Le choc amoureux

Francesco Alberoni · Chapitre 2 sur 23

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Le choc amoureux

Chapitre 1

Qu’est-ce que tomber amoureux ? C’est l’état naissant d’un mouvement collectif à deux. Cette définition pourrait conclure une longue analyse de faits et d’interprétations.

J’ai préféré la placer en introduction pour qu’elle nous guide dans ce court voyage à travers un territoire que nous connaissons tous, car tous nous avons directement vécu l’expérience de l’amour, qui reste pourtant énigmatique et insaisissable. Cette définition pose le problème de tomber amoureux d’une façon nouvelle et le situe dans une optique différente de celle à laquelle nous ont habitués la psychologie, la sociologie et même l’art.

Tomber amoureux n’est ni un phénomène quotidien, ni une sublimation de la sexualité, ni un caprice de l’imagination. Ce n’est pas non plus un phénomène sui generis, ineffable, divin ou diabolique. Ce phénomène peut cependant se classer dans une catégorie déjà connue, celle des mouvements collectifs. Mais il s’en distingue par une originalité particulière et spécifique : on ne peut le confondre, par exemple, avec des mouvements comme la Réforme protestante, ou le mouvement étudiant, le mouvement féministe, le

mouvement de David Lazzaretti(1) ou le mouvement islamique de Khomeiny. La confusion est absolument impossible. Si tomber amoureux appartient à la même famille d’événements, il en constitue, pourtant, un cas spécial. Entre les grands mouvements collectifs de l’histoire et le fait de tomber amoureux il y a cependant une parenté très proche ; la nature des forces qui se libèrent et qui agissent sont du même type ; de nombreuses expériences, la solidarité, la joie de vivre, le renouveau, sont analogues. Mais il existe une différence fondamentale entre eux : les grands mouvements collectifs impliquent un très grand nombre de personnes et restent ouverts à d’autres individus. Tomber amoureux, au contraire, tout en étant un mouvement collectif, ne concerne que deux êtres seulement ; quelle que soit la valeur universelle qui puisse s’en dégager, son horizon d’appartenance est strictement lié au fait d’être complet, achevé, avec deux personnes et deux seulement. C’est là sa spécificité, sa singularité, ce qui lui confère certains caractères uniques.

De nombreux sociologues ont déjà analysé les mouvements collectifs, ils nous ont décrit les expériences qui s’y produisent. Durkheim, par exemple, traitant des états d’effervescence collective, dit « L’homme qui les éprouve a l’impression qu’il est dominé par des forces qu’il ne reconnaît pas comme siennes, qui le mènent, dont il n’est pas maître (…) il se sent comme transporté dans un monde différent de celui où s’écoule son existence privée. La vie n’y est pas seulement intense, elle est qualitativement différente (…) L’individu se désintéresse de lui-même, s’oublie, se donne tout entier aux fins communes (…) (Ces forces) éprouvent le besoin de se répandre pour se répandre, par jeu, sans but (…)À ces moments, il est vrai, cette vie plus haute est vécue avec une telle intensité et d’une manière tellement exclusive qu’elle tient presque toute la place dans les consciences, qu’elle en chasse plus ou moins complètement les

préoccupations égoïstes et vulgaires(2). » Quand Durkheim écrivait ces lignes, il ne pensait pas du tout à l’amour naissant mais songeait à la Révolution française et à d’autres événements révolutionnaires de vaste portée. En effet, les émotions qu’il décrit sont très courantes. Elles se retrouvent au sein de ces grands processus historiques tels la Révolution française, le développement du christianisme ou celui de l’islam, mais également dans d’autres mouvements de moindre importance.

Tous les mouvements collectifs dans leur phase initiale, celle que nous définirons comme l’état naissant, possèdent ces mêmes caractéristiques. Il est curieux que l’analyse de Durkheim puisse s’appliquer également à la passion amoureuse. Max Weber nous donne un deuxième exemple dans son étude des phénomènes au cours desquels la créativité, l’enthousiasme et la foi se manifestent pleinement. Mais il les considère comme un aspect du pouvoir, c’est-à-dire comme quelque chose qui dépend de l’apparition d’un chef

charismatique(3). Ce chef charismatique se signale par sa rupture avec la tradition ; il entraîne ses disciples dans une aventure héroïque et suscite chez ceux qui le suivent l’expérience d’un renouveau intérieur, d’une « métanoïa » au sens où l’entend saint Paul.

Sous l’impulsion d’un chef charismatique, les soucis économiques cèdent la place à un libre épanouissement de la foi et de l’idéal, à une vie d’enthousiasme et de passion. Toutes ces réactions, Weber les attribue au chef, à ses qualités de chef. En réalité, il commet l’erreur que fait chacun de nous lorsqu’il tombe amoureux : celle d’imputer l’expérience extraordinaire qu’il est en train de vivre aux qualités de l’être aimé. L’être aimé, en revanche, n’est pas différent des autres, de même que nous ne sommes pas différents des autres hommes. C’est la nature des relations qui s’établissent entre nous et celui que nous aimons, la nature de l’expérience extraordinaire que nous vivons, qui rendent différente et extraordinaire la personne aimée et, plus profondément, qui nous rendent tous deux différents et extraordinaires.

Voilà donc notre point de départ. Dans l’histoire, dans la vie sociale, existent des phénomènes particuliers – les mouvements collectifs – dans lesquels les rapports entre les individus changent substantiellement, radicalement, et où la qualité de la vie et de l’expérience se transfigure. C’est dans ces moments que naissent les religions, l’islam, le christianisme, la réforme, mais aussi les sectes, les hérésies, les mouvements syndicaux ou étudiants. C’est dans ces moments, enfin, que surgit un « nous » collectif nouveau, composé uniquement de deux personnes unies par l’amour. Dans une structure sociale déjà existante, le mouvement sépare ce qui était uni et unit ce qui était séparé pour créer un sujet collectif nouveau, un « nous » qui, dans le cas de la passion amoureuse, se constitue dans le couple de l’aimant/aimé. Les forces qui agissent dans les deux cas ont la même violence et la même détermination.

Jusqu’à présent, les sociologues, les psychologues et les philosophes ont éprouvé une sorte de répugnance ou de honte à admettre qu’il y ait quelque chose de commun, ou mieux, d’identique, entre les grands processus historiques tels l’islam, la Révolution française, la Révolution russe et des phénomènes banals, privés, comme la passion amoureuse. Il existe un orgueil de la grandeur. Ces savants ont voulu s’occuper de choses importantes, lourdes de signification, situées au centre de la vie sociale. Et l’amour entre deux petits-bourgeois ou deux jeunes gens quelconques, la passion d’une petite institutrice pour un jardinier, d’un monsieur d’âge mûr pour sa secrétaire, leur paraissent tellement mesquins, tellement sordides, tellement dépourvus d’intérêt qu’il ne leur est pas venu à l’esprit que les forces en présence pouvaient être les mêmes. La biologie d’autrefois a connu la même aventure. Elle plaçait tout en haut de l’échelle l’homme, maître de la création et conçu à l’image de Dieu ; au-dessous, les animaux supérieurs, le cheval superbe, le lion et, tout en bas, les vers, les fourmis, les mollusques. Aujourd’hui, nous savons que tous les animaux ont les mêmes structures cellulaires ; que les protéines qui les composent sont les mêmes, que l’ADN est le même, que la synapse des cellules nerveuses est la même. Bien sûr, l’homme et les animaux supérieurs diffèrent. Nous savons très bien distinguer un cheval d’un ver. Mais leur diversité réside dans le fait que, chez les premiers, les mécanismes biologiques, biochimiques et génétiques de base sont intégrés dans des systèmes infiniment plus complexes. Pour comprendre les choses, il faut les étudier une par une, analyser les mécanismes communs et différents. Tomber amoureux est la forme la plus simple d’un mouvement collectif qui ne peut être confondu ni avec la Révolution française ni avec l’enthousiasme des premiers protestants. De même qu’une révolution n’est pas la somme de plusieurs passions amoureuses, de même un cheval n’est ni la somme de plusieurs vers, ni un très grand ver. Ce sont deux êtres différents, mais qui appartiennent tous deux au même règne animal et sont issus des mêmes processus.

La définition déjà donnée – tomber amoureux est l’état naissant d’un mouvement collectif à deux – nous a offert un lieu théorique (un genre) où situer le mystérieux phénomène de l’amour : le champ des mouvements collectifs. Mais prétendre que tomber amoureux est un mouvement collectif nous offre à son tour un formidable instrument d’analyse de ces mouvements. Ils n’apparaissent en effet que de temps à autre. Un individu au cours de son existence peut ne jamais s’y trouver impliqué, ou ne l’être qu’une seule fois. En outre, lorsque des milliers ou des millions de personnes sont concernées, armée chacune de ses intérêts économiques ou de classe, et de toutes les idéologies possibles, l’étude des mécanismes élémentaires devient extrêmement ardue. Mais chacun de nous a connu l’expérience de tomber amoureux, chacun de nous est un bon témoin de ce qu’il a vécu ; il peut raconter, il peut parler. L’analyse de la passion amoureuse devient ainsi la clef qui ouvre la porte de phénomènes beaucoup plus complexes et qu’une seule personne ne pourrait saisir par l’expérience.

Tel n’est pas notre sujet, mais celui des sociologues, des philosophes et des historiens. Nous devons nous attacher à ce type particulier de phénomène collectif, qui est celui de tomber amoureux. Pour cela, il nous faut d’abord plonger au fond de cette expérience et en identifier au moins l’un des caractères spécifiques. Cela implique qu’il nous faut rompre avec l’opinion commune qui n’accorde pas à la passion amoureuse un statut différent de celui de la vie quotidienne et de la sexualité. Pour combattre cette opinion qui masque le problème, nous partirons de la sexualité pour découvrir qu’elle porte en elle une différence : il existe un ordinaire et un extraordinaire. Tomber amoureux – comme tous les mouvements collectifs – se joue dans le registre de l’extraordinaire.

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