Le choc amoureux
Chapitre 2
Selon une opinion assez répandue, la sexualité animale diffère de la sexualité humaine : cyclique, elle explose à la saison des amours et cesse de se manifester par la suite. Chez l’homme, en revanche, le désir sexuel serait continu, permanent et violent. Lorsqu’il ne l’est pas, c’est qu’il a été réprimé.
On classe donc la sexualité parmi les autres « besoins » – le sommeil ou la faim – constants et d’une intensité presque égale jour après jour. Cette croyance s’est répandue avec la vulgarisation de la psychanalyse. Freud, à la recherche d’une énergie vitale originelle, l’a, dans un premier temps, identifiée à la sexualité. L’énergie vitale, qui nous maintient en vie, doit donc être continue. C’est sur ce postulat que se fondent, aujourd’hui, tous nos discours à propos de la misère sexuelle, fruit de la répression et du pouvoir ; ils sont parvenus, à partir des obscures réflexions de Reich et de Marcuse, à
animer les commentaires des diverses enquêtes démoscopiques(4).
Que découvre-t-on dans toutes ces enquêtes ? Que les hommes et les femmes ont, par semaine, un nombre limité de rapports sexuels, plutôt brefs et presque toujours avec le même partenaire. La sexualité est donc continue, ses manifestations peu fréquentes et d’une intensité faible. À peu près comme la faim ou la soif. Pourtant, le sentiment subsiste qu’il ne devrait pas en être ainsi, que tout pourrait être différent.
D’où nous vient cette conviction ?
La réponse me semble être la suivante : tous les hommes et toutes les femmes, au cours de leur vie, ont vécu un temps pendant lequel l’expérience sexuelle était fréquente, intense, extraordinaire, exaltante ; ils souhaiteraient qu’il en soit toujours ainsi. Ces temps extraordinaires constituent l’unité de mesure de la sexualité quotidienne, ordinaire, celle qu’analysent les enquêtes démoscopiques, celle que nous vivons habituellement.
Or, si l’on réfléchit bien au fait que nous avons tous connu, pendant des temps brefs, une sexualité extraordinaire, et pendant des temps longs, une sexualité ordinaire, nous devrions conclure que, en réalité, même chez l’être humain, la sexualité n’est pas continue, comme la faim ou la soif. Elle est là, en permanence, comme les autres « besoins » dans sa forme ordinaire, mais elle prend une forme et une intensité totalement différentes, extraordinaires, lors d’un certain temps, le temps de l’amour naissant.
La sexualité humaine ne suit pas un cycle biologique ; pourtant, comme la sexualité animale, elle est discontinue et n’éclate dans toute sa magnificence qu’au moment de l’amour. Elle est alors inépuisable et en même temps pleinement satisfaite. Nous vivons des jours et des jours sans cesse enlacés à l’être aimé ; non seulement nous ne tenons pas compte du nombre des « rapports sexuels » ni de leur durée, mais chaque regard, chaque contact, chaque pensée échangés avec l’objet de notre amour se charge d’une intensité érotique, mille fois supérieure à celle d’un « rapport sexuel » ordinaire.
Toute notre vie physique et sensorielle se dilate, s’aiguise ; nous découvrons des odeurs que nous ne sentions pas auparavant, nous distinguons des couleurs que nous ne voyions pas habituellement. Notre vie intellectuelle elle-même se développe, car nous percevons alors des relations autrefois confuses.
Un geste, un regard, un mouvement de l’être aimé nous parlent au plus profond de nous-mêmes de lui, de son passé, de l’enfant qu’il fut ; nous comprenons ses sentiments et les nôtres. Nous avons l’intuition immédiate de ce qui est sincère et de ce qui ne l’est pas, chez les autres et en nous-mêmes, parce que nous-mêmes sommes devenus sincères. Et pourtant nous savons créer un univers de rêves dans lequel nous ne nous lassons jamais de retrouver l’être aimé. Et la sexualité débordante, le désir de plaire et de donner du plaisir investissent tout ce qui appartient à l’être aimé ; nous aimons tout de lui, même l’intérieur de son corps, son foie, ses poumons.
Le rapport sexuel devient alors le désir de pénétrer le corps de l’autre, de vivre dans l’autre et d’être vécu par lui dans une fusion corporelle qui se colore de tendresse pour ses faiblesses, ses naïvetés, ses défauts, ses imperfections.
Mais tout ceci ne s’adresse qu’à une seule personne et à elle seulement. Peu importe, après tout, qui elle est. L’essentiel, quand on tombe amoureux, est de voir surgir une force terrible qui tend à unir nos deux êtres, rendre chacun de nous deux irremplaçable, unique pour l’autre. L’autre, l’être aimé, devient celui qui ne peut être que lui, l’absolument unique. Cette transformation se produit également contre notre volonté et bien que nous continuions longtemps à croire que nous pourrions nous passer de l’être aimé et retrouver le même bonheur avec quelqu’un d’autre.
Mais il n’en est pas ainsi : une courte séparation suffit à nous prouver, une fois encore, que l’être aimé porte en lui quelque chose d’incomparable, quelque chose dont nous avons toujours ressenti le manque et qui s’est révélé à travers lui, et que, sans lui, nous ne pourrions jamais plus retrouver. Il nous arrive souvent de pouvoir en identifier un détail : les mains, le galbe d’un sein, un pli du corps, la voix, n’importe quoi qui représente, qui symbolise sa diversité et son unicité. C’est le « signe », le « charisme ». L’éros, la sexualité extraordinaire, est monogame.
Les faits montrent donc que notre sexualité se manifeste tantôt d’une façon ordinaire, quotidienne, tantôt d’une manière extraordinaire, discontinue, au cours de moments particuliers, qui sont ceux de l’amour naissant et de l’amour passionné exclusif. La sexualité ordinaire, qui s’apparente à la faim et à la soif, nous accompagne lorsque notre vie se déroule uniforme, tel le temps linéaire de l’horloge.
La sexualité extraordinaire se manifeste, au contraire, lorsque l’élan vital recherche des voies nouvelles et différentes. La sexualité devient alors le moyen grâce auquel la vie explore les frontières du possible, horizons de l’imaginaire et de la nature. C’est l’état naissant. Cette sexualité est liée à l’intelligence, à la fantaisie, à l’enthousiasme, à la passion, elle est inséparable d’eux. Sa nature est de bouleverser, de transformer, de rompre les liens précédents. L’éros est une force révolutionnaire même si elle se limite à deux personnes. Et dans la vie, on fait peu de révolutions. Aussi ne peut-on recourir, à notre gré, à la sexualité extraordinaire. Elle marque les tournants importants de notre vie ou nos tentatives de tournant ; elle comporte donc des risques. Elle est pour nous un désir perpétuel et une source de perpétuelle nostalgie, et pourtant nous la craignons. Pour nous en défendre, nous utilisons le même mot pour désigner l’éros et la sexualité quotidienne, c’est-à-dire la faim et la soif du sexe, celui sur lequel les sondages démoscopiques opèrent et découvrent toujours les mêmes choses. Des choses que nous connaissons déjà, mais qui nous rassurent car elles nous révèlent que les autres vivent la même « misère sexuelle », notre grisaille quotidienne.
Mais les sondages servent aussi à nous tromper. Ils nous trompent en nous faisant croire que nous pouvons être plus heureux si nous passons, par exemple, de quatre à dix rapports sexuels, en les prolongeant si possible et, ce qui est encore plus excitant, en variant les partenaires. Ils nous trompent car, lorsque nous sommes plongés dans la sexualité ordinaire, le fait d’avoir des rapports avec la même personne ou avec quatre-vingt-dix-huit autres différentes ne change rien. Ceux qui l’ont essayé le savent, parce qu’ils l’ont expérimenté juste au moment où ils voulaient remplacer l’unique personne qui, seule, aurait pu leur apporter la plénitude et la paix, au cours de ces intervalles de temps qui, du point de vue subjectif, sont des instants d’éternité. Nous qui avons l’habitude de mesurer toute chose à l’horloge précise du temps, nous oublions que dans la sexualité extraordinaire qui accompagne l’amour, le temps diffère.
Pour indiquer les deux formes de vie heureuse, le bouddhisme japonais emploie les expressions nin et ten.
Le nin représente la paix et la tranquillité quotidiennes, le ten le moment extraordinaire de l’émotion et de l’amour. Le nin est donc déjà la joie et un jour de nin correspond à une année d’un monde tourmenté. Mais un jour de ten correspond à mille, à dix mille années de temps. Dans l’état naissant, le présent devient éternel. Quand nous perdons notre amour, l’attente d’une heure devient l’attente d’années ou de siècles, et la nostalgie de cet instant d’éternité nous accompagne toujours.
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