Le choc amoureux
Chapitre 18
Un amour naissant peut-il se transformer en un amour qui, pendant des années, conserve la fraîcheur de l’amour naissant ? Oui. Cela peut arriver quand les deux partenaires réussissent à mener ensemble une vie active et nouvelle, aventureuse et intéressante, dans laquelle ils découvrent ensemble des intérêts nouveaux, ou bien, lorsqu’ils affrontent ensemble des problèmes extérieurs. Des problèmes pas trop graves, bien entendu, car, dans l’amour, toutes les difficultés extérieures se projettent à l’intérieur et deviennent incompatibilité de projets. Mais il existe des difficultés qui n’ont aucun rapport avec la vie passée des deux amoureux ; dans ce cas, ils luttent côte à côte pour un projet commun. Les deux projets fusionnent alors, les épreuves que l’on s’impose réciproquement deviennent plus légères car l’obstacle est vécu comme externe et non comme interne (comme un refus) ; l’action commune crée une solidarité, une volonté de réussir ensemble ce qui intéresse chacun et les deux.
L’aventure, l’extraordinaire sont, de toute façon, des éléments très importants. L’état naissant est une révolution de la vie quotidienne ; aussi peut-il se déployer lorsqu’il réussit à la bouleverser, c’est-à-dire lorsque la vie peut prendre une autre direction, nouvelle, voulue, et intéressante. Les énergies extraordinaires de l’état naissant transmettent, dans ce cas, aux deux amoureux une force prodigieuse qui leur permet d’affronter l’inconnu et la diversité, et de surmonter ensemble les difficultés.
En entreprenant un voyage, en affrontant une aventure, en acceptant un nouveau travail au loin, ils découvrent en eux-mêmes, et seulement en eux-mêmes, force et solidarité. Ce fait objectif confirme ce qu’ils ont compris intuitivement : leur force surgit de leur alliance, de leur amour. Mais la diversité, la nouveauté, l’extraordinaire agissent de façon plus subtile : ils éloignent le quotidien, ils réduisent le poids du passé qui menace toujours l’élaboration du projet. Pour que cela se produise, il n’est pas nécessaire que les amoureux partent dans des contrées inconnues. Ils peuvent rester sur leurs terres, mais il leur faut pouvoir les parcourir à nouveau d’une manière tout à fait différente ; ils doivent pouvoir tracer des itinéraires nouveaux et pour eux chargés de signification.
S’ils sont obligés de se confiner dans les sentiers battus, de revivre sans cesse le déjà vécu, l’« ainsi fut-il » finit par écraser le possible. Rien ne détruit plus complètement l’amour naissant que la répétition de l’identique, l’obligation de revivre des expériences déjà effectuées, de retrouver les mêmes obstacles, déjà connus, déjà imaginés, déjà vécus. Au lieu de réinterpréter l’histoire, de réinventer le passé, c’est le passé qui réapparaît et qui refait le présent et le futur. Mais il est vrai aussi que ce qui est nouveau pour l’un peut être déjà vécu pour l’autre, le retour à l’identique. Alors, les projets deviennent incompatibles et l’amour s’achève.
Et s’il n’y a pas de vie active, différente ? Il n’existe alors que l’alternative du voyage intérieur, du voyage mystique dont nous avons parlé au chapitre précédent. Mais on n’entreprend que très rarement ce voyage. Tout le monde recherche le voyage à l’extérieur, l’action intense, car elle seule satisfait la brûlante nécessité de transformer la vie ainsi que l’exige l’état naissant. Faire ensemble des expériences nouvelles : telle est la clef qui prolonge l’amour naissant actif. Ces nouvelles expériences communes peuvent revêtir le caractère de « vacances », de rupture avec le quotidien. Mais en général, les vacances ne suffisent pas car le quotidien finit par se surimposer sur les brèves ruptures qui apparaissent comme des fugues, des aventures de l’imaginaire. La plus grande force se manifeste lorsque de nouvelles expériences faites ensemble ont une incidence profonde sur le registre de la vie quotidienne, lorsqu’elles mettent en œuvre de réelles alternatives d’existence ; bien qu’elles s’apparentent aux « vacances », les expériences nouvelles impliquent une découverte, une recherche, une vision nouvelle chez les deux partenaires, un déchiffrage d’une réalité différente et elles deviennent tellement significatives qu’elles laissent une trace durable. Pour faire face à cette exigence, pour la canaliser, les anciennes institutions ont inventé le « voyage de noces » qui offrait une réponse toute faite. « Le voyage de noces » est le symbole institutionnel de cette rupture avec le quotidien, de cette aventure à deux à vivre jusqu’au bout. Aux époux « fatigués », on conseille aussi le voyage, considéré comme une tentative de revitaliser, à travers une occasion extraordinaire, l’expérience de l’extraordinaire que la banalité du quotidien et l’accumulation des déceptions ont depuis longtemps étouffée et éteinte.
Qu’est d’ailleurs la banalité du quotidien sinon l’échec des processus de transformation et de révolution que l’état naissant se proposait d’engager ? L’amour naissant est une exploration du possible, la personne dont nous tombons amoureux constitue pour nous l’élément grâce auquel nous allons modifier radicalement l’expérience quotidienne. Elle-même, en s’éprenant de nous, devient plus vive, pleine de fantaisie, plus capable de projets ; elle nous fait entrevoir une vie plus riche, plus amusante, plus fascinante, faite d’émotions intenses, de choses merveilleuses, de découvertes continuelles, de risques également. Le quotidien apparaît peu à peu comme un renoncement à tous ces biens. Certes, ce sont les grands sacrifices, les points de non-retour qui marquent le tournant, mais le reste se fait peu à peu, à travers de petits compromis, le long des voies habituelles, par paresse, par commodité, par manque de fantaisie, ou par peur du risque. Même si dans un premier temps, les deux amoureux ont accompli un grand bouleversement, lorsqu’ils divorcent, lorsqu’ils vont vivre ensemble, changent de travail, ils se heurtent ensuite aux mille faits connus et répétés de la vie quotidienne, aux mille contraintes qui subordonnent l’imaginaire à l’existant, jusqu’à ce que l’existant impose à nouveau sa dictature. Pour remédier à cette dictature, on s’offre des vacances, des fêtes, des pratiques psychothérapiques, des expériences sexuelles variées. Mais rien dans l’existant ne peut transcender l’existant sinon la ré-affirmation des droits de l’imaginaire sur la réalité, sa lutte contre l’existant, c’est-à-dire un nouvel état naissant. Donc, même une grande transformation précipite souvent dans un nouveau quotidien, dans un réseau inextricable de devoirs.
L’amour naissant, en devenant amour, en reconstruisant sur de nouvelles bases, a accompli sa tâche révolutionnaire : restent un autre travail, une autre maison, d’autres amis, d’autres enfants. Celui qui divorce et se remarie une, deux, trois fois, retrouve souvent une situation presque semblable à la première. Bien sûr, c’est en lui et en l’autre que tout cela est écrit ; mais le monde ne se fait pas lumineux et toujours renaissant à volonté. L’amour naissant disparaît donc. Si, par contre, il doit se poursuivre, comme nous nous le sommes demandés au début, il faut que la vie extraordinaire se poursuive en quelque sorte dans l’existant, qu’elle se réalise comme voyage extraordinaire à travers l’existant. Voyage fait ensemble après de dures épreuves côte à côte, découverte et confrontation, continuelle réinterprétation du monde, continuel réexamen du passé historique.
Pour certains, cela est un combat, une poésie ; pour d’autres simplement la faculté de s’émerveiller en permanence d’eux-mêmes et du monde, de chercher en permanence non pas ce qui rassure ou ce que l’on connaît déjà, mais ce qui est défi, beauté, création. Le voyage à l’extérieur n’est donc que l’occasion, l’instrument d’un voyage continu à l’intérieur ; de même, le voyage à l’intérieur est le stimulant continuel d’un voyage à l’extérieur. Dans ces conditions, l’amour naissant continue car l’état naissant re-naît. On re-voit, on re-découvre, on re-nouvelle, on se re-nouvelle, perpétuellement, cherchant les défis et les occasions. On re-tombe alors amoureux de la même personne.
Une chose semblable exige que l’initiative vienne des deux côtés. Si l’un des deux est passif, s’il attend que ce soit l’autre qui invente les choses, s’il n’a pas le courage de les proposer, ou, plus simplement, s’il ne sait pas profiter des occasions et cherche l’« occasion », n’importe quelle transformation tombe rapidement sous la dictature du quotidien et du ressentiment. D’ailleurs si l’un des deux, si créatif qu’il puisse être, opère des choix qui interdisent à l’expérience de sortir des rails de la routine – un travail particulièrement absorbant, des enfants, des parents malades qui nécessitent des soins continuels, etc., – tous les essais que tente l’autre pour découvrir continuellement le nouveau échouent et provoquent en lui un sentiment de frustration. À la fin, les deux types de projet entrent en collision et le routinier a le privilège de l’emporter toujours sur l’extraordinaire.
Je ne crois pas que, de tout cela, puisse naître quelque règle pratique de comportement, un art pour rester amoureux. Toutes ces règles sont toujours des instruments d’automystification, de falsification. La vie crée l’état naissant, la vie crée la rencontre, la vie crée les projets, la vie crée les épreuves, la vie crée les occasions, la vie les détruit. Nous pouvons nous diriger dans ce grand courant, tel un petit canoë au milieu de la tempête. Ce n’est pas nous qui soulevons les vagues, ni qui les modifions. Nous pouvons tenir la mer, joyeusement ou péniblement, ou les deux à la fois, aborder sur une rive ou ne pas l’atteindre, et trouver de la joie en arrivant ou en n’arrivant pas. Peut-être connaître le fond du problème est-il plus utile qu’un art d’aimer ou d’être amoureux car nous pouvons ainsi, avant de choisir, être, chaque fois, conscient de notre humanité.
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