Le choc amoureux

Francesco Alberoni · Chapitre 6 sur 23

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Le choc amoureux

Chapitre 5

L’état naissant révèle l’être qui dit « oui ». Rien ne justifie, rien ne garantit qu’il réponde oui et pourtant il prononce ce mot.

Celui qui tombe amoureux a déjà, dans le passé, tenté à maintes et maintes reprises de se donner à l’autre. Mais il n’était pas prêt alors pour ce genre d’expérience ou il n’avait pas trouvé de réponse à sa demande. Si même il en avait trouvé une, il n’était pas sûr qu’elle fût totalement vraie. Il doutait de ses propres sentiments et encore plus de ceux de l’autre. Quand on tombe amoureux, on s’ouvre à une existence différente et rien n’assure qu’elle soit possible. Un chant s’élève très haut mais il n’est pas certain de trouver un écho. Son ampleur est désespérément humaine parce qu’il offre des instants de félicité et d’éternité dont on garde la nostalgie poignante, mais il n’apporte aucune certitude. Mais quand elle vient enfin, la réponse de l’être aimé apparaît comme un don immérité, merveilleux, qu’on n’aurait jamais pensé recevoir. Un don tout entier offert par l’autre, l’être aimé, un don délibéré. Pour le désigner, les théologiens ont forgé un mot : la grâce. Lorsqu’on entend l’être aimé dire : « Je t’aime », lorsqu’on le voit s’abandonner à l’amour, alors on connaît le bonheur et le temps cesse d’exister. Ce moment devient éternel. On ne l’oubliera jamais, on ne pourra jamais plus l’oublier. Si l’amant sent que son amour est partagé, il lui suffira de s’en souvenir pour supporter n’importe quelle difficulté, n’importe quelle douleur. Son amour sera son refuge et la source de tous ses désirs. Si un jour, par contre, l’autre cesse de l’aimer et le quitte, ce souvenir, justement parce qu’il est immortel, sera la source de son malheur ; tout le reste lui paraîtra le néant comparé à ce qu’il vient de perdre. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’un nouvel état naissant recrée le passé.

Nous connaissons le risque terrible que nous courons, mais dès qu’on tombe amoureux, on accepte de le prendre. Après s’y être opposé de toutes ses forces, après l’avoir refusé plusieurs fois. L’amour naissant – on l’a déjà dit – est quelque chose qui se manifeste et s’impose à nous.

D’abord, nous répondons non car nous savons tout ce qu’implique le oui, nous savons que cette porte qui s’ouvre sur l’être est peut-être celle qui mène au désespoir. Nous refusons, nous affirmons nous trouver devant une illusion ; mais ensuite, la conscience redevient limpide comme un miroir : d’un côté s’étend le bien, de l’autre, le vide de la vie quotidienne. La conscience découvre qu’elle ne peut choisir ce qui est sans valeur, ce qui n’est pas le bien. Elle comprend qu’elle ne peut vouloir que le bien, que la vie empirique ne vaut rien comparée à la manifestation du bien, au bien en soi. Désirer ce bien absolu abolit toute peur du futur. Chaque rencontre avec l’aimé pourrait être la dernière. Nous n’avons qu’un désir, nous trouver près de lui, ne fût-ce que pour un ultime moment. L’amour qui a trouvé son objet s’inscrit dans l’instant présent, cet instant qui vaut tout notre passé et le monde tout entier. Voilà pourquoi résonne toujours dans l’amour, à côté du bonheur, une note de tristesse : quand nous « suspendons » le temps nous savons qu’en même temps nous sacrifions toutes nos certitudes et toutes nos ressources. « Suspendre » le temps c’est connaître le bonheur mais renoncer à diriger le cours des choses, à être son propre maître. C’est abdiquer tout pouvoir et perdre tout orgueil.

Le fait de se projeter dans l’existence et dans un futur incertain, le fait de « suspendre » le temps sont symbolisés dans l’art par la mort. Pour traduire les incertitudes, les doutes, le désir ardent qui assaillent un cœur amoureux, puis leur fin hors du passé et du futur, dans un présent éternel où tout désir est comblé, il n’est qu’un seul artifice : l’amour qui s’achève dans la mort. La mort symboliserait donc dans l’art cette abolition du temps qu’expérimente l’amant. Cette fiction fascinante évoque en nous la quête douloureuse de l’amour et fait revivre le désir, l’émotion poignante que suscite l’absence de l’être aimé jusqu’à ce que meure tout désir ; il ne reste plus que la paix de se fondre dans l’autre. En se tuant, Werther « arrête le temps » pour lui-même et pour Charlotte. La passion amoureuse, en tant que réalité existentielle, est faite d’instants d’éternité que pourtant elle transcende sans cesse. Si l’amour est réciproque, l’être aimé dit et redit oui. Le temps s’écoule toujours, le désir renaît et rencontre à nouveau son objet. L’amour naissant est rencontre, perte, nouvelle rencontre. Certes, rien n’assure la permanence de la réciprocité, mais c’est la grâce qui fait naître cette confiance. La nature même de l’amour naissant implique que l’on se fie à l’autre, que l’on s’en remette à lui, que l’on s’abandonne. Les amants ne sont pas jaloux. Bien sûr, on ne peut généraliser, les cas particuliers recouvrent toutes les nuances ; néanmoins, l’amour naissant a tendance à créer une certaine confiance. L’objet d’amour apparaît comme non ambivalent, c’est-à-dire bon. L’amoureux expérimente un état d’authenticité, de transparence, de vérité. Ceux qui s’aiment passent des heures entières à se raconter leur vie dans le détail, ils veulent que l’autre partage la totalité de leur être et donc de leur passé. Et l’amant, charmé, écoute ce récit, éprouve parfois un sentiment de jalousie à l’égard de ceux qui ont connu, avant lui, sa bien-aimée, parce qu’il lui semble avoir perdu des instants précieux de bonheur. Il s’en console. Dans l’état naissant joue une règle incompréhensible dans la vie quotidienne : le passé ne compte pas. À l’exemple de la parabole évangélique selon laquelle l’ouvrier de la onzième heure touche l’intégralité de son salaire au même titre que celui qui a travaillé la journée entière.

L’amour à l’état naissant tend à la fusion, mais la fusion de deux personnes différentes. Pour que naisse l’amour, il faut qu’il y ait diversité et l’amour naissant est une volonté, une force pour surmonter cette diversité qui cependant existe et doit exister. La personne aimée intéresse parce qu’elle est différente, parce qu’elle est porteuse d’une spécificité propre et que l’on ne peut confondre avec aucune autre. Cette spécificité, cette unicité s’exaspèrent encore plus dans l’amour naissant. Nous voulons être aimés en tant qu’êtres uniques, extraordinaires, irremplaçables, absolument pour nous-mêmes. On ne peut atteindre cet objectif dans les organisations où nous sommes tous interchangeables et fongibles. On ne peut l’atteindre dans la vie quotidienne familiale où nous sommes uniques et irremplaçables mais pas extraordinaires, et si nous sommes uniques, nous ne le sommes pas exclusivement pour nous-mêmes en tant que finalité. Au contraire, nous désirons nous sentir la fin ultime. Il ne nous suffit pas d’être adorés par quelqu’un de transparent, par quelqu’un de fongible. Nous voulons être vus comme uniques, extraordinaires, indispensables, par un être qui lui aussi est unique, extraordinaire et indispensable.

Voilà pourquoi l’amour naissant est, et ne peut être, que monogame. Nous exigeons l’exclusivité, nous exigeons que notre caractère extraordinaire soit reconnu par quelqu’un d’extraordinaire et nous nous abandonnons à lui parce qu’il est seul capable de nous donner le plaisir, la joie et la vie. Je suis donc l’absolument unique et lui, l’absolument unique, celui que rien ni personne ne pourrait remplacer. Chaque nuance et toutes les nuances de sa voix, de son corps, de ses gestes deviennent les signifiants de cette unicité. Cette nuance, ces nuances n’existent que chez lui, seulement chez lui, chez personne d’autre au monde. C’est un être extraordinairement unique et extraordinairement différent et le miracle de l’amour est que cet être, unique et totalement lui-même plus qu’aucun autre, réponde à notre demande. Nous, chacun de nous, sommes différents de tous les autres et nous le savons mais ce n’est que dans l’amour naissant que cette individualité irréductible est perçue et totalement appréciée. Cette appréciation de la spécificité et de l’unicité de l’autre est un signe certain et particulier de l’amour. Sentir que l’autre nous apprécie nous permet de nous apprécier nous-mêmes, de valoriser notre moi. C’est le mouvement de l’individuation.

Mais en même temps, l’amour naissant déclenche un autre mouvement, d’une certaine manière opposé au premier : celui de la fusion. La fusion tend à produire une convergence des deux volontés. L’amour partagé implique que les deux sujets veulent ensemble ce qui est important pour chacun d’entre eux. L’individuation différencie, met en valeur ces différences, les transforme en valeurs absolues, fait en sorte que les préférences de l’être aimé deviennent pour moi un modèle idéal et une loi ; mes préférences prennent à mes yeux une valeur exemplaire. La fusion pousse ces goûts différents à converger vers une volonté unique. Mais comme ces différences et ces préférences sont devenues importantes, elles tendent à prévaloir et finissent par entrer en collision.

L’amour est également une lutte. En amour, chacun essaie de valoriser ce qu’il y a de meilleur en lui, ce qui lui semble le plus original, le plus authentique, ce qu’il veut que l’autre apprécie. L’autre, au contraire, apprécie davantage un autre aspect de sa personnalité et le lui révèle. Puisque l’amour nous amène à adopter le point de vue de l’être aimé, nous sommes alors obligés de réviser l’image que nous avons de nous-mêmes. Le désir de plaire à l’être aimé nous oblige donc à nous modifier. Ainsi chacun impose-t-il à l’autre ses propres jugements et se transforme-t-il pour plaire à l’autre. Et tout cela sans contrainte, mais grâce à un décodage perpétuel, une perpétuelle découverte. Toutes les attitudes de l’être aimé, ses gestes, ses regards deviennent autant de symboles à interpréter. Et nous aussi devenons une source permanente de symboles.

L’état naissant provoque une prolifération de signes. Dans ce processus où le passé et le présent sont impliqués, la nature l’est également. La pluie, le soleil, la forme d’un nuage s’enrichissent d’une plus-value, deviennent les signifiants de quelque chose d’étroitement lié à l’être aimé et à l’amour ; ils prennent un sens, ils indiquent une direction. Puisque existe un obstacle, puisque l’autre est différent, puisque la réponse n’est jamais absolument certaine ni, du moins, exactement proportionnelle à la demande, les faits, les choses, les combinaisons les plus fortuites se transforment en signes à interpréter, en invitations, en refus, en présages. Certains lieux, où un événement important s’est produit, deviennent sacrés.

L’amour élabore une géographie sacrée du monde. Cet endroit, cette maison, ce point de vue particulier sur la mer ou sur les montagnes, cet arbre, deviennent les symboles sacrés de l’être aimé ou de l’amour. Ils deviennent des lieux sacrés, des temples, car ils ont abrité un instant d’éternité de l’amour ou un présage. De même que l’on a sacralisé l’espace, on sacralise le temps. Si dans l’état naissant, le temps de la félicité est le présent éternel, la conjonction de ces instants d’éternité constitue une année liturgique jalonnée de fêtes sacrées. Ce sont des nœuds de signification et de valeur, des moments exemplaires, des moments de douleur, de bonheur ou tout simplement des moments significatifs pour l’autre et qui deviennent sacrés pour nous.

L’amour naissant, dans son déroulement, engendre donc une sacralité objective. Un espace ponctué de points forts, un temps discontinu tissé de jours importants. Un temps sacré et un espace sacré comme dans les religions. L’amour naissant réintroduit la division entre le profane et le sacré et possède d’une manière très forte le sens du sacrilège. Des années ou des dizaines d’années après, alors qu’ils sont depuis longtemps séparés, les amoureux ne peuvent vivre certaines dates de l’année sans en être troublés, ne peuvent retourner en certains lieux sans être envahis par la nostalgie. Cet espace et ce temps sacrés sont immortels car ils sont devenus le lieu d’objectivation du présent éternel, du temps suspendu. Oubliés, ils survivent dans l’inconscient. Seul un autre état naissant pourra les gommer et créer un autre espace et un autre temps.

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