La mort de Vivek Oji
X. Vivek
X
Vivek
Toute ma vie, je me suis senti pesant.
J’ai toujours cru que la mort serait la chose la plus pesante qui soit, mais
ça n’a pas été le cas, absolument pas. Être en vie me faisait l’effet d’être
traîné dans du béton et d’y décrire des cercles, un béton humide qui se
solidifiait et séchait un peu plus à chaque rotation de mon corps récalcitrant.
Enfant, j’étais léger. Ce béton n’importait pas autant ; je m’y faufilais et
cela ressemblait peut-être même à un jeu, comme si je jouais simplement
dans de la boue, comme si la nature glissante de cet élément ne changerait
jamais, pas réellement. Et puis j’ai grandi, il a commencé à sécher sur moi,
et j’ai fini par me métamorphoser en un bloc irrégulier, m’ébréchant et
produisant des étincelles sur le sol bien dur, me détachant en gros fragments
douloureux.
Je voulais rester vide, comme l’aigle du proverbe, seul sur mon perchoir,
mes os emplis de poches d’air, mais la pesanteur m’a trouvé et je n’ai rien
pu y faire. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser ; je n’arrivais pas à la
transformer, ni à la faire évaporer ni à la faire fondre. Pourtant distincte de
moi, elle s’est accrochée à l’intérieur de mon corps comme un parasite. Je
ne parvenais pas à savoir s’il y avait quelque chose qui clochait chez moi ou
si c’était juste ma vie – si c’était ce que les gens ressentaient, ni plus ni
moins, comme si du béton entraînait leur chair vers le bas pour la retirer de
leurs os.
Les crises étaient de courtes absences, de petits répits, ce dont j’ai fini par
être reconnaissant. Comme si enfin je pouvais me reposer après avoir été
forcé à garder les paupières ouvertes pendant des jours. Je les taisais à mes
parents, et j’ai laissé pousser mes cheveux en pensant que ma tête alourdie
allégerait le poids qui était en moi. Cela a marché – non pas en rendant quoi
que ce soit plus léger, non, mais en me donnant la sensation d’être plus équilibré, comme si un poids neutralisait l’autre et que la tension que je
supportais jusqu’alors en avait été amoindrie. Peut-être étais-je simplement
devenu le point d’appui, l’axe sur lequel tout pivotait, le tournant. Je ne sais
pas. Je sais seulement que je souffrais un peu moins à chaque centimètre de
cheveux que je refusais de couper.
Je croyais qu’ils allaient me protéger, mais, avec le recul, je me demande
vraiment de quoi.
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