Le choc amoureux
Chapitre 9
« Amor ch’al cor gentil ratto s’apprende… amor ch’a nullo amato
amar perdona(8) » écrit Dante. Que signifie la première phrase ? Nous avons vu que celui qui tombe amoureux est prédisposé à le faire lorsque existent certaines conditions, lorsque s’est effectuée une certaine élaboration, lorsque des tentatives, des essais, ont déjà été faits. Celui qui tombe amoureux a déjà cherché ou déjà tenté
plusieurs fois d’être amoureux. Le stil novo(9) appelle « gentilezza » (noblesse d’âme) cette propension à tomber amoureux. Il y a là un élément de vérité, car la tension qui conduit à l’état naissant peut déboucher sur des voies différentes. Certains se convertissent, certains adhèrent à un groupe politique, certains tombent amoureux. La culture et une certaine disposition de l’esprit préfigurent déjà d’une certaine manière à l’amour naissant. L’expression même, l’amour à l’état naissant, est un produit culturel, le résultat d’une élaboration et d’une définition d’un certain type d’expérience. Dans le monde grec et romain, les gens vivaient certainement des états naissants à deux, mais on ne parlait pas alors de l’amour à l’état naissant. L’islam possède une poésie amoureuse mystique très riche, mais une littérature semblable à celle qui, pendant le Moyen Âge chrétien, définira la « figure reconnue » de l’amour naissant, lui fait défaut. Cette inclination de l’esprit à chercher une solution dans l’état naissant à deux – la « noblesse d’âme » de Dante – peut aussi être combattue, inhibée par d’autres courants culturels, par d’autres idéologies.
Le deuxième vers de Dante « Amour à nul aimé ne fait grâce d’aimer » contient au contraire une vérité et une équivoque. La tentative de tomber amoureux échoue presque toujours. D’autant plus que lorsque quelqu’un tombe amoureux, très souvent ses sentiments ne sont pas partagés, ou bien ils ne le sont pas avec la même intensité et de la même façon. Et pourtant il y a dans ce vers une certaine vérité : deux êtres, réellement prédisposés à tomber amoureux, ont toutes chances de tomber amoureux l’un de l’autre, de « se reconnaître » s’ils se rencontrent. L’explication de ce phénomène procède de ce qui a été dit au chapitre précédent. L’état naissant entraîne une façon de penser, de voir, de sentir, de vivre tout à fait différente. Ceux qui se trouvent dans cette situation, dans cet état, se comprennent l’un l’autre profondément. Bien que leur histoire personnelle soit radicalement différente, leur relation au monde est identique. C’est la raison pour laquelle, dans les grands mouvements collectifs, des milliers et des milliers de personnes d’âge et de milieux sociaux différents se « reconnaissent » et forment une unité collective, un « nous ». Le même phénomène se produit quand on tombe amoureux.
L’état naissant crée immédiatement la reconnaissance, la compréhension, sur un plan intuitif et profond. Un mystique
médiéval célèbre, Raymond Lulle(10), écrit : « L’amant et l’aimé sont des réalités différentes (et pourtant) ils s’accordent sans aucune opposition, sans aucune différence d’essence. » Cette « essence » est la structure catégorielle de l’état naissant. Il s’ensuit donc une expérience très particulière, celle d’être tout à fait différents et de présenter pourtant une mystérieuse et très forte affinité spirituelle. Mais cette affinité spirituelle ne préexistait pas, elle s’établit au cours même de la rencontre. Auparavant, on parlait deux langues différentes, on parle maintenant la même. Grâce à l’état naissant, la structure profonde de leur façon de penser, celle qui va au-delà de leurs personnes empiriques, est devenue semblable. Le fait que l’état naissant possède la même structure catégorielle implique que deux personnes qui parlent deux langues différentes comme le français et l’allemand, et qui baragouinent quelques mots de la langue de l’autre, peuvent cependant tomber amoureuses et se comprendre. Dans la tradition religieuse on appelle ce phénomène le miracle des langues, la polylalie.
Mais il y a quelque chose de plus dans la phrase de Dante. L’état naissant a le pouvoir de réveiller chez les autres les propriétés qui sont les siennes. Quand une personne tombe amoureuse d’une autre, elle provoque toujours chez elle un éveil, une émotion. Celui qui aime tend à entraîner l’aimé dans son amour. Si l’autre aussi est disposé à tomber amoureux, une rencontre et même un amour peuvent naître. Mais l’autre personne peut déjà avoir quelqu’un qui l’intéresse ; alors, le poème d’amour que lui transmet cet amoureux réveille certainement son amour, mais pour l’autre. Cette personne est transportée à un niveau supérieur de sentiments, mais le destinataire de ces sentiments n’est pas celui qui les a éveillés.
Ces différentes possibilités nous amènent à formuler la question cruciale : quand deux êtres sont amoureux l’un de l’autre, s’aiment-ils autant ou bien y en a-t-il un qui aime plus que l’autre ? L’amour naissant est une transformation intérieure individuelle qui part à la recherche de son objet. Au début, dans tous les cas, un seul est amoureux. Et la plupart de ces premières tentatives retombent presque immédiatement. D’autres fois, au contraire, le processus continue et deux cas peuvent ainsi se produire. Dans le premier, le choix avait été le bon, l’autre personne étant également disposée à tomber amoureuse. Alors, se développe l’état naissant à deux et l’amour est réciproque. Mais très souvent, l’autre personne n’éprouve qu’un désir d’amour, ou d’aventure, qu’une attirance érotique ou intellectuelle. Donc, elle ne tombe pas amoureuse. Cela ne signifie point qu’elle refuse l’amour de l’autre, elle peut au contraire en être flattée. Mais elle ne change pas intérieurement, elle n’entre pas dans l’état naissant, elle participe à l’état naissant de l’autre. Probablement, se croit-elle amoureuse. Mais elle reflète l’amour de l’autre, parce qu’elle accepte et partage les symboles de l’autre qui parle la langue de l’amour. En les voyant ensemble, seul un œil attentif s’apercevrait que l’un est profondément amoureux, et l’autre beaucoup moins.
Ces types d’états amoureux déséquilibrés sont très fréquents et peuvent même durer longtemps ; ils peuvent également conduire au mariage. Peu à peu, entre les deux, une profonde affection s’établit. Mais si l’amour naissant doit affronter des difficultés très graves, si, par exemple, l’un des deux est déjà marié, s’il a des enfants ou s’il doit s’absenter longtemps, l’inégalité des sentiments se révèle. Au plus profond de son cœur, la personne qui a été « entraînée » dans cet amour naissant peut se passer de l’autre, alors que celui qui est vraiment amoureux ne peut se passer d’elle. La première sait qu’elle a d’autres alternatives, l’autre non. Voilà pourquoi la première impose avec calme ses conditions : « Je suis là, je t’aime, résous tes problèmes et reviens. Mais ne te montre pas avant de les avoir résolus. » La personne entraînée dans l’amour ressent les problèmes comme appartenant à l’autre, et non pas comme des drames communs ; en substance, elle lui dit : « Débrouille-toi. » Dans l’amour naissant partagé, au contraire, chacun tend à envahir le territoire de l’autre, à le considérer comme un problème qui concerne le « nous » et que seul le « nous » peut résoudre.
Examinons maintenant un autre cas d’amour mal partagé. Les êtres humains ne sont pas tous égaux, il existe entre eux de profondes différences de sensibilité, d’intelligence, de culture, et de créativité. Lorsqu’une personne créative tombe amoureuse, elle devient plus créative encore, sa capacité d’enrichir sa vie de productions imaginaires augmente. Elle édifie des labyrinthes fantastiques, des villes féeriques qu’elle habite comme s’ils étaient réels. Les artistes, les poètes, les savants vivent dans l’univers imaginaire qu’ils ont créé ; aussi, quand ils tombent amoureux, ont-ils tendance à entraîner ceux qu’ils aiment dans cet univers personnel. Leur charme est grand, mais, souvent, la déception qu’ils causent l’est aussi. La plupart des gens veulent des réalisations concrètes ; face à cette production fantastique, ils ont l’impression de voir quelque chose d’irréel, et même quelque chose de faux.
Il y a des différences que l’amour n’arrive pas à combler ; celui qui est compliqué peut comprendre celui qui est simple, mais celui qui est simple ne peut comprendre celui qui est compliqué et qui lui semble menteur ou fou. Dostoïevski pouvait comprendre la jeune fille dont il était amoureux pendant son voyage en Italie, mais elle ne pouvait absolument pas le comprendre. En lisant le Werther de Goethe, on se rend compte qu’entre Werther-Goethe et la simple Charlotte il y a un abîme. Chez Virginia Woolf, on ressent constamment la solitude du génie qui ne peut être compris.
N’oublions pas cependant que l’amour naissant produit chez la personne la plus simple une transformation qui la rapproche des poètes. Le langage de l’amour naissant est en effet le langage de la mystique, de la théologie et de la poésie. Si deux personnes sont amoureuses à un degré différent, celle qui est vraiment amoureuse tend à créer des univers imaginaires, poétiques. Celle qui aime moins manifeste des exigences concrètes, précises.
Mais l’état naissant est, en lui-même, une exploration du possible à partir de l’impossible ; il n’est pas une vérification méticuleuse de ce que l’on doit et l’on peut faire. Ainsi celui qui est moins amoureux reproche-t-il à celui qui l’est davantage de vivre dans un monde irréel, où tout est jeu, fantaisie. Là où foisonne une production de symboles, de métaphores, de dons, celui qui aime moins les ressent, à cause de sa propre aridité, comme des artifices. Dans l’amour naissant mal partagé, c’est toujours celui qui aime moins qui reproche à l’autre d’être peu sensible, d’être égoïste, de vivre de rêveries ou d’être ambigu. C’est au contraire toujours celui qui aime le plus qui pose, sans cesse, à travers mille nuances, la question essentielle : « Est-ce que tu m’aimes » ? Et c’est lui qui offre des présents.
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