Le choc amoureux
Chapitre 11
Est-ce que la personne dont on tombe amoureux devient parfaite à nos yeux ? D’après notre analyse précédente, certaines remarques nous incitent à répondre oui, d’autres non. Oui, car en elle nous trouvons tout ce qu’il y a de plus désirable. Non, car nous n’acceptons pas entièrement son projet, nous nous défendons contre lui, nous luttons même contre elle. Parfois, nous trouvons ses paroles empreintes d’une vérité profonde, une vérité à laquelle nous n’aurions jamais pu parvenir tout seuls ; c’est comme si nous découvrions une nouvelle perspective du monde. Mais il n’en est pas toujours ainsi : parfois, nous ne sommes pas d’accord avec cette personne, nous essayons de lui expliquer longuement notre point de vue et de la convaincre. Aucun des deux amoureux ne représente la perfection aux yeux de l’autre, aucun n’est le dépositaire de la vérité. Mais chacun constitue aux yeux de l’autre un intermédiaire pour parvenir à la vérité parce que la vérité, dans l’expérience de l’état amoureux, existe, est accessible. Quand l’autre, grâce à une remarque, un jugement, un récit, nous montre quelque chose que nous n’avions jamais vu dont nous n’imaginions même pas l’existence, c’est comme si la fenêtre par laquelle l’autre regarde et voit le monde s’ouvrait pour nous. Cette perspective est la sienne, de même que nous avons la nôtre. Mais ce n’est pas une opinion, un « point de vue », comme l’on dit dans le langage de la vie quotidienne ; c’est réellement une fenêtre sur l’être. L’autre voit d’un autre point de vue ce que nous avions observé nous aussi sans voir et sans comprendre. Nos deux perspectives regardent la même réalité, la même vérité qui nous est en grande partie méconnue, et qui pourtant est là devant nous, que l’on peut saisir, connaître.
Ce que l’on trouve dans l’amour naissant et que l’on ne trouve pas dans la vie quotidienne, c’est la certitude que la vérité est accessible et que chaque problème a une solution, même si on ne l’a pas encore trouvée. Aucun des deux amants n’est donc parfait, aucun n’est infaillible. Aucun des deux, pris séparément, ne représente un absolu aux yeux de l’autre. Pourtant leur rencontre et le fait que chacun puisse voir dans la perspective de l’autre constituent l’extrême possibilité et l’extrême faculté de voir et de comprendre. C’est le point le plus proche de la vérité. Le groupe à l’état naissant – le couple ou la multitude – n’est donc pas l’absolu mais le chemin vers l’absolu, la voie qui permet de s’en approcher, la fenêtre au travers de laquelle on entrevoit l’être. Et puisque pour celui qui aime, tous les autres se réduisent à une seule personne – celle que l’on aime –, cette personne devient alors celle « à travers laquelle » se manifeste la vérité ; elle n’en est pas la dépositaire ni la gardienne, elle en est la porte, tantôt ouverte, tantôt entrouverte, tantôt fermée.
Cette ouverture sur la vérité des choses n’implique pas, chez l’être aimé, un niveau d’intelligence très élevé, ni un caractère extraordinaire. Nous pouvons « voir » parfois à travers l’une de ses faiblesses, l’une de ses naïvetés. Nous n’aurions pas pris en considération certaines de ses remarques, de ses jugements, de ses appréciations, s’ils venaient d’une autre personne ou de quelqu’un d’autre, nous les aurions même jugés superficiels, naïfs ou erronés. Quand ces propos viennent de l’être aimé nous avons d’abord cette même impression. Puis, nous y réfléchissons et nous y découvrons une certaine valeur. Vu dans sa perspective, sur la base de sa propre expérience, ce que l’autre voit est vrai. C’est ainsi que nous attachons du prix à cette expérience-là, à cette perspective-là, et que nous appréhendons le monde à partir de la subjectivité de l’autre. Puisque cette subjectivité n’est pas une subjectivité quelconque (qui ne nous intéresse nullement ou que nous écartons), nous la considérons comme une valeur et nous nous apercevons que le monde est « également » ainsi. C’est cette voie qui mène à la compréhension profonde dont nous avons déjà parlé ; ainsi, chacun voit-il sa propre et authentique perspective reconnue et sa propre subjectivité singulière et unique, appréciée totalement. Dans l’amour naissant, ce qui est absolument particulier prend une valeur universelle ; ce que l’autre voit a la même valeur que ce que moi je vois. De cette attitude, une certitude se dégage pourtant, et non pas un scepticisme : nos opinions constituent deux perspectives sur l’être dont elles enrichissent la connaissance ; elles ne s’annulent pas réciproquement, mais elles s’intègrent.
Cette propriété qui se manifeste dans l’amour naissant se prolonge dans l’amour, perd certains attributs, en acquiert d’autres. Prenons le cas d’un couple dont le fils est mongolien. Ils savent tous deux que leur enfant n’est pas aussi intelligent que les autres, qu’à l’école il ne peut pas faire ce que font les autres. Ce n’est pas pour cela qu’ils l’aiment moins. Mais leur amour ne suit pas les mêmes critères que ceux des autres ; s’ils les suivaient, ils le ressentiraient comme un amour limité, incomplet, insuffisant, dépourvu de valeur. Si ces parents n’agissaient pas ainsi, leur amour serait un amour-compassion, un amour qui remplirait quelque chose qui n’existe pas. Leur expérience est différente : ils comprennent et valorisent la spécificité de la perspective de leur enfant. S’il s’effraie, s’étonne ou s’émerveille de quelque chose qui ne provoquerait pas la même réaction chez un enfant « normal », ils entrent dans son émerveillement et y voient une perspective authentique sur le monde. On a bien le droit de s’émerveiller de quelque chose que l’on a, par la suite, désappris de regarder d’un œil émerveillé ! Les yeux de l’enfant deviennent alors les yeux de l’innocence du monde, que d’autres n’ont pas connue ou qu’ils ont perdue, et l’univers s’enrichit par ce regard. Grâce à leur amour, ces parents sont les gardiens d’une perspective différente (et perdue) sur le monde.
Cela signifie-t-il que nous devenons incapables de juger ? Non. Les parents comprennent la peur ou l’émerveillement de leur enfant, sans être eux-mêmes ni effrayés, ni émerveillés. Ils savent et, malgré la conscience qu’ils en ont, ils ne méprisent pas, mais ils aiment.
En comparant ces expériences, on peut apporter une réponse à une question théologique, maintes fois posée soit dans l’islam soit dans le christianisme : Dieu, infini et omniscient, peut-il aimer l’homme qui est fini et essentiellement faillible ? Selon l’optique des amoureux, la réponse ne peut être que négative. Les amoureux ne peuvent admettre que l’autre, l’aimé, leur soit d’un niveau inférieur ; l’autre ne peut leur être que supérieur car il est la porte qui mène à la vérité. Aussi Dieu ne peut-il tomber amoureux de l’homme qui lui est infiniment inférieur. Mais l’amour naissant est également la voie à travers laquelle ce qui est subjectif acquiert une valeur en soi, et dans l’amour cette expérience est fondamentale. Quand on aime, on connaît les faiblesses de l’autre, mais, si on les considère comme des faiblesses, on les comprend, on les excuse ou même on les apprécie. On les apprécie lorsqu’elles sont, par exemple, une manifestation d’altruisme, de générosité, d’enthousiasme, c’est-à-dire des qualités qui peuvent occasionner des désagréments dans la vie quotidienne mais qui, dans l’échelle des valeurs, sont des vertus. Il s’ensuit que Dieu peut aimer l’homme (surtout s’il est vertueux, c’est-à-dire désintéressé). Cette référence théologico-religieuse nous confirme dans la nécessité d’opérer une distinction entre le moment où naît l’amour et celui où l’amour s’institutionnalise ; même si l’on admet qu’ils sont reliés par toute une série de ponts et de sentiers qui font que l’amour est l’aboutissement de l’amour naissant.
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