Le choc amoureux

Francesco Alberoni · Chapitre 11 sur 23

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Le choc amoureux

Chapitre 10

Nous avons déjà dit que tombe amoureux celui qui est prédisposé à tomber amoureux, celui qui est disponible. Cela signifie-t-il alors, que nous tombons amoureux quand nous en ressentons le désir ? Cela signifie-t-il alors que celui qui éprouve très fort, d’une façon poignante, le désir d’un grand amour nouveau, est prédisposé à tomber amoureux ? Non.

Il n’y a aucun rapport entre le désir d’un amour et le fait de tomber vraiment amoureux. Il y a des gens qui portent en eux ce désir pendant des années et des années, qui vont à la rencontre d’autres personnes, cherchant celle qui pourrait, seule, être aimée et aimer : mais ils ne la rencontrent jamais. Ils en accusent le sort, le milieu qu’ils fréquentent ou leurs goûts difficiles. Souvent, ils ont l’impression de rencontrer l’être qu’ils cherchent ; ils éprouvent une émotion, un désir, une anxiété de le revoir, mais c’est comme un éclair qui s’évanouit. Presque toujours, ils ont le sentiment de rencontrer un être qui ne s’intéresse pas vraiment à eux. Ils ressentent une sécheresse et un manque d’intérêt. Ils désirent passionnément être aimés, ils attendent de rencontrer la personne qui répondra oui, mais personne ne leur répond. Leur quête leur semble désespérée. Mais cherchent-ils vraiment ? On peut en douter car, si, par hasard, quelqu’un leur répond ils se rendent compte alors que quelque chose ne va pas en lui. Ce peut être une caractéristique physique, ou le fait d’être trop vieux ou trop jeune, trop naïf ou trop sophistiqué, trop enthousiaste ou trop froid. En réalité, ils ne sont pas prédisposés à tomber amoureux, même s’ils le désirent. L’amour qu’ils désirent, même ardemment, ne correspond pas à une nécessité de rompre complètement avec le passé, à une nécessité de remettre en cause leur vie, de prendre le risque de se projeter dans une nouveauté absolue.

Personne ne tombe amoureux s’il est, même partiellement, satisfait de ce qu’il a et de ce qu’il est. L’amour naît d’une surcharge dépressive qui se caractérise par l’impossibilité de trouver dans l’existence quotidienne quelque chose qui vaille la peine. Le « symptôme » de la prédisposition à l’amour n’est pas le désir conscient de tomber amoureux, ni le désir intense d’enrichir l’existence ; mais le sentiment profond de ne pas exister, de n’avoir aucune valeur et la honte de ne pas en avoir. Le sentiment du néant et la honte de sa propre nullité : tels sont les signes avant-coureurs de l’état amoureux. Aussi l’état amoureux est-il plus fréquent chez les jeunes : profondément hésitants, ils ne sont pas sûrs de leur valeur et ils ont souvent honte d’eux-mêmes. Il en est ainsi des autres âges de la vie au moment où l’on perd quelque chose de nous-mêmes ; quand s’enfuit la jeunesse, quand on approche de l’âge mûr. On subit une perte irréparable, on est dévalorisé, dégradé si l’on se compare à ce que l’on a été. Ce n’est pas la nostalgie de l’amour qui nous pousse à tomber amoureux, mais la certitude de n’avoir rien à perdre en devenant ce que nous devenons ; c’est la perspective du néant devant nous. C’est alors que se développent en nous cette disposition à affronter une situation différente et à prendre des risques, cette propension à se jeter dans n’importe quelle aventure et que ceux qui sont satisfaits d’eux-mêmes ne peuvent connaître.

Y a-t-il un autre signe, un autre symptôme de cette prédisposition à tomber amoureux ? Parfois tout commence par une déception profonde, radicale, de nous-mêmes ou de ce que nous avons aimé. Ce peut être une grave maladie, le fait d’avoir été longtemps négligé ou bien une accumulation trop grande de déceptions que nous avons toujours niées. Alors, nous devenons sombres, nous nous enfermons en nous-mêmes. Mais il peut arriver que nous regardions autour de nous et que nous nous apercevions que les autres sont heureux. Voilà le signal. En général, nous ne percevons pas fortement, viscéralement, le bonheur des autres ; mais quand nous sommes prédisposés à aimer, une force nous entraîne à le ressentir autour de nous presque douloureusement et à l’envier. Peut-être le mot envier n’est-il pas exact : nous éprouvons plutôt un sentiment de manque, nous avons l’impression d’être exclus d’un monde de désirs intenses et de satisfactions intenses. Ces désirs intenses et ces satisfactions intenses que nous percevons chez les autres correspondent en fait à nos désirs et à notre possibilité renouvelée de vivre intensément. Pendant cette phase nous ne percevons pas ces désirs en nous mais chez les autres. La réalité devient ainsi plus intense et, en même temps, plus douloureuse car le sujet a le sentiment d’être exclu d’une vie plus pleine qu’il vit et qu’il connaît, malgré lui, à travers les autres : ceux qui sont heureux. À lui, n’échoient que le devoir et le renoncement ; ce n’est qu’en acceptant le devoir quotidien comme un impératif indiscutable qu’il réussit à maintenir la cohésion des éléments amers de son moi. La propension à tomber amoureux ne se révèle donc pas grâce au désir de tomber amoureux, mais grâce à la perception de l’intense vitalité du monde et de son bonheur, grâce au sentiment d’exclusion et de jalousie que fait naître ce bonheur dont on sait, avec certitude, qu’il est inaccessible.

Puis, dans ce quotidien opaque, fait de devoirs, où il se meut

comme le « chevalier inexistant » de Calvino(11), il perçoit comme-un présage. Parfois, un présage de malheur, le sentiment d’une catastrophe imminente qui va engloutir la planète. Dans ce cas, l’affrontement qui se prépare en lui est perçu comme objectif : une déchirure de l’univers, une peur obscure et une attraction vers cette obscurité. Parfois, s’il est fatigué ou excité, il peut être saisi par le sens du destin : quelque chose de grandiose et terrible est sur le point d’arriver, il parle comme un inspiré. Ce n’est qu’un instant, puis tout retombe comme avant. D’autres fois, un chant lui vient spontanément à l’esprit, ou un désir de poésie qu’il transmet à quelqu’un comme s’il attendait une réponse. Certains ont de véritables visions ou des rêveries chargées de significations obscures ou exaltantes. Ce sont toutes des manifestations épisodiques et incertaines de l’« extraordinaire », des signes d’une transcendance du moi, de ce moi qui ne vaut rien, comme s’il y avait un autre moi qui attendait de se manifester, d’être reconnu, mais qui apparaît comme venant de l’extérieur, objectivé. Tomber amoureux ne correspond pas au désir d’aimer une personne belle ou intéressante ; mais à celui de reconstruire la société, de voir le monde d’un œil nouveau. Dans la préparation à l’amour naissant, l’univers nouveau apparaît tantôt socialement très loin (les heureux), tantôt perdu dans le temps (un événement qui doit arriver). Ce n’est pas encore la manifestation de l’être : mais c’est déjà une hiérarchisation, une distinction entre ce qui est important et doté de valeur et ce qui ne l’est pas, le sentiment d’en être privé, et le présage de quelque chose.

Celui qui désire tomber amoureux pour enrichir son existence, pour y ajouter quelque chose de merveilleux, ne peut tomber amoureux. Seul, celui qui est en train de perdre sa vie s’approche du seuil qui sépare le réel du contingent. Cela vaut pour tout état naissant ; donc pour tout mouvement collectif. Pendant cette période, la « réponse » peut aussi ne pas provenir d’une autre personne, c’est-à-dire que le sujet peut ne pas déboucher dans l’amour. S’il est préparé à changer d’état et s’il se trouve dans un système social où un mouvement collectif est en train d’exploser, il se reconnaîtra en celui-ci. Il ne tombera pas amoureux d’une personne, mais il entrera dans l’état naissant d’un groupe.

Donc, il est impossible de tomber volontairement amoureux même si on le désire intensément. Mais, si on le souhaite, peut-on rendre quelqu’un amoureux de soi ? Oui. Cela est possible car il y a toujours quelqu’un prêt à tomber amoureux, prêt à se jeter dans une nouvelle vie pour le meilleur et pour le pire. Une personne peut alors se présenter à cet individu pour lui démontrer que tout cela est possible et elle peut représenter à ses yeux la porte à travers laquelle il connaîtra la liberté et la joie les plus grandes. Il est possible de rendre quelqu’un amoureux si, au bon moment, une personne se présente et lui témoigne une profonde compréhension, si elle le conforte dans sa volonté de renouveau, si elle le pousse dans cette direction, si elle l’encourage, si elle se déclare prête à partager le risque du futur en le soutenant, en restant à ses côtés, quoi qu’il arrive et pour toujours. N’importe qui peut rendre amoureux celui qui attendait l’appel s’il lui fait entendre la voix qui le nomme, s’il lui annonce que son temps est venu. S’il lui dit qu’il est ici pour reconnaître le destin dont l’autre est le messager, s’il en distingue les signes sur son visage, sur ses mains, sur ses actes. En lui apportant une certitude, il l’appelle à lui pour aller plus loin. Alors l’autre se reconnaît en lui et tombe amoureux. On peut faire tout cela dans le mensonge. Qui le fait ?

Qui désire rendre quelqu’un amoureux sans en être lui-même amoureux ? Tout d’abord, ce type de personnes dont nous avons déjà parlé, ces personnes qui désirent être amoureuses pour enrichir leur vie quotidienne. Elles cherchent une réponse, elles craignent de ne pas la recevoir et c’est pourquoi dans une tentative permanente de « séduction », elles peuvent l’obtenir de celui qui éprouve la nécessité profonde de la donner. Mais cela peut être quelque chose de plus mesquin, le désir de succès ou le désir de pouvoir. L’amour donne un énorme pouvoir sur celui qui aime et cet énorme pouvoir peut plaire car il flatte la vanité, car il rend l’autre esclave, disponible, prêt à répondre à chaque signe et à chaque désir. Viennent ensuite ceux qui agissent ainsi pour de l’argent, ceux qui poursuivent d’autres buts. Qu’arrive-t-il après, lorsque, en plein état amoureux, il y a celui qui aime et celui qui, aimé, n’aime pas du tout car il n’a jamais aimé ? C’est le cas extrême de l’amour unilatéral que le mensonge rend impitoyable. Mais justement parce qu’il y a mensonge, le mensonge, dans la plupart des cas, sera démasqué.

L’amour naissant s’appuie sur des preuves, c’est une succession de preuves, et celui qui a rendu l’autre amoureux – parce qu’il voulait tomber amoureux, ou par goût du pouvoir, ou parce qu’il désirait quelqu’un de totalement disponible – bientôt se fatigue de cette succession de preuves. Du moins s’irrite-t-il d’entendre continuellement demander « M’aimes-tu ? » de mille façons auxquelles il ne sait répondre. Dans tous ces cas, la preuve est faite, le mensonge est démasqué. Mais cela ne diminue en rien la grande douleur, la perte désespérée que subit la personne qui aimait vraiment. Mais, en fait, le préjudice est d’autant moins grave que le mensonge est plus insolent, superficiel, grossier. À l’espoir, se substitue la certitude du néant : « Tu ne m’as jamais aimé ; au fond, il n’y a jamais eu d’amour, rien n’a jamais existé. » L’expérience douloureuse s’évanouit comme une illusion. Même si parfois la différence est difficile à établir, nous devons distinguer cette situation de celle dans laquelle l’un aime plus et l’autre moins, mais cet autre était convaincu d’être amoureux. L’événement n’est alors pas le même, car on ne peut atteindre la certitude d’avoir été trompé et le renoncement doit se décider dans le doute ; le doute qui, dans l’état amoureux, devient dilemme. Nous en reparlerons car, dans ce cas, l’issue est terrible : c’est la pétrification.

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