Le choc amoureux

Francesco Alberoni · Chapitre 22 sur 23

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Le choc amoureux

Chapitre 21

L’amoureux a-t-il un comportement antisocial ? Se réfugie-t-il dans la vie privée pour éviter les engagements publics et politiques ? Voilà une idée typique de la culture répressive dont nous avons parlé, une idée répandue, répétée et qui, pourtant, ne possède pas le moindre fondement scientifique, la moindre preuve en sa faveur.

Dans tous les grands mouvements politiques nous trouvons, soit parmi les militants, soit parmi les leaders, des gens qui ont participé à un mouvement collectif tout en étant amoureux. En Europe, lors de la grande effervescence collective de libération nationale, au siècle dernier, le mot « romantique » servait à indiquer une orientation politique, une orientation littéraire et une façon d’aimer. Mais, après cette période, nous continuons à trouver des couples. Par exemple

dans le milieu anarchisant des partisans de Mazzini(19) : il suffit de

penser à Anita et à Giuseppe Garibaldi(20). Dans le mouvement marxiste, les choses se passent exactement de la même manière.

Ces faits, à eux seuls, démontrent que la thèse de l’amour égoïste, qui exclut l’engagement politique, est une erreur. Quand nous évoquions les conditions grâce auxquelles un amour naissant peut se prolonger (ou un amour garder la fraîcheur de l’état naissant) nous avions vu que les conditions idéales sont celles de la vie active, aventureuse, de la lutte côte à côte. Grâce aux instruments conceptuels dont nous disposons, nous pouvons à présent examiner un peu plus à fond l’argument.

L’amour naissant, comme tous les autres mouvements, surgit, au niveau de l’individu, d’une surcharge dépressive. La surcharge dépressive est due à une ambivalence grandissante envers un objet, individuel ou collectif, que d’abord on accepte et on aime et qui, peu à peu, se révèle décevant, injuste, incompatible avec le développement des forces historiques et vitales (en termes marxistes, les forces productives). Dans cette situation, les individus explorent des alternatives. Non seulement des alternatives individuelles (une autre personne), mais essentiellement des alternatives collectives idéales (une autre manière de vivre). Celle que nous avons décrite comme préparation à l’amour naissant constitue une initiation à une manière différente de voir, de sentir, de penser, d’agir, d’être ensemble.

À ce stade, celui qui cherche une vie plus intense, une vraie solidarité, peut rencontrer une autre personne plongée dans la même situation et, ensemble, ils expérimentent un état naissant à deux. Mais si les conditions historiques structurales s’y prêtent, si les conditions générales d’un conflit ethnique, religieux, national ou de classe existent, si des milliers de gens éprouvent le besoin d’une nouvelle solidarité et d’une nouvelle justice, alors surgit un état naissant collectif, un mouvement collectif politique ou religieux ou de classe dans lequel l’individu se reconnaît. Certes, lorsque les conditions historiques propres à un mouvement collectif n’existent pas, rien de tout cela n’arrive. De même, si les conditions historico-individuelles propres à l’amour ne sont pas réunies, l’amour ne naît pas. Il y a donc certaines conditions nécessaires à la naissance de l’amour et d’autres conditions nécessaires à d’autres processus collectifs, ou bien nécessaires à tous les deux. Dans ce cas, l’individu tombe amoureux, l’autre tombe également amoureux de lui et, ensemble, ils entrent dans le mouvement collectif, ils en constituent une cellule élémentaire. Le couple amoureux peut parfaitement entrer dans un mouvement collectif ; il y entre en tant qu’unité.

Mais il y a plus encore. Puisque les catégories de l’état naissant (réalité-contingence, authenticité, égalité, préhistoire-avènement, communisme, besoins primaires, etc.) sont essentiellement les mêmes, aussi bien dans l’état naissant à deux que dans les mouvements collectifs, il est très courant que le mouvement plus petit se reconnaisse dans le plus grand. C’est-à-dire que le couple amoureux « se reconnaît » dans le mouvement collectif et tend à se fondre en lui.

À ce moment-là, un problème d’exclusivité peut se manifester. L’état naissant à deux entraîne la formation d’un couple qui participe passionnément au mouvement mais qui, malgré cela, reste fermé érotiquement. Le couple est en quête d’amitié, de solidarité, d’un but général, mais, à l’intérieur de lui-même, il n’admet pas d’autres amoureux.

De son côté, le mouvement collectif conduit à la formation d’un groupe qui tend à devenir exclusif. Dans ce processus, il peut subir une évolution idéologique dans laquelle le « communisme » s’étend aux sexes. Les auteurs de cette idée peuvent être les membres du couple : ils ressentent le désir de faire part aux autres de leur bonheur ou, plus simplement, ils ne veulent faire souffrir personne. Nous avons un exemple de cette situation dans le livre Que faire ? de

Tchernychevski(21). Quelle que soit la façon dont les choses évoluent, à un certain moment les deux projets alternatifs se heurtent et l’affrontement se présente, cette fois encore, comme un dilemme.

L’évolution du processus dépend de l’emplacement des points de non-retour. Dans certains groupes, l’amour exclusif de couple est considéré comme un obstacle au plein épanouissement du communisme total. Dans d’autres mouvements collectifs, au contraire, il est accueilli comme un point de non-retour et accepté comme un droit des individus. Pour donner un exemple, pendant la Réforme protestante, le luthérianisme et le calvinisme ont accepté l’amour du couple. Par contre, parmi les anabaptistes de Münster on a imposé la communauté des sexes. Dans la plupart des communes anarchistes italiennes et andalouses, le couple a été accepté, dans certains groupes du nihilisme russe il ne l’a pas été, etc.

Le fait que des personnes appartenant à la même religion tombent souvent amoureuses les unes des autres, ou des personnes se réclamant de la même idéologie (des frères, des patriotes, des camarades), ne signifie-t-il pas que nous nous éprenons de ceux qui nous ressemblent le plus, de ceux qui partagent nos mêmes idées et nos mêmes idéaux ? Et cette constatation n’entre-t-elle pas en opposition avec ce que nous avons déjà affirmé, c’est-à-dire : l’amour exige toujours une différence, une transgression ? Pour donner une réponse exacte, il faut distinguer nettement deux cas : celui où les frères, les camarades, les amis se constituent à l’intérieur d’un mouvement collectif, l’autre où, au contraire, ces mots indiquent l’appartenance à un parti, à une église, à une association.

Dans le cas du mouvement collectif, avant son apparition, n’existaient ni patriotes, ni frères, ni camarades. Ils sont nés de la fusion du mouvement. Des personnes auparavant séparées, aux idées différentes, aux expériences différentes, se « reconnaissent » dans l’état naissant du mouvement collectif et découvrent une solidarité jamais éprouvée auparavant. Il faut le répéter : avant la formation du mouvement collectif, cette solidarité, cet enthousiasme, cette communauté d’idées n’existaient pas du tout. Avant, ces personnes, même si elles présentaient certaines conditions communes, étaient différentes et isolées. Le processus de fusion se produit grâce au mouvement ; il en est le résultat – et non pas la cause – il amène les gens à partager les mêmes valeurs, les mêmes idéaux et le même projet. Ce n’est pas leur ressemblance antérieure qui entraîne l’identification ; ils se reconnaissent dans l’état naissant. Réfléchissons au mouvement islamique apparu en Iran et qui, en quelques mois seulement, a renversé le shah. Au cours des années précédentes s’étaient formés de nombreux groupes d’opposition : libéraux, marxistes, terroristes, religieux. Ils n’ont trouvé une solidarité commune et une appartenance commune que dans le mouvement collectif. Actuellement, ils minimisent leurs divergences, n’attachent pas d’importance aux différences passées, partagent les mêmes idéaux et semblent l’avoir toujours fait. En réalité, ils sont les produits du mouvement. Donc les différences existaient, le mouvement les a éliminées ou réduites. À l’intérieur du mouvement, au stade de l’état naissant, en général, on ne tombe pas amoureux car le groupe annule les différences.

Reste alors le cas de la vie quotidienne. Au sein d’un parti ou d’une église, les probabilités de tomber amoureux sont plus grandes qu’ailleurs. Tout simplement parce que les occasions d’être ensemble, d’établir des relations, de se connaître y sont plus fréquentes. Il en est de même dans une entreprise, un groupe sportif, un quartier. Dans tous ces cas, avoir des intérêts communs, des valeurs communes, constitue un élément qui facilite les choses ; au-delà d’un seuil d’hétérogénéité, on ne peut tomber amoureux. En tout cas, on ne peut s’éprendre de quelqu’un qu’on ne connaît pas, à qui on n’a jamais parlé.

Voilà donc nos conclusions. Si deux êtres, à la recherche d’une solidarité autre, se rencontrent alors qu’un grand mouvement collectif est en train d’éclater, ils tombent amoureux et leur amour se canalise dans le mouvement, et se reconnaît dans son idéologie et dans ses valeurs. Ce couple, alors, entre dans le mouvement en tant qu’unité. L’état naissant du mouvement ne l’atteint pas. L’amour est donc plus fréquent à l’aube des grands mouvements, souvent il les précède. Par contre, lorsque les individus entrent séparément dans un mouvement, ils ont tendance à s’identifier au groupe ou à son leader ; leur amour ne peut être exclusif. Dans la phase de déclin du mouvement collectif, l’amour reprend son importance lorsque l’expérience de l’état naissant survit dans le cœur des participants comme une nostalgie, un désir profond et poignant d’un monde idéal qu’on ne peut plus retrouver dans l’action collective.

Dans ce cas, la perte subie au niveau collectif peut être compensée à travers l’état naissant à deux, riche de ses valeurs politiques, religieuses ou idéologiques. Les deux amoureux éprouvent alors le sentiment d’être la plus petite cellule d’un mouvement plus grand.

Pour employer l’expression d’une chanson d’Ivan della Mea(22), « Toi et moi formons une ligue ». Dans cet exemple, la ligue est socialiste : l’amour est vécu comme l’unité d’un mouvement plus grand, le mouvement socialiste.

Qui alors répand l’idée selon laquelle l’amour serait un mouvement égoïste et fermé ? L’institution politique, idéologique ou religieuse qui prétend exercer un contrôle total sur les individus. De nombreux groupes et institutions, nés des mouvements, demandent à chaque individu un dévouement total au groupe. Il suffit de penser aux ordres monastiques catholiques. Au début, plusieurs d’entre eux sont nés de mouvements constitués soit par des hommes soit par des femmes. Par la suite, en devenant un ordre – c’est-à-dire une institution – ils séparent les hommes des femmes et ils établissent un régime d’obéissance absolue à l’égard des supérieurs.

Il en est de même dans les groupes révolutionnaires ou politiques où l’on instaure une discipline de fer. Pour ces groupes exclusifs, qui exigent le dévouement absolu et l’obéissance totale de chaque individu, le couple représente une entrave, une limitation, une restriction du pouvoir total du groupe. Le groupe totalitaire se sent lésé par la résistance de ces individus singuliers qui conservent une aire inaccessible à son pouvoir. Cette aire, soustraite au pouvoir totalitaire du groupe, s’appelle la vie privée. Du point de vue du groupe, cette limite, cette privation, ce « privé » représentent une limitation, une perte. Voilà pourquoi le groupe le combat et le déclare égoïste, indigne. Telle est l’origine du jugement négatif que beaucoup de marxistes portent sur l’amour. Ils parachèvent l’opération idéologique en établissant une relation entre ce « privé » (comme dé-privation du groupe) et la « propriété privée », c’est-à-dire la propriété soustraite au monopole politique de l’État ou du parti. Naturellement, il ne s’agit pas de la même chose, mais puisque dans les deux cas il est question d’une soustraction aux prétentions monopolisantes du pouvoir, ces phénomènes sont idéologiquement assimilés.

Plus le système idéologique, religieux et politique est totalitaire, plus il manifeste de l’hostilité envers ceux qui veulent se soustraire à son pouvoir. Il est donc hostile au couple amoureux, car il constitue la plus petite unité sociale capable de lui lancer un défi.

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