Le choc amoureux
Chapitre 20
Ce livre est certainement destiné à mécontenter trois catégories de personnes : celles qui se meuvent dans une orbite utilitariste/pragmatique, celles qui évoluent dans le domaine des systèmes idéologiques tels le catholicisme, l’islam et le marxisme ; et, enfin, celles qui, aujourd’hui, sont en train de dresser le procès du couple hétérosexuel, des féministes par exemple.
Pour les premiers, ceux qui se meuvent dans une orbite utilitariste/pragmatique, l’ensemble du discours est, dans son fondement, une absurdité, parce qu’il part de l’assertion qu’il existe un état du social – l’état naissant et par conséquent également l’institution – dans lequel s’opère la distinction métaphysique entre la réalité et la contingence. C’est une distinction qui réapparaît continuellement dans la philosophie : entre les idées et l’apparence (Platon), entre la forme et la matière (Aristote), entre la substance et l’accident (saint Thomas), entre la raison et l’Esprit (Hegel), entre la classe pour soi et la classe en soi (Marx), entre la volonté de puissance et les forces réactives (Nietzsche), etc.
Cette distinction est étrangère à la pensée utilitariste. Prenons comme exemple de la pensée utilitariste son produit le plus typique : l’économie. L’économie, comme science, n’est possible que si les choses sont comparables et échangeables, elle n’a que faire des valeurs absolues, elle ne s’occupe que des intérêts. Cependant, une bonne partie de la sociologie et de la psychologie sont d’origine utilitariste. En tant que telles, elles n’ont aucun moyen pour maîtriser ce genre de phénomènes, et, par conséquent, elles finissent par en nier la spécificité, la spontanéité ou même l’existence. Cette façon de penser ne se limite pas, toutefois, aux spécialistes des sciences sociales. Dans notre vie quotidienne nous raisonnons en termes d’utilité, d’intérêts, de moyens, d’avantages et de désavantages. Nous pourrions même dire que l’utilitarisme est la façon de penser de la vie quotidienne.
Nous avons déjà vu que la vie quotidienne considère comme irrationnels l’enthousiasme, le désintérêt pour les choses matérielles, la passion ; elle s’en défend, elle refuse d’en être troublée. Tout cela est logique, est compréhensible. Mais si l’on veut appréhender l’amour à l’état naissant, il ne faut pas oublier qu’il contredit la façon de penser de la vie quotidienne. Il ne peut donc s’expliquer selon ses critères.
Le discours est plus complexe lorsqu’on passe au christianisme, à l’islam et au marxisme. En termes techniques, ce sont des civilisations culturelles. Ce sont donc des puissances institutionnelles, elles aussi nées d’un mouvement collectif (le christianisme des origines, l’islam des origines) qui a engendré un type d’institution dont la propriété est de récupérer les mouvements collectifs, en leur attribuant son langage et ses symboles. Par exemple, au cours du Moyen Âge chrétien, toutes les révoltes possibles, toutes les expériences religieuses possibles, tous les mouvements culturels finissaient par se définir en termes chrétiens. Chaque mouvement collectif était donc obligé, pour s’exprimer, pour se faire entendre, de prendre comme point de référence le noyau fondamental du christianisme : la passion et la mort de Jésus-Christ, les sacrements, le sacerdoce, l’orthodoxie, l’hétérodoxie, etc.
Une civilisation culturelle, en d’autres termes, offre des modèles selon lesquels il nous faut interpréter aussi bien l’expérience ordinaire que l’expérience extraordinaire, le reste est privé de langage. Ce que nous avons dit pour le christianisme vaut également pour l’islam. Là où s’est diffusée cette civilisation, tous les mouvements collectifs utilisent le langage de l’islam. Une civilisation impose son langage et ses institutions même à l’amour naissant, mouvement qui ne touche que deux personnes. Dans le mariage chrétien, par exemple, il n’existe pas de distinction entre amour à l’état naissant, amour et sexualité. Le sacrement du mariage implique tous ces sentiments à la fois. Il tend à renforcer la tendresse (l’alliance) et la sexualité (la reproduction), le reste n’a pas de valeur particulière. Cette manière de définir les relations a prévalu jusqu’à nos jours.
Dans certaines langues européennes, telles le français et l’anglais, l’expression innamoramento n’existe même pas. On emploie le mot
tomber(15), fall(16). Dans la langue d’oc, naturellement l’expression existait (adamare) mais elle subit la répression consécutive à l’hérésie cathare. Le christianisme, par contre, établit une différence entre l’amour pour les hommes et l’amour pour Dieu (l’adoration). L’amour à l’état naissant, ainsi que nous l’avons décrit, aurait paru, aux yeux d’un père de l’Église, une pénible aberration sinon même un cas d’idolâtrie. D’autres exemples : « la grâce » pour le christianisme est une intervention divine, dans notre analyse, une expérience humaine.
Toutes les expressions théologiques que nous avons employées sont pour le chrétien des impropriétés, ou des analogies. Selon notre thèse, elles constituent un langage que la civilisation culturelle chrétienne a attribué à l’état naissant. En ce qui concerne l’amour naissant, c’est souvent le seul langage en notre possession. Le cas du marxisme, sous plusieurs aspects, est identique à celui du catholicisme et de l’islam. Le marxisme naît également d’un mouvement collectif, se développe en en absorbant d’autres. L’expérience de l’état naissant (fin de l’aliénation, communisme, préhistoire/histoire, etc.) compose le noyau central.
Le marxisme transmet, lui aussi, son langage à tous les mouvements révolutionnaires et ceux qui n’adoptent pas sa terminologie perdent la parole. Pour le marxisme cependant, le sujet (le nous) reste la classe. Et la classe subit une transsubstantiation (c’est-à-dire, selon notre terminaison, l’état naissant) dans le passage de la classe en soi à la classe pour soi. Au regard du marxisme, il n’y a donc aucun mouvement collectif possible sinon de classe et lorsque se forme un mouvement collectif qui ne soit pas de classe ou qui ne se définisse pas par rapport à une classe, il en nie l’existence ou l’importance, il refuse en tout cas de l’inclure dans la catégorie des premiers.
Les mouvements collectifs religieux, du point de vue marxiste, sont donc de primaires et rudimentaires prises de conscience d’une condition d’exploitation et d’aliénation ; mais tant que les hommes ne parviennent pas à la conscience de classe et à l’internationalisme prolétarien, ils ne dépassent pas le stade d’une conscience fallacieuse, et de la préhistoire. L’amour naissant, qui n’a rien à voir avec les classes sociales, qui peut même unir deux personnes appartenant à deux classes différentes, relève du privé, de l’irrationnel, d’un domaine où il n’y a pas de science et où il ne doit pas y en avoir. Comme il possède les propriétés du mouvement collectif, sans, pourtant, pouvoir être réduit à une classe, le thème de l’amour naissant apparaît comme un thème bourgeois sinon même réactionnaire. Est-ce à dire que Marx, Lénine, Mao Tsé-tung ne soient jamais tombés amoureux ? Certes, ils sont tombés amoureux, exactement comme les autres. Mais cette dimension de leur vie est bannie de leur vie publique, elle est considérée comme une dimension privée, dépourvue de valeur, tout juste bonne à des commérages.
Examinons maintenant le féminisme. Il constitue, lui aussi, un mouvement et comme tout mouvement occidental, il se fonde sur l’amour naissant, avec ses expériences caractéristiques (séparation entre l’essentiel et l’inessentiel, authenticité, conscience de soi, interprétation de l’histoire – c’est-à-dire temps mythique, préhistoire, avènement du féminisme, libération finale de la femme – communisme, égalité, etc.). Mais une ligne de faille sépare les hommes des femmes. Le « nous » du féminisme se compose de femmes et non d’hommes. Le féminisme, comme tout mouvement collectif, sépare ce qui était uni et unit ce qui était séparé : il unit les femmes et les sépare des hommes. Tandis que l’amour bisexuel détache un homme et une femme de quelque chose d’autre (la famille, la parenté, la classe sociale, etc.) et les réunit. Le mouvement féministe, surtout au cours de ses différentes phases d’état naissant, ne pouvait considérer l’amour autrement qu’absurde et démentiel.
Comment peut-on accorder une valeur absolue à quelqu’un qui nous rend esclave, à quelqu’un qui appartient aux oppresseurs historiques des femmes, à quelqu’un qui en possède la façon de penser, de sentir, les gestes, tout ? Le féminisme a séparé le couple pour créer un champ de solidarité féministe ; il a attaqué, « démythifié » l’amour car, dans la société moderne, c’est à travers l’amour naissant et son langage que se constitue et se légitime le couple. Toutefois, le féminisme n’a pas élaboré une idéologie persécutrice : il n’a pas transformé le mâle en un être à détruire ou à supprimer, à l’instar du marxisme et de sa déclaration de guerre à la bourgeoisie. Le féminisme est un mouvement éthique, qui veut transformer le monde par la persuasion et non par la destruction. Aussi a-t-il fini par récupérer de nombreux aspects de l’amour
naissant et par l’étudier(17). D’ailleurs, le fait même d’avoir ré-établi une distance entre les hommes et les femmes, d’avoir rendu les femmes plus autonomes, plus conscientes, plus fortes, recrée les conditions nécessaires à cette tension entre des êtres différents et qui constitue l’essence de l’amour.
La maturation féministe a également appris à la femme à se défendre contre la servitude morale dont on peut être victime dans l’amour, à vouloir une égalité réelle et pas seulement des déclarations et des promesses mélodramatiques, à donner moins d’importance à certaines choses telle la virginité ; elle a dépouillé la rhétorique amoureuse de beaucoup de ses mensonges. Peut-être la maturation féministe constitue-t-elle justement la condition culturelle nécessaire à un examen systématique du phénomène, en le soustrayant de la sphère de l’ineffable ou du mépris.
Examinons les choses d’un autre point de vue : utilitarisme, christianisme et marxisme sont trois forces historiques réelles ; elles agissent dans notre société et nous fournissent des systèmes conceptuels grâce auxquels nous voyons et nous interprétons le monde. Chacune de ces forces, pour employer l’expression de
Foucault(18), constitue une épistème, un ensemble de règles imposées à une période historique déterminée, les seules qui permettent de penser et surtout de parler d’un sujet. Ce n’est qu’en rendant son propre discours conforme aux structures de la pratique discursive – observe Foucault – que le sujet peut accéder au discours, prendre la parole. À chaque époque, le seul discours « sérieux » est celui de l’épistème dominante. Aujourd’hui donc, une science de l’amour ne s’élabore que dans le système utilitariste, le système chrétien, ou le système marxiste. Or, il se trouve que tous les trois le réduisent à quelque chose d’autre. On n’accède donc pas à un véritable savoir scientifique, religieux ou idéologique. Sur ces plans il n’existe pas, on ne peut en parler.
Quel langage alors s’accorde-t-il à l’amour naissant ? Celui de la grande poésie ou celui de la littérature mineure, celui du courrier du cœur, des histoires vécues, des bandes dessinées. Muet sur le terrain scientifique, religieux et idéologique, l’état naissant de l’amour n’a donc à sa disposition que deux lieux linguistiques : l’un sublime, ineffable ; l’autre, d’un saut vertigineux, tombe, grossier et populaire, dans le ridicule et le mépris. Cette impossibilité d’accéder à la parole vraie ne frappe pas seulement les personnes cultivées, elle se répercute dans notre vie à tous.
Si le langage manque, personne n’est en mesure de penser à ce qu’il éprouve, de parler de ce qu’il éprouve, de communiquer avec les autres. Exilé dans l’ineffable ou dans le méprisable, l’amoureux se sent étranger à la culture concrète dans laquelle il vit, son expérience lui semble totalement personnelle et pas du tout collective. En utilisant des définitions, des formules, des explications toujours déformantes ou inadéquates, toujours dirigées vers un autre but (idéologique, politique ou religieux), plus il veut apporter de clarté en lui-même, plus de confusion il y entraîne, plus il cherche à résoudre ses problèmes, plus il les complique, plus il sollicite les conseils des experts, plus il s’égare. Nous pourrions employer une expression éculée mais très utilisée pour dire que la culture officielle, qu’elle soit politique, scientifique ou religieuse, « réprime » l’état naissant à deux, en le transformant en quelque chose dont on ne peut parler de manière appropriée. Dans cette perspective, la psychoanalyse, sous toutes ses formes, en accordant tant d’importance à la sexualité et en réduisant toutes les expériences à des transformations de la sexualité, accomplit, elle aussi, une action de refoulement. Comparé au siècle dernier, le processus de refoulement a pris une direction inverse. Au XIXe siècle, le langage de l’amour romantique servait à refouler la sexualité ; aujourd’hui, le contraire se produit : la sexualité, le discours sur la sexualité, les pratiques sexuelles, servent à réprimer, à refouler du champ de la conscience d’autres désirs, d’autres formes dans lesquelles l’éros se manifeste. Le conformisme et le refoulement existent toujours, ils ont seulement changé de signe.
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