Le choc amoureux
Chapitre 17
Est-il possible qu’une personne reste amoureuse d’une autre des années et des années ? Oui.
Est-il possible que deux personnes restent amoureuses l’une de l’autre des années et des années ? Oui.
À première vue, la chose semble impossible car l’amour naissant est un état de transition qui ou bien s’évanouit, ou bien s’institutionnalise, ou bien s’éteint. C’est en effet son déroulement normal. Il existe pourtant des cas exceptionnels dans lesquels le projet devient projet de conserver l’état naissant lui-même, dans lesquels la personne continue d’aimer passionnément l’autre, même si l’autre est inaccessible, même si l’autre est mort. C’est justement le fait que l’autre soit inaccessible – pensons à la séparation d’Héloïse et d’Abélard, à la mort de la Béatrice de Dante, au mariage puis à la mort de la Laure de Pétrarque – qui fait que l’amour peut se poursuivre dans l’imaginaire s’il n’a pas subi de refus. S’il a essuyé un échec, ce phénomène ne peut se produire ; la conscience est alors obligée de combattre le passé, son « ainsi fut-il ».
Mais quand l’autre a dit oui, ou, simplement, n’a pas dit non, toutes les facultés créatrices de l’amour peuvent alors converger vers lui. Et puisque la réalité ne peut démentir le rêve, l’amour perdure sur le plan de l’extraordinaire.
Pour comprendre de quoi il s’agit, il suffit de penser à l’un de ces intervalles de temps pendant lesquels deux amoureux sont éloignés l’un de l’autre, non parce qu’ils se sont séparés, mais parce qu’un obstacle extérieur s’est interposé qu’ils jugent infranchissable. Chacun vit alors dans le cœur de l’autre et l’amour devient un tourment perpétuel pour l’aimé, une souffrance car l’autre n’est pas là, mais aussi une source de joie perpétuelle qui culmine dans le souvenir, dans l’attente ou tout simplement dans la pensée de l’amour que l’autre lui porte. Alors, tout ce qui arrive n’est que contingence par rapport à cet amour profond qui trouble et réchauffe. La vie peut se dérouler normalement, être une vie active, généreuse, de toutes façons le centre émotif et éthique reste en dehors de l’existant. L’amour devient le lieu intérieur de la régénération, une île soustraite à la contingence, un jardin de roses au milieu du désert, où l’âme étanche sa soif et peut revenir au monde. Tout cela est assez proche du mysticisme.
La Divine Comédie est en effet un grand poème mystique, où la femme aimée devient la compagne et le guide d’un voyage mystique qui mène à Dieu. Dans le mysticisme pur, cette figure de médiation disparaît et l’amour s’adresse directement à Dieu. Mais il n’est pas rare, dans la réalité, que cette figure médiatrice existe. Les relations entre sainte Claire et saint François présentent tous les caractères d’un amour naissant transposé (ou sublimé) dans la divinité. Maulana Djalâl al-Dîn Rumi écrit le plus grand poème mystique de l’Islam, le Mathnawi, et le recueil lyrique du Diwan, après que Shams-e Tabrizi, un homme qu’il avait beaucoup aimé, disparaît ou meurt. Dans le Mathnawi, il ne parle jamais de cet homme, mais seulement de Dieu ; pourtant, plusieurs parties du poème donnent l’impression d’un amour si concret et si déchirant que les figures de l’Ami humain et de l’Ami divin se confondent. Le Diwan, par contre, est véritablement dédié à Shams-e Tabrizi et ici, c’est à travers l’Ami aimé que le poète en vient à parler de Dieu.
L’amour mystique reste un amour naissant car avec l’Ami ou l’Aimé divin aucun pacte de réciprocité n’est possible. L’un peut seulement aimer, l’autre peut seulement être aimé et sa réponse, que rien ne peut garantir, est toujours et de toute façon une « grâce ». À cause de cette totale asymétrie, de cette infranchissable distance, l’amour mystique est toujours révélation de l’être comme un amour par rapport auquel le reste est contingence. Justement à cause de cette distance, ce qui nous frappe dans l’amour mystique est la présence d’une continuelle, incessante souffrance qui devient
miraculeusement une joie. « En toi, écrit Raymond Lulle(13), sont ma santé et ma souffrance : plus parfaitement tu me guéris, plus augmente ma langueur et, plus tu me fais souffrir, plus tu me donnes la santé. »
De son côté, sainte Thérèse d’Avila, même dans la septième demeure, l’ultime et le plus parfait état du mysticisme, trouve que : « Il y a en elle un grand désir de souffrir, mais cependant sans qu’elle ressente de l’inquiétude car elle espère si ardemment que la volonté de Dieu s’accomplisse en elle, qu’elle est satisfaite de tout ce que Lui décide : s’Il veut qu’elle souffre, ainsi soit-il ; s’Il ne le veut pas, elle
ne s’en désespère pas(14). » L’amour mystique nous démontre clairement que l’état amoureux ne dépend aucunement des qualités de l’autre ; il est purement et simplement notre façon de voir (de penser, de sentir, de percevoir, d’imaginer, etc.), c’est-à-dire un système catégoriel intérieur à la structure de notre esprit. Nous ne voyons pas les choses comme elles sont, mais comme nous les faisons. L’amour mystique construit son objet à partir des catégories de l’état naissant et, ne pouvant prendre une personne existante (à transfigurer dans l’imagination), il construit son objet pur et idéal.
La culture contemporaine affirme que ce n’est pas vivre. Je le crois aussi, pourtant il faut reconnaître que, au cours des millénaires, le mysticisme a été une forme de vie très importante et très intense. En effet, l’objet, pour celui qui l’aime, ne cesse d’être réel.
D’ailleurs, dans l’amour naissant l’être aimé est-il également réel ? Ici aussi, l’aimé est le produit de l’imaginaire. Mais d’un imaginaire qui se fait projet, qui veut modifier la réalité pour se réaliser, s’incarner dans le monde. Tâche impossible car il y a toujours une contingence, une matière, un ensemble de faits avec lesquels il faudra régler ses comptes. Toute incarnation est une perte. Tout état amoureux qui dure longtemps ne peut donc que se construire dans l’imaginaire, ne peut que durer dans l’imaginaire, oblige donc les deux partenaires à renoncer à vouloir voir ici et maintenant, dans le concret total, ce que tous nous désirons par-dessus tout.
Plus l’amour naissant s’entête à tout réaliser dans le concret, dans le pragmatique, dans les faits, plus il est condamné à s’éteindre. Il vaut mieux être cohérent jusqu’au bout, dire que l’on renonce à l’expérience extraordinaire, qu’on ne la recherche pas, qu’on ne la veut pas, ou bien qu’on ne la veut pas de telle façon. Non seulement dans le cas de l’amour naissant, mais pour chacun des processus de l’état naissant. La tentative de vouloir tout et tout de suite concrètement est à l’origine des plus terribles expériences du fanatisme. L’existant n’incarne jamais complètement le réel. Prétendre que, en un certain lieu, on puisse réaliser le paradis terrestre, relève du fanatisme. Tout ce qui est existant peut être transfiguré, mais ne devient jamais l’absolu, le parfait, l’infaillible, la totalité. C’est toujours le point d’intersection de la réalité et de la contingence, le point où le réel transparaît dans le contingent, c’est la « révélation » de l’absolu. L’objet aimé reste empirique et transfiguré. Le mystique résout le problème en annulant l’existant, en le réduisant à n’être que pure contingence, il sépare le réel en le définissant comme objet de l’intuition pure. En d’autres termes il laisse les facultés mentales propres à l’état naissant opérer et construire leur objet.
Cependant, on comprend, à ce stade, que l’un des amoureux, ou les deux, puisse aller très loin dans cette direction, car ils ne font pas subir à leur amour l’épreuve de l’incarnation complète, quotidienne. La révolution échoue donc, l’idéal se sépare de l’existant et devient le lieu de l’imaginaire où se produit la rencontre. Les deux vivent leur vie concrète, traversent les événements du monde, combattent, construisent, mais leur rapport garde une dimension extraordinaire. C’est peu fréquent, mais ce n’est pas rarissime. Et ce n’est pas une chose facile à remarquer car ces personnes ne parlent pas de leur amour. Parce qu’il s’agit d’un espace imaginaire, ils le séparent complètement de la contingence, ils en font l’objet d’une réserve, d’une pudeur totales.
Il ne faut pas non plus imaginer que ce genre d’amour soit purement spirituel ou « platonique ». Il peut être au contraire extrêmement sexuel et érotique. Pourquoi est-il si rare ? Mais, bien sûr, parce que l’amour naissant projette de reconstruire concrètement l’existant, de réorganiser autour de la nouvelle personne toute sa propre vie présente, passée et future et de faire cela d’une façon manifeste, exemplaire. Le projet est toujours un projet de transformation de la vie quotidienne, et renoncer à cette transformation est considéré, pour la plupart, comme un échec. Tous ceux qui renoncent se trouvent dans des conditions particulières et ils le font, en général, après avoir exploré d’autres voies qui se sont révélées impraticables. Et il n’est pas sûr qu’un amour de cette nature puisse durer. Le projet de le réaliser dans une convivialité concrète et totale réapparaît. Une autre tentative s’ensuit, qui conduit souvent à l’extinction de l’amour.
Ce curieux rapport qui peut s’établir entre le réel et l’imaginaire, entre la contingence et l’existant nous permet d’évaluer les diverses significations que revêtent les fantasmes dans les rapports sexuels. Au cours de leurs rapports sexuels, de nombreuses personnes s’imaginent faire l’amour avec un autre partenaire, avec plusieurs autres, ou bien, avec le même mais dans une situation différente.
Dans l’amour naissant, l’amoureux, également, laisse son imagination vagabonder et rêve aux ébats qu’il a eus avec d’autres personnes. Cependant, ces fantasmes ont le pouvoir d’attribuer à l’être aimé les qualités et la valeur de ce qui a déjà été expérimenté. Les autres partenaires finissent par disparaître et ne reste plus que l’aimé. L’amoureux peut aussi imaginer l’être qu’il aime en compagnie de quelqu’un d’autre, ou bien rêver qu’il prend la place de quelqu’un avec lequel l’aimé a eu des rapports dans le passé. Même dans ce cas, ces fantasmes signifient que l’on cherche à s’emparer et à intégrer à soi tous les éléments d’existence qui ont une valence ou une valeur. Être jaloux, c’est aussi attribuer une valeur ; donc, s’imaginer être à la place de la personne que l’on jalouse implique qu’on l’annule en tant que valeur, que l’on prend sa place et qu’il n’en reste plus rien. Au contraire, chez l’amoureux qui a des rapports sexuels avec d’autres, le processus est radicalement différent. Dans le premier cas, il utilise ses rêveries pour les vider de leur contenu et les rapporter à l’aimé, dans ce deuxième cas, au contraire, les rêveries ne se rapportent pas au partenaire sexuel. Quelle que soit la personne avec laquelle il a des rapports, il continue d’imaginer qu’il fait l’amour avec l’être aimé et, dans la mesure où il ne fantasme pas, il en retire une expérience qu’il revivra fantastiquement avec celui dont il est amoureux. On arrive donc à ce paradoxe : on peut faire l’amour avec quelqu’un que l’on n’aime pas sans jamais le faire réellement avec lui, et ne jamais faire l’amour avec la personne que l’on aime et cependant ne le faire qu’avec elle. En réalité, il y a des gens qui, en changeant indéfiniment de partenaire, continuent à faire l’amour avec la même personne. Et ils ne l’avouent pas, ils ne l’avouent pas non plus à leur psychanalyste ni dans les thérapies de groupe.
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