouvrir comme ça leur chantait et espérer s’en
tirer impunément.
Ebenezer se fraya un chemin à travers différentes parties du marché, à
présent en ruine, l’air saturé de fumée provenant des lieux qui brûlaient
encore. Les allées boueuses étaient jonchées de rouleaux de tissus aux
couleurs vives que quantité de pieds avaient foulés ; des marchands se
pressaient ici et là pour tenter de les sauver de la gadoue, pleurant, jurant,
apeurés. La fumée était plus épaisse encore quand Ebenezer gagna l’étal de
Chisom, où elle vendait des boutons, des aiguilles, des pièces de machine à
coudre et du fil. Cette partie-là était déjà déserte. Certaines boutiques
avaient été verrouillées à la hâte, comme si cela avait pu les protéger du feu.
Des marchandises étaient dispersées devant d’autres commerces, après que
leurs propriétaires les avaient abandonnées en s’apercevant qu’ils ne
pourraient pas toutes les emporter dans leurs bras. Il atteignit la porte en
bois à la peinture bleu clair écaillée de la boutique de Chisom et l’appela en
toussant. Des particules de suie maculaient le tissu blanc qu’elle vendait,
drapé dans l’embrasure.
« Chisom ! cria-t-il.
— Ebenezer ? » Elle émergea de l’arrière-boutique, le visage sillonné de
larmes séchées et pourtant calme. « Tu es venu ! »
Il se précipita en avant et enlaça sa femme qui, dans le cercle de ses bras,
était hébétée, sous le choc. « Tu es venu jusque-là, dit-elle, incrédule.
— Est-ce que ça va ? » demanda-t-il en lui tapotant le visage.
Chisom opina du chef. « J’étais en train d’emballer mes articles aussi vite
que possible.
— Oublie tes articles, jo ! Tu ne sens donc pas la fumée ? Tu veux rester
ici et attendre le feu ?
— J’ai presque terminé. C’est juste que je ne savais pas comment les
emporter. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre les
marchandises. »
Ebenezer observa son épouse et la détermination qui façonnait
profondément son visage. Il se rendit compte qu’il pouvait tirer une leçon
de sa ténacité : comment faire face à un véritable incendie et ne pas fuir,
comment se montrer à la hauteur afin qu’ils survivent tous deux parce qu’elle en avait décidé ainsi. Elle avait agi de la sorte quand bien même elle
aurait pu être blessée, quand bien même elle aurait pu être tuée. Ebenezer se
sentit honteux de s’être autant opposé à elle après qu’elle lui avait demandé
de voir un médecin. Elle avait remballé ses affaires sans savoir comment
elle arriverait à tout porter, simplement parce qu’elle était prête à gérer ce
problème le moment venu. Et le moment était à présent venu et il était là,
comme il aurait dû l’être, comme il aurait toujours dû l’être. Pourquoi
devait-elle porter quoi que ce soit toute seule alors qu’Ebenezer était son
mari ?
« Je suis là, maintenant », dit-il. Chisom lui adressa un petit sourire mal
assuré, et il l’étreignit de nouveau. « Allons-y », ajouta-t-il. Il souleva la
majeure partie des grands cabas en plastique qu’elle avait remplis, et tous
deux se dirigèrent vers la sortie du marché, chancelant légèrement, mais
ensemble. Ils hélèrent un okada dont le conducteur reconnut Ebenezer et,
toujours ensemble, grimpèrent à l’arrière et s’éloignèrent du quartier en
tenant leurs sacs en équilibre précaire.
Le marché brûla presque entièrement ce jour-là. Il fallut des années pour
que le gouvernement se décide enfin à le faire reconstruire.
13. Divinité des eaux souvent représentée avec de longs cheveux, vénérée principalement en Afrique de l’Ouest, centrale et du Sud.
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