Le choc amoureux

Francesco Alberoni · Chapitre 13 sur 23

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Le choc amoureux

Chapitre 12

Tomber amoureux – affirme-t-on – convient aux adolescents, aux jeunes. Pour l’homme mûr, la femme mariée et mère de famille, le politicien austère, l’évêque, il est inconvenant de tomber amoureux. Il ne l’est pas pour les vedettes du spectacle et les artistes car ils gardent, au fond de leur cœur, quelque chose de la légèreté et de l’irresponsabilité de l’adolescence. Se passionner pour la politique, s’enthousiasmer pour une foi, se jeter à corps perdu dans une aventure sont, comme le fait de tomber amoureux, des caractéristiques de la jeunesse. De même que changer brusquement d’humeur, passer rapidement de l’enthousiasme au désespoir, puis à un nouvel enthousiasme pour une nouvelle chose. Crises mystiques et crises politiques, dénonciation de l’hypocrisie du monde, affirmation d’une justice absolue, espoir en un monde absolument bon et, en même temps déception profonde, amertume, désespoir.

On retrouve, concentrés dans l’adolescence, presque tous les caractères de l’état naissant. L’adolescence est la période de la vie au cours de laquelle l’état naissant se manifeste le plus fréquemment. Et l’on comprend pourquoi : l’adolescence est la période qui marque le passage de l’enfance et de la famille de l’enfance au monde adulte, et à toute sa complexité. Si l’état naissant sépare ce qui est uni et unit ce qui est séparé, aucun âge mieux que l’adolescence ne se prête à l’accomplissement de cette opération. On se sépare de sa propre famille, de son monde, des valeurs, des émotions et des croyances enfantines pour aimer et s’unir à d’autres personnes, mais aussi à des partis, à des groupes, à la politique, à la science. L’adolescence représente donc l’âge où continuellement on meurt et on renaît à quelque chose d’autre, où, continuellement, on expérimente les frontières du possible. L’adolescence est l’âge des coups de foudre, l’âge où se déroulent, sans cesse, des unions et des séparations dans une succession de révélations et de déceptions.

Lorsqu’on affirme que tomber amoureux sied à l’adolescence et à la jeunesse mais plus du tout aux autres âges de la vie, on ne se borne pas à constater un fait. On ajoute aussi que c’est déplacé, que ce n’est pas convenable, que cet accident ne devrait pas se produire. Si au contraire il se produit, si l’homme mûr tombe amoureux, si la femme mariée et mère de famille perd la tête, on dit alors qu’ils se comportent comme des « gosses ». Ils font quelque chose qui ne convient pas à leur âge, à leur statut, à leurs devoirs. Ce qui est permis dans l’adolescence – c’est-à-dire rompre avec sa famille – est maintenant interdit. Se comporter comme des gosses sans l’être ne signifie qu’une chose et seulement une seule : on rompt avec une institution alors qu’il ne le faudrait pas. S’il s’agit d’un jeune, c’est admis, reconnu, cela doit être fait. Mais à un autre âge, non. L’enfant ne peut ni ne doit rester un enfant collé à sa mère, à son père, à ses jouets. L’adulte, au contraire, est « arrivé » ; il a atteint un statut, une « situation », une « place » où il doit rester. Mais l’état naissant rompt avec l’institution consolidée pour créer une autre solidarité alternative. Il déplace, entraîne ailleurs, fait mourir et renaître. Quelle que soit la forme sous laquelle il se présente, comme amour naissant, comme mouvement religieux, comme mouvement politique, il est toléré tant qu’il s’agit d’une « affaire de gosses », mais il devient redoutable s’il touche les adultes. Le mécanisme de contrôle, premier et fondamental, consiste alors à déclarer que tout cela est déplacé, à le discréditer en disant justement que c’est « une affaire de gosses », que des adultes se comportent comme des gamins.

L’Institution a horreur de l’état naissant. C’est la seule chose qu’elle redoute, car c’est la seule chose qui puisse l’ébranler jusque dans ses fondements, par sa seule présence. Selon l’optique de l’institution, l’état naissant est, par définition, l’inattendu. Puisque sa logique est différente de celle de la vie quotidienne, il représente l’incompréhensible. Puisqu’il attaque les institutions au nom de leurs valeurs mêmes et les accuse d’hypocrisie, il incarne le fanatisme. Puisqu’il reconstruit le passé et déclare rompus les liens et les pactes, il est monstrueux.

Face à un état naissant, même le plus insignifiant, l’institution est ébranlée dans ses certitudes. En reproduisant l’événement qui a donné naissance à l’institution elle-même, en mettant à nu les forces qui l’alimentent, l’état naissant crée une situation pleine de risques mortels. Tous les mécanismes sociaux, toute la sagesse des traditions n’ont alors qu’un seul but : chercher à étouffer l’état naissant, à le rendre impossible. Si cette destruction ne réussit pas, alors seulement la société essaiera d’enfermer l’état naissant dans des formes connues et reconnues. Les fiançailles, la séparation, le divorce, le modèle de l’amant, la vengeance, le mariage, sont tous les aboutissants institutionnels d’un type particulier d’état naissant : celui de tomber amoureux. Mais tout cela n’arrive qu’ensuite. Au début, ces voies n’existent pas. L’état amoureux n’est même pas reconnu comme tel.

Face à l’événement qui n’aurait pas dû se produire, la société réagit toujours en essayant de nier son existence, de faire comme s’il n’avait jamais existé. Et, tout d’abord, on le fait taire, on le classe dans les catégories de la vie quotidienne, catégories qui ne lui conviennent nullement. Ainsi, on oblige les amoureux à se définir comme quelque chose qui n’existe pas, comme quelque chose de différent de ce qu’ils sont. S’ils ne peuvent se définir dans les termes de l’institution, l’institution déclare leur expérience folle, dépourvue de sens, absurde.

Tout d’abord, l’institution se moque de l’état naissant. L’homme adulte, amoureux d’une enfant, est grotesque, ridicule. Grotesques sont surtout ses pleurs car les pleurs sont l’apanage des petits enfants, des impuissants et non des personnes qui ont un statut défini, une place dans la société. Autour de la personne amoureuse, s’édifie toute une barrière de moqueries, de dérisions. Cet homme-là fait quelque chose qui n’est pas raisonnable, il a perdu son sérieux. Ce qui, pour lui, représente une vicissitude dramatique, essentielle, est au contraire considéré, par ses amis les plus chers, comme une frivolité, une stupidité, un acte infantile. « Ne fais pas l’enfant », lui disent ses amis. Votre attitude est puérile, c’est une régression, décrète le psychologue.

Ou bien encore, une autre interprétation, diamétralement opposée, est avancée : c’est de la sexualité pure, de la sexualité réprimée ; c’est un défoulement sexuel. On réduit l’état amoureux à la sexualité, parce que la sexualité n’a pas un objet unique, exclusif ; elle n’est donc pas très redoutable. Lorsqu’il devient évident que la relation est intense, la culture décrète que l’amoureux voit dans l’autre un absolu de perfection, sans défaut, sans incertitude, et lui attribue ainsi les propriétés du délire.

En réalité, l’amour à l’état naissant est un processus, une découverte et une perte. L’être aimé est à la fois constant et précaire, unique et différent, empirique et idéal.

En même temps, la culture déclare avec certitude que l’amour ne sera pas partagé. « Pauvre rêveuse, de même qu’il a abandonné l’autre, il t’abandonnera aussi », tels sont les commentaires des amies, des mères, des pères.

Si l’amour est partagé, on avance alors une autre déformation : ils sont liés, fascinés, ils vivent dans un univers isolé, eux seuls, enfermés dans leur égoïsme. Alors que l’amour est une ouverture joyeuse au monde qui apparaît beau et heureux, alors qu’il est une ouverture aux autres, ressentis comme des amis. Après les avoir décrits comme unis, de façon contradictoire, notre culture les traite de pseudo-amoureux, c’est-à-dire de non-amoureux (c’est un caprice, un engouement, un romantisme qui leur monte à la tête, etc.).

La culture quotidienne cherche toujours à imposer ses dichotomies : ou tu aimes pour toujours ou tu n’aimes jamais ; ou c’est un absolu ou c’est quelqu’un pareil aux autres ; ou ils sont toujours unis ou ils sont toujours séparés, etc. En définissant et en interrogeant de cette manière, notre culture pousse les amoureux à se définir dans la contradiction, dans la folie. La chose devient dramatique au plan éthique. Tomber amoureux est un acte de libération. Et la liberté n’est pas seulement vécue comme le fait de se libérer de ses liens, mais comme le droit de ne pas dépendre des conséquences nées de décisions passées, qu’elles soient les nôtres ou celles d’autrui.

En réalité, dans l’état naissant, le passé n’est pas totalement nié, il est nié pour être dépassé dans une nouvelle synthèse. Bien des choses du passé acquièrent même une nouvelle valeur. Sur ce point, la culture institutionnelle affirme catégoriquement : un engagement est un engagement ; un pacte est un pacte : on ne peut enfreindre un pacte au gré de son caprice. Tomber amoureux n’est pas le résultat d’un caprice, mais la découverte que les pactes conclus dans le passé comportaient deux éléments : l’un que l’on pouvait imposer par un acte de volonté, l’autre qui ne prenait un sens que s’il était spontané. « Aimeras-tu cet homme et l’assisteras-tu pour le meilleur comme pour le pire ? » demande le pacte. En répondant oui, chacun peut s’engager à aimer l’autre, à l’assister. Mais personne ne peut s’engager à « être amoureux, à aimer passionnément, désespérément ». En tombant amoureux on dénonce la partie cachée du pacte et on dit : je reste fidèle à mes engagements matériels, mais ni moi, ni personne ne peut contraindre mes sentiments. L’authenticité est plus importante que la dissimulation, je ne peux pas mentir. Quand j’ai conclu ce pacte, je ne me suis pas engagé à mentir. On dénonce ainsi le pacte en fonction des principes qui le sous-tendent, en fonction des valeurs supérieures à partir desquelles un comportement, quel qu’il soit, tire sa valeur. Cela est si vrai que l’on est prêt à le payer de sa propre vie. Inexorablement, l’affrontement monte d’un degré et se place à ce niveau. Il y a toujours un moment où le problème se pose en termes d’absolu ou de néant, de vie ou de mort.

Celui qui entre en amour vient d’un monde fait de règles, de certitudes, de voies tracées, d’interdictions. Sa vie se déroule toute entière selon les habitudes. Il agit, mais il ne sait plus, au plus profond de lui-même, pourquoi il agit. Il n’a pas une volonté authentique. Il agit parce que les autres le lui demandent, parce qu’il y a des règles et des devoirs. L’accomplissement de ces devoirs lui est de plus en plus pénible. Puis, à travers une transformation, il s’aperçoit qu’il se mentait à lui-même, qu’il mentait aux autres, que sa vie était une continuelle mystification du réel. L’institution exige qu’il continue à agir ainsi car l’institution ne s’intéresse qu’au comportement manifeste. Pour parler selon le langage théologique propre à la religion protestante ce sont les œuvres et non la foi qui intéressent l’institution. Au contraire, dans l’état naissant les simples œuvres, si elles ne sont pas voulues authentiquement, n’ont pas de valeur, elles ne sont que mensonge et hypocrisie.

L’institution ne se soucie pas des intentions, mais des actes, mais des faits, mais des choses ; elle traite les sentiments et les valeurs comme des objets, comme des choses. Quand je dis institution j’entends par là tous ceux qui ne font pas partie de l’état naissant. L’épouse, le mari, le fiancé ou l’amant abandonnés demandent que lui (ou elle) reste avec eux. Ils savent très bien qu’ils ne peuvent lui demander « sois amoureux de moi, aime-moi passionnément ». Ils demandent donc « renonce à l’autre et reste avec moi ». Ce qui les intéresse c’est la présence physique, le fait qu’il soit là, le fait qu’il ne puisse être avec un autre. Ce qu’il éprouve – chagrin, désespoir – ne les intéresse pas. « Je préfère t’avoir à côté de moi, désespéré, pleurant toute la nuit, plutôt que de te perdre. En substance, ni tes sentiments ni ton bonheur ne m’intéressent ; tu m’intéresses toi comme un objet. » C’est la choséification dont parle Hegel, la marchandisation dont parle Marx.

Tel est le visage que présente l’institution à l’état naissant. Un visage terrible, inhumain et qu’elle ne peut pas saisir en elle-même. L’institution, en effet, surgit elle aussi de l’état naissant. Nous verrons plus tard comment l’amour, le pacte, le mariage naissent de l’amour à l’état naissant. À un certain moment, l’état naissant s’achève et l’institution prend sa place. Au cours de cette transition l’institution déclare réaliser complètement l’expérience de l’état naissant. La messe est la reproduction du sacrifice de la croix. Elle l’est, dit le catéchisme, en réalité, réellement. Mais celui qui assiste à la messe peut revivre ou ne pas revivre cette expérience. Un mystique la revit, un distrait ne la revit pas parce qu’il pense à autre chose ; un incroyant observe la messe comme un spectacle plus ou moins étrange, plus ou moins ennuyeux. La messe, qui dans l’état naissant religieux duquel elle est née, consistait à revivre le sacrifice de la croix (et qui le redevient quand cet état naissant se réactive) prétend, en tant qu’institution, le rétablir sans la participation des hommes. Toutes les célébrations, toutes les fêtes, tous les pactes, toutes les institutions sont nés – et renaissent – à travers des mouvements constitués concrètement par des hommes. Mais les institutions n’ont pas besoin du consentement des hommes, elles n’ont pas besoin des hommes eux-mêmes.

Si elle n’est pas continuellement revivifiée par l’état naissant, l’institution se déshumanise, réduit les hommes à n’être que des objets. Et c’est sous cette forme que l’état naissant la rencontre. Puisque l’état naissant est la vérité de l’institution – l’amour à l’état naissant est la vérité de l’amour – il découvre l’institution privée de vérité, pur pouvoir. Et puisque l’institution ne peut voir dans l’état naissant sa propre vérité – précaire, fugace, pur devenir – elle juge l’état naissant comme irrationnel, fou, scandaleux.

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