La mort de Vivek Oji

Akwaeke Emezi · Chapitre 10 sur 27

Pages du PDF

La mort de Vivek Oji

Chapitre XI

 

Tout le monde savait que la mort entrerait en scène à l’approche des

élections. On ne parlait plus que de cela : passer à un gouvernement civil

était-il une bonne idée ? Les dirigeants militaires seraient-ils capables de

mieux gérer le pays ? Les gens se disputaient chez eux et dans les bars à

bière ; on haussait la voix, des coups étaient portés, et la violence

s’intensifiait, parfois au point de provoquer des affrontements sanglants sur

les routes. Le jour où Chika ramena Vivek de l’université, ils se

retrouvèrent pris dans la circulation : les voitures avançaient au pas sur la

chaussée couverte d’ornières, tandis que les gens dansaient dans les rues,

chantaient et poussaient des hurlements de joie.

Irrité, Chika se pencha par sa vitre. « Qu’est-ce que c’est que cette

pagaille ? » cria-t-il à un garçon qui traversait la rue devant l’automobile,

agitant des feuilles de palmier dans une main et tenant une bouteille de

bière dans l’autre, de la mousse marron se déversant sur son poing.

Il se tourna vers Chika avec un large sourire, le soleil illuminant ses dents.

« Abacha8, il est mort ! cria-t-il en guise de réponse. Abacha, il est

mort ! » Il s’élança entre deux voitures, manquant d’être percuté par un

okada, puis se perdit dans la foule de plus en plus nombreuse.

Chika se cala de nouveau à l’intérieur du véhicule, et un sourire hésitant

s’étala sur son visage.

« Dieu merci », murmura-t-il, et Vivek, qui dormait jusqu’alors, la tête

rejetée contre son siège, se réveilla et regarda autour de lui, les yeux voilés.

Ses cheveux étaient humides à cause de sa nuque transpirante. La sueur

avait aussi assombri le col de son tee-shirt et ses aisselles.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— Abacha est mort », répondit son père, qui donna un coup de volant pour

passer dans la file voisine et se rabattit brusquement devant un bus, dont le

conducteur brailla en faisant des gestes grossiers.

« Et que va-t-il arriver, maintenant ? s’enquit Vivek.

— C’est un jour nouveau pour le Nigéria, répliqua Chika. Un jour nouveau. » Il adressa un sourire à son fils et posa la main sur son épaule.

« Pour nous tous. »

Il avait peut-être raison en affirmant que c’était là une sorte de naissance,

mais Chika avait oublié que les naissances se font dans le sang et que,

comme dans le cas de son fils, elles s’accompagnaient aussi de chagrin,

anniversaires de naissance et de mort étant inextricablement enchevêtrés.

Quelques semaines après le retour de Vivek, en raison de tensions qui

avaient éclaté entre la police et un groupe d’autodéfense, un couvre-feu fut

imposé à Ngwa à partir de dix-neuf heures. Le jeune homme avait pris

l’habitude de faire de longues promenades nocturnes et, quand ses parents

lui annoncèrent qu’il devrait y mettre un terme, il se fâcha. « Vous me

mettez en cage ! hurla-t-il. Vous croyez que je veux rester tous les soirs

dans cette maison, comme un prisonnier ? C’est pour ça que vous m’avez

ramené ? » Il sortit en courant et refusa de rentrer après la tombée de la nuit.

Il grimpa dans le frangipanier de l’arrière-cour et se blottit dans ses larges

branches.

« Laisse-le là-haut, dit Chika, écœuré. Qu’il tombe et se brise le cou. Onye

ara. »

Il retourna dans la maison en claquant la porte de derrière et interdit à

Kavita de sortir à son tour pour supplier Vivek de revenir à l’intérieur. « Le

supplier de quoi ? Je le répète, il n’a qu’à dormir dehors avec les poules ! »

Au matin, Vivek était couvert de piqûres de moustiques et une fiente d’un

blanc jaunâtre était étalée sur son épaule. Après que Chika fut parti au

travail, Kavita fit bouillir de l’eau pour que son fils prenne un bain. Elle ne

savait pas quoi lui dire, alors elle garda le silence. Pendant qu’il se lavait,

elle appela Rhatha et l’invita à passer avec ses filles.

« Ça fera du bien à ce garçon d’être en compagnie de personnes d’à peu

près son âge », déclara Kavita. Rhatha apporta ses fameux cupcakes, dont le

glaçage était surmonté de libellules en sucre.

Somto et Olunne arrivèrent, vêtues de blue-jeans identiques ornés de

pièces à fleurs et de corsages en polyester aux couleurs criardes et aux

manches évasées. Elles dégageaient une odeur de chewing-gum, et leurs

cheveux étaient resserrés en queues de cheval.

« Vous avez tellement grandi, les filles ! s’exclama Kavita lorsqu’elles

l’étreignirent pour la saluer. Je suis sûre que Vivek ne va même pas vous reconnaître. Depuis quand vous ne l’avez pas vu ? Quatre ans ?

Cinq ans ? »

D’un geste de la main, Somto ôta une miette imaginaire de son chemisier

vert et sourit à Kavita. « Plutôt six ou sept ans, tantie. C’était avant notre

départ au pensionnat.

— Oui, oui, c’est exact. Eh bien, entrez, je vais prévenir Vivek.

— C’est inutile, nous nous rappelons où est sa chambre, répondit Somto.

Est-ce qu’on peut lui apporter des cupcakes ? » Elle regarda d’abord sa

mère puis Kavita pour obtenir leur permission. Comprenant que sa sœur

demandait à ce qu’elles se rendent seules dans la chambre d’un garçon,

Olunne écarquilla les yeux, mais, se ralliant à Somto, elle gratifia Kavita

d’un bref sourire, pareil à un timide éclat de dents.

Kavita et Rhatha échangèrent un coup d’œil et sourirent à leur tour aux

filles. « Au bout du couloir », indiqua la mère de Vivek, les observant qui

s’éloignaient d’un pas traînant avec le plateau de cupcakes couvert d’un

linge.

« C’est gentil de leur part. »

Rhatha agita la main. « Oh, elles ont entendu dire qu’il avait les cheveux

tellement longs qu’elles tenaient à le voir de leurs propres yeux. Je crois

qu’elles sont un peu jalouses. »

Kavita battit des paupières. « De ses cheveux ?

— « Chérie, figure-toi qu’elles sont obsédées par les publicités pour les

shampooings Sunsilk et se disputent sans cesse pour savoir laquelle des

deux a la plus longue chevelure. C’est ridicule.

— Oh, c’est vrai, elles ont dû les faire couper pour aller à l’école, n’est-ce

pas ?

— Oui, et elles n’en sont pas mortes. » Rhatha eut un vif mouvement de la

main et s’assit à côté de Kavita avec une expression pleine de sollicitude.

« Mais dis-moi, chérie, comment vas-tu ? Tu dois être malade d’inquiétude

pour Vivek. »

Kavita retint un soupir. Rhatha, qui avait un penchant pour les

commérages, colportait toujours les affaires des unes et des autres. Si elle

n’avait pas été l’une des rares personnes dont les enfants étaient dans les

parages, Kavita ne lui aurait peut-être même pas proposé de venir. Elle se

demanda quelles rumeurs lui étaient venues aux oreilles. « Il est en bonne voie, répondit-elle. Nous voulions juste qu’il fasse une petite pause loin de

l’université, puisqu’il n’allait pas très bien. »

Rhatha se cala sur le canapé et la considéra. « Tu sais, reprit-elle, Eloise

était à la verrerie l’autre jour quand Vivek est passé chercher Chika.

D’après elle, il avait l’air vraiment mal fichu. Ça devait être grave, si vous

l’avez retiré de la fac. »

Kavita se rembrunit. « Pourquoi Eloise était-elle à la fabrique ?

— Pour y récupérer des sculptures. Tu es au courant du programme

organisé récemment avec des artistes locaux, pour le pavillon des enfants

dont elle a la charge ? Leurs œuvres sont plutôt laides, si tu veux mon avis,

des vases affreux et ainsi de suite. Chika en avait gardé une pour elle. Il ne

t’en a pas parlé ?

— Si, je me rappelle, mentit Kavita. Évidemment, la sculpture.

— Tu devrais emmener Vivek au centre hospitalier universitaire si tu veux

qu’il se fasse examiner. Eloise y fait quelques permanences en semaine.

— Je sais. Mais il va bien, je t’assure. Il a simplement besoin de temps. Il

a toujours été sensible, même enfant. »

Rhatha opina du chef d’un air entendu. « Ce sont ses nerfs, dit-elle. Il faut

toujours avoir l’œil sur les gens sensibles. Ils s’épuisent si facilement, et il

ne manquerait plus qu’il te fasse une dépression nerveuse.

— Exactement, acquiesça Kavita. Il est préférable qu’il prenne un congé

maintenant plutôt que de s’effondrer à l’université. » Il était probable que

Rhatha irait raconter partout que Vivek était sur le point de faire une

dépression, elle le savait, mais cela valait mieux que d’admettre que la

dépression en question était déjà survenue.

« Je pensais que l’école militaire l’aurait endurci, fit remarquer Rhatha.

— C’est ce que Chika espérait quand il l’a envoyé là-bas », répliqua

Kavita, incapable de contenir son amertume. Les autres Nigerwives étaient

au courant de toute l’affaire – elle avait laissé libre cours à sa colère auprès

d’elles des années auparavant, quand Chika avait pris cette décision malgré

l’opposition de son épouse, qui trouvait le garçon trop jeune pour vivre si

loin d’eux.

À sa grande surprise, les Nigerwives avaient soutenu Chika. « Tu dois lui

permettre d’élever son fils comme il l’entend, avaient-elles dit. Tu le

surprotèges parce que tu ne vis pas dans ton pays, mais Chika sait ce qu’il

fait. Tu as eu suffisamment confiance en lui pour rester ici plutôt que de retourner chez toi, alors aie confiance en lui quand il s’agit de ton fils. »

Kavita s’était donc inclinée ; pourtant, à l’approche de toutes les vacances

scolaires, elle attendait, gorge serrée, que son fils soit de retour dans ses

bras, sain et sauf, bronzé par le soleil implacable.

« J’ai entendu dire qu’il faisait si chaud là-bas qu’on pouvait se servir de

l’eau du robinet pour faire du garri, c’est vrai ? » lui avait-elle demandé au

cours de ses premiers congés à la maison.

Vivek avait ri. « Oui, Amma. C’est Jos9. On peut y faire pousser des

fraises. »

Elle s’était inquiétée, craignant qu’il soit pris pour cible parce qu’il était

igbo, mais sa voisine Osinachi, en l’entendant parler de la sorte, s’était

esclaffée. « Il a l’apparence d’un Haoussa. Voire d’un Peul. Tout ira bien

pour lui là-bas. Ce garçon ne comprend même pas très bien l’igbo. »

Osinachi était architecte, et son époux travaillait au Koweït. Elle avait perdu

leur aîné des années plus tôt dans un accident de voiture, et leur fils qui était

encore en vie, Tobechukwu, était devenu – c’était sa mère qui l’affirmait –

une espèce de crapule, un fauteur de troubles.

« Kavita ? » Son esprit s’était évadé, mais la voix de Rhatha la ramena à la

réalité.

« Désolée, fit-elle.

— Je disais que l’envoyer dans cette école militaire n’avait sans doute pas

été la meilleure idée qui soit. Il lui a peut-être fallu réprimer sa sensibilité

naturelle, et elle se manifeste à présent. »

Kavita eut le plus grand mal à ne pas lever les yeux au ciel. « Comment

vont tes filles ? » préféra-t-elle demander, et Rhatha prit un petit air

satisfait. S’il y avait une chose qu’elle aimait encore plus que de mettre son

nez dans les affaires des autres, c’était parler de ses deux petites chéries.

Elle se lança dans un monologue élogieux : elles s’occupaient à merveille

durant ces vacances, exploraient leurs dispositions artistiques, et les

prouesses de Somto en natation frisaient l’extraordinaire. Kavita sourit en

hochant la tête, sans prêter attention à la plupart des paroles de Rhatha.

Elles prirent un thé agrémenté de biscuits et, au bout d’une heure ou deux,

les filles émergèrent de la chambre de Vivek avec le plateau encore chargé

de cupcakes.

« Nous aurions dû préparer autre chose, dit Olunne. J’avais oublié qu’il

n’aimait pas ces gâteaux.

— Il ne veut pas se joindre à nous ? demanda Kavita en faisant mine de se

lever.

— Non, tantie, répondit Somto. Il a commencé à se sentir très fatigué, et il

a dit qu’il allait dormir un peu. Mais nous avons passé un bon moment.

Merci. »

Elle posa les cupcakes sur une desserte. Les mères s’attendaient à ce

qu’elles en dévoilent davantage à propos de Vivek ; c’était cependant

comme si, quelque part, entre les quatre murs de la chambre du garçon, les

allégeances s’étaient recomposées, des pactes invisibles avaient été scellés,

et que Somto et Olunne était ressorties en emportant les secrets de Vivek

dans les élastiques de leurs queues de cheval. Il était évident qu’elles

n’avaient nulle intention de confier ce qui était arrivé, aussi restèrent-elles

toutes assises avec embarras dans le salon pendant un instant, avant que

Rhatha ne décide de ramener ses filles à la maison.

Plus tard ce soir-là, quand Vivek quitta sa chambre pour dîner,

l’atmosphère fut tendue autour de la table. Chika mâchait sa queue de vache

avec des coups de dent agressifs, et Kavita entendait ses propres couverts

tinter contre son assiette.

« Ça t’a fait plaisir de recevoir des amies ? » demanda-t-elle à Vivek.

Il leva les yeux de son repas ; c’était la première fois depuis son retour que

son visage était aussi serein. « C’était sympa, dit-il. Merci de les avoir

invitées. » Sa voix était calme et polie, et son père lui lança un coup d’œil

surpris. Après le dîner, Vivek s’excusa, lava les assiettes, puis alla se

coucher.

« Qu’est-ce qui lui arrive, à celui-là ? fit Chika.

— Je crois qu’il avait simplement besoin de compagnie, répondit Kavita.

Il ne peut pas rester isolé tout le temps ; ce n’est pas bon pour lui.

— Ces filles ne sont-elles pas beaucoup plus jeunes que lui ?

— De trois ou quatre ans seulement, Chika, voyons. Ils jouaient sans arrêt

ensemble quand ils étaient enfants.

— Ce ne sont plus vraiment des enfants », fit-il remarquer en dépliant un

journal, et Kavita lui donna une tape sur le bras.

« Tais-toi, dit-elle. C’est un bon garçon. » Elle n’interrogea pas Chika à

propos de la visite d’Eloise à la fabrique. Elle s’en moquait.

« Je continue de penser que nous devrions l’emmener au village ce week-

end, reprit-il. J’en ai parlé à Mary. Osita sera là.

— Oh, très bien ! Ça fait si longtemps que je n’ai pas vu ce garçon. »

Voilà comment ils en vinrent à se rendre à la maison du village avec

Vivek. Kavita lui peigna les cheveux et, lorsqu’ils rentrèrent à Ngwa, il

sortit de plus en plus souvent pour aller voir Somto et Olunne. S’il était

encore dehors après le couvre-feu, il finissait simplement par passer la nuit

chez Rhatha. Cela ne dérangeait pas ses parents ; ils le savaient en sécurité

là-bas, et le garçon semblait aller mieux, aussi en étaient-ils heureux.

Un jour, Kavita appela Rhatha pour savoir ce que Vivek faisait. « Ton fils

n’est pas là », répondit Rhatha de sa voix aiguë, aux inflexions mélodieuses.

Une pointe de panique traversa le cœur de Kavita.

« Comment ça, il n’est pas là ? Il n’est pas encore rentré à la maison.

— Oh, il va bien. Ils sont allés chez Maja. »

Kavita fronça les sourcils. « Ah bon ? Pourquoi ? »

Rhatha marqua une brève pause. « Elle a une fille de leur âge, chérie, ne

l’oublie pas.

— Oh, mon Dieu, oui, bien sûr. Seulement, je… je ne savais pas que les

enfants étaient amis.

— Je ne crois pas qu’ils appréciaient beaucoup cette fille quand ils étaient

plus jeunes – Juju, c’est son nom, n’est-ce pas ? Eh bien, ils s’entendent à

merveille, maintenant. » Kavita entendit presque le haussement d’épaules

de Rhatha à l’autre bout de la ligne. « Les enfants et leurs manigances. Va

comprendre. »

Kavita rit et raccrocha aussi rapidement que possible afin de téléphoner à

son amie.

Maja décrocha presque immédiatement. « Oui, les enfants se retrouvent

régulièrement ici », confirma-t-elle, tenant le combiné entre son oreille et

son épaule pendant qu’elle ôtait ses bas blancs. « Les filles de Rhatha,

Vivek, et même la fille de Ruby, Elizabeth. Ils vont tous dans la chambre de

Juju pour regarder des films, écouter de la musique et fabriquer je ne sais

quoi.

— C’est bizarre qu’ils soient soudain si proches », dit Kavita, ce qui fit

rire Maja.

« C’est mignon. Exactement comme quand ils étaient petits.

— Tu ne penses tout de même pas que… qu’ils font quoi que ce soit de

mal ? »

Maja attendit d’avoir dégrafé la jupe de son uniforme pour répondre : « Vraiment, Kavita ? Quoi, par exemple ?

— Je n’en sais rien ! Fumer, peut-être. Ou boire ? »

Maja lâcha un soupir. Elle s’efforçait d’être patiente avec Kavita, elle s’y

efforçait sincèrement, étant donné que Vivek faisait à l’évidence une sorte

de dépression, mais il y avait des limites. « Tu t’imagines donc qu’ils

feraient des choses pareilles dans nos maisons sans que l’une d’entre nous

s’en aperçoive ? Parce que nous négligeons à ce point les enfants, c’est ça ?

— Ah, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— Kavita, arrête d’en faire une obsession, pour l’amour du ciel. Les

enfants vont bien. Ils sont en vacances et ils restent à l’intérieur, et ça vaut

mieux que de traîner dehors vu tous ces wahala qui se passent en ce

moment. Es-tu au courant de l’attaque qui a eu lieu dans Ezekiel Street ?

— Quoi ? Il y a eu une attaque ?

— Oui, avant-hier. À la clinique – des voleurs armés, paraît-il.

— Pendant l’émeute ?

— Mmh mmh, acquiesça Maja. Ils ont cassé l’enseigne électrique,

quelqu’un a jeté une pierre dessus et, plus tard dans la nuit, ces voleurs sont

revenus attaquer la clinique.

— Seigneur. Qu’y a-t-il à voler, dans une clinique ?

— Va savoir. Ils se figurent que toutes ces femmes stériles paient très cher

parce qu’elles veulent à tout prix des enfants. J’ignore pourquoi ils

s’imaginaient trouver de l’argent dans cet endroit. La plupart des patientes

finissent simplement par en devoir aux médecins, de toute manière. » Elle

s’interrompit avant de reprendre, plus doucement : « J’ai entendu dire qu’ils

avaient violé certaines des infirmières.

— Mon Dieu, Maja.

— C’est Ruby qui m’en a parlé. J’en ai assez de ce pays, Kavita. De cette

violence partout. J’envisage de partir avec Juju.

— Je croyais que Charles avait caché vos passeports. »

Maja haussa les épaules, même si Kavita ne pouvait la voir, et entreprit de

déboutonner son chemisier. « Et alors ? Je me débrouillerai pour les

retrouver. Ou j’irai faire une réclamation à l’ambassade. Pourquoi est-ce

que je reste ici, vu la manière dont Charles m’a traitée ? Je n’aurai qu’à

ravaler ma fierté et demander de l’aide à mes parents.

— Tu comptes rentrer aux Philippines ?

— Je n’en sais vraiment rien. » Maja s’adossa au mur, et son corsage s’ouvrit lâchement. Elle était seule dans leur chambre, à Charles et à elle.

Ils avaient dit à Juju qu’il était en voyage d’affaires, et c’était le cas, car il

gérait la situation depuis un hôtel d’Onitsha. Maja ignorait s’il y avait

emmené son autre famille. « Y a-t-il un autre endroit où nous pourrions

aller ? ajouta-t-elle d’une voix découragée.

— Je suis tellement navrée, Maja », dit Kavita. Elle savait que son amie ne

quitterait pas Charles, pas pour de bon. Elle avait trop peur de lui, elle était

trop amoureuse de lui, trop entêtée pour avouer que son mariage n’avait

rien à voir avec ce qu’elle ne cessait de raconter à ses parents. Charles le

savait, lui aussi. Des années durant, il avait chuchoté à l’oreille de sa femme

qu’elle n’y arriverait jamais sans lui, toute seule avec Juju, qu’elles avaient

besoin de lui, que sa fille avait besoin d’un père.

« Où vas-tu aller ? avait-il dit récemment. Tu es consciente du déshonneur

que tu infligeras à ta famille si tu n’as plus de mari. Mieux vaut que tu

restes ici et que tu fasses en sorte que les choses fonctionnent, que tu

t’adaptes à nos coutumes. Accueille ma seconde épouse quand elle viendra.

Comporte-toi dignement et ne me fais pas honte. Ça fera du bien à Juju

d’avoir un petit frère à la maison. » Quand Maja avait essayé de riposter, il

avait souri d’un air patient et lui avait tant et si bien tordu le poignet qu’elle

en avait eu une ecchymose. « Je vais te laisser du temps, avait-il ajouté. À

mon avis, les membres d’une famille doivent vivre ensemble. Tu entends ?

Mais je te laisserai du temps. »

Maja aurait aimé être comme Tammy, dont le mari avait agi de la même

façon en prenant une seconde épouse, à la différence que Tammy lui avait

déjà donné des fils. Ce type se figurait que celle-ci y serait indifférente,

parce qu’il était riche et que leurs enfants et elle vivaient dans une splendide

demeure sur un domaine somptueux. Pourtant, en rentrant chez lui un jour,

il avait trouvé la maison vide ; ses enfants n’étaient plus là. Tammy les avait

remmenés en Écosse, et on n’avait plus entendu parler d’elle. Elle ne s’était

même pas emportée. Les autres Nigerwives racontaient cette histoire avec

fierté, mais Maja savait que la sienne ne se terminerait pas ainsi. Charles

l’avait déjà prévenue : où qu’elle aille, il la retrouverait ; par conséquent, si

elle voulait fuir, elle avait intérêt à lui laisser sa fille. Maja avait du mal à

comprendre pourquoi Juju comptait si peu pour lui, et toutefois autant.

Comme une possession.

« Il faut que j’y aille, dit-elle à Kavita. Je dois préparer le dîner pour tous ces visiteurs.

— Renvoie-les chez eux, répondit Kavita en riant. Comme s’ils n’avaient

rien à manger.

— Ça ne me dérange pas. C’est agréable de les avoir ici, tu sais ? Les

filles sont en train de devenir de ravissantes jeunes femmes.

— Et je suis sûre que Vivek s’amuse bien avec elles », ajouta Kavita. Une

partie d’elle espérait qu’il était comme les autres garçons – qu’il faisait

réellement quelque chose de répréhensible, en toute discrétion, avec ces

filles. Elle était incapable d’envisager quoi que ce soit d’autre.

« Tu sais, j’oublie parfois qu’il n’est pas l’une d’elles », dit Maja.

Kavita pinça les lèvres et dissimula son agacement. « Évidemment. Avec

cette chevelure. Bon, je te laisse t’occuper d’eux. »

Elle raccrocha. Si elle dit ça, c’est simplement parce qu’elle est jalouse,

songea Kavita. Parce que son mari lui gâche la vie. Parce qu’elle n’a pas de

fils.

 

Pendant ce temps, dans son bureau d’Agbai Road, Chika regardait Eloise

qui se relevait tant bien que mal de sa position agenouillée, les joues

cramoisies. Tout en s’essuyant la bouche, elle sourit – un sourire que Chika

trouva curieux et agaçant, aussi plaisant et vide d’expression que si elle

venait de lui passer le sel pendant un dîner. Il rentra son sexe dans son

pantalon dont il remonta la fermeture éclair, et observa Eloise, qui rajustait

son corsage pour couvrir ses seins.

« Tu crois que Kavita est au courant ? demanda-t-elle en lui décochant un

coup d’œil espiègle.

— Tu es son amie, répondit-il sur un ton qui en disait long. Toi, que crois-

tu ? »

Eloise sortit une brosse de son sac et, contemplant son reflet dans la porte

vitrée d’un meuble, remit de l’ordre dans ses cheveux. Quelques minutes

plus tôt, les mains de Chika les empoignaient encore, les ébouriffant. « Je

pensais que Rhatha lui avait peut-être dit quelque chose, vu que je suis

tombée sur elle ici l’autre jour. »

Chika secoua la tête. « Kavita n’en a pas touché un mot. »

Eloise marqua une pause. « Ma foi. C’est bizarre. Je suis certaine que

Rhatha lui en aura parlé. À ton avis, pourquoi est-ce que ta femme n’a pas

abordé le sujet avec toi ?

— Ça m’est égal », répondit-il. La seule chose qui lui importait, c’était de

faire sortir Eloise de son bureau. De toutes les Nigerwives, elle était celle

pour laquelle il avait le plus d’antipathie – à cause de sa nature braillarde et

effrontée lors des fêtes qu’elle donnait, de la fadeur quelconque de son

visage, parce qu’elle s’avisait même de se conduire ainsi avec lui. Les

autres n’auraient jamais agi de la sorte. Elle n’a aucune moralité, songea

Chika ; Dieu sait ce qu’elle fait d’autre sous le nez de son mari, maintenant

que leurs enfants ne sont plus là pour l’occuper. Il s’en voulait un peu de

s’être embarqué dans cette histoire avec elle, mais Kavita était tellement

absorbée par Vivek. C’était la seule chose dont elle voulait discuter, jour et

nuit. Si elle ne traînait pas le garçon jusque dans leur lit, c’était tout comme,

tandis qu’elle exposait à Chika ses théories sur ce qui clochait chez Vivek et

ce qui l’aiderait à aller mieux, parlant sans cesse à son oreille et l’écartant

d’un geste quand il essayait de la toucher. Vivek était son fils et il l’aimait,

mais Kavita dépassait la mesure. Leur mariage en pâtissait, et pourtant elle

restait aveugle à tout, sauf à leur fils.

C’était ainsi qu’Eloise était entrée en scène. Elle avait donné des

consultations dans la fabrique où travaillait Chika pendant que le médecin

de l’entreprise était en déplacement ; il l’invita donc à déjeuner et elle lui

apporta un gâteau de sa confection. Soudain, Chika se retrouva à embrasser

ses lèvres minces, et elle le laissa faire ; puis il la pencha au-dessus de son

bureau, comme dans un rêve, et s’observa en train de sombrer en elle, ses

fesses larges et pâles ondulant sous ses poussées, sa main couvrant sa

bouche pour qu’elle garde le silence. Il avait simplement eu besoin de se

soulager, se dit-il ce soir-là, une fois rentré chez lui, tandis que son épouse

bavardait près de lui dans leur lit, toujours aussi belle que la roseraie.

Désireux d’effacer le souvenir de l’après-midi, Chika tendit les mains vers

elle, mais Kavita les repoussa d’une tape.

« Est-ce que tu m’écoutes, au moins ? dit-elle. Je continue de penser que

ce garçon ne mange pas assez. Il remue sa nourriture dans son assiette du

bout de sa fourchette comme si je n’allais pas m’en rendre compte… »

Chika s’affala sur le dos et laissa ses mots se déverser autour de lui.

Quelques jours plus tard, lorsqu’Eloise lui apporta des sablés, il ferma la

porte de son bureau et recommença.

Ses collègues faisaient mine de ne rien remarquer. Eloise ne feignait

même pas de s’intéresser à sa vie de famille, ce qu’il appréciait. Elle ne mentionnait jamais Vivek. Elle se contentait d’arriver avec les gâteaux

qu’elle avait confectionnés, quels qu’ils soient, puis déboutonnait son

corsage, retroussait sa jupe ou bien ouvrait la bouche, ou encore faisait les

trois à la fois. Elle n’attendait ni tendresse ni papotage de sa part, et Chika

en était soulagé car il n’avait à lui offrir ni l’un ni l’autre. À dire vrai, il

aimait se montrer brutal avec elle, voir le sang monter sous sa peau bleutée

quand il la claquait, la renvoyer chez elle avec de petites marques en

espérant presque que son mari les découvrirait.

Il s’interrogeait : s’il rentrait avec des suçons dans le cou, Kavita s’en

apercevrait-elle ? Plus il y réfléchissait, plus cela le rendait furieux. Il se mit

à demander à Eloise de passer plus souvent, à la rejoindre dans des hôtels

et, un jour, il alla jusqu’à la retrouver chez elle pendant que son époux était

au travail. Cette expérience lui fut cependant trop pénible – voir les photos

de leurs fils sur les étagères, humer l’eau de Cologne de cet homme. Chika

baisa Eloise dans le salon, s’essuya sur sa robe et s’en alla.

 

Après que Maja eut raccroché le téléphone, elle fit dîner les enfants ;

ensuite, elle dit à Vivek d’accompagner Somto et Olunne jusqu’à la rue

principale afin qu’elles rentrent chez elles avant le couvre-feu. Une fois sur

place, elles prirent un okada et s’éloignèrent, se retournant vers Vivek pour

lui faire au revoir de la main. Il les imita, puis laissa retomber son bras le

long de son corps. La soirée était fraîche et il savait qu’il aurait dû repartir

chez lui, mais comme l’air était pur il décida de se promener un peu.

Il s’arrêta devant un kiosque non loin de l’endroit où les conducteurs

d’okadas se rassemblaient et, pour dix nairas10, acheta deux paquets de

biscuits Speedy. Il en glissa un dans sa poche et déchira l’emballage de

l’autre avant de fourrer plusieurs mini-cookies dans sa bouche et de les

croquer. Il marchait nonchalamment, ses mules traînant sur le sol, et

quelques personnes lui lançaient des coups d’œil rapides. Ses cheveux

ondoyaient maintenant, lui tombant sous le col et jusque dans le dos, mais

son short et son tee-shirt étaient propres, sans accrocs, ce qui lui donnait au

moins une apparence à peu près normale.

Il passa devant le fast-food Mr Biggs qui avait ouvert un mois plus tôt, à

présent bondé de clients qui commandaient des tourtes à la viande et des

friands. Une fille au fard à paupières bleu vif et portant du gloss était assise

derrière la fenêtre, avec à la main un cornet de glace à l’italienne – chocolat et vanille torsadés, recourbés en pointe en leur sommet. Elle léchait le tout

avec une application singulière, et Vivek se demanda pourquoi elle était

seule. Il dépassa le bâtiment, puis les banques qui le jouxtaient, et gagna le

supermarché. Il empocha son paquet de biscuits et entra. Il lui fallait des

gaufrettes Nasco pour remplacer celles au chocolat que Juju avait terminées

quand elle était venue chez lui la semaine précédente. Cette fois, il les

choisirait peut-être à la fraise ou à la vanille – comme elle ne les aimait pas

autant, elle n’y toucherait pas.

Vivek flâna entre les allées, où des produits étaient empilés de part et

d’autre, des cartons jusqu’au plafond. Il y avait là des paquets de haricots

secs, des morceaux de stockfisch, des boîtes de corn flakes, des sacs de riz.

Vivek trouva les gaufrettes dans le rayon des biscuits, à côté des sablés et

des petits-beurre. Alors qu’il tirait son argent de sa poche, il entendit un

brouhaha au-dehors, des voix sonores et des cris. Il leva les yeux et vit

quelques personnes courir ; d’autres s’étaient immobilisées et regardaient

dans la direction du tumulte.

Vivek remercia la caissière, prit ses gaufrettes, puis sortit et observa la rue.

Une petite foule s’était massée à quelques pâtés d’immeubles de là, trop

loin pour qu’on puisse distinguer ce qui se produisait. La fille aperçue au

Mr Biggs apparut précipitamment, son fard à paupières luisant sur son

visage effrayé.

« Attends ! Qu’est-ce qui est arrivé ? » demanda Vivek en se plaçant en

travers de son chemin.

Elle lui décocha un coup d’œil impatient. « Il paraît qu’ils ont attrapé un

voleur. Ils vont l’emmener au carrefour. »

Un jeune garçon muni d’un pneu – lequel paraissait aussi lourd que lui –

passa près d’eux en courant et en braillant avec animation, son corps

parcouru de soubresauts tandis qu’il trimballait son fardeau le long de la

chaussée. Un autre le suivait, avec dans chaque main un petit jerrycan sans

bouchon, et quand un peu de leur contenu s’en déversa et se répandit sur le

sol, Vivek sentit une odeur âcre d’essence. La fille héla un okada et écarta

Vivek afin d’y monter d’un bond. Elle ne regarda pas en arrière pendant que

la motocyclette descendait la rue en vrombissant, loin du vacarme et des

gens. Il resta là et observa les alentours, traversé par une poussée

d’adrénaline. Il ignorait ce qu’il attendait. La foule en colère se rapprochait,

et le trottoir se vidait à mesure que les passants s’empressaient de se réfugier dans les magasins du quartier. Vivek demeura où il était avec

l’impression que les choses s’écoulaient hors de lui. La caissière du

supermarché glissa la tête par la porte.

« Eh, l’ami, pụọ n’ụzọ  ! » hurla-t-elle en agitant les mains pour qu’il

s’écarte.

Vivek ne l’entendit pas. Des gens s’étaient déversés sur la chaussée, où les

voitures déviaient de leur chemin avec impatience. Dans un grincement de

freins, un taxi s’immobilisa à côté de Vivek, et un jeune homme en sortit

d’un bond. Il donna une grande gifle à l’arrière du crâne de Vivek. Celui-ci

chancela, mais le type l’attrapa et le traîna vers le véhicule.

« Tobechukwu ? » fit Vivek.

Le fils de la voisine le fusilla du regard. « Ferme-la et monte dans cette

auto. Espèce d’imbécile. » Il poussa Vivek sur la banquette arrière et

s’installa près de lui avant de claquer la portière. « Oya, on y va ! » cria-t-il

au chauffeur, et la voiture démarra. Vivek se tourna pour regarder par la

lunette arrière, et Tobechukwu lui frappa le bras. « T’occupe pas de ça ! »

Vivek le fixa des yeux. « Qu’est-ce que tu fais ? »

La foule s’évanouit derrière eux et Tobechukwu aspira de l’air entre ses

dents, un son qu’il prolongea pour manifester son mépris. Sur sa mâchoire

crispée, des touffes de sa barbe étaient ébouriffées. Ils gagnèrent leur rue,

où Tobechukwu le bouscula pour le faire sortir du taxi. Il paya le chauffeur

et, lorsque Vivek essaya de le remercier, l’autre jeune homme lui jeta un

regard noir.

« Rentre chez ta mère, et tâche de ne pas lui dire que tu t’es conduit en

idiot aujourd’hui. » Il pénétra dans la cour de sa maison, et le portail de

métal cliqueta derrière lui.

Vivek resta là pendant quelques minutes, se demandant ce qui se serait

produit s’il avait été englouti par la foule. Aurait-il couru avec ces gens

jusqu’au croisement, simplement pour voir ce que cela faisait d’appartenir à

un tout ? Ou alors, si quelqu’un avait immédiatement deviné ce qu’il était

vraiment, une pièce rapportée, se serait-on contenté de l’écarter de la route

d’un geste du bras, le poussant peut-être dans le caniveau ? Pourquoi

Tobechukwu s’était-il arrêté pour lui ? Ils se parlaient à peine, plus depuis

leurs bagarres au collège, même après toutes les années au cours desquelles

ils avaient grandi séparés par une simple barrière.

Vivek glissa la main entre les barreaux de son portail et fit glisser le cadenas du verrou intérieur. Quand il entra dans la maison, ses parents

étaient déjà dans leur chambre.

« Vivek ? Beta, c’est toi ? appela Kavita.

— Oui, Amma, répondit-il.

— L’heure du couvre-feu n’est pas passée ? » demanda son père en levant

les yeux de son livre.

Vivek consulta l’horloge. « De seulement cinq minutes, lança-t-il en

retour.

— Il y a de quoi manger dans la cuisine », dit sa mère.

Baissant la voix, elle ajouta à l’intention de Chika : « Au moins, il est à la

maison, en sécurité.

— Pour combien de temps encore ? répliqua-t-il.

— Détends-toi », dit-elle en lui tapotant le bras.

Kavita se déshabilla et enfila sa chemise de nuit. Ensemble, son mari et

elle écoutèrent les petits bruits que Vivek faisait dans la cuisine – ses pas

quand il pénétra dans sa chambre, le cliquetis de sa porte.

Dehors, de la fumée s’élevait du carrefour, mais elle fut avalée par la nuit.

 

8. Le général Sani Abacha (1943-1998), mêlé à de nombreux coups d’État dès les années 1980, dirigea le Nigéria à partir de 1993.

9. Capitale de l’État de Plateau, au centre-est du Nigéria.

10. Unité monétaire du Nigéria depuis 1973.

 

OceanofPDF.com