La mort de Vivek Oji

Akwaeke Emezi · Chapitre 11 sur 27

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La mort de Vivek Oji

XII. Vivek

XII

 

Vivek

 

Les filles m’ont obligé à sortir. Je ne crois pas qu’elles en avaient

l’intention. Je savais que ma mère était à l’origine de leur visite ; ça a été

l’une des rares fois où l’un de ses plans a marché.

Je me noyais. Non pas à la hâte, pas assez pour être pris de panique, mais

je coulais lentement, inexorablement, comme lorsqu’on sait où on va finir ;

on cesse alors de lutter et on attend que ça se termine. J’avais cherché des

moyens d’y échapper – en dormant dehors, en essayant de puiser la vie à

d’autres sources, dans la vive exubérance des chiens, dans l’air au sommet

du frangipanier –, mais rien de tout cela n’avait vraiment donné grand-

chose. Je m’apprêtais donc à capituler ; j’avais décidé de capituler. Cet

après-midi-là, Somto et Olunne sont brusquement entrées dans ma chambre

et ont bouleversé mon projet.

Elles ont d’abord toqué, mais je n’en ai tenu aucun compte. Elles ont

recommencé et j’ai entendu un bref échange agité avant que l’une d’elles

n’ouvre la porte. Ce devait être Somto, forcément ; elle prenait toujours les

décisions parce qu’elle était plus âgée, parce qu’elle n’avait jamais peur.

Quand elles ont fait irruption, je me suis redressé dans mon lit, à temps pour

voir Olunne refermer derrière elle avec un air légèrement désolé sur le

visage. J’avais tiré les rideaux, mais Somto a allumé. Elle m’a regardé,

torse nu dans mon pantalon de pyjama, encore au lit au milieu de l’après-

midi.

« Alors », a-t-elle dit en inclinant la tête sur le côté, de telle sorte que sa

queue de cheval s’est balancée derrière ses épaules. « Qu’est-ce qui cloche

chez toi ? » Sa sœur lui a donné un coup de coude, mais Somto n’y a pas

prêté attention.

L’intrusion de la lumière m’a fait cligner des yeux. « Un tas de choses, ai-

je répondu.

— C’est flagrant », a déclaré Somto en grimaçant. Elle a posé le plateau

de cupcakes sur mon bureau et s’est affalée sur mon lit. « Tu as une sale

mine. »

J’ai reculé en me renfrognant. Elles se conduisaient de manière beaucoup

trop familière, entrant dans ma chambre et y prenant leurs aises comme si

elles me connaissaient. Quoi qu’il ait pu se passer pendant l’enfance, cela

ne faisait pas de nous des amis à présent ; nous ne nous étions même pas

revus depuis que nous étions tous partis en pensionnat. Olunne a jeté un

coup d’œil à sa sœur, puis s’est assise près de moi.

« Je te trouve mignon », a-t-elle dit, et cela m’a surpris, suffisamment pour

chasser brusquement mon expression contrariée.

« Hein ? » ai-je fait.

Olunne a approché sa main de mes boucles et les a gentiment tirées, juste

assez pour qu’elles se tendent et se détendent ; ensuite, du bout des doigts,

elle a effleuré le Ganesh en argent que je portais autour du cou. « J’ai dit

que je te trouvais mignon. Tu as de beaux cheveux. Tu as perdu trop de

poids – c’est pour ça que Somto a dit que tu avais mauvaise mine. Mais ce

n’est pas le cas, pas vraiment. »

Je les ai regardées tour à tour.

« Tu dois en avoir assez qu’ils parlent sans arrêt de toi, ajouta Olunne.

— Tout le monde parle de toi, renchérit sa sœur. On raconte que tu es

devenu fou.

— Et pourtant vous voilà, à entrer dans ma chambre pour en parler vous

aussi », ai-je répliqué d’un ton brusque.

Somto a haussé les épaules. « À mon avis, ce qui se passe est

probablement plus intéressant que ce qui se dit. Pourquoi est-ce que nous ne

serions pas venues te poser directement la question ?

— Ce ne sont pas vos affaires », ai-je répondu. J’ignorais pourquoi leur

gentillesse me hérissait autant.

Olunne posa la main sur mon genou. « Ne fais pas attention à elle. Tu n’es

pas obligé de nous dire quoi que ce soit si tu ne veux pas. Nous nous

sommes simplement dit que, peut-être, si tu avais envie de parler, ce serait

bien d’avoir quelqu’un qui soit prêt à t’écouter. À t’écouter vraiment. Pas

comme ils aiment le faire croire. »

Somto a acquiescé avec une petite exclamation de mépris.

J’en ai été décontenancé, je l’admets. La solitude est un sentiment auquel il est possible de s’habituer, et il est difficile de croire qu’il existe une

meilleure solution. De plus, il était vrai que nous avions tous été amis par le

passé, même si c’était des années auparavant, quand nous étions moins

compliqués et nos vies également. Et comme elles se montraient maintenant

plus gentilles que quiconque avait pris la peine de l’être avec moi depuis un

moment, je me suis efforcé de me détendre.

« Ce sont des cupcakes ? » ai-je demandé, et Olunne a souri, se levant

d’un bond pour prendre le plateau. J’ai choisi un gâteau et j’en ai ôté

l’emballage avant de mordre dedans, surtout par politesse. Comme on

pouvait s’y attendre, il avait un goût écœurant, ainsi que les cupcakes de

tantie Rhatha l’étaient toujours. « Bon sang », ai-je dit avec une grimace.

Somto a fait glisser son doigt sur le glaçage d’un autre gâteau et l’a léché.

« Tu n’es pas obligé de le manger en entier, a-t-elle dit. Elle n’a toujours

pas appris à y mettre une quantité normale de sucre. »

J’ai reposé le cupcake et secoué la tête. « Je sens déjà mes dents se

carier. »

Olunne s’est penchée en avant, a pris la libellule en sucre qui décorait le

gâteau et l’a fourrée dans sa bouche. C’est ainsi que nous nous sommes

trouvés à nouveau, dans une chambre calfeutrée emplie de lumière

jaunissante : deux fées qui sentaient le chewing-gum, venues me traîner

hors de ma caverne, munies de baguettes trop sucrées. Sans elles, j’aurais

sans doute sombré profondément. Je regrette de ne pas leur avoir dit plus

souvent à quel point cela avait compté pour moi.

Je n’ai pas non plus dit à Tobechukwu que je pensais si fréquemment à la

fois où il était intervenu pour m’aider, et je le regrette aussi. Plus jeunes,

nous nous étions beaucoup bagarrés, mais cela n’avait rien d’anormal : je

me battais avec presque tout le monde parce que j’étais mince, et le

soupçon de délicatesse qui me collait à la peau rendait les garçons agressifs,

sans que je m’explique pourquoi. Certaines personnes ne peuvent voir la

douceur sans avoir envie de la blesser. Cependant, après mon retour, après

que je me suis fait pousser les cheveux, Tobechukwu n’a pas réagi comme

les autres types du quartier – en me lançant des insultes et en jetant parfois

des bouteilles vides dans ma direction afin de s’en amuser et de me regarder

sautiller pour éviter les projections de bris de verre. Ce ne pouvait être

parce que nous étions voisins, parce que nos mères aimaient prendre le thé

ensemble. Tantie Osinachi venait sans cesse, apportait des biscuits et restait à bavarder pendant environ trois quarts d’heure, puis repartait, mais cela ne

nous avait pas empêchés, Tobechukwu et moi, de nous bagarrer à l’époque

où nous étions au collège.

Je ne comprenais pas Tobechukwu, jusqu’au soir où il est apparu devant le

bungalow réservé aux domestiques ; je fumais sur le perron, et il s’est assis

près de moi.

« J’ai senti ça de l’autre côté de la barrière », a-t-il dit en tendant la main.

Je lui ai tendu le joint et l’ai regardé inhaler dans une longue aspiration

sifflante, crépitante. Il me l’a rendu tout en expirant, la fumée s’échappant

de sa bouche en une mince volute tournoyante.

« C’est la première fois que tu passes me voir », ai-je fait remarquer, et

Tobechukwu a hoché la tête sans un mot. Nous sommes restés assis en

silence pendant un moment, puis je me suis tourné vers lui.

« Pourquoi ? » ai-je demandé. Je ne savais pas exactement ce que

j’entendais par là. Pourquoi était-il ici ? Pourquoi m’avait-il aidé ce jour-

là ? Pourquoi n’était-il pas venu avant ? J’ignorais quelle question je posais

ou laquelle il se figurait que je posais. Mais il n’a pas répondu ; il s’est

contenté de me regarder inspirer une autre bouffée de fumée, de me

regarder expirer et lui repasser le joint.

Il s’est levé et s’est placé devant moi, puis a incliné la tête sur le côté tout

en inhalant. Le clair de lune a illuminé sa gorge et j’ai senti sa sueur,

comme une odeur de vieux sel. Il m’a rendu le joint et mes doigts ont frôlé

les siens tandis que je planais, des bourdonnements plein la tête. Il a

gentiment soufflé la fumée vers le bas, sur mon visage, en m’observant avec

une absence d’expression circonspecte. J’ai pris conscience qu’il se tenait

tout près de moi, de la proximité de ses cuisses sous son short cargo, de la

subtile position de ses hanches, dirigées vers moi. J’ai souri intérieurement

et mis le joint de côté sur le couvercle de la boîte de lait qui me servait de

cendrier. Où qu’on soit, le désir irradiait de la même manière, palpitant et

sonore, même sans mots. Cela ne me dérangeait pas.

Tobechukwu ne m’a pas arrêté quand j’ai tendu la main vers sa taille et

que j’ai déboutonné son short sans déboucler sa ceinture. À dire vrai, il a

légèrement déplacé ses jambes afin que je puisse sortir son sexe, lourd et

long contre ma paume, mou et lisse. J’ai levé les yeux vers Tobechukwu et

vu qu’il me considérait avec une froide curiosité, les bras ballants,

détendus, de part et d’autre de son corps. Il m’a rappelé les élèves plus grands à l’époque du pensionnat, entièrement confiants dans le fait qu’il

était bon et normal que je leur procure du plaisir, si solidement confiants en

eux-mêmes qu’aucun de leurs actes ne pouvait ébranler leur certitude, celle

d’être des garçons qui ne pouvaient être brisés, des garçons qui brisaient

d’autres garçons et qui n’en étaient pas pour autant méprisables. À ceci près

que Tobechukwu paraissait indifférent, qu’il n’avait rien de menaçant. Si je

décidais de me relever et de m’en aller, je savais qu’il ne m’en empêcherait

pas, mais je n’en avais pas envie. Il a attendu, son pouls battant le long de

ma paume. Il a fermé les yeux seulement quand je l’ai pris dans ma bouche,

sa main se faufilant à l’arrière de mon crâne, ses doigts caressant mes

cheveux, s’y emmêlant. J’avais la réponse à mon « pourquoi » : il me

trouvait à son goût, il était venu voir s’il avait raison sur mon compte, et

c’était le cas. J’ai enfoncé mes doigts à l’arrière de ses cuisses et il m’a tiré

les cheveux en laissant échapper un doux gémissement de gorge pendant

qu’il se glissait au fond de la mienne. J’avais l’impression d’être avec un

inconnu. L’impression qu’il était parfait.

Au bout de quelques minutes, il s’est retiré, avec dans son sillage un filet

de salive accroché à mes dents. Son sexe était encore mou. Je l’ai regardé le

ranger et reboutonner son short, reprendre le joint presque terminé et

inspirer une dernière bouffée avant de l’écraser sur le béton.

« Merci », a-t-il dit, puis il s’est éloigné comme s’il ne s’était rien passé.

J’ai contemplé son dos et, en un battement de cœur, j’ai de nouveau été seul

devant le bungalow des domestiques, le goût de sa peau encore à l’intérieur

de ma joue, la lune au-dessus de ma tête, et le désir se répercutant

vainement en moi. J’ai ri. Je n’ai pas pu m’en empêcher – il n’y avait rien

d’autre à faire. Cela faisait bien longtemps que tout avait perdu son sens. Je

me suis allongé sur le béton, où j’ai laissé les moustiques me dévorer et

m’infliger des milliers de petits suçons tout en me sentant atrocement seul.

Au moins, ai-je pensé, lui et moi étions quittes à présent.

 

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