La mort de Vivek Oji
Chapitre XVIII
Trois mois après la mort de Vivek, Chika voulut obliger Kavita à cesser
d’interroger les gens à son propos. Elle ne l’écouta pas, évidemment. Elle
estimait que c’était là une requête absurde – comme si elle avait pu
s’arrêter, comme s’il y avait en ce monde une raison qui puisse l’y obliger.
Son fils était mort, enterré au village sur la propriété d’Ahunna, à côté de sa
tombe. Là où Vivek était enfoui, Chika avait placé une dalle de béton ;
Kavita tâchait de ne pas l’imaginer écrasant son fils. Elle aurait passé tout
son temps près d’elle, mais les réponses ne se trouvaient pas là-bas. Ils
avaient fait graver une inscription dans le béton, laquelle disait : VIVEK OJI,
FILS BIEN-AIMÉ .
Chika avait voulu y ajouter quelques mots, mais il ne savait pas lesquels et
Kavita avait d’autres pensées en tête, par exemple découvrir ce qui était
arrivé à Vivek, de sorte qu’ils laissèrent la dalle telle quelle. De surcroît,
tout était dit – il était bien-aimé de ses parents et de ses amies : c’était
justement pourquoi, supposait Kavita, aucune de ces filles ne se confiait à
elle, alors qu’elle ne cherchait qu’à comprendre dans quelles circonstances
son fils avait disparu.
Pas plus tard que ce matin-là, Vivek avait pris son petit déjeuner avec eux.
La veille au soir, il était resté à la maison plutôt que de filer chez Maja,
Rhatha ou Ruby. Kavita était ravie. Au matin, il avait noué ses cheveux en
chignon au sommet de son crâne en les entortillant fermement, avait pris un
bain et s’était brossé les dents. Kavita l’avait regardé ajouter des cuillerées
et des cuillerées de lait en poudre sur un bol de corn flakes, y verser une
thermos d’eau chaude et en remuer le contenu ; elle avait souri. C’était son
petit déjeuner préféré depuis qu’il était petit. Il avait évidemment pris trois
morceaux de sucre qu’il avait laissé fondre dans le lait ; il avait évidemment
mangé les céréales rapidement – il ne les avait jamais aimées ramollies –,
puis avait penché le bol au-dessus de sa bouche et bu le lait sucré. Kavita se
souvenait de chaque seconde de ce repas comme si elle était de nouveau
attablée près de lui : la toute dernière fois qu’elle verrait son enfant se nourrir. Ce geste consistant à mettre des aliments dans son corps – c’était un
tel acte de vie.
Le même jour, quelques heures seulement après ce petit déjeuner, Vivek
serait étendu sur la véranda, son corps refroidissant dans les bras de Kavita.
Comment était-ce possible ?
Ce matin-là, il lui avait dit qu’il partait chez ses amies. Elle ignorait de
quelle maison il avait voulu parler ; les filles avaient désormais fusionné en
un groupe sans forme définie, Juju et Elizabeth, ou bien Somto et Olunne,
ou encore n’importe quelle autre combinaison. Leurs demeures respectives
étaient les seuls lieux où il se rendait. Même avant l’enterrement, Kavita
avait demandé à chacune si elles l’avaient vu, si elles savaient quoi que ce
soit sur ce qui était arrivé.
« Il est d’abord venu chez nous », lui apprit Somto. Sa sœur et elle
vivaient avec leurs parents dans une maison blanche convertie en deux
appartements, située dans un quartier résidentiel proche de la verrerie.
« Nous faisions des pancakes pour le petit déjeuner.
— Mais il l’avait déjà pris », dit Kavita, les yeux gonflés à force de
pleurer. Elle tordait l’un des mouchoirs de Chika entre ses doigts, l’étoffe de
coton humide tendue contre sa peau. Somto sourit pâlement. Elle aussi avait
versé des larmes. « C’était le jour des pancakes, tantie Kavita. Il venait
toujours ce jour-là. »
Kavita fronça les sourcils. « Je ne le savais pas. Depuis quand ? »
La fille haussa les épaules. Ses cheveux nattés près du crâne formaient
deux tresses épaisses qui lui descendaient dans le dos. « Depuis son retour
de la fac. Nous l’avons invité le jour où nous sommes venues chez vous. Ce
qu’il préférait, c’était faire sauter les pancakes dans la poêle. La première
fois, quand nous avons essayé de lui apprendre, tout est tombé par terre en
nous éclaboussant. Quelle pagaille ! » Elle lâcha un petit rire qui s’évanouit
rapidement. « Mais ensuite, il est devenu vraiment doué. Je n’arrive pas…
je n’arrive pas à croire qu’il ne soit plus là. »
Somto fondit en larmes et Kavita ne ressentit que de l’épuisement. Il était
intéressant de voir de quelle manière les autres manifestaient leur chagrin,
songea-t-elle. D’une certaine façon, elle estimait qu’ils n’avaient pas le
droit de pleurer en sa présence. Après tout, était-ce leur fils qui était mort ?
Étaient-ce eux qui avaient tenu le nourrisson dans leurs bras le jour de sa
naissance ? Non, ils avaient été tous les deux seuls, ensemble à l’hôpital, pendant qu’Ahunna mourait, uniquement Kavita et son enfant dans ce lit,
l’esprit embrouillé par l’amour et l’incertitude, Chika à côté d’eux à la
manière de quelqu’un arrivé après coup. Elle regrettait ce qui était survenu
ensuite – la dépression qui avait suivi, quand, accablée de chagrin, elle
s’était éloignée de son fils. Elle aurait dû le serrer plus fort pendant que le
monde tournoyait autour d’eux. Il n’y avait toujours eu qu’elle et son bébé.
Elle avait l’impression de l’avoir perdu par accumulation, comme s’il
s’était esquivé si lentement qu’elle avait manqué de remarquer la faille qui
s’était formée durant son enfance. Ce n’est qu’une fois qu’il était devenu un
homme qu’elle prit conscience qu’elle ne pouvait plus l’atteindre, qu’il s’en
était allé, si loin que son corps était désormais privé de souffle. Nul autre
qu’elle ne pouvait éprouver cette perte de toute une vie. Nul autre ne l’avait
perdu aussi profondément qu’elle, et pourtant les autres pleuraient en sa
présence comme si cela signifiait quelque chose. Ces filles sont encore des
enfants, essayait de se dire Kavita, pas assez mûres pour avoir l’obligeance
d’attendre d’être dans leurs chambres pour verser des larmes, au sein de
leurs familles au complet. Elle les considérait toutefois comme de sales
gamines égoïstes et mal élevées, dénuées de compassion ou d’empathie, ce
qui la mettait alors en colère contre ces filles qu’elle continuait d’aimer, elle
le savait, quelque part sous la rage, la douleur et la peine qui, lui semblait-il,
n’appartenaient qu’à elle seule.
Elle avait même du mal à partager cela avec son mari, mais c’était plus
facile avec lui car il était tombé dans les mêmes ténèbres qui l’avaient
englouti à la mort de sa mère. Le chagrin de Chika attirait vers le bas
chaque centimètre de sa peau, entraînant dans son sillage ses muscles et ses
os, de telle sorte qu’il lui était bien difficile de se tenir debout. Il prit des
congés et resta au lit, vêtu d’un maillot de corps qui devenait plus sale de
jour en jour. De temps à autre, quand Kavita lui en intimait l’ordre sur un
ton las, il se levait péniblement, se lavait, le regard absent, puis se
recouchait. Kavita n’était pas encline à insister davantage pour le tirer du
lit. Elle était au courant de sa liaison avec Eloise – il n’était pas assez
intelligent pour la lui cacher et, jusqu’à récemment, il lui avait été fidèle.
Quand il avait cessé de l’être, cela avait coulé de source ; tous les menus
changements avaient été brusques, flagrants. Elle se moquait de la
transformation que son chagrin opérait en lui. Une partie d’elle estimait qu’il méritait de devenir fou : alors qu’elle avait consacré toute son énergie
à aider leur fils, Chika épuisait la sienne à satisfaire l’amie de Kavita.
Elle espérait qu’il ne parviendrait jamais à sortir de ce lit. Elle espérait
qu’il y croupirait.
Eloise avait même le culot de téléphoner pour prendre de leurs nouvelles.
Kavita se mit à raccrocher dès qu’elle entendait sa voix. Que cette femme
se débrouille pour deviner ce que Kavita savait. Celle-ci décrochait
simplement au cas où l’une des filles appellerait pour la renseigner sur
Vivek, pour lui confier quelque chose qu’elle n’aurait pas encore avoué.
Kavita raccrochait aussi quand c’était Mary ou Ekene. À ses yeux, ils
étaient désormais une seule et même personne, et jamais elle ne leur
pardonnerait ce qui s’était produit dans leur église. Chika avait tenu à les
inviter à l’enterrement, mais, une fois que tout avait été terminé, tout fut
également terminé avec eux en ce qui concernait Kavita.
Pendant que Chika restait au lit, Kavita passait du temps dans la chambre
de Vivek. Elle faisait courir ses mains le long des murs, sur les affiches
qu’il avait arrachées dans les magazines de musique pop qu’Eloise avait
rapportés du Royaume-Uni. L’intérêt que cette femme avait porté à son
enfant lui paraissait désormais faux et malsain ; peut-être cela n’avait-il été
qu’un moyen de se rapprocher de Chika. Kavita se rappelait que tout cela
n’avait pas d’importance. Eloise pouvait avoir Chika si elle le voulait. Plus
rien n’importait. Kavita examinait les photos sans vraiment saisir ce qu’elle
regardait : Missy Elliott. Puff Daddy. En Vogue. Backstreet Boys. Vivek les
avait toutes accrochées avant de partir à l’université. Kavita se demandait
pourquoi il ne les avait pas enlevées ensuite, après avoir changé. À moins
qu’il n’eût pas changé autant qu’il y paraissait. La nuit, elle dormait
désormais dans son lit et pleurait. Il lui semblait parfois entendre Chika
pleurer lui aussi, de l’autre côté de la cloison, mais elle n’allait jamais le
rejoindre.
Assise face à Somto dans le salon de Rhatha, Kavita observait la fille
éplorée et songeait qu’il était ridicule qu’elle puisse encore être aussi jolie
même quand elle sanglotait. Il n’y avait ni disgracieux filet de morve
pendouillant de son nez ni salive luisante qui s’accumulait dans sa bouche
quand elle l’ouvrait pour geindre. Le chagrin de Somto s’exprimait surtout
au moyen de larmes qui coulaient, scintillantes, sur sa peau. Elle les
tamponnait avec le bas de sa robe, dont la jupe ample laissait assez de tissu pour couvrir ses cuisses même quand elle se penchait pour porter l’ourlet à
son visage.
« Je suis désolée, tantie Kavita. Je sais que ce doit être terrible pour toi. »
Terrible, songea Kavita. Quel mot ! Était-ce de la terreur qu’elle
éprouvait ? Plutôt de l’horreur, en réalité. « Terrible » semblait contenir un
brin d’acceptation, comme si un événement impensable était arrivé mais
qu’on trouvait dans son esprit de l’espace pour en reconnaître l’existence,
peut-être même pour commencer à l’accepter. D’un autre côté, « horrible »
lui faisait le même effet. Les mots s’étaient écartés de leurs origines. Ils
étaient dilués, dénaturés. Elle leva les yeux et se rendit compte que Somto
la dévisageait, assise là en silence.
« Je veux juste savoir comment ça s’est produit, reprit Kavita. À quelle
heure est-il parti d’ici ? »
La jeune fille réfléchit un instant. « Autour de midi, peut-être. Il n’a pas
dit où il allait. Nous avons supposé qu’il irait voir Juju.
— Tu es certaine qu’il ne l’a pas mentionné ? Et Olunne ? Elle se
souviendra sans doute de ce qu’il a dit. »
Somto observa Kavita d’un air un peu préoccupé. « Tantie Kavita, tu n’as
qu’à interroger Juju. Je sais qu’elle l’a vu ce jour-là, mais j’ignore s’il s’est
rendu directement chez elle.
— Où est ta sœur ? Je tiens à lui poser la question, à elle aussi.
— Elle n’est pas là. Elle est sortie avec notre mère. » Somto se leva.
Kavita percevait bien la gêne qui émanait d’elle. « Mais je suis sûre que
Juju est chez elle avec tantie Maja. Tu n’as qu’à aller le lui demander. »
Somto savait forcément qu’elle se montrait impolie, et pourtant elle
paraissait s’en moquer. « J’ai des courses à faire, ajouta-t-elle. Ma mère sera
furieuse si je ne les ai pas terminées avant son retour. »
Kavita se leva à son tour en pensant déjà à ce qu’elle pourrait demander à
Juju et à Maja. « Dis à ta mère et à ta sœur que je reviendrai un autre jour
pour les questionner », répondit-elle à Somto, laquelle songea qu’il lui
faudrait éviter Kavita pendant quelque temps. Elle parlerait à sa mère de ses
questions, et Rhatha ne les obligerait peut-être pas, Olunne et elle, à subir
ce genre d’interrogatoire, comme si c’était leur faute s’il était arrivé
quelque chose à leur ami.
« Oui, tantie, répliqua-t-elle malgré tout. Je leur dirai.
— N’oublie pas.
— Non. »
Kavita reprit son sac et se dirigea vers la sortie. « C’est important.
— Je sais, tantie. » Somto referma la porte et s’y appuya en soupirant de
soulagement.
Une fois dehors, Kavita balaya la cour du regard en tâchant d’imaginer de
quelle manière Vivek avait pu la voir en ce dernier jour, tandis qu’il s’en
allait : le vaste ciel au-dessus de lui, l’oranger dont le feuillage se déversait
par-dessus la barrière. Il s’était peut-être tenu devant cette porte, avait
observé les nuages et y avait reconnu des formes familières, comme quand
il était enfant. Kavita, les bras croisés sur la poitrine, rejoignit l’endroit où
sa voiture était garée. Elle se rendit chez Maja dans un état de semi-
hébétude, suffisamment lentement pour que les autres véhicules qui
l’entouraient la klaxonnent sans cesse. Quelques conducteurs se penchèrent
par leur vitre pour l’insulter. Elle n’entendit rien de tout cela.
Maja l’accueillit sur le pas de sa porte en la serrant bien fort contre elle.
Kavita essaya de lui rendre son étreinte, mais ses bras étaient mous et
fatigués. Maja la conduisit dans le salon et lui servit du thé. « Bois »,
ordonna-t-elle ; Kavita tint la tasse entre ses mains et sentit sa chaleur
gagner peu à peu ses paumes.
« J’arrive de chez Rhatha, annonça-t-elle.
— Tu devrais te reposer, ma chérie.
— D’après sa fille, Vivek s’y trouvait le jour où il est mort. Et il est
ensuite venu ici. »
Maja regarda tristement son amie. « Que fais-tu, Kavita ? Tu ne peux pas
t’appesantir sans arrêt là-dessus. Ce n’est pas bon pour toi.
— Est-il venu ici ? »
Maja poussa un soupir. « J’étais au travail toute la journée. C’est possible.
C’était dans ses habitudes. » Elle posa la main sur le genou de Kavita.
« Pourquoi toutes ces questions ?
— Il faut que je sache ce qui s’est passé. Mon fils n’a pas pu mourir
comme ça.
— C’était un accident, pas vrai ? C’est ce que Chika a dit à Charles. Un
accident de voiture ? Et quelqu’un l’a ramené chez vous ? »
Kavita leva lentement les yeux vers son amie tandis qu’un pli soucieux
barrait son front. « Un accident, répéta-t-elle.
— Quelqu’un l’a reconnu, n’est-ce pas ?
— Sûrement… » C’était donc ce que Chika racontait, et elle n’en avait
rien su. « Sinon, comment aurait-on su où le ramener ? Il fallait que ce soit
quelqu’un qui le connaisse vraiment.
— Et alors, qui a ramené Vivek ? » s’enquit Maja. Elle n’avait pas dit
« son corps », et cette petite attention n’échappa pas à Kavita.
« Personne », répondit-elle.
Maja parut déconcertée. « Personne ne l’a ramené chez vous ?
— Non, fit Kavita en secouant la tête. Je ne… Nous ne savons pas de qui
il s’agit. »
Un silence s’installa, puis Maja reprit la parole avec circonspection : « Tu
veux dire que tu n’as pas vu cette personne ? Tu ne lui as pas parlé ? »
Les yeux de Kavita s’emplirent de larmes.
« Non. Nous ne l’avons pas vue. Elle l’a juste… elle l’a juste laissé là.
Elle l’a juste laissé devant la porte d’entrée, comme des ordures. » Kavita
éclata en sanglots ; Maja vint s’asseoir près d’elle et l’étreignit.
« Ma chérie, c’est affreux. Je suis tellement navrée.
— J’ai simplement besoin de découvrir ce qui lui est arrivé. La police est
incompétente et, quand j’essaie d’en parler à Chika, il se contente de me
regarder. Il demande ce que ça va changer.
— Je comprends pourquoi tu en as besoin. Il faut que ça ait un sens. »
Kavita opina du chef. « Il était si jeune. Il s’est produit quelque chose. Ce
n’est pas logique. Avant de le déposer devant chez nous, on lui a enlevé ses
vêtements. »
Maja tressaillit. « Quoi ? ! Qui ferait une chose pareille ?
— Je ne sais pas. Je ne sais rien du tout. C’est ce qu’il me faut découvrir.
C’est pourquoi je dois parler à Juju. Il faut que je sache ce qui s’est passé
quand il lui a rendu visite, à quelle heure il est reparti, tout ça. Il faut que je
sache, Maja. Tant que je ne saurai pas, je ne pourrai pas dormir. »
Le visage de son amie se referma légèrement. « Je suis désolée, Kavita…
Tu ne peux pas parler à Juju pour le moment. »
Kavita sembla décontenancée. « Pourquoi ? Elle n’est pas à la maison ?
— Eh bien, si, elle est dans sa chambre. Mais elle ne dit plus rien depuis
qu’elle a appris la nouvelle, Kavita.
— Elle ne dit plus rien de ce qui a pu se passer ce jour-là ?
— Non, je veux dire qu’elle ne décroche plus un mot du tout. Elle a… arrêté de parler. C’est pour ça que Charles est revenu. »
Kavita cligna des yeux. Elle ne s’était pas même rendu compte que
Charles était de retour, alors qu’elle l’avait aperçu à l’enterrement. Mais elle
n’avait pas demandé à Maja la raison de sa présence, parce que cela lui était
égal. Qu’importait un mariage brisé face à un enfant mort ? C’est ainsi que
Kavita sut qu’elle était une personne affreuse – elle avait beau savoir ce que
Charles avait infligé à Maja, voir le visage tendu de son amie, elle s’en
moquait. Mais une personne affreuse était encore capable d’être une bonne
mère. S’il y avait une dernière chose qu’elle pouvait faire pour Vivek,
c’était découvrir ce qui s’était produit. Maja continuait de parler : « Pour
l’instant, nous essayons juste d’être là pour elle. À l’évidence, Vivek et elle
étaient très proches, et elle est vraiment très affectée. Nous devons nous
montrer patients avec elle. » Elle tâchait apparemment de s’en convaincre
elle-même. « Au moins, Charles ne parle plus de faire venir cette femme
dans ma maison. » Maja avait craché « cette femme », comme si ces mots
avaient mauvais goût, mais on sentait à sa voix que son soulagement était
palpable. Bien que Kavita fût censée lui exprimer de la sympathie, elle le
savait, elle resta muette.
Prenant conscience de cette absence de réaction, Maja passa la main sur
son visage. « Elle refusera de te parler, Kavita. D’ailleurs, je ne crois pas
que ce soit une bonne idée de l’interroger à propos de Vivek. C’est trop
douloureux pour elle. »
Kavita la regarda fixement. Elle avait sans doute mal entendu. « Viens-
tu… viens-tu de dire que c’est trop douloureux pour elle ?
— Oui, évidemment. Tu sais à quel point ils s’aimaient. »
Un rire fêlé fusa de la bouche de Kavita. Elle ne put le réprimer. « Je suis
sa mère ! s’exclama-t-elle, incrédule. C’est trop douloureux pour elle ? Te
rends-tu compte du ridicule de ces paroles ? »
Maja ne répondit pas tout de suite. « Kavita, finit-elle par reprendre d’une
voix posée. Tu es sa mère, naturellement. Cela ne veut pas dire que d’autres
gens ne l’aimaient pas, ne le pleurent pas eux aussi.
— Je m’en fiche ! » Kavita se leva vivement, le cœur battant à tout
rompre. « Si vous l’aimiez vraiment, vous autres, vous m’aideriez à
comprendre ce qui lui est arrivé ! Au lieu de quoi, tout ce que vous
cherchez à faire, c’est m’empêcher de connaître la vérité. Quel genre
d’amour est-ce donc ? »
Maja se mit debout à son tour. « Ma chérie, je veux t’aider à découvrir la
vérité, naturellement. Nous le voulons tous. Simplement, Juju ne le peut pas
pour l’instant. Elle souffre…
— Je me fiche de sa souffrance ! » siffla Kavita, et Maja eut un
mouvement de recul. « Ce n’est rien comparé à la mienne. Cette fille va
répondre à mes questions, et ensuite elle pourra souffrir en paix ! » Elle
s’avança d’un pas, mais Maja se mit en travers de son chemin, le visage dur,
figé.
« Je t’ai dit non, Kavita. C’est tout à fait hors de question. » Elles se
foudroyèrent du regard. « Je sais que tu éprouves une peine inimaginable en
ce moment, poursuivit Maja, mais il me revient de protéger mon enfant et je
ne peux pas te permettre de lui parler. Pas quand tu es dans un état pareil. »
Kavita eut l’impression que son amie l’avait frappée. « Veux-tu dire que je
n’ai pas protégé mon enfant ? » chuchota-t-elle, sa voix se fendillant.
Les traits de Maja s’adoucirent.
« Oh, Kavita, bien sûr que non.
— Tu as pourtant l’air de l’insinuer ! Mon enfant est donc mort parce que
je ne l’ai pas protégé, ehn ? »
Maja soupira, les yeux pleins de compassion. « Rentre chez toi, Kavita.
Rentre chez toi, repose-toi et pleure ton fils. Tu n’as plus les idées en
place. » Elle voulut poser la main sur le bras de son amie, mais celle-ci se
dégagea violemment. Elle s’empara de son sac à main, bouscula Maja pour
gagner la sortie et claqua la porte derrière elle.
Dans sa chambre, recroquevillée près de la porte, l’oreille collée au battant
de bois, Juju avait écouté leur dispute. Elle portait une chemise de nuit en
coton qu’elle n’avait pas changée depuis un jour ou deux. Nerveusement,
elle emplit sa bouche de salive, puis l’avala tandis que des mots
s’entrechoquaient dans sa tête. Elle était un peu surprise d’avoir entendu sa
mère la défendre avec tant de véhémence ; elle s’était même interrogée :
Maja allait-elle se servir de la mère éplorée de Vivek afin de rompre son
mutisme ? Mais le fait d’être protégée, à l’intérieur de la bulle de silence
qu’elle avait créée après avoir appris qu’il était mort… c’était là un répit
que Juju acceptait volontiers. En vérité, elle ignorait pourquoi elle avait
cessé de parler. Cela lui avait simplement paru plus facile. Les autres
n’arrêtaient pas de lui demander comment elle se sentait, si elle tenait bon, si elle allait bien ; aussi, quand ils prirent conscience qu’elle n’avait pas
l’intention de répondre, ils finirent par ne plus lui poser de questions.
La mort de Vivek avait même réussi à faire revenir son père à la maison, et
il lui semblait presque qu’ils formaient de nouveau une famille. L’autre
femme entrait-elle encore en ligne de compte ? Si tel avait été le cas, Juju
était certaine qu’elle aurait entendu ses parents se quereller à ce sujet.
Somto et Olunne étaient passées la voir, mais Juju s’était contentée de
quitter le salon pour aller s’enfermer dans sa chambre. Il était plus difficile
de garder le silence en leur présence ; il lui avait fallu s’enfuir pour que la
bulle reste intacte, afin de s’y sentir en sécurité. Elizabeth n’était pas venue,
mais elle avait téléphoné à plusieurs reprises, et Maja avait seulement pu lui
répondre que Juju n’avait pas retrouvé l’usage de la parole. Elizabeth lui
avait même envoyé une lettre. Juju la lut assise par terre dans sa chambre,
adossée au montant du lit :
Chère Juju,
Je ne sais pas quoi dire à propos de tout ça. Selon ta mère, tu continues
de ne plus parler à personne et, après ce qui s’est passé la dernière fois
que nous nous sommes vues, tu n’as probablement pas envie de me
parler à moi non plus. J’ai voulu te saluer le jour de l’enterrement, et tu
m’as juste ignorée. Si je disais que je ne suis plus fâchée contre toi, ce
serait mentir, mais ça me fait bizarre d’être encore en colère, vu la
situation. Je veux t’aider mais je suis fâchée contre toi, sans compter que
Vivek est mort.
Tout est complètement chamboulé. Je ne sais même pas pourquoi je
t’écris ça. Tu peux peut-être m’écrire toi aussi si tu n’as toujours pas
envie de parler ? Je ne peux pas continuer d’appeler chez toi comme ça
juste pour savoir si tu vas bien. À dire vrai, je lui en veux encore à lui
aussi. Comment puis-je en vouloir à un mort ? Et pas à un simple mort,
mais à quelqu’un qui a été tué. J’ai l’impression d’être une personne
horrible. Vous pardonner à tous les deux aurait dû suffire, ce truc que les
gens aiment dire en comprenant que la vie est courte et qu’il faut chérir
ceux qui nous sont chers, mais ce n’est pas ce que je ressens. Je n’ai
même jamais eu l’occasion d’en parler avec lui.
Je ne sais pas où tout ça me mène. Tout ce que je sais, c’est que je suis
encore en colère.
Désolée.
Bisous
Elizabeth
Juju replia la lettre et la glissa dans l’un de ses livres. La dernière fois
qu’elle avait vu Elizabeth, c’était environ une semaine avant que Vivek ne
soit tué, quand elle lui avait dit la vérité sur ce qui s’était passé le matin où
Osita était venu chez elle, en quête de son cousin. Elle en avait eu assez de
le cacher à Elizabeth. Chaque fois que sa petite amie chuchotait Je t’aime,
Juju avait envie de l’imiter, mais l’incident de ce matin-là lui nouait la
gorge et les mots refusaient de sortir. Elle était consciente que son silence
blessait et troublait Elizabeth ; celle-ci le lui avait confié plus d’une fois.
« Je sais que tu m’aimes. Pourquoi tu ne l’avoues pas de vive voix ? Tu as
peur que ce sentiment en devienne trop réel, c’est ça ? Tu as honte de
nous ? »
Cela contrariait aussi Juju. Elle savait qu’elle aimait Elizabeth et avait
envie de le dire à tout le monde, même à ses parents. Sa possessivité vis-à-
vis de Vivek s’était estompée et elle était désormais capable de reconnaître
ce qu’était l’amour véritable, que c’était cette chose qui chatoyait dans l’air
entre Elizabeth et elle. Juju avait envie de lui tenir la main partout – devant
leurs amis et leurs familles, quand ils étaient tous réunis chez les uns ou les
autres. Elle avait envie de pouvoir la câliner sur le canapé sans qu’on trouve
cela anormal. C’était injuste – certains s’imaginaient parfois que Vivek et
elle étaient ensemble, ce qui semblait ne poser de problème à personne.
Vivek en paraissait même un petit peu plus « normal », cela permettait aux
gens d’être plus à l’aise en sa présence. Mais Elizabeth et Juju, c’était une
tout autre histoire.
Et puis Elizabeth se figurait que Juju, jusqu’à un certain point, était
d’accord avec ces gens – qu’il y avait bel et bien quelque chose dont elles
devaient avoir honte. C’était faux, mais Juju ne savait pas comment
expliquer à Elizabeth ce qui l’inquiétait vraiment : et si celle-ci la quittait ?
Que ferait-elle si elle perdait Elizabeth ? Juju l’aimait plus qu’elle n’avait
jamais aimé un garçon, et Elizabeth affirmait éprouver la même chose. Elle
avait parlé d’Osita à Juju, également d’une élève plus âgée qui lui avait fait
découvrir des alternatives plus intéressantes à ce que proposaient ces bons à rien de garçons. Elle lui avait appris des choses qu’elle avait ensuite
transmises à Juju – il était par exemple beaucoup plus agréable d’être avec
une fille, parce que les garçons étaient égoïstes et ne savaient pas comment
vous faire du bien. Les filles savaient se toucher comme il le fallait.
Juju et Elizabeth craignaient cependant toutes deux que l’une d’elles ne se
réveille un jour et décide qu’elle en avait assez d’être avec une fille. Raison
pour laquelle Juju n’avait pas envie d’avouer à Elizabeth qu’elle avait
embrassé Vivek. Elle avait toujours juré qu’il était juste son meilleur ami,
qu’il n’y avait rien entre eux, qu’elle était convaincue que Vivek aimait les
garçons. Elizabeth l’avait crue. Pourquoi aurait-elle douté d’elle ? Ce n’était
pas comme si elle savait qu’elle sortait avec une menteuse – pas encore.
Quand Juju finit par lui parler de ce baiser, Elizabeth parut abasourdie.
Juju observa la stupeur et la douleur qui s’affichèrent tour à tour sur son
visage, bientôt remplacées par de l’incrédulité. « Attends, c’est le même
Vivek à propos duquel tu n’as pas cessé d’affirmer qu’il n’y avait rien entre
vous ? demanda Elizabeth avant de lâcher un rire creux. Ouah, j’ai vraiment
été bien bête. Dire que tu t’es payé ma tête tout ce temps. Bravo !
—Ce n’est pas ce que tu crois, essaya de se justifier Juju. Je vais
t’expliquer…
— Ce n’est pas ce que je crois ? Les pénis te manquaient tellement que
c’est Vivek que tu as tenté de séduire ? Ce n’est même pas un homme, nom
d’un chien !
— Elizabeth !
— Je ne lui en veux même pas. Nous savons tous qu’il n’a pas toute sa
tête. Mais toi… ça fait combien de temps que tu me mens à ce sujet ?
Qu’est-ce que vous avez fait d’autre, tous les deux ? » Elizabeth leva la
main et regarda Juju avec dégoût. « Non, en fait, ne me dis rien. Je ne
supporte même plus de voir ton visage pour le moment. »
Elle s’éloigna et Juju lui courut après en cherchant à la retenir par le bras,
mais Elizabeth se dégagea. Juju eut beau l’appeler d’une voix étranglée,
sans se soucier d’être vue ou entendue, elle ne se retourna pas.
Une semaine plus tard, Maja vint trouver Juju dans sa chambre pour lui
annoncer que Vivek avait disparu, qu’il s’était « éteint » – des mots vains,
censés adoucir l’idée de la mort. Juju fixa sa mère du regard tandis que la
nouvelle pulvérisait les fragments qui composaient son cœur depuis qu’Elizabeth l’avait brisé, au point que bientôt plus rien ne put sortir de sa
poitrine vide et remonter dans sa gorge. C’était pour cette raison qu’elle
avait cessé de parler, et la visite de Kavita n’y changea rien. Rien ne
changea jusqu’au matin où Juju rêva de Vivek qui l’embrassait de nouveau,
et une rivière s’écoula de la langue du garçon jusque dans la gorge de la
jeune fille. Juju se réveilla la bouche sèche, mais, quand Maja lui dit
bonjour, elle répondit machinalement et vit la joie inonder les traits de sa
mère. Charles était présent – il était toujours là dorénavant – et, lorsque Juju
le salua, elle fut surprise de voir qu’il paraissait à la fois vieilli et soulagé.
Quand Kavita revint leur rendre visite, le visage maigre et fatigué, Juju lui
dit ce qu’elle tenait à savoir : Vivek était passé ce jour-là, mais il était parti
dans l’après-midi et elle s’était figuré qu’il était rentré chez lui. Elle raconta
à Kavita qu’il avait déjeuné avec elle, mais qu’il avait seulement grignoté
car, un peu plus tôt, il avait mangé trop de pancakes.
« Tu ne sais donc pas ce qui lui est arrivé ? demanda Kavita, les yeux
pleins de déception.
— Je suis tellement désolée, tantie, je ne sais vraiment rien. Je croyais
qu’il était rentré chez vous sans problème. Je n’ai appris la nouvelle que
lorsque… » La voix de Juju se brisa et elle s’interrompit pour l’obliger à
s’affermir. « Lorsque tu as appelé ma mère.
— On l’a déposé devant notre porte, vois-tu. » Kavita paraissait si frêle.
« Je sais, tantie. On me l’a dit. » Maja attendait sur le seuil du salon et Juju
lui lança un regard suppliant afin qu’elle vienne à son secours.
Sa mère se précipita dans la pièce et posa les mains sur les épaules de
Kavita. « Allons, dit-elle. Je vais te faire du thé. Juju, tu peux retourner dans
ta chambre. »
Avant de quitter la pièce, la jeune fille se pencha vers Kavita pour
l’étreindre rapidement et sentit ses omoplates anguleuses, pareilles à un
bréchet sur le point de casser net. Juju eut envie de lui murmurer qu’elle
l’aimait, mais ce n’était pas le genre de choses qu’elles avaient l’habitude
de se confier de vive voix, et elle savait que cela ne changerait rien à la
situation. Pourtant, en voyant Kavita ainsi, devenue presque folle à force
d’essayer de comprendre ce qui était arrivé à Vivek, Juju se demanda si
cette mère ne méritait pas une once supplémentaire de vérité – si elle et les
autres ne blessaient pas Kavita chaque fois qu’elle ne leur posait pas les
bonnes questions, chaque fois qu’elles lui donnaient leurs réponses prudentes. La vérité était si éloignée de tout ce qu’elle soupçonnait qu’elle
n’avait pas la moindre chance de les interroger avec succès ; elle ne savait
pas qu’elle en savait si peu. Il s’agissait de la mère de Vivek, et elle
dépérissait sous leurs yeux. Elles étaient aussi coupables qu’elle le
suspectait. Elles la faisaient souffrir.
Juju appela Elizabeth.
« Je ne pensais pas que j’aurais de tes nouvelles un jour », répondit celle-
ci en décrochant.
Juju ne releva pas cette remarque. « Il faut raconter la vérité à tantie
Kavita, dit-elle. Il est temps. »
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